fait jour en moi est une révélation de mon droit à l'amour et au
bonheur. Tout droit implique un devoir. J'ai le devoir de comprendre et
de servir Dieu selon les vues de l'homme à qui je consacrerai
volontairement ma vie tout entière.
Je me suis beaucoup interrogée, je m'interroge à toute heure. Je suis
scrupuleuse, et mon amour ne peut être qu'une religion. J'ai voulu
savoir si je ne cédais pas à quelque chose de personnel, à un instinct
vague et cependant impétueux que je sentais en moi, au rêve enthousiaste
et passionné de la maternité, et ces mystérieuses émotions, contre
lesquelles je luttais, me sont apparues sacrées, inaliénables. Enfin le
coeur et la conscience, la foi et la raison m'ont parlé ensemble et
d'une seule voix m'ont dit: «Aime, mais aime bien et sans réserve!»
Une circonstance providentielle m'a rendue tout à coup très-forte, de
très-craintive que j'avais été d'abord. Je veux que vous soyez bien
édifié sur ce point.
J'ai dit à Émile que j'avais connu l'_amour_; il m'a dit vous avoir
raconté l'histoire de Lucette. Tout à l'heure je vous disais avoir connu
l'amitié; il ne s'agissait pas seulement de mon grand-père. J'ai à vous
raconter l'histoire de l'abbé Fervet; elle sera courte.
L'abbé est un honnête homme: vous le verrez, vous vous en convaincrez.
C'est un esprit de premier ordre, un caractère de noble et forte trempe,
un chrétien sincère et ardent. Quelque chose manque à son coeur, qui a
des élans de sensibilité généreuse et de tendresse vraie, mais qui s'est
comme avarié dans les luttes avec l'esprit. Quelque chose aussi s'est
affaibli dans l'intelligence, la logique peut-être, en s'exagérant
elle-même, ou bien, pour entrer dans vos idées, monsieur, dans vos idées
qui deviennent si claires pour moi, peut-être le rétrécissement imposé
par lui à son coeur a-t-il eu sa réaction dans le cerveau. M. Moreali
n'est plus l'abbé Fervet. Une dévotion trop peu éclairée a aigri le
caractère de mon père, un mysticisme trop approfondi a ébranlé l'équité
de mon directeur.
Il était mon directeur de conscience au couvent. Je ne me suis jamais
confessée à lui, il ne confessait aucune femme. Il avait une dispense à
cet égard, je n'ai jamais su pourquoi. J'aimais à le voir placé en
dehors et comme au-dessus du détail des vulgarités de la faiblesse
humaine. Il me semblait justement réservé pour les décisions d'une haute
sagesse, non pour résoudre les ergotages des consciences troubles, mais
pour entretenir et développer dans les âmes éprises d'idéal les grands
instincts qu'elles renferment. Ce n'est pas lui qui m'a suggéré l'idée
de me faire religieuse. Il l'a éludée d'abord, entretenue ensuite; enfin
il a voulu me l'imposer au moment où je sentais devoir y renoncer.
L'amitié que j'avais pour lui eût pu être concentrée dans le domaine de
l'esprit, et s'appeler seulement respect, vénération; mais je l'avais
assez connu au couvent, où il me donnait des leçons particulières, pour
que le charme sérieux de son entretien et la bienveillance paternelle de
ses manières eussent conquis ma reconnaissance et par conséquent mon
affection. Je voyais en lui plus qu'un père spirituel; c'était un ami
que je plaçais dans ma pensée entre mon père et mon grand-père; il me
servait comme de lien intérieur pour les chérir également, malgré la
différence de leurs caractères. Il suppléait à ce que je ne trouvais
point en eux qui répondît à mes croyances et à mes aspirations
religieuses. Il suppléait aussi à l'intelligence qui manquait à mon
vieux confesseur de Chambéry.
Depuis nos adieux au couvent, notre liaison n'a plus été qu'une
correspondance. Mes lettres étaient peu fréquentes, mais longues; elles
résumaient chacune toute ma vie de plusieurs mois. Les siennes parlaient
peu de lui-même, il ne s'occupait que de moi. Je vous les montrerai;
vous verrez qu'elles sont belles, et que j'avais raison de l'aimer.
