lettre, qui devint fort mince après le dépouillement de trois enveloppes
épaisses. La première ne portait que ces mots: _Pour être ouverte dans
dix ans_; la seconde: _Pour être lue le jour de la première communion de
ma fille_; la troisième enfin, que M. Lemontier n'ouvrit pas, portait
cette adresse bien lisible: _A mon mari, le colonel La Quintinie_.
«Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confession au véritable
confesseur, une confession qui vous épouvante, et à présent, monsieur
l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse
et sans générosité?»
Moreali cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes; puis,
tendant ses deux mains humides et froides sur la table:
«Pardonnez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe!
--Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Lemontier; mais
je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois
souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un
instant.
--Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas si
coupable que vous le croyez: Lucie n'est pas ma fille! J'ai aimé sa mère
avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles
spirituelles, mais je n'ai pas séduit madame La Quintinie, je n'ai
manqué ni à mon voeu de chasteté, ni à mon devoir de confesseur et
d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez connaissance, je le
veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous faire,
cette révélation est l'oeuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi:
elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clef, et je veux les mettre
sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous
y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez
être.
--C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père
de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir, par conséquent,
quels liens l'unissent à vous. Parlez.»
Il remit la lettre de madame La Quintinie dans le sachet, y posa son
coude, fixa sur l'abbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe
attendit la confession du prêtre.
XXIX.
RÉCIT DE L'ABBÉ.
Moreali est mon véritable nom, c'est celui de ma mère et d'un oncle
maternel qui m'a adopté tout récemment. J'ignore qui fut mon père; ma
mère était Italienne, et je suis né à Rome. J'étais fort jeune quand
elle m'envoya à Paris, où je fus élevé chez les jésuites sous le nom de
Fervet, et où elle vint s'établir près de moi quelques années plus tard.
Elle me chérissait tendrement et me donnait l'exemple des vertus
chrétiennes. Elle avait bien peu d'aisance, mais elle ne négligea rien
pour mon éducation. Elle passait pour ma tante, et longtemps, en lui
donnant un titre plus doux, je crus n'être que son fils adoptif.
Je fis de bonnes études, mais je ne montrais aucun goût pour l'état
ecclésiastique. La carrière des lettres, l'éloquence du barreau me
tentaient. J'avais de l'ambition, et pourtant j'étais un croyant, mais
un croyant porté à la lutte plus qu'au renoncement.
A son lit de mort, ma pauvre mère me révéla l'illégitimité de ma
naissance, et m'apprit qu'étant enceinte de moi, elle m'avait consacré à
Dieu par un voeu solennel. Depuis que j'étais au monde, elle avait tout
fait pour réaliser ce voeu. Elle avait espéré que j'y souscrirais. Elle
avait compté que mon sacrifice rachèterait son péché. Elle n'exigeait
pas que je fusse prêtre sans vocation; mais elle me suppliait de ne pas
lui ôter l'espérance à sa dernière heure et de la laisser partir
emportant la promesse que je ferais mon possible pour lui abréger les
terribles expiations du purgatoire. Si un jour il se pouvait que son
fils offrît le saint sacrifice de la messe à son intention, elle se
flattait d'être alors réconciliée avec Dieu.
Elle mourut dans mes bras, bénie quand même et consolée autant qu'il
dépendait de moi; mais la honte de ma naissance et l'horreur de mon
isolement dans la vie m'avaient porté un coup terrible. Je me vis sans
appui, sans amis, sans liens, sans patrie; errant dans la société, livré
à mon inexpérience, luttant pour percer tout seul et retombant désespéré
sur moi-même, j'essayai de me persuader que mon intelligence et ma
volonté suffiraient; mais j'eus peur des passions que je sentais
fermenter en moi. La femme était pour moi un objet de séduction
irrésistible et d'aversion craintive. J'avais des envies d'adorer et de
tuer la première qui égarerait mes sens. L'épouvante me ramena chez les
jésuites.
Là, je n'étais plus seul, j'appartenais à tous, il est vrai, mais tous
m'appartenaient, et je pouvais, au sein de cette société puissante,
conquérir par un grand mérite l'indépendance de l'initiative.
