et, d'ailleurs, mon devoir était de marcher. Je suivis le colonel. Je
trouvai Blanche debout, changée à faire frémir, et en proie à une crise
des plus douloureuses. Elle tenait dans ses bras et couvrait de larmes
et de baisers une petite créature de deux ou trois mois qu'elle avait
voulu nourrir, et que, par ordre du médecin, il lui fallait confier à
une nourrice. Cette enfant, c'était Lucie.
Dès que la pauvre femme me vit, elle s'apaisa, remit avec douceur aux
bras de la nourrice l'enfant, qui criait, instinctivement effrayée des
transports de sa mère. Blanche renvoya tout le monde, et, quand nous
fûmes seuls:
«Ni épouse ni mère! dit-elle en fixant sur moi ses yeux sombres,
redevenus secs; voilà votre ouvrage, à vous! Vous m'avez défendu d'aimer
alors que j'aurais pu céder à mon premier instinct, et me contenter,
comme tant d'autres, de l'amour vulgaire d'un homme et de ses
embrassements grossiers. J'aurais pu être heureuse ainsi, n'aspirant pas
à des félicités idéales, ne les connaissant pas, vivant d'une grosse vie
matérielle employée à mettre des enfants au monde, à les allaiter et à
m'oublier moi-même dans les devoirs de la famille. Vous n'avez pas voulu
qu'il en fût ainsi; vous m'avez montré un corps nu et maigre, un homme
d'ivoire étendu sur une croix d'ébène, et vous m'avez dit: «Voilà ton
époux, ton amant, ton ami. Ce n'est pas un homme, c'est un Dieu, une
pensée, un rêve! Tu vivras de ce rêve, qui te plongera dans des
ravissements infinis, et tu te perdras en des jouissances d'imagination
auprès desquelles les profanes réalités de la vie ordinaire ne sont
qu'abjection et souillure.» Vous aviez raison. Tant que j'ai aimé
l'époux céleste, j'ai été heureuse et sainte. Quand j'ai partagé la
couche de l'autre, j'ai été avilie et j'ai rougi de moi.... A présent,
je le hais et je me méprise. Pourquoi m'avez-vous laissée contracter ce
lien? Pourquoi, lorsque j'avais peur de vous et de moi-même, n'avez-vous
pas eu le courage de venir me trouver pour me dire: «Que cet homme soit
chrétien ou non, je ne veux pas que tu lui appartiennes! Tu es à Dieu,
tu es à moi. Je suis ton Christ, je t'aime comme il t'aime, tu vivras
avec moi et avec lui parmi les anges, et tu iras à Dieu sans avoir été
profanée?» Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu'il fallait me dire.
J'avais peur de vous!... je ne sais pas pourquoi! Je me trompais;
j'étais aux prises avec l'esprit du mal qui voulait m'arracher à Dieu,
et qui, parlant par la bouche de mon mari, me disait: «Toutes les
dévotes sont amoureuses de leur confesseur quand il est jeune.» Alors,
moi, je me disais: «Suis-je donc _amoureuse_?» Mais je ne savais ce que
c'était que d'être amoureuse! Vous aviez tué mes sens en me faisant
rougir du premier trouble de mes sens; Je rêvais de vous, je vous voyais
étendu sur cette croix à la place du Christ, et dans mes songes je
baisais vos blessures, ou j'essuyais vos pieds avec mes cheveux, et je
ne me rebutais pas quand vous me disiez: «Femme, qu'y a-t-il de commun
entre vous et moi?» Était-ce là de l'amour profane? Non!... ou bien, si
c'en était, il fallait ne pas craindre de m'avertir, de m'éclairer et de
me remettre dans la voie. Vous ne vous êtes pas soucié de moi, vous
disiez m'aimer si tendrement, et vous m'avez abandonnée!--Et à présent
que vous savez mes troubles et mes douleurs, vous me chassez du
confessionnal en me disant que vous ne voulez pas vous damner avec moi,
et vous ne revenez que parce que mon mari vous ramène! Non! vous m'avez
menti, vous ne m'avez jamais aimée! Vous n'aimiez rien que vous-même,
vous vous sauveriez seul, en toute sécurité d'orgueil et d'égoïsme, sur
les ruines d'un monde! Et moi, je suis perdue, je suis damnée, vous
l'avez dit. Je n'estime rien sur la terre, je ne suis bonne à rien, je
ne peux pas être une mère de famille, je ne peux plus devenir une
sainte. Votre coeur me repousse, le ciel se ferme et l'enfer m'appelle.
