«Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle; soyez le bienvenu. Mon

grand-père regrette d'avoir méconnu vos intentions; mais voici un nouvel

ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et persuadé. Je suis aussi heureuse

d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin à vous en faire

sortir.»

Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la parole: il

sentit qu'il le haïssait; Émile ne lui avait pas inspiré d'aversion. Il

se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme

dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dîner, on l'invita

à rester, et, en attendant le dernier coup de cloche, il se promena au

fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait

énormément faibli en son absence. Le général se plaignait du capucin, il

rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Lemontier, à la bonhomie

sans rancune du grand-père, à la discrétion d'Émile, qui était parti

afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait

à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été

initié malgré lui à des dissentiments fâcheux, mais qui était un

caractère sûr, un garçon discret. Bref, le pauvre général eût bien voulu

être content de tout le monde et ne pas pousser plus loin sa résistance.

N'était-ce pas assez d'avoir obtenu que Lucie, en épousant Émile, fût

libre de pratiquer?

«Vous êtes facilement dupe, monsieur le général! répondit Moreali. Cela

ne doit pas étonner de la part d'un caractère chevaleresque comme le

vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître

les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises consciences.

Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa future belle-fille, c'est

parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette liberté entre les mains de

M. Émile.

--Si je le croyais! fit le général déjà empourpré de colère; mais

supposez-vous à ce petit Émile tant d'ascendant sur elle? Elle ne l'aime

pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle l'aimât. Elle ne tient point à lui!

Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original-là, qui

prétend l'obtenir de moi malgré elle et malgré vous. Elle est flattée de

la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande

estime pour ses talents. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle

aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquiéter et à me

taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la

scène de l'autre soir. J'ai été un peu emporté, je m'en accuse et m'en

confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander

pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers

ses enfants qu'un chef envers ses inférieurs.

--C'est ma conviction! reprit vivement Moreali. C'est la loi de Dieu qui

prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain

restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'autorité

paternelle: elle subsiste en son entier dans la conscience du vrai

chrétien. Mademoiselle La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces

lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire

d'impunité, aux enfants rebelles....

--Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despotisme; je la

tuerais plutôt!

--Ne parlons pus de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons nous faire

obéir sans éclat et sans violence. Mademoiselle La Quintinie est aux

prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui-même.

--Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses propres

opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la

Révolution!

--Eh bien, elle est chez vous, la Révolution! reprit Moreali. Elle ronge

votre famille au coeur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Lemontier

est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera

jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non

le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de

vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'Église. Tenez, monsieur

le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi; je suis dédaigné,

méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour mademoiselle Lucie? Ah!

qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a méconnu déjà la voix du

sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit

devant Dieu et devant les hommes, d'avoir courbé la tête sous le vent

révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la

religion et de la société.»

Moreali avait touché juste. Le _qu'en dira-t-on_ conservateur et dévot

était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali le vit

ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant un plan de

conduite. Quand le dîner les appela, ils étaient d'accord sur tous les

points.

Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Valmare et la sérénité

maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de

triomphe. Il observait l'enjouement refrogné du général et lisait dans

son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec Moreali.

Quant à ce dernier, il s'observait si bien, qu'il fut impossible de

surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une émotion

quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe.

Après le dîner, on marcha un peu, puis on entra au salon. Henri resta

dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication

entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la provoqua

bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au chapitre et rien de

plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abbé

pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite-fille, et qu'il ne

voulait plus, lui, s'opposer à ce qu'elles fussent écoutées dans tout

leur développement. Il ajouta que, si ces raisons persuadaient Lucie, il

retirerait son opposition. Il allait exiger que son gendre assurât la

même autorité à la décision de Lucie, lorsque Moreali se leva.

«Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je

lui suis reconnaissant; mais, en dehors de l'autorité paternelle, je ne

reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est tellement nulle,

que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que pour demander

humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir déplu. Ce pardon m'est

généreusement accordé, je n'ai plus qu'à me retirer sans vouloir courir

le risque de lui déplaire encore.

--Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puisque

c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez, je

croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez

d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès de

moi.

--Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur

un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au

caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.»

M. Lemontier entra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre patience.

Évidemment, Moreali voulait brouiller les cartes. M. Lemontier sut

apaiser tout le monde, mais il ne put engager l'abbé à exprimer son

opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide.

«Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un

oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause n'est

pas bonne, puisqu'il l'abandonne.»

L'oeil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et son ton

obséquieux et railleur.

«Il n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a

que celle du devoir qui est la soumission filiale. Que je déserte ou non

cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu,

mademoiselle La Quintinie, et, comme vous savez cela aussi bien que moi,

il est de toute inutilité que je vous le rappelle.»

Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la prudence

eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recommandé la

dissimulation. Il voulait, au contraire, qu'on forçât l'ennemi à la

franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement.

«Monsieur l'abbé, dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer

pour le mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y

opposerait: que me conseilleriez-vous?

