la terre. Je fondais ma chartreuse dans ce beau pays, et j'attendais le
jour où Lucie, dégagée de ses devoirs envers son aïeul, n'aurait plus à
lutter que contre un père sans légitime influence sur son esprit. En
m'établissant non loin d'elle, je comptais être à même de soutenir
jusque-là sa foi et de raviver son zèle. Lucie m'avait écrit plusieurs
fois de suite qu'elle avait de plus en plus l'amour de la retraite, le
mépris du monde, le besoin de mettre d'accord sa vie et sa croyance en
se consacrant à Dieu.
Elle ne paraissait pourtant pas décidée à prononcer des voeux; mais
était-il nécessaire qu'elle s'engageât par serment, qu'elle coupât ses
beaux cheveux et qu'elle se vêtît de serge, cette fille chérie, cette
femme vaillante, qui offrait à l'aumône sa vie, sa fortune et son coeur?
S'il en devait être ainsi, je laissais dans ma pensée le soin de la
décision au père Onorio. Rien ne pressait, car je ne voulais point que
Lucie abandonnât son grand-père au bord de la tombe.
Vous savez le reste, monsieur. Déjà une ou deux lettres de Lucie
m'avaient fait pressentir une modification dangereuse dans ses idées. Je
me hâtais, mais non pas au gré de mon impatience. Une fortune matérielle
m'était tombée du ciel. Un pauvre parent de ma mère, celui qui m'avait
adopté, avait reçu pour moi un million, à la condition de ne jamais
trahir et de ne jamais me révéler à moi-même le secret de ma naissance.
Ce million, ce devait être mon monastère. Il me fallait rassembler les
fonds épars dans plusieurs banques. Quand j'arrivai enfin ici à
l'improviste, il était trop tard! On m'avait aliéné, on m'avait volé le
coeur de ma fille!...
* * * * *
Ici, la voix de Moreali fut étouffée par les sanglots. M. Lemontier
l'empêcha de rien ajouter.
«Votre confession est complète, lui dit-il. Je sais à présent tout ce
qui s'est passé en vous, et je vais vous le dire à mon point de vue, qui
n'est pas le vôtre. Je ne me permettrai aucun blâme personnel; car, si
vous m'avez dit la vérité, et je crois que vous me l'avez dite....
--Lisez les lettres de Blanche, lisez-les! s'écria Moreali.
--Non, j'aime mieux vous croire librement.
--Mais, moi, je ne veux pas de générosité! Lisez...»
XXX.
RÉSUMÉ.
M. Lemontier parcourut les lettres que l'abbé lui montrait, et, les
trouvant conformes à la sincérité de son récit, il les lui rendit avec
calme, et reprit:
«Donc, je vous sais honnête, et je crois à l'élévation de vos sentiments
et de vos idées. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour voir en vous
l'homme de mérite et de conviction que mon fils m'avait dépeint, et vers
lequel ses sympathies l'avaient entraîné à première vue; mais, à
première vue aussi, il avait découvert en vous une plaie profonde, et
cette plaie, je l'appellerai suicide moral, violation des lois de la
nature.
«La nature est sainte, monsieur, ses lois sont la plus belle
manifestation que Dieu nous ait donnée de son existence, de sa sagesse
et de sa bonté. Le prêtre les méconnaît forcément. Le jour où l'Église a
condamné ses lévites au célibat, elle a créé dans l'humanité un ordre de
passions étranges, maladives, impossibles à satisfaire, impossibles à
tolérer, souvent difficiles à comprendre: appétits de crime, de vice ou
de folie qui ne sont que la déviation de l'instinct le plus légitime et
le plus nécessaire. Et par une monstrueuse inconséquence, en même temps
que les conciles décrétaient la mort physique et morale du prêtre, ils
lui livraient les plus secrètes intimités du coeur de la femme, ils
maintenaient la confession.
«Je ne discuterai pas contre vous, je sais que vous ne me céderez rien.
Je pose les deux réformes ou tout au moins une des deux réformes que
Dieu commande depuis longtemps à l'Église inerte et sourde: mariage des
prêtres ou abolition de la confession.
