sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calomnie me menace-t-on à
Turdy? Quel libelle préparez-vous contre l'Église et contre moi?
--Si vous vous emportez ainsi, répondit M. Lemontier en souriant, nous
ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espérais qu'au lieu de
nous invectiver, nous nous quitterions emportant l'estime l'un de
l'autre. Vous me refusez la vôtre, et me traitez de libelliste, rien que
cela, monsieur l'abbé?... Je ne sais pas répondre, moi, à de telles
accusations; je n'ai pas encore assez étudié le vocabulaire terrifiant
du père Onorio!
--Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en me
jetant ce défi au visage: _Prenez garde_?
--N'était-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde
à sa raison, à sa santé, à sa vie! Rappelez-vous que sa mère avait
l'esprit faible, et que....
--Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!
--Vous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé! Permettez-moi d'en
rester là et de remettre toute autre explication à un moment où vous
vous sentirez plus bienveillant à mon égard.»
L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide.
«Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le
moment d'agir à tout prix est-il arrivé?»
Il se demanda s'il consulterait le père Onorio, et il répondit:
«Non! il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait.... S'il me
blâme.... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai tout
à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.»
M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivit à son
père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues épreuves,
pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui n'était plus
d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui
se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il pourrait lui fournir
quelque preuve palpable des véritables intentions de l'abbé. On écrivit
aussi à Émile de se rendre à la résidence militaire du général, de s'y
faire voir, et de se tenir prêt à communiquer avec lui, si besoin était.
Après le dîner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de faire un
peu de promenade en voiture aux heures tièdes de la journée, Lucie et M.
Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et au delà, dans les gorges
pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux,
ombragés de châtaigniers séculaires. Henri, ayant à donner beaucoup de
détails et d'instructions à Émile, resta à écrire dans la bibliothèque.
Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies; mais il
crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux
appartements de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de l'autre et
communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était parquetée, le
plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la
précaution de cette marche dans l'obscurité trahissaient je ne sais
quelle méfiance qui étonna Henri.
Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit dans
le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tête. Il crut un instant
à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit doucement derrière
lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil, quelqu'un que
Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée trahissait
l'émotion. Une voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas:
«Personne!»
On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers
l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient plus ceux d'une seule
personne. Henri les laissa s'éloigner un peu et sortit dans la galerie,
qui était dans une obscurité complète. Il s'y tint aux écoutes. La voix
de Misie disait, sans beaucoup de précautions:
«Entrez ici.... Oui, c'est son boudoir. _Elle_ est sortie. Ils sont tous
dehors.»
Henri se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la
famille en voiture. Il avait fait quelques pas sur le chemin. On avait
peut-être cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui
arrivait souvent. Il était rentré au manoir sans rencontrer aucun
domestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là.
Mais qui donc introduisait-elle ainsi secrètement dans l'appartement de
sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la part de
Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de son
ministère, pouvait entraîner cette pauvre femme à une trahison.
Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût rien
su ainsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter
jusqu'à la porte de Lucie. Il y avait plusieurs pièces, et on ne
s'était pas arrêté dans la première. Il n'entendit rien. Il essaya de se
glisser dans l'appartement de M. de Turdy: Misie, peut-être dans la
prévision de quelque surprise, en avait retiré la clef. Henri resta près
d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre patience, mais
toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère. Enfin il
entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appartement de Lucie,
où elle était restée selon toute apparence, et qui disait:
«Eh bien, monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont rentrer.»
Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant derrière
la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor:
«Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé?
--Parfaitement, mais je n'ai pas terminé.... Croyez-vous qu'ils
sortiront encore demain à pareille heure?
--Oui, je le crois.
--Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions?
--C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser!
--Écoutez! Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la terrasse,
quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin: un quart
d'heure seulement!
--Il faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur l'abbé,
puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse!
--Bien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par l'escalier
du vieux château.»
Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui pour se
consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'enclos par
le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui ramenait les
maîtres du manoir et M. Lemontier. Il invita ce dernier à descendre
pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant la voiture qui
entrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer.
«Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit M. Lemontier,
poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Observons, et ne
laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ouverts. Rentre avec
nous au château et laisse-moi agir. Avant tout cependant, il faudrait
savoir s'il n'y a personne de caché dans l'appartement de Lucie, et il
faudrait s'en assurer à l'insu des domestiques.»
M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et lui demanda si
Misie faisait le service de son appartement.
«Non, dit-elle; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent chez
moi.
--Votre femme de chambre est-elle dévote?
--Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Misie, dont elle est
jalouse.
--Voulez-vous l'occuper ici, en bas, ainsi que Misie, et m'autoriser à
visiter votre appartement?
--Certes! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de caché?
--Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de surprise,
quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez très-calme,
et laissez-moi agir.»
Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appartement avec
le plus grand soin. Il s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun
meuble ne portait de traces d'effraction. Il regarda les serrures, les
verrous, les croisées; tout fonctionnait bien.
Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque avec
Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux,
examina minutieusement tous les objets de son appartement et n'y trouva
rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remarqua seulement
que les bougies qu'on mettait tout entières chaque soir sur sa cheminée
avaient brûlé une heure environ. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne
manquait. On n'avait touché à rien. Qu'était-on venu faire chez elle?
Sous le coup d'une inquiétude d'autant plus irritante qu'il était
impossible d'en préciser la cause, Lucie dormit peu. La nuit pourtant se
passa sans qu'aucun bruit insolite fît aboyer les chiens et troublât le
sommeil du vieux Turdy.
Le lendemain, la famille monta en voiture après dîner sans marquer aucun
soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule complice du mystérieux
projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra
inaperçu comme la veille, mais cette fois à dessein et grâce à de
grandes précautions. D'une des fenêtres du logis neuf, il vit Misie
occupée à étendre sur la terrasse du vieux château le drap blanc qui
devait servir de signal à Moreali. Alors il se glissa et s'enferma dans
l'appartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui
communiquait avec le boudoir de Lucie, après s'être assuré qu'en
retirant la clef il verrait et entendrait par le trou de la serrure tout
ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après, il entendit entrer
Misie, qui toussa pour avertir l'abbé, puis l'abbé parla sans baisser la
voix. Misie lui ayant assuré que, cette fois, personne ne pouvait les
surprendre, parce que le valet de chambre était sorti et que Louise
avait la migraine.
«C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.
--Pourtant, M. l'abbé pourrait avoir besoin de mon aide....
--Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.»
Misie hésitait, comme si elle eût été retenue par un remords ou par la
curiosité. L'abbé insista, elle sortit.
Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et
il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré dans le
petit espace que son oeil pouvait embrasser. Il le vit alors, à la
clarté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré de
lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avait en
partie levé le cadre. Il était monté sur une chaise et atteignait sans
peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle entre la
muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin, il se hâta
de replacer les baguettes du cadre. Il fit ce travail avec une grande
adresse et une promptitude surprenante; et, quand ce fut fini, il se
laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue et brisé par le
désappointement.
Misie rentrait.
«Ah! mon Dieu! monsieur l'abbé, comme vous voilà _blanc_! dit-elle;
est-ce que vous vous trouvez mal?
--Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé!
--Alors il faut qu'il n'y ait rien.
--Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger
sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative: auriez-vous parlé au
hasard? seriez-vous folle?»
Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit en
balbutiant:
«Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi.... Vous m'avez
demandé des détails sur la mort de madame. Je vous ai dit ce que je
croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent tout haut. Pourtant
elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître égarée: «C'est là,
Misie! dans ce carré-là! dans dix ans d'ici, rappelle-toi bien, petite,
tu chercheras, et tu trouveras. C'est mon voeu, mon seul et dernier
voeu! C'est le repos de mon âme.... J'ai confiance en toi, Misie! Toi
seule ici as de la religion!»
--Mais, en vous disant: _C'est là_, vous disait-elle que ce fût dans
cette tapisserie qui pouvait être enlevée, renouvelée?
--Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait
plus, la pauvre dame! Aussitôt qu'elle avait dit: «C'est mon dernier
voeu, c'est le repos de mon âme!» elle croyait voir l'enfer, jetait de
grands cris et perdait la raison.»
Henri vit l'abbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une sueur
glacée, car il était toujours livide.
«Enfin est-elle morte calme? reprit-il; vous me l'avez assuré.
--Très-calme, monsieur l'abbé.
--Et sans vous reparler de l'objet caché?
--Non; elle paraissait l'avoir oublié.
--Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture?
--Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la maison plus de
vingt-quatre heures depuis vingt ans.
--Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?
--Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était.
--Ni à qui il était destiné?
--Non; elle disait: «Le nom est écrit dessus.»
--On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce?
--On a refait la peinture. J'y ai eu l'oeil; on ne s'est aperçu d'aucun
secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez regardé
aussi, il n'y en a pas!...
--Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais
parlé de cela à personne?
--Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!
--Pas même à mademoiselle?
--Oh! pour cela, non! M. de Turdy m'avait dit que, le jour où je
répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dit dans
ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne voulait pas
que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à
monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.
--C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis
à _madame_ de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché
partout?
--Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit
de la tenture où je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries où
je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé déclouer, par
exemple, et, pour soulever les boiseries, il aurait fallu un ouvrier....
Les maîtres auraient eu beau être absents... les autres domestiques
m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait
dit.... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez
rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ne faut pas s'en
tourmenter, la pauvre dame rêvait....
--Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce voeu, comme
elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?
--Je m'étais fait cette idée-là!... Et, quand vous m'avez questionnée
sur l'amitié de mademoiselle pour M. Émile, cela m'est revenu comme un
rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abbé, voilà neuf heures
bien sonnées. Il me semble que la voiture gagne la côte. Venez, venez,
reprenez vos outils; n'oubliez-vous rien?»
Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa
découverte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à
M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'esprit
en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.
Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la commission d'un achat de linge
à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture.
Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dîner et coucher à
Chambéry chez la vieille tante, après avoir donné à tous les domestiques
diverses occupations au dehors. M. Lemontier resta donc seul à Turdy.
Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfermèrent chez Lucie avec les outils
nécessaires à une perquisition complète; mais ils commencèrent par
raisonner leur exploration. Si madame La Quintinie avait fait murer
_l'objet_, elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidents de
son secret que Misie, Misie eût su et eût dit à l'abbé cette
circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt: ou il n'y avait
pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou
le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on
pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de
l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant
fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli
une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au
fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec
l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il
introduisit une pince très-fine et retira un sachet de cuir de Russie
cousu avec soin, comme une amulette, mais assez grand pour contenir
plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En
introduisant là cet objet, on avait simplement profité d'un accident de
la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la
suite, sans rien soupçonner de ce qu'il recélait. M. Lemontier mit
l'objet dans sa poche sans l'ouvrir.
«Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de
l'abbé.
--Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri, j'y ai été ce matin.
J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à
Hautecombe.
--J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie que tout
va bien, et qu'elle revienne demain sans crainte. Tu reviendras, toi,
m'attendre ici, où nous passerons la nuit sans nouveau trouble.»
M. Lemontier prit une barque et gagna l'abbaye de Hautecombe, où le père
Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix,
avait été s'installer pour quelques jours.
Il était trois heures quand M. Lemontier rejoignit l'abbé, qui, avant de
se remettre en route pour Aix, priait, prosterné dans une chapelle. Il
lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité:
«J'ai à vous parler, monsieur!»
Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec
affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se
leva et regarda son adversaire d'un air de dédain souriant. Ils
sortirent ensemble et s'enfoncèrent dans la montagne, M. Lemontier
marchant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des
chemins frayés et des distractions qui s'y promènent.
«Monsieur, dit-il à l'abbé, j'ai été plus heureux que vous: j'ai trouvé
ce que vous avez en vain cherché hier et avant-hier dans le boudoir de
mademoiselle La Quintinie.»
Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne
trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait
trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il pût être compromis
plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sursauter de temps
en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M.
Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.
«Avez-vous quelque raison de croire, dit-il, que cet objet vous ait été
destiné?
--Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?
--Non, monsieur, l'objet ne porte aucune espèce de suscription.
--Alors je le réclame, il m'appartient.
--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cherché à
vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous appartenir; mais
n'eût-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au
général, ou à mademoiselle Lucie elle-même, et de leur réclamer cette
chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela contienne le
dernier voeu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté
ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'assurer que le
sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de la
famille, à votre choix, découdra l'enveloppe et verra la suscription,
s'il y en a une.»
L'abbé, se dominant toujours, répondit:
«Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour
rien dans la proposition que vous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je
m'en rapporterai à sa prudence et à sa loyauté.
--C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est quelque
secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir?
Mais il n'en peut être ainsi que quand nous aurons acquis la certitude
du fait en voyant votre nom sur l'adresse.
--Le général s'en assurera.
--Alors, reprit M. Lemontier en appuyant sur les mots, vous ne craignez
pas que cette confession, au lieu de vous être destinée, ne soit
adressée au général lui-même?»
La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée
s'était présentée à lui si souvent, qu'il se crut perdu.
«Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet?
--Non, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le
droit.
--Vous le jurez!
--Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au
père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives
que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur
de nuit!»
L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin.
M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et
le força de se rasseoir en lui disant:
«Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous
consultiez. Il me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi
des devoirs à remplir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire;
mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités
terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne
crois pas non plus que ni le père ni l'époux de madame La Quintinie, qui
les ont peut-être pressenties autrefois, doivent les connaître
aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à
vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la
valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes
questions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy?
--Non!
--Le général?
--Non!
--Lucie?
--Non!
--Vous alors?
--Moi seul.
--Même s'il est adressé à un autre?
--Vous n'y consentirez pas?
--A mon tour, je dis non.
--Si je vous disais de l'ouvrir?
--Je dirais encore non.
--D'en prendre connaissance avec moi?
--Non, toujours non.
--Avec l'autorisation de Lucie?
--Vous la lui demanderiez?
--Non, je vous en chargerais.
--Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité,
Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé.
De plus, elle est majeure; je me charge de lui demander son
consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l'abbé?
--Pourquoi pas ce soir?
--Impossible: mademoiselle La Quintinie est absente jusqu'à demain
matin.
--Elle est à Chambéry? Allons-y ensemble, monsieur! Par le chemin de fer
d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit
dans ces angoisses.
--Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas, je serai plus
généreux que vous. Partons.»
Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier
observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. Il était
vaincu, mais non brisé. Il suivait de l'oeil le sillage ouvert par la
barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au
sentiment amer de la défaite.
En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous
l'influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A
Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez
mademoiselle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle
lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'entendrait,
et même de ne jamais lui dire ce qu'il contenait. Elle s'en remettait
aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali
avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complétement. Ils
allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était
toujours à Aix.
«Attendez! dit l'abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le
bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de
ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faim!
--J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table
d'hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le
permettre.
--Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...»
M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se
remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon
muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dînèrent
ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieille
maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domestiques dévots; le
jour baissant, ils apportèrent une lampe et disparurent.