Son arrivée ici m'a surprise, son déguisement m'a blessée. Il ne m'a pas
fait connaître qu'il eût une mission ecclésiastique; il m'a dit au
contraire, durant notre dernière explication, que le principal objet de
cette mystérieuse campagne était de me ramener à l'orthodoxie. Je me
suis refusée à des entretiens particuliers, cela était en dehors de nos
habitudes. Je ne m'étais jamais trouvée seule avec lui au couvent, et,
malgré son âge et son caractère, je ne voulais pas avoir à dire à Émile
que j'accordais le tête-à-tête à un autre homme que lui. Je sais qu'il
en eût été blessé et affligé.
L'abbé, malgré ma répugnance à le voir à Turdy, s'y est présenté, à ma
grande surprise, sous le patronage de mon père. Je ne savais pas qu'ils
se fussent déjà connus.
Vous savez par Émile comment M. Moreali s'y est pris pour avoir sa
confiance, et quelles relations amicales commençaient à s'établir entre
eux; mais les convictions inébranlables d'Émile ont vite découragé
l'abbé. Mon père était fort impatient de vaincre toute résistance. Hier
soir, ils sont venus ensemble me signifier de le congédier par une
lettre. J'avais réussi à envoyer coucher mon grand-père; mais il était
inquiet, il sentait un prêtre sous l'habit de M. Moreali, il ne dormait
pas. Il avait passé dans la bibliothèque, qui est au-dessus du salon;
toutes les fenêtres étaient ouvertes aux deux étages.
Je me refusais non-seulement à congédier Émile, mais encore à lui faire
des conditions. La discussion était vive. M. Moreali passait de la
prière de l'ami à la menace du prêtre; mon père y mettait de la
violence, il prétendait me faire écrire comme dans la scène de la
duchesse de Guise; mon grand-père parut tout à coup sur la porte du
salon, tremblant, hors de lui. Avec sa longue robe de chambre blanche,
son beau front nu, ses pauvres bras maigres, agitant une vieille épée,
il ressemblait à un spectre. Je m'élançai vers lui, je lui ôtai l'épée;
c'était bien assez de sa présence pour me protéger. Je l'enveloppai de
châles, je le fis asseoir sur le canapé, j'essayai de lui faire croire
que nous venions de nous livrer à une plaisanterie.
«Non, non! s'écria-t-il avec une véhémence effrayante, j'ai entendu, je
vois, je comprends! C'est la persécution religieuse dans ma maison,
c'est le prêtre! et quel prêtre! l'abbé Fervet, car son nom vous a
échappé. C'est l'ancien ennemi de ma famille, le confesseur et le
mauvais génie de ta mère! c'est l'ancien objet de la haine du général!
c'est le petit prestolet qu'il voulait et qu'il aurait dû pourfendre
lorsque, grâce à son beau zèle, ma fille faisait à son fiancé les mêmes
conditions qu'on veut te dicter vis-à-vis d'Émile! Vous n'avez pourtant
pas cédé, vous, mon gendre, et vous voulez qu'Émile fasse aujourd'hui
une platitude à laquelle vous vous êtes refusé il y a vingt ans? C'était
sous Louis-Philippe, vous étiez voltairien comme le roi! Vous avez
refusé d'aller à confesse, mais vous avez transigé; vous avez souffert
que votre femme gardât ou reprît son confesseur. Je ne le connaissais
que de nom, moi! J'avais toujours fermé ma porte aux prêtres, vous leur
avez rouvert la vôtre, comme si ce n'était pas assez de la liberté
qu'ont nos femmes d'aller trouver ces hommes noirs et de s'épancher sans
témoin avec eux! Mais celui-ci a fait avec vous le bon apôtre, il a
endormi votre prudence, et de plus en plus il a rendu ma fille exaltée
et mystique. Elle s'est usée dans les austérités, elle s'est tuée par le
jeûne et les prosternations, et, quand vous l'avez ramenée ici,
mourante, avec ma petite Lucie, qu'elle n'avait pas pu nourrir, je vous
ai dit: «Il est trop tard! les prêtres m'ont tué ma fille; vous êtes
brutal et faible, vous êtes inconséquent, vous n'élèverez pas ma
petite-fille. Ma soeur est pieuse aussi, mais elle est raisonnable et
tolérante. Lucie est à moi, elle n'est pas à vous!» Voilà ce que je vous
ai dit, et vous avez cédé; mais vous voilà dévot aujourd'hui, soit!