J'avoue que l'ambition mondaine fut encore mon but jusqu'au moment où je
fus désigné pour recevoir les ordres sacrés. Dans ma dernière retraite
préparatoire, je sentis la grâce, je reconnus mon néant, je m'humiliai
et je travaillai sincèrement à combattre le démon d'orgueil qui était
en moi.
Outre le travail de la grâce, j'étais doué d'un besoin de logique
intérieure qui me travaillait aussi. J'avais le goût du beau, la passion
du vrai, le sentiment de l'honneur, le mépris des faux biens, de grands
appétits de franchise et de générosité; mais la vraie charité
chrétienne, le facile pardon des injures, l'humilité devant les hommes,
le repos absolu du coeur et des sens à la pensée des femmes, voilà ce
qui me manquait. Je le sentais, car j'étais sévère envers moi-même. Je
demandai encore un an de travail spirituel avant de prononcer mes voeux,
je ne me trouvais pas encore assez digne et assez fort; mais on avait
besoin de mes services, on me dissuada de tenter une plus longue
épreuve: je me consacrai en tremblant.
Pourtant je me sentis à la fois enorgueilli et touché de la confiance
avec laquelle mes directeurs me poussaient dans l'arène. L'orgueil du
devoir m'était permis, je m'y abandonnai: n'était-il pas ma sauvegarde
contre les tentations?
Je fus nommé d'emblée à un vicariat dans une ville de premier ordre. J'y
prêchai le carême avec un très-grand succès. C'est là que les larmes des
femmes, ces touchantes ferveurs, plus séduisantes que les
applaudissements des foules, commencèrent à me troubler sérieusement. Je
sentis la nécessité des plus grandes austérités. Il fallait être saint
ou rien. Je m'efforçai d'être saint.
La grâce descendit encore sur ma ferveur. Le calme se fit comme par
miracle. Un jour, je me sentis vraiment fier en me sentant vraiment
fort. Le souffle embrasé du confessionnal me fit sourire. Les plus
belles femmes venaient à moi. Toutes m'aimaient, sinon avec réflexion et
persistance, du moins avec entraînement durant cette heure de tendre
épanchement qu'elles apportaient à mes pieds. Je les traitai durement,
quelques-unes s'exaspérèrent jusqu'à m'aimer avec ardeur. Je les
accablai du mépris de Dieu, qui leur parlait par ma bouche.
Parmi les pénitentes que l'aristocratie de la province m'envoyait en
trop grand nombre, une jeune fille charmante me consola par son
angélique chasteté, par l'absence de tout instinct douteux à combattre,
par une foi naïve pleine de scrupules attendrissants: c'était Blanche de
Turdy. Elle avait seize ans à peine. Pâle, délicate, toujours simplement
vêtue, un peu nonchalante et d'humeur rêveuse, elle était l'image de la
candeur timide et de la virginité ignorante.
Sa mère, qui était pieuse, vint un jour me consulter.
«M. de Turdy veut, dit-elle, marier ma fille avec un beau colonel qui ne
croit à rien. L'enfant est douce, et redoute la vivacité de son père.
Donnez-lui le courage de résister un peu. Mon mari est bon au fond, il
cédera. D'ailleurs, nous ne sommes ici que pour un temps limité. Nos
propriétés les plus importantes sont en Savoie. C'est là que je voudrais
établir Blanche, afin de l'avoir près de moi.»
J'exhortai dans ce sens ma jeune pénitente, qui se prit à pleurer.
«Mon père ne me force pas, dit-elle; toute la faute est à moi. Le
colonel La Quintinie m'a dit au bal qu'il m'aimait, et qu'il serait
malheureux, si je ne l'aimais pas. Je l'ai cru, et, lorsqu'il m'a
demandée à mon père, j'ai avoué que je l'aimais aussi. Mon père serait
plutôt contraire que favorable à ce mariage. Le colonel ne lui plaît pas
beaucoup. «Pourtant, m'a-t-il dit, si tu l'aimes... nous verrons....
Consulte ta mère.» J'ai consulté maman, qui dit non. Je ne sais pas si
j'ai fait un péché en aimant ce colonel.»
Je m'efforçai de lui prouver qu'elle ne l'aimait pas. Elle parut
ébranlée, et me promit de n'y plus songer.
Un an s'écoula sans qu'elle se confessât d'aimer. Je n'avais pas coutume
de questionner. Je blâme ce mode de provocation à la sincérité.