«Je ne dis pas seulement qu'il faut abolir la confession pour les
femmes, je dis qu'il faut l'abolir aussi pour les hommes, à moins que le
prêtre ne soit libre de se marier, auquel cas les catholiques des deux
sexes seront libres de se confesser au père de famille qui connaît et
apprécie les devoirs de la famille, ou au célibataire obstiné qui
méconnaît et transgresse les premiers devoirs de l'humanité. Je bornerai
là ma critique de vos prétendus devoirs envers Dieu et de vos prétendus
droits sur les âmes; mais je suis forcé de vous dire que nous
n'apprécions pas Dieu de la même manière, notre foi ne le voit pas avec
les mêmes yeux, notre coeur ne l'aime pas de la même façon. C'est notre
droit à chacun, la liberté de conscience m'est sacrée. Je ne réclame que
le droit égal pour chacun de nous de proclamer sa religion et de la
pratiquer. Je sais que vous prétendez que les philosophes n'ont point de
religion; moins avancés que les Pères de l'Église et que les grands
esprits de la renaissance, vous damnez Platon et tous ceux qui ont
développé ses doctrines, sans vouloir reconnaître que Jésus les reprend
et les complète. Vous nous reprochez de ne point avoir d'Église ni de
culte, sans vous apercevoir que vous nous défendez d'en avoir qui ne
soient pas les vôtres, et que jusqu'ici presque tous les gouvernements
nous ont interdit d'être autre chose en public que catholiques,
protestants ou israélites. Vous ne faites même point grâce aux
schismatiques: les grecs vous sont plus odieux que les musulmans, et, le
jour où une centaine d'adeptes d'une religion nouvelle se réuniraient
pour bâtir ou dédier un temple en France, vous le feriez fermer par
l'autorité civile, quelle qu'elle fût, car vous la contraindriez à
cette mesure de prudence en soulevant l'émeute du fanatisme autour des
sanctuaires nouveaux.
«A quelque Église que nous appartenions, nous ne sommes donc pas libres
de la fonder et de la manifester, et le reproche que vous nous adressez
est l'équivalent de cette naïveté d'un prédicateur étranger qui disait:
«La preuve que le divorce choque les moeurs, c'est qu'on n'en a pas vu
un seul cas depuis qu'il est supprimé.»
«Nous ne nous tenons donc pas pour convaincus de manquer de religion.
Nous croyons être, au contraire, en grand travail de coeur et d'esprit
pour poser les formules de la nôtre dans le silence auquel on nous
condamne, et, si nous ne pouvons écrire et parler, nous ne sommes point
effrayés de ce recueillement forcé où s'élaborent la science de Dieu et
la vie de l'Église future.
«Permettez-moi donc de vous parler comme un homme religieux à un homme
religieux; je dirai plus, comme un prêtre à un autre prêtre; car je vous
déclare, sans orgueil, que j'ai voué ma vie à la recherche de l'idéal
divin, et que j'ai travaillé tout autant que vous à me rendre digne de
cette mission. C'est pourquoi il vous faut dépouiller un instant
l'orgueil du prêtre catholique et m'écouter comme un véritable chrétien
écoute son frère et son égal.
«Je crois fermement que vous êtes dans l'erreur, ce qui ne m'empêche pas
de respecter votre caractère, votre personne, votre vie, vos biens, vos
symboles, vos temples, vos livres, vos monastères, vos prédications,
tout ce qui manifeste votre croyance sincère. Si la même liberté,
protectrice du droit de tous, est assurée à tous, votre erreur ne
m'offense, ne m'inquiète, ni ne m'afflige. Elle durera ce que durent les
erreurs, longtemps peut-être encore, mais pas assez pour produire les
mauvais fruits du passé. La marche libre de l'esprit humain y mettra
bon ordre; vous serez forcés d'ouvrir les yeux quand la violence ne sera
ni pour vous ni contre vous.
«Votre erreur, je vous l'ai dite: vous croyez à un Dieu prescripteur de
la vie et réformateur de la nature, c'est-à-dire en guerre avec son
oeuvre, et défendant à l'homme d'être homme. Pour donner plus de poids à
l'inconséquence de votre Dieu, vous lui donnez le goût des éternels
supplices, vous en faites un cabire autrement terrible que ces fétiches
barbares qui voulaient boire du sang avec leur gueule de bronze. Ce ne
serait rien pour un Dieu si avide; vous lui avez donné l'enfer, d'où
pendant l'éternité s'exhalera, pour réjouir sa justice, l'odeur de la
chair toujours brûlée, toujours dévorée et toujours palpitante!
Magnifique invention à laquelle des millions d'hommes croient encore, et
que vous ne voulez pas renier malgré les douloureuses protestations de
quelques-uns de vos plus grands saints!