Qu'avez-vous à dire? Lucie n'a été que trop pieusement élevée,
puisqu'elle voulait être nonne; mais voilà qu'elle consent au mariage,
et vous vous y opposez! Vous n'en avez pas le droit. Si vous me
l'emmenez, je vous tuerai comme j'aurais dû vous tuer le jour où, voyant
expirer dans mes bras votre pauvre femme exaspérée et presque folle de
la crainte de l'enfer, vous m'avez crié en pleurant: «Ah! c'est ce
fanatique, c'est l'abbé Fervet qui lui a ôté la raison et la vie!» Et
vous voilà aux genoux de cet homme, et c'est vous qui l'amenez chez moi!
Vous voulez donc me tuer aussi?»
Mon grand-père s'est évanoui. Je ne me suis plus occupée que de lui. On
m'a dit que l'abbé s'était senti très-mal de son côté. C'est mon père
qui l'a secouru. J'ai su ce matin qu'il avait passé la nuit chez nous,
et qu'il avait encore conféré avec mon père avant d'aller trouver Émile,
qui a dû vous rendre compte du reste des événements.
Mon grand-père s'est senti mieux après avoir vu Émile, et je l'ai
complétement rassuré en lui jurant que l'abbé ne remettrait plus les
pieds ici. Il a toute sa tête, mais il n'a pas la mémoire bien nette de
ce qui s'est passé hier au soir, et je tâche de lui persuader qu'il a
fait un mauvais rêve. J'ai voulu cependant que mon père éclaircit ce qui
restait mystérieux pour moi dans la colère de mon grand-père contre
l'abbé. Mon père s'est fait beaucoup prier, disant qu'il avait donné sa
parole d'éviter, quant à présent, toute discussion. Je lui ai juré que
je ne ferais aucune réflexion sur ce qu'il voudrait bien m'apprendre, et
que je désirais beaucoup entendre justifier l'abbé, pour lequel, malgré
ma révolte, j'avais toujours de la vénération. En parlant ainsi, je
croyais que dans son exaltation mon grand-père avait beaucoup exagéré.
Le général a consenti à parler, avec beaucoup de réticences il est vrai,
et en s'abandonnant à son insu aux fréquentes contradictions qui lui
sont familières; mais j'en ai assez entendu pour être certaine à
présent de la vérité. L'abbé a eu une jeunesse ascétique fougueuse de
zèle et d'austérité. Ma mère, que je n'ai pas connue, et que mon
grand-père m'a toujours dépeinte comme une âme timorée et un cerveau
impressionnable, a subi l'ascendant du prêtre qui la confessait. Je
savais déjà qu'elle avait perdu la santé et presque la raison dans cette
vie d'extase et de terreurs; mais j'ignorais que le directeur qui n'a
pas su ou qui n'a pas voulu guérir l'exaltation maladive de ma pauvre
mère fût l'abbé Fervet, et je me demande avec surprise comment je l'ai
connu à Paris, comment j'ai entretenu pendant six ans des relations avec
lui, sans qu'il m'ait jamais dit avoir connu ma mère. Vous vous
demanderez peut-être aussi, monsieur, comment je n'ai jamais parlé de
cet abbé à mon père et à mon grand-père. C'est que jusqu'à présent mon
père était aussi hostile au clergé que mon grand-père lui-même: le nom
d'un prêtre, quel qu'il fût, leur suggérait à tous deux des réflexions
ironiques ou malveillantes auxquelles je ne voulais pas exposer le nom
de mon ami....
Mon ami! peut-il l'être encore? Je rends justice à la sincérité de sa
foi, mais je sens que les révélations de mon grand-père et de mon père
lui ont fermé l'accès de mon coeur: son silence avec moi sur le passé,
l'empire soudain qu'il a repris sur mon père, malgré les préventions de
celui-ci, les détours qu'il a employés pour se rapprocher de moi, le
silence de ma vieille tante elle-même lorsque je lui parlais de ce
directeur de ma conscience! Il est vrai qu'elle ne l'a connu que par
ouï-dire, et qu'elle est brouillée avec les noms au point d'être capable
d'oublier le sien propre dans la confusion de ses souvenirs.... Elle est
fort âgée.... Enfin, monsieur, je ne sais plus ce que je dois penser de
la conduite de M. Fervet. Je le sais désintéressé, chaste et fervent,
voilà tout ce que je sais; le reste est un mystère. S'est-il repenti du
mauvais effet de sa direction sur ma mère au point de changer pendant
plusieurs années son point de vue religieux, et de vouloir par son
influence me préserver des mêmes exagérations? Pourquoi donc aujourd'hui
reprend-il les foudres de l'intolérance pour me séparer d'Émile?
