«Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout ce qu'il

voudra, répondit Lucie.»

Et elle se remit à parler d'Émile avec M. Lemontier.

Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine

intelligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son

esprit. C'était un de ces persévérants chercheurs de lumière que le

vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais

qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus

profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait

pas l'orgueil de l'apostolat et ne se croyait pas un révélateur. Nulle

intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole

était douce, claire, sans ornements inutiles. Il écoutait plus qu'il ne

démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendre afin de juger

sans passion et de conclure sans partialité. Et, sous cette tranquillité

d'âme, il y avait de la vraie force, un indomptable courage, des trésors

de bonté, une patience inaltérable.

Bien qu'Émile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le

trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Émile l'avait

avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit

qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sentait aussi à

l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle

l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie

expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux

heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.

Le général, avec qui Lucie avait dîné, ne paraissait pas. M. Lemontier

lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général

fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il attendrait le nouvel

hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que

devaient lui fournir Lucie et son grand-père, descendit au salon et y

trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était pas le moment de causer

d'affaires: l'affectation du général à ne pas congédier ce vieillard

silencieux et fatigué prouva de reste à M. Lemontier qu'on reculait pour

ce jour-là devant les explications.

Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait

subitement lié avec le général? Un passant, un pèlerin recevant

l'hospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemontier, qui

l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La

Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant,

mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très-vieux ou

très-usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à

coup de grands éclairs sans cause apparente. L'oeil éteint tenait

assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière

électrique. Le front très-élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa

nudité avec le front court et large du général.

Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vêtements

différaient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et

d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus

mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien, que le

général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il

avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en

souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulnérable

qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.

M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire,

comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes

osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait

poussé en hauteur, et par là ce n'était plus Socrate, mais quelque chose

de plus et de moins, un Indien, un stylite. Le père d'Émile sentit que

l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien

rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine,

qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue.

Il raconta naïvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il

avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout

cela, nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats,

aucune préoccupation. Nulle remarque sur son chemin. Il avait _marché

dans ses pensées_, disait-il; il n'avait rien vu.

«C'est très-beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les

pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?

--A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je demandais à

Dieu de m'expliquer.

--Par exemple?

--D'abord pourquoi l'on tient à aller vite, comme si l'on croyait

avancer en changeant de place?

--Dieu vous a-t-il répondu?

--Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que, la mort demeurant

partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencontrer.

--Et que lui demandiez-vous encore?

--Si les anges voyagent.

--Et Dieu?...

--Dieu m'a dit qu'ils allaient plus vite que la vapeur.

--Aussi vite que la pensée?

--Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâce!

--Très-bien! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc

devancé et réduit à l'impuissance?

--Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.

--Avez-vous questionné Dieu là-dessus?

--Non, il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!»

L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cerveau de ce

moine comme un produit curieux du travail ascétique, le moine répondant

par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.

C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir

un mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'homme

_subversif_ cette audace tranquille d'interroger un saint. Son

étonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le

capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui

marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de

sympathie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main

en échangeant avec lui le souhait de _felicissima notte_. Puis il revint

sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait

pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que M. La

Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complétement

perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du _quiproquo_

pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait

la bouche béante, il demanda à son tour au capucin s'il connaissait _la

signora Lucia_.

«Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hospitalité.

On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On

m'a dit qu'elle savait très-bien ma langue, elle aussi.

--Nous y voilà,» pensa M. Lemontier.

Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin.

«Car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.

--Non, s'il est vrai que vous ayez besoin de moi ici, répondit le père

Onorio, complétement dupe de son erreur de personnes. Je vais où l'on

m'appelle, comme je sors d'où l'on me chasse. On m'a dit qu'un père me

réclamait, c'est vous; et qu'un grand-père voulait me battre, où est-il?

Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui

et ne vaut pas la peine qu'il le protége.»

Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et

doux.

Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve

en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé

de lui jusqu'au lendemain.

«Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.

--Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à passer

quelques jours chez lui.

--Ah! monsieur votre fils?...

--Est allé m'attendre chez moi.

--Alors... nous causerons....

--Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en reprenant le

chemin de la bibliothèque, où Lucie l'attendait.

--Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si

pressé de parler, et il me semble que ce moine lui en ait ôté l'envie!

Pourquoi donc, _sac-à-laine_! ai-je oublié tant que cela l'italien, que

je croyais savoir?»

Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à l'usage des

commençants.

M. Lemontier conseilla à Lucie de voir et d'écouter le moine, de le

laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la présence de

cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire.

«Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de

rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu

ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir

tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entretenir les

craintes et l'irritation du grand-père, l'amener à sourire de cette

vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du

moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes

tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les

trop éviter. Donnez de la gaieté et un peu de malice prudente au

grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous

désormais, il retrouvera des forces dans ce petit exercice de sa

vitalité.»