Laissez-moi donc, je veux mourir en maudissant Dieu, le Christ, vous et
moi-même!».
Si je vous rapporte ces effroyables paroles dont le souvenir me glace
encore, c'est qu'elles sont le résumé des plaintes, des blasphèmes et
des reproches que cette malheureuse femme m'a toujours adressés depuis,
soit par lettres, soit dans de courtes entrevues auxquelles je n'ai pu
me soustraire. C'est qu'elles sont, j'en suis certain, l'objet et le
texte de la confession que vous avez là entre les mains. Jugez si le
père, l'époux ou la fille de Blanche doivent la lire!
Quant à moi, plié sous l'horreur de cette malédiction, je m'efforçais en
vain de la conjurer: l'esprit de Blanche, frappé de délire, était
complétement dévié de la ligne du vrai, ligne subtile et délicate à
suivre, j'en conviens, pour les prêtres sans idéal et pour les femmes
exaltées. En même temps qu'elle était une folle, la pauvre Blanche était
pourtant une sainte aussi. Elle ne rêvait point de coupables transports,
elle effleurait le bord des abîmes avec cette légèreté d'appréciation et
cette absence de logique qui caractérisent les femmes. Elle ne voulait
pas s'apercevoir du mal qu'elle me faisait; elle comptait pour rien la
contagion que je pouvais recevoir de sa démence.... Mais, si elle avait
les périlleux élans de sainte Thérèse, il lui restait quelque chose des
ignorances ineffables de l'enfance. Le mariage, ne lui ayant pas révélé
l'amour, semblait parfois ne lui avoir rien appris, tandis qu'en
d'autres moments la puissance de ses aspirations semblait avoir tout
épuisé.
Je m'efforçai de redresser son jugement: je ne faisais qu'aggraver le
mal; elle cherchait dans chacune de mes paroles un sens détourné; elle
m'accablait d'arguties de sentiment d'une puérilité charmante et d'une
perversité diabolique, elle voulait m'arracher le mot d'amour comme le
gage de son salut.... Il fallut faiblir comme fait le médecin qui
accorde à l'obstination du malade le péril d'un dernier essai; je
prononçai ce mot avec toutes les réserves de la plus austère chasteté.
Elle fut calmée; elle baisa mes mains qu'elle arrosa de larmes; elle me
promit de croire, d'espérer, de ne jamais plus retomber dans le
blasphème.
Elle tint parole quelques jours; mais elle m'avait arraché la promesse
de revenir, et je ne voulais pas reparaître. Le mari m'envoya chercher
comme un sauveur.
Que vous dirai-je, monsieur? Ceci dura trois mois qui ont compté dans ma
vie comme trois siècles, trois mois de tortures secrètes et de luttes
cachées qui ont dévasté mon coeur et creusé mes tempes. Cette femme,
honnête et pure entre toutes, ne mettait pourtant pas son honneur et le
mien en danger. Malade comme elle l'était d'ailleurs, elle n'avait de
pensées que pour la tombe; mais son attachement pour moi s'épanchait en
effusions d'une éloquence exaltée et d'un mysticisme voluptueux qui peu
à peu me gagnaient comme une flamme de l'enfer. Il semblait que, se
croyant perdue par moi, elle voulût me perdre à son tour en m'inoculant
je ne sais quel venin de révolte contre le joug de mes devoirs. Je ne la
désirais certes pas lorsque, muet et pâle auprès d'elle, je la voyais se
débattre contre les approches de la folie ou de la mort; mais, dès que
je l'avais quittée, je la revoyais telle qu'elle m'était apparue à seize
ans, pure comme les anges et belle comme la lumière! Et alors je
l'aimais avec une passion rétrospective infâme, cette vierge qui n'avait
pas fait battre mon coeur au temps de sa splendeur réelle. Je me
surprenais à regretter et à maudire cette vertu qui m'avait semblé si
facile, et, par moments, enivré, égaré, idiot, je suivais dans la rue
une jeune fille quelconque qui me rappelait Blanche adolescente. Je la
suivais jusqu'à la première porte où elle disparaissait, et je rentrais
chez moi, forcé de m'avouer que la honte seule et l'habit que je portais
m'avaient retenu.