Pourtant, ce silence m'étonnait, et je me fis scrupule de donner à
Blanche l'absolution pascale sans être bien assuré de la validité de sa
confession. Elle me répondit avec la simplicité d'un ange:
«Vous m'avez défendu d'aimer, je me suis abstenue. Je n'aime plus que
Dieu et la Vierge.»
Cette soumission facile, entière, vraiment sainte, me remplit
d'admiration et de tendresse pour cette jeune âme qui, dès sa première
épreuve, s'élevait à l'état de perfection, celui où il n'y a plus ni
lutte ni angoisse devant le sacrifice de soi-même. J'en fus si édifié,
que je me sentis comme sanctifié par contre-coup. J'avais beaucoup
travaillé pour assurer ma victoire sur les sens, et cette enfant, qui
n'avait pas de sens à vaincre, immolait l'instinct de son coeur avec
cette sublime simplicité!
Je l'aimai, je l'aimai de l'amitié la plus pure, la plus calme. C'était
en moi comme un sentiment divin! Ni ma veille ni mon sommeil n'en
étaient troublés. Mes yeux ne la cherchaient dans l'église ni aux
offices, ni aux sermons. Quand j'étais là, je sentais qu'elle y était,
et elle y était toujours. Sa présence était un parfum dans l'atmosphère,
son approche au confessionnal m'apportait une sensation de bien-être et
de fraîcheur.
Un jour, à la veille d'une de ces grandes fêtes où elle avait coutume de
se confesser, je me sentis inquiet, comme si un malheur non défini m'eût
menacé. Elle ne vint pas. Trois mois se passèrent, et je compris alors
qu'elle était beaucoup pour moi. Ma ferveur se ralentissait, l'église
perdait sa poésie, ma vie se traînait comme une attente pénible. Je ne
pouvais m'alarmer de ma tristesse; je sentais mon intention aussi pure
que celle d'un petit enfant. Il ne m'était pas seulement permis, il
m'était ordonné de chérir les voies de cette jeune sainte, et je
craignais qu'on ne la détournât du ciel.
Madame de Turdy reparut enfin.
«Nous avons passé trois mois aux eaux, me dit-elle. Le beau colonel La
Quintinie y était. Il a recommencé ses assiduités, et je crains bien que
Blanche n'ait jamais cessé de l'aimer. Il a renouvelé sa demande, que
j'avais réussi à faire ajourner à cause du jeune âge de ma fille. Il a
fait la cour aussi à M. de Turdy, qui est un incrédule, et qui l'a pris
sous sa protection, prétendant que je voulais faire de ma fille une
religieuse. Je viens vous demander conseil.»
Je ne sais ce que je répondis. J'étais fort troublé. La défection de
Blanche était une chute déplorable, et le mot de religieuse, que sa mère
venait de prononcer, me jetait dans de grandes anxiétés. Peut-être
aurais-je dû suggérer à ma jeune pénitente l'idée de se consacrer à
Dieu. Douée de si grandes qualités de renoncement, n'était-elle pas
marquée pour l'état sublime? Je m'étais interdit d'encourager les
vocations romanesques, fugitives velléités fréquentes chez les filles de
treize à seize ans; mais Blanche, sans me faire part de l'appel du
Seigneur, l'avait peut-être vaguement ressenti. Et je ne l'avais pas
deviné, moi! j'avais laissé ma jeune soeur s'égarer dans son rêve
d'amour et accepter l'époux charnel faute d'entrevoir clairement l'époux
idéal!
Je demandai à madame de Turdy si elle s'opposerait à la consécration de
sa fille. Elle me parut surprise.
«Non certes, répondit-elle, si elle avait la vocation: mais elle ne l'a
pas du tout, puisqu'elle veut se marier avec un homme sans principes.
--Elle pourrait changer, lui dis-je.
--Ne le désirons pas trop, reprit-elle; M. de Turdy jetterait feu et
flamme.
--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était fort bon?
--Il n'a pas grande persistance, et il céderait à la fin; mais que
d'orages auparavant!
--Vous les redouteriez peu, si vous étiez certaine de les supporter pour
le bonheur de votre enfant.»
Madame de Turdy restait indécise et incrédule. Elle ne s'opposa pourtant
pas à ce que la vocation de Blanche fût interrogée. Je prêchais alors
dans un couvent de religieuses où sa mère la conduisait deux fois par
semaine pour m'entendre. Au bout de quelque temps, elle l'amena vers moi
dans un parloir de ce couvent, où elle nous laissa ensemble.
