Quelques personnes les avaient suivis. Toutes les autres s'étaient

levées, croyant d'abord que Lucie se trouvait mal, et s'interrogeant,

puis se répétant les unes aux autres ce qu'elle venait de dire. Lucie

était aimée, respectée, admirée. Aussitôt qu'on eut compris le sentiment

d'horreur qu'elle éprouvait, cette foule frivole, qui, comme toutes les

foules, s'amusait aux tours de force de la parole et aux épilepsies de

l'invective, s'ébranla et se retira, les uns donnant raison à la piété

de Lucie, les autres défendant l'éloquence du prédicateur, aucun n'osant

avilir la foi en l'écoutant davantage.

Le père Onorio, qui, dans ses transports, entrait en une sorte d'extase

et ne voyait plus que ses propres fantômes, ne s'aperçut pas de ce qui

se passait dans son auditoire. Après un moment de repos, il se remit à

improviser et à maudire, l'écume à la bouche, la voix vibrante, l'oeil

ensanglanté. Un seul homme l'écoutait: c'était Moreali, qui, prosterné

dans l'ombre, voulait savourer jusqu'au bout l'amertume de son calice.

Quand l'abbé se releva, le moine était sorti à son tour; l'église était

muette, le soleil couchant semait sur les dalles les reflets irisés des

vitraux. Moreali était calme. Il avait prié, pour la première fois

peut-être, avec le véritable amour de Dieu. Il se sentait désormais pur

de reproche et plus croyant qu'il ne l'avait été de sa vie. Il rentra

chez le comte de Luiges, et il écrivit trois lettres fort courtes par

lesquelles nous terminerons sa correspondance.

AU PÈRE ONORIO.

Père, je te remercie de tout le zèle que tu as consacré au salut de mon

âme. Il a porté ses fruits. Je comprends aujourd'hui, grâce à toi, ce

que je ne voulais pas comprendre, la vraie religion et la vraie charité.

Je t'envoie de l'argent pour que tu puisses retourner à Rome et soulager

tes pauvres. J'ai abandonné mon projet d'établissement en Savoie. Adieu

pour toujours. Je te bénis pour ton amitié.

Moreali.

A M. LEMONTIER PÈRE.

Je viens de congédier le père Onorio et de me séparer de lui pour

jamais. Lucie avait raison, il n'y a plus de saint, il n'y a même plus

de chrétien là où la haine commence. Qu'elle pardonne à un vieillard

dont l'intention était bonne, mais dont l'âge et les austérités ont

troublé les facultés mentales! Qu'elle n'enveloppe pas l'Église entière

dans la réprobation de son déplaisir! Qu'elle soit équitable et douce!

Avec vous, monsieur, elle ne peut que grandir en sagesse et en vertu.

Recevez mes adieux, monsieur, et faites-les agréer à votre fils, à votre

fille et à son respectable grand-père. Ce sont des adieux éternels.

Pardonnez-moi toutes les peines que je vous ai causées. Si vous saviez

combien mon repentir est sincère, vous n'hésiteriez pas à m'absoudre.

Permettez-moi d'ajouter quelques mots pour vous seul. Vous m'avez fait

un grand bien, monsieur, en me témoignant une estime que je veux mériter

et en m'accordant une amitié dont je saurai me rendre digne par la

ferveur et la fidélité de la mienne. Je ne me retire point à la Trappe,

comme me le conseillait le père Onorio. Je ne mettrai plus

volontairement ma raison en danger; je veux que ma foi devienne féconde.

J'ai une fortune à dépenser. Je vais me faire mon propre aumônier à moi

tout seul, et, marchant au hasard des chemins, répandre partout sur le

pauvre, quelle que soit sa croyance, la parole amie et le présent

respectueux et anonyme du voyageur. Je tâcherai que mon voyage dure

longtemps, car ce sera un beau voyage, et j'y veux consacrer tout le

temps qui me reste à vivre.

Veuillez, monsieur, remettre la lettre ci-jointe au général La

Quintinie, et me permettre de me dire votre ami _pour toujours_.

Moreali.

A M. LE GÉNÉRAL LA QUINTINIE

Monsieur le général,

Au moment d'entreprendre un long voyage, je viens vous adresser une

dernière supplication, qui est d'abréger l'épreuve, et de consentir au

prochain mariage de mademoiselle votre fille. Vous avez fait pour le

maintien de vos opinions tout ce que votre dignité réclamait. J'ai

aujourd'hui la certitude que cette dignité ne sera jamais méconnue et

jamais compromise par le fait de MM. Lemontier père et fils. J'ai aussi

la certitude des sentiments vraiment religieux de mademoiselle Lucie.

Laissez-la entièrement libre de son choix dès aujourd'hui, et vous ferez

acte de bon chrétien en même temps que vous rendrez heureux et

reconnaissant votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Moreali.

Moreali s'enferma chez le comte de Luiges pour mettre ordre à ses

affaires et pour s'assurer les moyens de trouver partout de l'argent

dans ses voyages; puis il se disposa à partir seul, pour réaliser son

projet apostolique sous le voile du plus humble incognito.

Au moment où il fermait sa malle, M. Lemontier et son fils se

présentèrent pour lui dire adieu. Il hésita un moment à les recevoir,

puis il alla leur ouvrir lui-même, embrassa Émile avec tendresse, prit

son père à part, et lui dit:

«C'est bien à vous de me donner cette dernière marque d'intérêt. Il est

donc vrai que vous ne me haïssez pas?