«Monsieur l'abbé, quand vous voudrez que nous fassions un pas vers votre
Église, commencez par nous faire voir un concile assemblé décrétant de
mensonge et de blasphème l'enfer des peines éternelles, et vous aurez le
droit de nous crier: «Venez à nous, vous tous qui voulez connaître
Dieu....» Jusque-là, vous nous faites peur, et nous nous demandons si
vous êtes des chrétiens et des hommes. Quant à votre Dieu impitoyable,
nous jurons sur notre âme éternelle et sur notre Dieu sublime que nous
le reléguons dans les ténèbres des premiers âges de l'humanité. C'est un
croyant qui vous parle, un croyant aussi ardent, aussi indigné que vous,
aussi enthousiaste de son Dieu que vous l'êtes du vôtre, un croyant qui
proclame avec Platon, avec Jésus, avec Leibnitz, avec les vrais
chrétiens, la conscience de Dieu, c'est-à-dire le Dieu
intellectuellement accessible à l'homme, que vous nous accusez tous,
pêle-mêle, d'avoir noyé dans les notions d'un faux panthéisme. C'est un
croyant qui proclame sa propre immortalité et l'espoir de sa conscience
future, c'est-à-dire la notion de sa personnalité dans les sphères du
progrès infini; c'est enfin un croyant dévoré d'amour pour la vérité
divine et parfaitement détaché d'avance des vanités de la terre, mais
passionnément attaché à ce qui n'est pas vanité terrestre, à ses devoirs
d'homme, et regardant l'accomplissement de ces devoirs, tels que Dieu
les lui a tracés, comme le marchepied de son progrès dans l'échelle
ascendante des récompenses.
«Je sais qu'on peut longuement discuter sur la limite des droits et des
devoirs de l'homme, et que l'Église, au nom du Christ, a fait une grande
chose en traçant des règles de conduite; mais elle a oublié que les
cercles devaient être élargis de siècle en siècle avec les horizons de
la science, et elle les a rétrécis au contraire. Elle s'y est enfermée
elle-même jusqu'à tuer ses propres lévites, témoin le célibat des
prêtres, arrêt de mort qui n'est pas d'institution primitive.
«Pour ne parler ici que de la nécessité de cette dernière réforme, vous
devez me permettre de vous citer à vous-même comme un exemple
saisissant, exemple d'autant plus précieux pour moi qu'il n'est pas
exceptionnel, que vous êtes un honnête homme et un bon prêtre, que l'on
peut sonder les replis de votre coeur sans effroi, sans répugnance, et
sans risquer de blesser en vous le sentiment que vous avez de votre
propre dignité...»
L'abbé, qui avait écouté jusque-là M. Lemontier dans une attitude fière
et morne, les regards fixés sur le plancher, releva ses yeux clairs et
profonds, et les attacha avec curiosité sur ceux du philosophe.
M. Lemontier continua:
«Vous vous êtes dépeint vous-même avec beaucoup de modestie et de
loyauté; vous avez pensé, dans votre première jeunesse, que vous n'étiez
pas né pour être prêtre. Aucun homme n'est né pour cela. Vous n'étiez ni
plus ni moins doué qu'un autre des vertus nécessaires au suicide. Je ne
connais pas ces vertus-là. Dieu, qui a dit à l'homme: _Tu vivras_, ne
les accepte ni ne les encourage; lui demander d'éteindre nos sens,
d'endurcir notre coeur, de nous rendre haïssables les liens les plus
sacrés, c'est lui demander de renier et de détruire son oeuvre, de
revenir sur ses pas en nous y faisant revenir nous-mêmes, en nous
faisant rétrograder vers les existences inférieures, au-dessous de
l'animal, au-dessous de la plante, peut-être au-dessous du minéral!
«Tel est l'état de sainteté auquel aspire le père Onorio; mais il est
homme malgré lui, et il connaît le zèle de la colère, les ivresses de
l'anathème. Ne pouvant être chrétien, il s'est fait pythonisse.
«Quant à vous, visant à ce prétendu état de sublimité, vous vous êtes
embarqué sur le vaisseau fantôme qui erre éternellement dans les brumes
et dans les glaces sans pouvoir aborder jamais et sans pouvoir rentrer
dans les cercles de la vie. Vous aviez, dites-vous, certaines vertus
chrétiennes innées, certaines autres rétives, et vous avez cru devenir
un chrétien complet en abandonnant pour l'état ecclésiastique les vrais
devoirs du christianisme.