Ce ne fut pas une confession, ce fut un entretien de frère à soeur.
Blanche m'avoua qu'elle était bien agitée. Le colonel l'occupait
beaucoup, et pourtant elle sentait que ce n'était pas là le doux rêve de
sa vie. C'était comme une violence que l'homme faisait à son âme.
L'appel du Sauveur, plus vague et plus tendre, la faisait rêver. Je vis
bien que les sens avaient parlé, mais j'espérai lui enseigner
délicatement à les vaincre.
Je portai une grande ardeur dans mon entreprise, et durant plusieurs
mois, où tantôt la confession, tantôt les entrevues chez sa mère et au
couvent établirent des relations suivies entre nous, je la vis s'avancer
dans la voie sainte au point de me faire croire que je l'y avais assurée
pour jamais. Combien elle eût été heureuse si elle eût persévéré! Mon
affection, ma sollicitude pour elle étaient devenues en moi comme une
seconde vie. Toutes les forces de mon âme étaient tendues vers ce but de
conserver vierge pour l'hymen du Christ cette âme digne de lui seul. A
l'idée qu'un homme, et un homme sans croyances, se flattait de la
profaner, j'étais dévoré d'indignation.
Blanche semblait sauvée, mais elle fut imprudente. Elle ne savait rien
cacher: elle avoua à son père son désir de prendre le voile. Dès lors M.
de Turdy, qui au fond prisait médiocrement La Quintinie, s'appuya sur ce
dernier pour soustraire la néophyte à l'appel du Seigneur. Il effraya
madame de Turdy, qui était pieuse, mais qui avait le caractère faible;
il pesa sur la piété filiale de Blanche. Il permit au colonel de la voir
plus souvent. Enfin ils ébranlèrent ma pauvre sainte et me l'enlevèrent
au moment où, appelé à d'autres fonctions, j'étais forcé de changer de
résidence.
Je partis, la mort dans l'âme, pour ma première et dernière cure.
C'était une ville de troisième ordre, peu éloignée de celle que je
quittais. Madame de Turdy vint m'y trouver bientôt sans sa fille. Le
mariage était décidé. Blanche avait juré à son père qu'elle ne serait
pas religieuse. La mère elle-même s'en réjouissait, car elle avait eu
peur de me voir trop bien réussir; mais elle était également effrayée de
donner sa fille à un incrédule. Elle me priait, puisque j'avais eu et
pouvais avoir encore de l'influence sur elle, de lui écrire pour exiger
qu'elle fît de sa main le prix de la conversion du colonel. J'écrivis
deux fois, trois fois. Pas de réponse! Un jour, on m'apporta un billet
de faire part. Blanche était mariée.
La douleur et la colère que j'éprouvai me firent craindre d'avoir trop
aimé cette jeune fille.... Trop aimé!... était-ce possible? peut-on
aimer trop quand on aime en Dieu et à cause de Dieu? Je l'avais mal
aimée... peut-être; non! Je scrutai en vain ma conscience. L'amour
terrestre n'était plus en moi depuis longtemps; je l'avais terrassé, je
l'avais tué, je le méprisais.... Quand je sentais la chair se révolter,
je ne prenais pas le change, et jamais dans mes rêves, même
involontaires, la figure de Blanche ne s'était mêlée aux fantômes de la
tentation.
Je l'avais aimée avec l'âme, et pendant quelque temps mon âme fut comme
brisée. Je ne sentais plus aucune ambition mondaine. Je demandai à
m'effacer dans le clergé secondaire, à m'éloigner de cette province où
j'avais trop souffert. Je fus appelé à Paris; mais le colonel et sa
femme y étaient sans que je m'en fusse informé. Un jour que je prêchais
à l'église de ***, je vis Blanche au pied de la chaire. Je la vis sans
trouble et sans joie. Je ne l'estimais plus; je savais qu'elle avait
tout cédé, et que le colonel continuait à nier Dieu et à braver
l'Église. C'était sous Louis-Philippe. Il craignait d'être pris pour un
légitimiste; il voulait de l'avancement.