--D'obéir à votre père, répondit l'abbé avec précipitation et comme se

mentant résolûment à lui-même.

--Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance?

--Je me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher

n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est des routes qui

ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas de moi

que je supplie votre père de vous les ouvrir.»

Le vieux Turdy allait répliquer.

«Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. M. l'abbé ne

regarde pas le mariage en lui-même comme une voie de perdition: il

estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il

proscrit, c'est le mariage avec un hérétique, et mon fils est un

hérétique à ses yeux.

--N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé.

--Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une loi qui

condamne l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple pour ceux qui

croient que Dieu veut être compris librement, afin d'être librement

aimé.

--Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé. Je suis

venu ici avec le ferme dessein de ne blesser aucune opinion et de ne

blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder mes convictions,

puisque je refuse d'attaquer les vôtres.

--Ce n'est point là votre mission, reprit Lucie; vous devez chercher à

persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont nous faisons

tous si bon marché devant vous.

--Le fait est, ajouta M. de Turdy, que le capucin d'hier l'entendait

mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé ou jeté

par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et

de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon estime, tant la

bonne foi est une belle chose!»

L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour

se retirer.

«Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recommençait à

s'effrayer de rester seul; ne désiriez-vous pas un entretien particulier

avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y

prêter, et qu'il ne refuse plus....

--Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, répondit

Moreali avec l'humilité hautaine dont il ne s'était pas départi un seul

instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il

m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par ma

réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer

bataille contre les opinions qui prévalent ici.»

Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait. Il

espéra un instant que cette défection rendrait le général plus

traitable. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta

pour en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était

inébranlable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle

n'épousait point Émile, elle ne se marierait jamais.

«C'est comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu attendras ma

mort, et, comme j'ai l'intention de ne pas finir de sitôt, tu auras le

temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se dise devant

vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins

votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous consulterez pour

voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'unique solution possible.»

Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père,

l'embrassa en souriant.

«Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de

l'énergie de mon père. Vous savez bien qu'après les grandes explosions,

les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience,

et il cédera.»

Mais, quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint à

M. Lemontier, et se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes.

«Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-elle. Si l'abbé est

parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.

--Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie,

moi!»

Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie, et

l'abbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'obstacle,

il s'était réservé d'agir seul.

Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti

dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue:

«Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, où le

devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre coeur sans mon

aveu, je cède, mais sous une condition expresse: M. Lemontier quittera

le château de Turdy, et vous entrerez aux Carmélites. Vous y passerez un

mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri

des mauvais conseils et des funestes influences, vous persistez dans

votre choix, je vous donne ma parole de n'y plus apporter d'obstacles.

«A.-G. La Quintinie.»

Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide, sans

pouvoir se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se débattit

contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père

était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en

remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se

reprocha son doute et courut trouver M. Lemontier.

«Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle, mais je la

trouve atroce pour mon grand-père et pour Émile; mon père n'eût point

imaginé cela. Ah! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime

à faire souffrir!

--Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'est-ce que c'est que cette

claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la

grille?

--Non, aucun sans exception.

--Mais, le jour où vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali....

--Il était dans le choeur extérieur, séparé du nôtre par une grille et

un voile.

--Mais au confessionnal?

--Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs, je ne me suis jamais

confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à aucun prêtre.

--Jamais?

--Jamais! cela ferait souffrir Émile. Mais pourquoi me faites-vous ces

questions-là? Que craignez-vous pour moi?

--Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner l'abbé,

et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont elle

n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises avec deux

hommes bien différents l'un de l'autre, mais fanatiques tous deux:

l'abbé qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui

dirait avec une parfaite douceur:

«Tuez-la, si elle est en état de grâce!» Ils ont peut-être des complices

de leur folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais

si, à l'insu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et vous

faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une

véritable prison où votre père lui-même aurait de la peine à vous

découvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que

les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulité.

Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut vous

obséder, vous irriter au point de vous rendre malade... et les malades

sont sans défense.

--Oui! répondit Lucie: ma mère!...

--N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M. Lemontier;

proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons ensemble

aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impatience d'une

solution trop prompte.

--Ah! mon ami, répondit Lucie, je vous remercie de ce conseil. Que

deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais

laissé avec confiance... ou bien à Émile! Mais on exige que vous

partiez, et certes on ne veut pas qu'Émile revienne. Émile cependant ne

me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quelques semaines de

prison quand le consentement de mon père est à ce prix?

--Émile pensera, comme moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler

ces vers de La Fontaine:

Je vois fort bien comme on y entre,

Et ne vois point comme on en sort.

Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et

de pénétrer M. Fervet.»

M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce

dernier fut pour lui une providence. Incapable de mentir et de louvoyer,

il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la

réserve, et il déclara qu'à la place du général (il était maintenant

désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au

couvent de force, que là il l'aurait confiée aux carmélites et soumise

chez elles à un régime analogue à la prison cellulaire, que l'on aurait

bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les

lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles

majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et

socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la

révolte, de tous les prétendus crimes et délits que les tribunaux se

flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait pas. On pouvait l'envoyer en

prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et, si cela ne

servait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le

corps et l'esprit de la pénitente par des rigueurs salutaires, on

n'avait pas fait sortir d'elle le démon qui l'obsédait; si enfin la

force publique la réintégrait à son domicile, alors on s'en laverait les

mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pour être agréable à

Dieu.