M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était

sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au rachat de

la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses

habitudes.

Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute

la famille présente. Là, Lucie refusa d'entendre aucune exhortation

secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi longtemps qu'il

lui plairait de parler, sans que ni elle, ni M. Lemontier, ni son

grand-père se permissent un mot d'interruption. Cela ne faisait pas le

compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées

franches; mais Onorio fit bien voir qu'il ne s'embarrassait de rien et

qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était l'antithèse du

jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours; il en avait la foi,

la vigueur et la science théologique; seulement, cet homme du passé

transporté au XIXe siècle, n'ayant plus sa raison d'être,

chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui-même sans

rien ébranler de solide au dehors.

Il parla avec une grande abondance de coeur pourtant, car il avait

personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à égal,

tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité comique.

Il aimait ce Dieu de sa façon à l'exclusion absolue et complète de tout

être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, répétant

ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant

mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et

parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il a dit des choses

admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et puéril. Le

vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre

attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à

l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier

était attentif, et, quand il y avait à louer, il laissait échapper un

mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lucie était grave

et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort

dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot.

Elle avait traversé avec dégoût les transactions de mauvaise foi de la

propagande, elle entendait maintenant la parole d'orthodoxie, le _De

profundis_ de l'humanité, la négation de la vie divine. On ne déserte

pas sans un reste de frayeur et de regret l'autel refroidi dont on a

longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier.

Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit

simplement:

«Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dieu!»

Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de

fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher;

il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.

«Eh bien, lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que vous

venez d'entendre?

--Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier.

--Comment? quoi? il a parlé sur le suicide?»

M. Lemontier résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher

du doigt toutes les conséquences au général.

«La plus grave, ajouta-t-il, serait que mademoiselle La Quintinie eût

été persuadée sans retour, car elle se ferait religieuse dès demain.

Est-ce votre intention qu'il en soit ainsi, général?

--Non pas, _sac-à-laine_! jamais!... Mais croyez-vous réellement que ce

moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire des

voeux?

--Il nous l'a conseillé à tous, et à vous tout le premier.

--A moi! à moi! Moi, me faire capucin?...

--Au nom de la logique, certes.

--Mais vous vous moquez?

--Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous faisons sur la

terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode

est un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un

péché. Votre santé, votre activité, votre autorité, votre prière, votre

croyance, votre affection paternelle, votre fille elle-même, tout est

péché en vous et autour de vous.

--Eh bien, alors... que veut-il donc que je devienne?

--Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!

--Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les allées à

grands pas, je sais qu'il y a des exagérés;... il y en a partout!...

Vous êtes un libéral!... Vous savez bien qu'il y a des jacobins?... On

m'avait vanté ce moine comme très-éloquent....

--Il l'est.

--Il paraît, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté pour

ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer....

--Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence l'a diverti....

--Oui, c'est un athée, lui! il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la

religion prête à rire!

--Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus habituées

à l'accent campanien du prédicateur.

--Ah! il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je

perds un peu de ce qu'il dit! Ah ça! il a donc été... grotesque?

--Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve italienne

soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les ambitieux,

les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur salut sans

renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la famille. Il les

contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les foudres du Dieu de

Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. Il appelait le diable

à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer dans l'éternité ces

âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois

dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau, je vous assure, et j'aurai

du plaisir à l'entendre encore.

--Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien?

--Je crois en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je ne crois au

diable.»

Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme, que la peur de

l'enfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait.--L'image

d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il crut voir un

Kabyle et chercha à son côté désarmé son sabre pour taillader ce

gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier:

«Non, je ne crois pas au diable; c'est un épouvantail pour les capons!»

Puis, un peu mortifié de cette concession où M. Lemontier l'avait

entraîné, il reprit avec humeur:

«Mais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et

nous en avons de sérieuses à régler.

--Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec vous.

--Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, _sac-à-laine_! vous ne me

déplaisez pas: vous me paraissez un homme bien élevé et de bon sens,

Émile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous ne pourrons

jamais nous entendre. Voilà, j'ai dit.

--Laissez-moi dire à mon tour.

--Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien.... Je ne vous ai

pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous, vous êtes

aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne

ferai fléchir mes croyances.

--Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos enfants

complétement libres.

--Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer?

--Je m'y engage de la part d'Émile.

--Ah! voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que lui, je le

disais bien! mais....

--Mais quoi, général?

--Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà, vous êtes

ici pour ça. Hein, vous voyez! on ne m'en fait pas accroire, à moi!

--Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté; si je devais

travailler à modifier les idées de mademoiselle La Quintinie, je m'en

attribuerais le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émile ne

pourrait jamais l'aliéner non plus pour son compte; mais nous n'agirions

pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie liberté

absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les instructions et toutes

les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les erreurs

invétérées selon nous? Des croyances sans examen possible, sans

discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils nous laissent

parler, nous ne demandons pas autre chose.