Après le sermon, comme je me retirais vers la sacristie, je vis que deux
femmes me suivaient: l'une était Blanche, dont un voile de dentelle
cachait mal la pâleur et l'émotion; l'autre était une pieuse amie qui
l'avait amenée au sermon; elles demandaient à me parler.
Ce fut l'amie qui prit la parole.
«Je vous ramène, dit-elle, une brebis égarée. Elle est troublée dans sa
foi; elle souffre. Pendant quelque temps, elle a essayé de se rattacher
au monde; elle a échoué. Votre sermon vient de la rappeler à la
religion. Elle veut vous ouvrir son coeur; mais, avant de se confesser à
vous, elle voudrait vous parler comme à un ami. Venez chez moi demain à
onze heures du matin. Personne ne vous troublera.»
Je refusai. J'avais échoué dans la plus modeste de mes tentatives, celle
de faire présider la plus simple des conditions chrétiennes au mariage
de mademoiselle de Turdy. J'avais donc manqué d'ascendant et de
persuasion. Elle devait choisir un guide plus éloquent et plus éclairé
que moi.
Elle releva son voile, et je vis sa figure inondée de larmes.
«Nul autre que vous! dit-elle; si vous me repoussez, je suis perdue,
damnée à jamais. Votre devoir est de me réconcilier avec Dieu, ou mon
éternel malheur pèsera sur votre conscience.»
Je dus céder et promettre. Le lendemain, à l'heure dite, j'étais chez
son amie, qui nous laissa seuls dans un salon réservé.
«Avant que je vous demande d'entendre ma confession, dit madame La
Quintinie, j'ai à vous raconter l'histoire de mon mariage, et je serai
forcée de vous parler des personnes qui m'entourent. Cela est permis
dans un entretien amical. Écoutez-moi. Je n'ai jamais aimé M. La
Quintinie depuis le premier jour où vous m'avez démontré que je ne
pouvais ni ne devais aimer un incrédule. Il y a de cela deux ans. A
partir de cette époque, j'en ai aimé un autre; mais je ne m'en suis pas
accusée en confession, ce ne pouvait pas être un péché; c'était une
sainte amitié qui ne pouvait aboutir au mariage. J'avais donc l'esprit
tranquille et le coeur rempli; la preuve, c'est que l'idée de me
consacrer à la virginité m'était douce, et que mon père m'a désespérée
en s'y opposant.
«Quand j'ai dû renoncer à vaincre sa résistance, il s'est passé en moi
des choses étranges dont je me confesserai ailleurs qu'ici. J'ai cru
devoir lutter contre moi-même, obéir à mon père et m'efforcer d'aimer M.
La Quintinie. Je n'étais pas forcée de me prononcer pour ce dernier; au
contraire, mes parents me priaient d'attendre et de réfléchir, mon père
parce qu'il trouvait le colonel frivole et inintelligent, ma mère parce
qu'elle le voyait impie.
«Pourquoi me suis-je obstinée à le choisir? Parce qu'il m'a effrayée de
votre influence.... Ne me demandez point d'autres explications. Au
tribunal de la pénitence, vous m'interrogerez. Je vous dis seulement ici
en toute sincérité que j'ai cru faire mon devoir en ne répondant pas à
vos lettres et en consentant, après une lutte vaine, à hâter mon
mariage, sans conditions, au gré du colonel.
«Hélas! j'ai été bien punie de mon erreur! Les embrassements de cet
homme m'ont été odieux. Je ne savais rien du mariage, je ne pressentais
rien, je ne devinais rien. Je croyais que l'amour conjugal était pure
affaire de coeur, et qu'en échangeant ses pensées on arrivait à imposer
une douce persuasion en même temps qu'à la subir. Je m'imaginais
qu'ayant cédé ma main et perdu mon nom sans exiger de mon mari aucun
engagement religieux, je l'amènerais à croire ce que je croyais; mais
quoi! le lendemain du mariage j'avais perdu tout espoir d'ascendant sur
lui: j'étais sa chose, Dieu ne pouvait plus me réclamer. Je n'avais plus
qu'à partager sa vie, ses goûts, ses habitudes, à subir ses caresses et
à me dire heureuse ou à me taire. Voilà ma désillusion, mon opprobre,
mon désespoir. Je porte dans mon sein le gage de cette union terrestre
qu'il plaît aux hommes d'appeler l'amour. J'espère et je désire mourir
en mettant cet enfant au monde. C'est tout ce que mon mari voulait de
moi; ma vie, à contre-coeur enchaînée, ne peut lui être d'aucune
utilité. Mais, sentant bien que Dieu daignera m'affranchir du supplice
d'appartenir à un autre maître que lui, je veux qu'il ait pitié de moi,
qu'il accepte les larmes de mon repentir et qu'il me reçoive dans sa
grâce. C'est pourquoi je suis venue à vous.»