J'usai de tous les moyens que me suggéraient l'expérience des maladies
de l'âme et la foi en Dieu comme remède souverain, pour ramener madame
La Quintinie à la vérité, pour la rattacher à son mari, à son enfant, à
ses devoirs, à la vie. Je crus d'abord avoir pris de l'ascendant sur
elle; mais je vis bientôt qu'elle me trompait et ne feignait de
m'écouter que pour me ramener et me retenir à ses côtés. Elle se
contenait quelque temps, puis elle débordait en folies étranges. Je me
souviens qu'elle disait un jour:
«Votre culte du Christ est une torture que vous nous imposez! Il est, ce
Dieu-homme, le type de l'inflexible froideur. Cloué sur sa croix, il ne
regarde que le ciel. Sa mère pleure en vain à ses pieds, il ne
l'aperçoit même pas. Vivant de notre vie, il n'a réellement vécu qu'avec
ses disciples. Doux et miséricordieux avec les femmes repentantes, il
n'en a chéri aucune, et son platonique amour, qui daignait bercer sur
son coeur la blonde tête de saint Jean, ne livrait à Madeleine que ses
pieds et le bord de sa robe. Voilà pourquoi nous nous prenons pour lui,
nous autres dévotes, d'une passion insensée; car, je le vois bien, nous
n'aimons que ce qui nous dédaigne et nous brise. Nos désirs exaltés
voudraient animer ce marbre qui reste froid sous nos caresses, et
posséder cette âme qui nous lie sans se donner, qui nous excite sans
nous apaiser jamais.»
Vous voyez, d'après ces égarements, combien le profane et le sacré
s'étreignaient chez Blanche dans une lutte fallacieuse, et combien, en
croyant aimer le Sauveur, elle le matérialisait dans sa pensée éperdue
et troublée.
Je m'épuisais en vaines consolations, en vaines réprimandes. Un jour,
je fus forcé de la menacer de la colère de Dieu, si elle n'abjurait ses
erreurs. Elle tomba dans une crise épouvantable. Son mari accourut au
moment où elle m'accusait de la pousser dans l'enfer. Il ne comprit pas,
il m'accusa de fanatiser sa femme au lieu de la tranquilliser. Je
m'éloignai, content d'être chassé; mais il revint bientôt me demander
pardon, et me prier de venir dire adieu à la malade. Il l'emmenait en
Savoie. On espérait que l'air natal et la tendresse des parents la
ranimeraient. Je compris que c'était un arrêt de mort et que je voyais
Blanche pour la dernière fois.
Je la trouvai calme: elle sentait que sa tâche était finie. Elle prit
Lucie dans son berceau, et, la mettant dans mes bras:
«Je ne vous demande plus qu'une promesse pour mourir en paix, me
dit-elle. Jurez que vous aimerez cette enfant comme si, par le sang et
la chair, elle était votre fille!»
Je le jurai.
«C'est qu'elle est votre fille, ajouta-t-elle: quand elle a été conçue
dans mon sein, c'est à vous que je pensais, mon âme embrassait la vôtre,
et l'esprit qu'elle a reçu de Dieu, c'est une flamme qui s'est détachée
de votre esprit. Ne repoussez pas cette paternité intellectuelle, ne la
méconnaissez jamais! Quand il vous sera possible de vous occuper de
notre enfant, soyez son directeur, son guide, sa lumière. Que votre
invincible vertu soit sa force, et, si vous découvrez en elle la
vocation religieuse, n'hésitez pas et ne faites pas avec elle comme vous
avez fait pour moi. Préservez-la du mariage, qui est une honte et un
abrutissement. Oh! oui, pour peu qu'elle soit intelligente et pieuse, ne
la livrez pas à la domination avilissante que j'ai subie. Donnez-lui le
courage de résister à son père et à son grand-père; cuirassez le coeur
de la femme, qui est toujours un faible coeur; apprenez-lui à briser
les liens de la famille et à ne connaître de loi que celle du Christ. Ne
connaissant et n'écoutant aucun homme, elle sera l'épouse heureuse et
fidèle du Sauveur, tandis que je n'ai été celle de personne. Jurez, oh!
jurez par votre éternel salut que vous ne faiblirez pas!»
A cette heure suprême des adieux, Blanche m'apparut comme une vraie
sainte. Elle avait franchi le cercle des tentations et des orages en y
laissant sa vie, mais elle emportait à Dieu son âme lavée et renouvelée.