«Pour vous guérir de l'ambition, vous vous êtes affilié à une société
dont l'ambition est d'anéantir le monde à son profit; pour vous guérir
de l'orgueil, vous avez embrassé un état qui se proclame supérieur à
l'humanité et tient la société laïque pour un monde inférieur et
secondaire; pour vous guérir de la luxure, vous avez prononcé des voeux
qui, vous défendant de posséder légitimement une femme, livraient
toutes les femmes aux convoitises de votre imagination.
«Vous avez combattu avec vaillance, et vous avez triomphé. Je ne puis
vous en faire un mérite; j'admire pourtant votre force, comme j'admire
celle d'un équilibriste audacieux, comme j'admire l'éloquence délirante
du père Onorio, comme j'admire toutes les manifestations de la puissance
humaine, même lorsqu'elle lutte contre sa propre sécurité, contre son
propre développement, contre sa propre raison d'être. L'homme est
très-fort, monsieur, je le sais, et vous êtes particulièrement fort de
volonté; mais la plante que l'on prive d'air et de lumière et qui pousse
des rejets disproportionnés jusqu'à la surface d'une mine est bien forte
aussi; les racines qui percent le ciment et le granit ont aussi une
puissance de vitalité où l'on sent le souffle de Dieu. Je ne m'étonne
donc pas outre mesure de voir un homme d'honneur tel que vous résister à
dix ou vingt ans de tortures pour rester fidèle à un serment qu'il croit
indélébile et rester vierge sous les étreintes de ce que vous appelez le
démon de la chair.
«Mais, pour être resté vierge, vous croyez être resté pur, cela n'est
point. Certaines pensées, que vous les classiez dans la distinction très
fictive des péchés volontaires ou des péchés involontaires, souillent et
flétrissent l'âme autant et plus que les actes de franche débauche.
Prenez-y garde; dans votre adolescence, la femme vous attirait en même
temps qu'elle vous faisait horreur. Vous aviez des envies de l'étreindre
et de la tuer ensuite. Si, lorsque dévoré d'amour _rétrospectif_ pour
Blanche de Turdy, vous aviez succombé à la fascination de ces jeunes
filles que vous suiviez dans la rue jusqu'à leur porte, je ne suis pas
sûr que vous n'eussiez pas encore été tenté de les étrangler avant de
repasser le seuil de votre perdition.
«Et pourtant vous avez horreur du crime, et vous n'avez rien d'un homme
vicieux! vous avez, au contraire, les plus nobles instincts et le goût
de la vertu; mais vous avez jeté un défi à la nature, et dans sa
réaction elle vous a mis tout près de ces forfaits dont on voit tant
d'atroces exemples, crimes que, selon moi, les lois civiles ne devraient
pas atteindre, puisque, d'accord avec les lois religieuses, elles
refusent aux prêtres le mariage civil.
«Vous répondrez que vous avez vaincu pour votre compte, et qu'il n'est
donc pas impossible de vaincre. C'est où je vous attends. Je vais vous
montrer les fruits amers et vénéneux de votre victoire.
«Je ne vous répéterai pas ces terribles argumentations de Blanche, si
fidèlement rapportées par vous. Elle avait mille fois raison contre
vous, cette malheureuse femme! Vous l'aviez prise enfant, vous l'aviez
enveloppée d'un amour de prêtre, amour d'une nature particulière, que
vous déclarez chaste et que je déclare pervers, puisque cette chasteté
est le résultat d'un instinct perverti. Cet amour-là, qui vous laissait
calme, s'insinuait dans le coeur de l'enfant comme le serpent dont la
douce voix et les yeux caressants surprirent Ève dans le paradis. Vous
étiez beau, vous l'êtes encore; vous êtes éloquent, vous êtes séduisant
dans la chaire, à l'autel, partout où elle vous voyait. Dans le
confessionnal, votre souffle mêlé au sien, après avoir fait passer le
froid de la mort sur son premier amour, faisait éclore peu à peu, à son
insu et au vôtre, un autre amour plus profond, plus tenace, plus ardent,
cet amour dont elle est morte, ne pouvant l'assouvir.
«Cet amour qu'elle se reprochait était un crime, en effet. Il ne faut
point trahir son mari, il ne faut pas surtout le trahir avec un prêtre,
avec un homme qui ne peut ni vous avouer, ni vous protéger, ni vous
relever d'une chute devant les autres hommes. Il ne faut pas rendre
parjure un homme qui a fait serment de chasteté, et qui, à l'abri de ce
serment, est amené par l'époux, loyal ou stupide, en tout cas confiant,
jusque dans l'alcôve conjugale.