Les aveux de Blanche étaient un douloureux triomphe pour l'esprit de
vérité qui parlait en moi. Il était bien évident que cette délicate
créature formée pour le ciel avait méconnu sa vocation et signé l'arrêt
de son irrémédiable malheur en ce monde, en se laissant tomber dans les
bras d'un homme. Elle m'apparaissait souillée, mais repentante. Elle ne
m'inspirait plus d'enthousiasme, mais elle m'imposait une pitié profonde
et le devoir de la consoler. Pourtant j'étais frappé d'un point
mystérieux dans son récit, et je la priai en vain de s'expliquer; elle
s'y refusa. J'eus peur, je fis tous mes efforts pour qu'elle s'adressât
à un autre confesseur; elle fut inébranlable. Cette personne si faible
et si douce était devenue sombre et tenace. Elle voulait être sauvée par
moi, ou s'abstenir avec désespoir de toute religion, de toute croyance.
Le lendemain, j'entendis sa confession, qui me fit frémir. Je ne
l'aimais plus, moi, je fus sans indulgence; je l'humiliai, je la brisai
jusqu'à lui déclarer que je ne la confesserais plus jamais. J'ai tenu
parole.
Vous m'approuvez peut-être? Eh bien, vous avez tort. Je me trompais,
j'étais lâche, je n'étais pas à la hauteur de mon devoir. La confession
de cette femme me troublait. Je m'étais cru un saint, je ne l'étais pas.
Je craignais de commettre un sacrilége en écoutant, dans le temple du
Seigneur, des aveux terribles. J'aurais dû puiser ma force dans la
sainteté du sanctuaire et ramener cette âme par la patience, par la
douceur, par l'impassible sourire d'une chasteté à l'abri de tout péril.
Je manquai de l'audace des saints et de la tranquillité des anges. Je
sentis que je n'étais qu'un homme, et, profondément humilié de ma
défaite, je repoussai durement l'infortunée en sauvant mon repos, mais
en exaspérant son âme. Mon repos, ai-je dit. Hélas! il était perdu sans
retour! J'avais aimé Blanche et je ne l'avais pas désirée; je ne
l'aimais plus, et elle portait le délire dans mes sens! Je refusai
obstinément de la revoir, et, pour échapper à ses instances, à ses
sommations, j'obtins dispense de confesser à l'avenir aucune femme.
Six mois se passèrent pour moi dans des austérités et dans des combats
terribles. Je ne la voyais plus. Elle m'écrivait: je n'ai lu de son
vivant que la première lettre; les autres, j'en ai pris connaissance
après sa mort seulement, mais je les ai gardées toutes. Elles sont là,
dans ce bureau. Je sentais que je serais peut-être accusé: je ne pouvais
me dessaisir des preuves flagrantes de mon innocence... mon innocence
_de fait_, je dois ajouter ce mot, ne voulant rien vous cacher. Mon âme
était coupable, si c'est être coupable que d'être aux prises avec une
effroyable tentation à laquelle on ne cède point par le fait.
Un jour, le colonel La Quintinie entra chez moi.
«Monsieur, me dit-il, je ne vous aime point, car vos lettres ont failli
empêcher mon mariage; mais je vous crois sincère. Ma femme est fort
malade; elle est dans un état d'exaltation religieuse qui fait craindre
pour sa raison. Elle demande un prêtre et renvoie tous ceux qui se
présentent. Enfin elle s'obstine à vous voir, et son médecin croit qu'il
faut tenter de lui donner cette satisfaction. Je viens vous chercher, et
je compte sur votre raison, sur votre prudence, sur votre charité enfin
pour calmer ce pauvre esprit qui s'égare. Madame La Quintinie est une
sainte; elle n'a rien à se reprocher, et elle se croit damnée! Dites-lui
donc ce que vous avez mission de lui dire pour la sauver de ces
épouvantes.»