Je crus du moins qu'il en était ainsi. Ses prières étaient toutes
chrétiennes et orthodoxes. Je lui jurai de veiller sur Lucie et de la
vouer à Dieu ou de lui faire faire au moins un mariage chrétien, si elle
m'accordait sa confiance.
Nous nous séparâmes sans crise. C'était au printemps. Au commencement de
l'automne, j'appris sa mort, et je ne sus que peu de détails. Il m'a été
dit que les parents et le mari lui-même m'accusaient de leurs malheurs.
J'ai bien reconnu là l'aversion aveugle du vieux M. de Turdy contre le
prêtre quel qu'il fût, et la faiblesse irrésolue de sa femme et de son
gendre. Je n'ai pu savoir quels aveux téméraires, quelles divagations
terribles avaient pu errer sur les lèvres de la mourante: j'étais
atterré, mais tranquille. Si j'avais péché en esprit, le secret de mes
souffrances était entre Dieu et moi, je n'avais rien à me reprocher
devant les hommes.
Navré, mais victorieux de mon trouble, je m'étais donné à une vie
studieuse et retirée dont j'éprouvais le besoin après une telle tempête.
Je fus longtemps malade, et, quand je repris force et santé, la
_société_ me proposa une tâche active et militante. Je réclamai la plus
obscure et celle qui me mettait le moins en contact avec le monde. On
m'avait cru ambitieux, et je dois avouer qu'on ne me sut pas très-bon
gré de ne l'être pas. On pensa que je manquais de zèle, et que mon voeu
de ne plus confesser les femmes était incompatible, sinon avec mes
devoirs, du moins avec mon influence. Je fus oublié parce que je n'étais
ni dangereux ni nécessaire. Je végétai quinze ans dans l'ombre. Ces
années ont été les plus douces de ma vie et les plus fécondes pour mon
salut. Ne pouvant vaincre le vieil homme de vive force comme je m'en
étais flatté trop vite, je l'ai laissé doucement s'éteindre dans les
fatigues de l'étude. Je suis devenu savant en théologie, me réservant
pour l'âge où je ne sentirais plus les passions me menacer, et cet âge
est venu plus tôt que je ne l'espérais. Je dois dire que le souvenir de
Blanche m'a été salutaire. Cette âme retournée au ciel ne m'apportait
plus que des consolations et des promesses. Elle avait tant souffert en
ce monde, qu'elle devait être pardonnée, et le mal qu'elle m'avait fait
souffrir par contre-coup était une rude et salutaire leçon dont mon
humilité avait fait son profit. Je pensai donc à elle peu à peu et
bientôt tout à fait sans amertume et sans effroi.
Et puis notre dernière entrevue avait allumé dans mon coeur une sainte
tendresse pour l'enfant qu'elle avait recommandé à mes soins. Elle avait
dit vrai, la pauvre Blanche! Lucie était ma fille spirituelle. Tout le
monde autour d'elle était incrédule. Madame de Turdy était morte.
Probablement on élèverait l'enfant dans l'ignorance de Dieu. Que faire
pour me rapprocher d'elle? Je ne le savais pas, mais je me tenais dans
l'attente de quelque circonstance favorable, et c'est surtout pour être
libre d'en profiter que je restai sans emploi et sans liens.
Je pensai souvent à reprendre mon nom véritable et à endosser l'habit
séculier pour m'établir en Savoie, où personne ne me connaissait, sauf
M. La Quintinie, qui, en raison de son service, était presque toujours
absent; mais pourrais-je approcher de Lucie, gardée par son grand-père?
Je fis agir les affiliés de mon ordre, j'eus des renseignements.
Mademoiselle de Turdy, soeur du grand-père de Lucie, était pieuse. Elle
devait laisser à l'enfant une fortune assez considérable; mais elle
pouvait menacer de léguer ses biens à l'Église, si sa petite-nièce
n'était pas élevée dans la religion. La _société_ pesa sur l'esprit doux
et nonchalant de cette vieille fille. Ce ne fut pas sans peine qu'on
l'amena à discuter avec son frère. Son confesseur n'était pas des
nôtres, et vivait innocemment de la vie du siècle. Enfin, après deux ou
trois ans de patients efforts et d'adroites influences, on mit la tante
en état de se prononcer et de l'emporter. Lucie fut envoyée à Paris au
couvent de ***, que j'avais désigné, et dont je m'étais fait nommer
directeur à l'insu de la famille.