--Non, dit Lemontier, je ne vous ai jamais haï. J'ai senti en vous une

belle et bonne nature qui s'égarait. Mais êtes-vous bien retrouvé? Je

crains les coups de désespoir. Pourquoi ces éternels adieux?

--Mon ami, répondit Moreali, laissez-moi vieillir! Je suis encore trop

jeune pour ne plus aimer, et je sens que j'aime trop Lucie. Je suis

certain, cette fois, de ne pas me faire d'illusion coupable, de n'aimer

en elle que le souvenir de sa mère, de l'aimer comme ma fille en un

mot; mais, vous l'avez dit, je ne puis être père, car je ne puis cesser

d'être prêtre. Je sens qu'en aimant beaucoup et chastement, je vous le

jure, j'aime en prêtre, avec jalousie, avec douleur, avec je ne sais

quel reste de colère!... Oui, je suis jaloux d'Émile... malgré moi! Je

l'aime et je le hais. Peut-être que, si elle se fût vouée à l'hymen du

Christ, je me serais senti jaloux de Dieu même!... Je vous dis

aujourd'hui ces choses terribles avec sang-froid. J'ai reconnu que le

mal n'était pas dans mon coeur, et que la nature seule se vengeait

d'avoir été reniée et immolée. J'aime donc mal, faute d'avoir consenti à

aimer bien. J'aime en égoïste, en envieux... hélas! en déshérité de la

vie ou en exilé de la famille. Vous aviez raison, mille fois raison,

Lemontier! L'Église s'est trompée le jour où elle a retranché le prêtre

de la communion humaine. Elle s'est trompée; donc, elle n'est pas

infaillible; il faut laisser l'infaillibilité à Dieu! Les hommes sont

des hommes, et ne reçoivent pas la vérité absolue. Ils peuvent bien se

contenter de la demander, de la chercher et de l'adorer, évidente ou

voilée! Elle est si désirable et si belle, qu'un petit rayon peut bien

suffire à la vie d'un pauvre prêtre. Car je suis prêtre aujourd'hui et

toujours. Je me suis consacré de bonne foi. Tant pis pour moi si je me

suis trompé en croyant mes sacrifices méritoires! Ils le seront

désormais, je vous en réponds! Je ne pars point désespéré. Je veux, en

soulageant la misère, que je suis bien sûr de rencontrer partout sur mes

pas, dire à tout homme qui me demandera la vérité: _Demande-la à Dieu

seul_. Je dirai cela tout bas, je m'abstiendrai des prédications qui, de

la part du prêtre indépendant, soulèvent trop de scandales et reculent

le triomphe du vrai. Je ferai du bien, comptez-y, et, absorbé dans cette

douce occupation, j'oublierai le regret de la vie personnelle. J'y ai

bien réfléchi, allez, depuis un mois de lutte terrible avec le père

Onorio et avec moi-même! Je prends le meilleur parti pour moi et pour

les autres! Je vois bien que, dans un véritable esprit de charité, vous

venez m'offrir leur pardon, leur amitié, leur intimité peut-être!...

Nobles coeurs, laissez-moi seul! Je ne saurais pas être heureux, je ne

connaîtrais pas le repos de l'esprit, je vous ferais souffrir malgré

moi!...

--Mais plus tard? dit M. Lemontier, touché de cette complète sincérité.

--Oui, plus tard! dans vingt ans, si je ne suis pas mort de fatigue, car

je vais me fatiguer beaucoup! Nous verrons alors si je pourrai apporter

une bénédiction vraiment sainte aux enfants de Lucie, et si je peux au

moins partager avec vous le titre et les sentiments d'un grand-père.»

Il appela Émile, l'embrassa encore et partit.

Lucie fut satisfaite d'entendre parler de Moreali avec une véritable

affection autour d'elle, mais elle garda toujours le silence sur son

compte. Il y avait entre elle et lui quelque chose d'inconnu qui était

attrait chez lui, répugnance chez elle, quelque chose d'instinctif qui

se révélait à la fiancée d'Émile en dépit du silence gardé autour d'elle

sur l'histoire mystérieuse de sa mère, une sorte d'effroi de la soutane,

un immense besoin d'aimer exclusivement l'époux qui seul pouvait et

devait connaître les forces et les délicatesses de son amour.

Ils ont été mariés sans éclat et sans pompe à Chêneville. Ils ne se

sépareront ni du père d'Émile, ni du grand-père Turdy, qui, rajeuni et

raffermi dans la vie, les suit dans la vallée du Rhône ou les ramène en

Savoie.

Henri et sa femme sont venus les voir.

Le général a protesté un peu de loin contre les résolutions

philosophiques de Lucie; mais il est arrivé à Turdy l'année dernière,

au moment où elle venait de lui donner un petit-fils, et il n'a plus

songé à discuter. Et même, en voyant l'enfant robuste sur les genoux du

grand-père, il a essuyé une larme en disant:

«Monsieur de Turdy, vous m'en avez voulu quelquefois! Il ne faudrait

pourtant pas croire que je ne vous aime pas!»

On n'a plus entendu parler du père Onorio, et Moreali n'a pas encore

donné de ses nouvelles.

Janvier 1863, Nohant.

FIN.

POISSY.--TYP. ET STÉN. DE AUG. BOURET.

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Mademoiselle La Quintinie · 第 25 / 25 段