--Cependant... Émile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici son directeur

de conscience, un homme excellent, dévoué... qui l'autorise à se marier,

pourvu que le mariage soit chrétien et convenable.

--Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé à mademoiselle

La Quintinie, et que M. l'abbé Fervet....

--Vous savez son nom?

--Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, et la

preuve que, tout en travaillant à combattre son influence, je ne désire

pas l'empêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'ai demandé à

M. de Turdy de lever la sentence de bannissement, et à mademoiselle

Lucie de faire bon accueil à votre protégé.

--Est-ce vrai?... Allons! c'est agir en galant homme, il n'y a pas à

dire! Je vais conseiller au capucin de déguerpir et faire prier l'abbé

de reparaître.

--Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave, prenez

garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et mademoiselle

La Quintinie a peut-être le désir de l'entendre encore.»

Le général s'oublia.

«Au diable le capucin! s'écria-t-il. C'est un vieux fou qui n'aura pas

compris les instructions de l'abbé, ou qui aura voulu faire à sa

tête!... Mais comment savez-vous de quelle part il venait ici?

--Le bon père me l'a dit lui-même.

--Allons! c'est un âne!» grommela le général entre ses dents.

Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la

lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quelques

louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement et jeta sur la

table en disant:

«Je ne suis pas de ceux qui vendent la parole de Dieu. J'ai besoin de

cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie.»

Il prit la lettre, son bâton, sa besace et partit pour Aix, où Moreali

lui avait annoncé qu'il le retrouverait.

Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas

cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le

soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et l'humilité

qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son coeur. Il

avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de charité; mais il

n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, et l'était encore

trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il reculait devant

l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé.

«Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre

_monsignore_!» lui dit-il.

Il l'appelait ainsi pour le railler de son reste d'attache au monde.

«Tu as encore besoin de lutter, pour ne pas bouder et regimber! Tu ne

travailles point, tu te laisses vivre au gré du diable! J'ai été comme

toi; mais je prenais les bons moyens, je me mortifiais, je portais le

cilice.... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu

attends les tentations, au risque d'y céder, et, quand elles viennent,

elles te trouvent désarmé! Je te le dis: tant que tu n'auras pas détruit

sans retour la sensibilité du corps et de l'esprit, tu souffriras sans

profit et sans honneur.»

Selon le père Onorio, l'état de perfection, celui qui a été préconisé

par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable orthodoxie,

le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être capable

ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. Il

vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est

endurci contre toute souffrance humaine, physique ou morale. Il peut

aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et

une trop vive jouissance: on se résigne, on se passe de foi, on devient

stupide, tant que dure l'épreuve; mais, pour subir sans péril cette

épreuve décisive, il faut avoir si bien détruit en soi le goût et la

faculté de pécher, que Satan ne puisse rien contre vous. C'est la

victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté.

Ainsi ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme nous la

réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le

leur!

Moreali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la

pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop

d'intelligence pour se plier jusqu'à terre.

«Ne me demandez pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant

le vieillard, devant le philosophe, soit: j'essayerai; mais elle! je ne

le puis, c'est aller contre la loi de Dieu!

--_Monsignore_, reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La

chair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati.

--Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac... sitôt qu'elle

m'aura écrit elle-même!

--Ah! comme tu l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec l'accent

ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton oratoire, je vais me

prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai douze heures, douze

jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en sacrifice, je

ne me relèverai que quand tu m'auras dit: «J'y ai été!»

Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que

Moreali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions, quel

que fût son domicile.

Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer sur le

carreau fit tressaillir Moreali. Il releva le moine.

«J'y vais, dit-il, j'y vais sur l'heure! Prie pour moi, mais ne

m'attends pas; j'y resterai peut-être, mais je te jure que j'y vais.»

M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand-père. Il

leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir, à

l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était la

légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même de

répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy comprit

tout et surmonta ses répugnances. Moreali avait désiré un entretien

particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le

déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oublié la

remarque sur laquelle Henri Valmare avait appelé son attention. Moreali

était-il influencé par des sentiments personnels incompatibles avec la

gravité de son âge et les prescriptions de son état?

Henri venait d'arriver à Turdy, où on le retenait à dîner presque tous

les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea Henri à tout

observer avec le plus grand calme, surtout dans les moments où lui-même,

accaparé par le général ou distrait par quelque autre soin, serait forcé

de perdre de vue la contenance de l'abbé. Il lui recommanda encore, si

ses soupçons se confirmaient, de n'en faire part qu'à lui seul et de

n'en rien écrire à Émile.

Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manoir et envoya

deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pussent lui

reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le

bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Moreali.

Mademoiselle La Quintinie · 第 18 / 25 段