«Cet amour était donc coupable, et il était antihumain, puisqu'il tuait
dans le coeur de Blanche tout ce qui n'était pas lui. Il avait tué
d'avance l'amour conjugal. Il avait tué le discernement, puisque, par
réaction contre les ardeurs secrètes de votre amour sans solution, elle
avait choisi l'époux le plus matériel et le moins fait pour la charmer.
Il avait tué l'amour filial et l'amour maternel, puisqu'elle aspirait à
la mort et se déclarait inutile dans la vie. Tel est le résultat
inévitable de l'amour du prêtre, quand il est contenu dans les limites
du devoir d'abstinence. Quel est-il quand ce frein lui échappe, quand il
ne se résigne pas à marcher dans la voie des douleurs?... Vous le savez
aussi bien que moi.... Vous avez vu de près ce monde....
«Vous avez pris la voie des douleurs, j'admets que ce soit la plus
suivie, et que l'on y compte beaucoup de triomphes: eh bien, ces
douleurs sont stériles pour celui qui les endure, périlleuses pour celle
qui les partage, funestes pour tous deux, car elles enfantent des
mirages trompeurs où la notion du Christ se confond avec celle de
l'homme aimé, de même que la suave image de la Vierge prend à toute
heure, dans l'imagination troublée du jeune prêtre, les traits de la
femme qu'il désire. Dans cet état maladif qu'on appelle l'amour
mystique, la loyauté de l'âme s'oblitère, et le jugement s'égare. De
même que la parole et le regard trahissent la volonté quand elle a un
double but, de même la raison et l'instinct trahissent la conscience
quand elle est troublée par un double idéal. On tombe alors dans les
agonies de ce monde tout physique que vous appelez la tentation, et
dont vous ne pouvez sortir qu'en méprisant, en exorcisant, en maudissant
la vie.
«Eh bien, cette déviation de l'instinct qui a tué la mère, et qui vous a
laissé de si étranges terreurs à vingt ans de distance, vous auriez
encore consenti à ce qu'elle tuât la fille, et, si Lucie n'eût secoué
votre influence, elle serait aujourd'hui immolée par vous aux agonies de
l'amour mystique dont l'éloquence du père Onorio est, littérairement
parlant, un échantillon si frappant et si curieux. Le drame entre Lucie
et vous eût suivi un autre canevas qu'entre vous et sa mère. Un nouvel
instinct forcé et trahi, l'instinct de votre âge, le meilleur de l'âme
humaine quand il suit sa pente logique, l'amour paternel idéalisé à
votre guise, eût pesé d'un poids terrible sur le coeur pieux et dévoué
de cette jeune fille. Ce poids eût été encore un mensonge, puisque vous
ne pouvez pas plus être père que vous n'avez pu être époux.»
Moreali fit un mouvement brusque, et la douleur contracta son front.
«Nous sommes ici pour tout dire, reprit M. Lemontier. J'écouterai la
défense de votre opinion tant qu'il vous plaira, et sans plus d'aigreur
ou de malveillance que je n'en ai mis à écouter votre récit. A présent,
ce récit, je le résume et l'analyse: c'est mon devoir. Vous avez
commencé par protester contre tout lien de sang avec Lucie, et vous avez
insisté pour que j'en visse la preuve écrite. Et puis, cependant,
entraîné par l'instinct non assouvi du coeur et des entrailles, vous
avez crié: _Ma fille, ô ma fille!_ un cri déchirant, monsieur l'abbé, et
qui m'a serré la poitrine, car je plains vos douleurs, et, si j'en
condamne la cause en principe, j'en respecte la blessure au fond de
votre être. Aussi n'est-ce pas sans souffrir que je brise, au nom de
Dieu et de la vérité, ce lien fictif que Blanche a voulu établir entre
sa fille et vous. Non, ce lien ne peut exister, car il est fondé sur une
pensée d'adultère, et, lorsque, dans les bras de son mari, la femme a
demandé à Dieu d'animer de votre souffle le fruit déposé dans son sein,
elle désobéissait à Dieu, elle corrompait sa vie, elle flétrissait le
véritable père de son enfant! Vous-même, vous avez tressailli d'horreur
à cette pensée, j'en suis certain, bien que vous ne l'ayez pas dit; mais
ensuite la voix de la nature en révolte a parlé: vous avez béni
l'enfant, vous l'avez adopté spirituellement, vous avez juré d'être le
père, le maître, le possesseur de son âme. C'était un serment impie et
coupable, monsieur; c'était, après avoir pris à l'époux la meilleure
part de l'amour de sa femme, lui ravir en intention la meilleure part de
l'amour de sa fille. Ah! vous vous y entendez, apôtres persistants du
quiétisme! Vous prélevez la fleur des âmes, vous respirez le parfum du
matin, et vous nous laissez l'enveloppe épuisée de ses pures arômes.