Lucie avait déjà treize ans quand je la vis enfin. La figure et la voix
de cette enfant remuèrent en moi des fibres inconnues. C'était Blanche
plus forte, plus enjouée, parfois aussi sérieuse, mais jamais
mélancolique; une santé florissante, une volonté douce et ferme, un
esprit droit et logique, point de rêverie et beaucoup de réflexion, de
la décision dans le caractère et une bonhomie sympathique. Voilà ce que
sa mère eût dû avoir pour être une chrétienne heureuse, ce qui lui avait
manqué, et ce que pourtant elle avait pu donner à sa fille: mystère
insondable de la nature humaine que vos physiologistes et vos
psychologues n'expliqueront jamais sans admettre l'action d'une volonté
particulière et déterminée venant de Dieu seul. J'avais tremblé que
Lucie ne ressemblât à son père. Elle n'avait rien de lui, si ce n'est la
santé et un grand besoin de mouvement physique.
Je veillai à ce que ses instincts ne fussent point contrariés. Je
voulais la connaître, la voir éclore à la religion, qu'elle ne
connaissait pas, et qu'elle semblait chercher sans angoisse et sans
parti pris. Je veillai aussi au choix du premier confesseur. Je le
voulus doux et strict, point curieux et point ergoteur. Je le voulus
vieux et chaste, mort aux passions et naïf comme un enfant. Je ne lui
adressais jamais de questions, je me bornais à quelques avis
particuliers. Il me dit seulement, un jour que les enfants défilaient
dans le cloître:
«En voici une qui ne donnera point de peine à ses directeurs; elle est
née sainte.»
C'était Lucie qu'il me montrait.
Lucie était née sainte, en effet. Dès qu'elle connut la religion, elle
en prit le côté le plus fort et le plus calme; elle ne s'attacha qu'à
savoir ce qui était le bien et le mal, et d'un élan souverainement
déterminé, d'un mouvement royal, si l'on peut dire ainsi, elle chassa
cet inconnu, ce tentateur qui n'avait pas encore osé lui parler. Dès
qu'elle sentit le beau, le vrai, le bien, elle résolut de s'y dévouer,
et elle m'annonça que, n'importe dans quel état de la vie, elle vivrait
pour la charité. C'était m'interdire l'initiative quant au choix de
l'état. Je sentis que j'avais affaire à une force vive, que Dieu était
en elle, et que je ne devais point devancer son oeuvre. D'ailleurs,
j'étais devenu calme et fort, moi aussi. Je n'étais point persuadé que
le monde fût aussi dangereux que je l'avais jugé dans ma jeunesse. Je
l'avais pratiqué sans bruit, il ne m'avait pas ébranlé. Je ne m'alarmai
pas de l'expérience que Lucie pourrait faire à son tour. Je la sentais
mieux trempée que moi. Elle n'avait rien à vaincre, par conséquent rien
à craindre.
Durant ces trois années que Lucie passa au couvent, je fus son principal
instituteur, et pas une seule fois elle ne fit appel à ma direction pour
un cas de conscience. Mon influence sur elle fut toujours celle d'un ami
et d'un père, jamais celle d'un juge. Combien elle m'était chère, cette
noble et sereine enfant qui me révélait dans le sens le plus divin les
joies de la paternité! Comme j'étais fier d'elle devant Dieu! comme je
sentais la vaine fragilité, des liens de la chair et du sang, moi qui
goûtais dans la plénitude d'une tendresse si pure tous les
attendrissements du coeur et même le tressaillement sacré des
entrailles! J'étais forcé de lui cacher le lien mystérieux qui
m'attachait à elle, et je devais m'interdire toute démonstration d'une
sollicitude trop exclusive; mais, lorsque du fond de la salle du couvent
où il m'était permis d'aller me reposer de mes leçons, je la voyais
assise à son pupitre près d'une fenêtre de la classe, grave, attentive
et belle comme la sagesse, ou folâtrant dans le jardin avec l'énergie de
sa vaillante nature, je versais des larmes involontaires, et j'étouffais
entre mes lèvres ce cri de mon coeur; «Ma fille! ô ma fille!»