Il fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait

le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pouvait

l'empêcher de la faire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir

son auditoire de paysans romains frissonner sous les foudres de son

éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes

contre lui, ou que l'on osât s'en servir.

M. Lemontier sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait

lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantissement de

l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine

d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur

autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère

régime de piété attendait mademoiselle La Quintinie aux Carmélites; mais

il se défendit d'avoir tendu aucun piége. Le général n'avait-il pas

annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claustration

absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas, il n'avait

jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contrairement au gré

du général. Il l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout

de ce temps mademoiselle La Quintinie serait complétement revenue au

sentiment de ses devoirs.

«Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le général a-t-il

deux paroles? la sienne et la vôtre? Il n'a demandé qu'un mois, un seul,

entendez-vous?

--Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.

--Non pas! l'écriture du général est fort lisible,» reprit M. Lemontier

en tirant la lettre de sa poche.

La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le chiffre

convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au général,

l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut-être aussi la

crainte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue, ne reprît en

désespoir de cause l'envie de se faire religieuse.

Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit les

lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda qu'on lui

traduisit la lettre. Quand il vit que le général y donnait sa parole

d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il fut indigné et

demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui. L'abbé avoua qu'il

avait fait cette transaction avec les scrupules du général.

«_Monsignore_! lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible, il y a

des faibles, des impuissants et des tièdes jusque sur les marches de

l'autel!»

Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son bon

ami, le petit dieu de sa façon, une inspiration meilleure pour empêcher

ce mariage, qu'il considérait comme un grand scandale religieux et comme

un triomphe à arracher aux hérétiques.

M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le fond

de sa pensée; mais il fallait saisir la véritable cause de ses desseins,

fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive ou rancune de

prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait traversé son esprit;

mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de céder à une

interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de perdre de vue

l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la rectitude de son

examen. Il profita de l'espèce de confusion où les paroles du capucin

avaient jeté Moreali pour lui parler au contraire avec ménagement et

douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du

père Onorio et satisfaire sa propre conscience, et qu'il serait bien

temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie

dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'émouvoir son coeur et d'y

trouver ce qu'il contenait encore de sentiments humains, de quelque

nature qu'ils fussent.

L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puissance

d'initiative du capucin, il avait au besoin la réserve souveraine et

opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en

termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'exposait Lucie. Il

prétendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son

ministère avec les exigences de la situation. Il conseillait à Lucie de

se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Carmel, et

même de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austère.

«Si elle est véritablement attachée à votre fils, ajouta-a-til, qu'elle

le lui prouve en subissant cette épreuve si courte, et, si elle croit

encore en Dieu, comme elle le prétend, qu'elle prouve à Dieu son désir

de s'éclairer en s'enfermant seule à seule avec lui dans le sanctuaire.

--Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier. J'ai assez

étudié sur pièce l'histoire des couvents pour savoir que, s'ils peuvent

abriter des mysticismes sincères, ils peuvent cacher des fanatismes

atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère bien trempé et d'un

jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'où peuvent aller les

forces d'une femme aux prises avec l'isolement, les menaces et les

persécutions. Si son père est assez imprévoyant pour l'y exposer, je

sens qu'il est de mon devoir de la préserver, moi, et je m'oppose, au

nom de mon fils et au mien, à ce qu'elle accepte le cruel défi qu'on lui

jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemontier, qu'un homme

de votre science et de votre mérite ait, comme l'ont cru quelques

personnes, troublé la raison de madame La Quintinie par la peur des

supplices éternels; mais si, contrairement à vos conseils et à vos

intentions, cette malheureuse personne était morte dans l'égarement du

désespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne

semblez vouloir l'être à l'égard de sa fille.»

La figure de l'abbé eut une légère contraction de souffrance ou de

dédain; mais il n'accepta en aucune façon le reproche.

«Est-il possible, monsieur, répondit-il, qu'on ait osé vous entretenir à

Turdy de cette vieille histoire? S'il y avait là quelque chose de vrai,

le général m'eût-il accordé sa confiance et son affection? Sachez donc

la vérité. Madame la Quintinie.... Mais j'ai été son confesseur, et vous

pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas.

Je dois me taire et laisser au temps et aux circonstances le soin de

vous désabuser.»

M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette

réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire dans

ses yeux s'il savait autre chose de particulier sur la vie et la mort de

madame La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une attention

déclarée. Il vit un nuage envahir ce front de marbre, et tout à coup,

prenant le parti de l'attaque à tout hasard:

«Prenez garde, monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme,

prenez bien garde!...

Mademoiselle La Quintinie · 第 19 / 25 段