Vous appelez cela le divin amour pour vous autres! Je le comprends, ce
qui en reste à l'époux et au père n'est pas toujours digne de vos
regrets, et vous puisez dans la possession ainsi partagée de la femme
des jouissances et des consolations qui aident merveilleusement votre
courage.
«Eh bien, je vous arrêterai ici, monsieur l'abbé; car, pour sauver
Lucie, je lutterai contre vous de toutes les forces de ma volonté.
Lucie, pure dans sa conscience, nette dans sa raison et forte dans sa
liberté morale, ne doit pas connaître ces faux amours qui sont une
bigamie bénite. Aujourd'hui, vous lui inspireriez le faux amour filial;
demain, un prêtre plus jeune et moins fort que vous peut-être tenterait
à de bonnes intentions de lui inspirer l'amour conjugal spirituel.
Arrière ces mensonges funestes, qui déguisent avec une science si
profonde et des transactions si subtiles la poésie des sanctuaires et
la langueur extatique des cloîtres! J'en sais long, allez, sur ces
drames obscurs de la pensée comprimée et sur ces mariages de la mort
avec la vie! N'y eût-il pas de l'autre côté des grilles l'homme désiré
qui désire, quelle chose plus matérialiste que ces hyménées où le chaste
et divin initiateur des âmes, à qui l'idolâtrique Blanche prêtait votre
figure et que les nonnes baisent avec leur bouche autant qu'avec leur
esprit, devient un fétiche adoré dans d'impures défaillances?
«Je dis impures, parce que tout ce qui trompe la nature en la
satisfaisant quand même est sordide et souillé. Vous jetterez en vain
les voiles dorés de la parole à double sens sur ces orgies de
l'imagination: elles répugnent au chrétien sincère autant qu'au
philosophe, et, si elles ne vous révoltent plus, c'est que vous avez,
par la force du vouloir et de l'habitude, aveuglé votre jugement dans
l'abîme du vague; c'est que vous vous êtes fait un code du devoir où ce
qui sort par une porte rentre par l'autre; c'est qu'en plein
XIXe siècle, et en dépit de facultés éminentes que Dieu vous
avait données, vous avez tenu votre esprit dans un certain état
d'enfance volontaire qui a ses racines tenaces dans le moyen âge; c'est
enfin que, partagé entre ce ciel et cette terre qui ne font qu'un avec
l'infini, vous avez voulu les séparer l'un de l'autre et vous séparer de
vous-même. De ce divorce, rien de vrai ne pouvait sortir. Vous avez été
forcé de mentir à vos instincts les plus nobles, de vous faire prudent,
tortueux, dissimulé, de jouer des rôles, de peser sur la conscience d'un
père, de l'irriter contre sa fille, de rabaisser sa dignité en donnant à
sa faiblesse de folles rigueurs, armes cruelles dont il ne sait pas se
servir, et qui se tournent contre son propre sein. Vous avez dû bâtir un
édifice romanesque et puéril, errer comme un amant ou comme un père de
mélodrame autour des murs d'un vieux manoir, déposer des fleurs dans une
grotte, écrire des lettres mystérieuses, vous introduire sous un nom
nouveau, tendre des piéges, corrompre par la promesse du paradis une
servante bornée, mais jusque-là fidèle, enfin, pour couronner l'oeuvre,
pénétrer en secret dans une chambre de vierge où je n'eusse pas osé
mettre le pied sans son aveu, moi, son véritable père spirituel, le père
de son fiancé! Vous avez dû, pour vous soustraire à des dangers
peut-être imaginaires, interroger les murs et les dépouiller de leur
revêtement, et cela en cachette, avec toutes les précautions et les
habiletés d'une profession extra-légale que je ne veux pas qualifier.
Quoi de plus antipathique à votre caractère, et combien vous avez dû
souffrir!