Quand elle eut seize ans, son grand-père la rappela près de lui. Ce fut
pour moi un déchirement atroce; mais Lucie ne devait pas s'en douter:
elle ne s'en douta pas.
Seulement, il me fut impossible d'habiter Paris quand elle fut partie.
Je ne pouvais plus reprendre à rien. Sans cesser d'être un chrétien,
j'étais devenu, sous le charme de cet amour de père, plus homme qu'il ne
fallait. Je me rappelai que j'étais prêtre, ma tâche d'homme était
accomplie; j'avais tenu le serment fait à Blanche, j'avais initié sa
fille, et je croyais être sûr qu'elle serait religieuse, ou qu'elle
épouserait un vrai catholique. Il ne s'agissait plus que de veiller de
loin sur elle, puisqu'il m'était interdit de veiller de près.
D'ailleurs, il valait mieux peut-être qu'il en fût ainsi. En cessant
d'être une enfant, Lucie ne devait pas ressentir mon influence trop
directe. Si elle se vouait à Dieu seul, elle était de ces âmes qui ne
doivent pas être trop dirigées. Et puis elle était si jeune! Pour le
cloître comme pour le mariage, je n'ai jamais admis qu'on dût être
mineur.
Je lui fis promettre de m'écrire régulièrement tous les trois mois, et
j'acceptai un emploi en Italie, pays que mon origine et ma langue
maternelle m'avaient toujours fait regarder comme ma patrie.
Ce qui s'est passé là ne rentre pas dans le récit que je vous dois, mais
je le résumerai en peu de mots pour vous expliquer mon retour et ma
conduite en présence du mariage auquel Lucie a donné malgré moi son
assentiment.
J'avais été heureux, j'étais devenu optimiste. A mon insu, et comme
l'onde qui creuse le rocher en tombant goutte à goutte, la tiédeur
m'avait entamé, non la tiédeur quant aux vertus nécessaires à l'homme et
à l'amour divin, mais un relâchement quant aux doctrines. Cet ennemi de
la vraie foi que vos philosophes ont invoqué sous le nom de _tolérance_,
les catholiques de ce temps-ci ont eu la faiblesse de s'en piquer à leur
tour pour se soustraire aux reproches et pour se défendre de
l'accusation de fanatisme. Ceci est l'oeuvre du respect humain,
autrement dit de la mauvaise honte. C'est un pervertissement de la
croyance et une défection du dévouement. L'esprit pratique de la société
de Jésus a cru devoir tourner au profit de sa propagande cette tendance
à la mansuétude. L'intention était belle et bonne, j'en avais été
séduit. J'arrivai à Rome, l'âme pleine de douceur, l'esprit nourri de
transactions subtiles et tendres qui me semblaient des moyens généreux
et sûrs pour étouffer dans le triomphe de la charité chrétienne
universelle les dissidences et les protestations.
Je fus repris, je n'étais pas dans la voie tracée par les nécessités du
temps. L'Église, menacée, était forcée de se faire revendicatrice
devant l'usurpation de ses droits de souveraineté. Je luttai contre des
raisons tirées de nécessités passagères, et qui me semblaient
compromettre l'esprit et l'avenir de la religion. On m'imposa silence.
Je n'eus point de dépit, mais j'eus beaucoup de douleur. Ma foi fut même
ébranlée, et je dus avoir recours à l'ascétisme pour dompter en moi
l'esprit de révolte. Un instant j'eus peur de penser comme Lamennais!
C'est alors que je rencontrai le père Onorio, qui me ramena à la
soumission, à l'orthodoxie et au travail sur moi-même, bien autrement
difficile et méritoire que la vaine science des discussions. Vous avez
vu et entendu cet homme inspiré: vous savez maintenant non ce que je
suis, mais ce que je voudrais être.
Sans la défection de Lucie, j'arrivais au bonheur, le seul bonheur de
l'homme en ce monde, la recherche absolue de la perfection. J'avais
depuis un an arrangé mon existence et disposé mes affaires pour une
retraite définitive, où le père Onorio eût été mon maître et mon guide,
Lucie mon élève et mon ouvrage. J'eusse versé dans cette jeune âme les
trésors de sainteté que l'apôtre eût versés dans la mienne. J'étais, par
l'habitude d'enseigner Lucie et de me servir des formes de raisonnement
et de langage qui nous étaient communes, l'intermédiaire naturel entre
la rude sainteté du vieillard et la délicate candeur de l'enfant.