Pourquoi veut-il me replonger dans l'isolement du cloître? Et comment
peut-il concilier la rudesse de son zèle avec les petites duplicités ou
avec les attendrissements passagers que je remarque en lui?
J'ai voulu tout vous dire, car je vous appelle à mon secours, et cette
longue lettre abrégera beaucoup, j'espère, votre examen de ma situation.
Elle est fort cruelle, je vous assure, car je vois mon père sous le joug
d'un homme redoutable et peut-être inflexible. Je crains pour mon pauvre
grand-père, avec qui l'abbé a exprimé le vif désir de causer, certain,
dit-il, de faire tomber ses préventions et de ramener son âme à Dieu.
Osera-t-il se présenter de nouveau chez nous malgré ma défense? Émile,
jusqu'à présent si patient, si fort, si confiant envers moi, si prudent
avec l'abbé, ne faiblira-t-il pas dans toutes ces luttes? Non! mais
comme il doit souffrir! Et s'il allait encore tomber malade! Et puis
vers quelle solution marchons-nous? Si vous ne nous sauvez pas, puis-je
résister à la volonté paternelle, traîner notre nom devant des
tribunaux, couvrir ma famille de ridicule?... Cela m'est impossible....
Enfin venez! Mon grand-père vous appelle aussi et vous attend avec
impatience. Quel que soit l'accueil de mon père, souvenez-vous qu'à
Turdy, vous êtes chez M. de Turdy et chez moi.
A vos pieds et dans vos bras, monsieur,
Lucie.
XXVIII.
La trêve était bien près d'expirer lorsque M. Lemontier arrivait à Aix.
Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire
partir pour Chêneville, une terre qu'il possédait dans la vallée du
Rhône, au-dessous de Lyon; là, le jeune homme recevrait en quelques
heures les communications nécessaires. C'était l'époque où, tous les
ans, le père et le fils habitaient cette résidence, où Émile avait été
élevé et qu'il aimait beaucoup.
M. Lemontier sentait que la présence d'Émile ne pouvait qu'augmenter
l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de l'abbé.
D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée au dehors,
il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisinage de l'objet
de cette lutte. Émile souffrit beaucoup de s'éloigner du théâtre des
événements et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la
sagesse de son père: il remit son sort entre ses mains et partit,
cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Émile avait une grande
force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres.
Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Grandisson on eût appelé un
jeune homme accompli; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et
d'un caractère assez solide pour porter la spontanéité de ses élans.
S'il avait les jalousies de l'amour, il savait les renfermer dans les
limites de la justice. S'il avait les ferveurs du néophyte philosophe,
il n'y mêlait pas le sot orgueil de la dispute, et son père le calmait
sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la
bonté.
Madame Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Valmare eût
désiré les suivre: mais il sentit qu'il pouvait être utile à M.
Lemontier; et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait
chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se
vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, mais que M.
Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le mettant à
l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive
du lac où est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M.
Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire
et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désir de
Lucie et du grand-père.
Pendant que le siége se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux
mouvements de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait
à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et
il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il attendait
avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté
qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Onorio, le capucin
romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'âme de
Moreali et bien d'autres.
Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracé dans la
lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à mademoiselle La
Quintinie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli[2], il saura
aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de
l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et
froissées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale,
ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante;
quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de
persuasion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin
quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des
derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie
austère, une parole saisissante, mélange d'inspiration et d'égarement,
le cynisme enthousiaste de la démission humaine.
[Note 2: Veuillez cherchez: «La Religion est perdue.]
Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le
refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. Il eût
fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie
spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais éclairée d'en
haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du
progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir.
Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans
son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette
réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile.
Il était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir débordé
et entraîné; cette réaction, on eût pu la paralyser en faisant entrer
ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais l'Église ne
veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Moreali avait en lui
la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus
du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé,
consumé, sans avoir pu vaincre.
Moreali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu
en Savoie avec de grandes illusions. Il avait cru triompher aisément des
velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptait fonder un
couvent d'hommes en même temps qu'elle fonderait un couvent de femmes,
et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se
réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et
le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux
dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par
l'esprit gallican en se trouvant annexé à la France. Pour traiter de
l'achat d'une propriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit
d'opposition que le prêtre suppose toujours déloyal, Moreali s'était
fait autoriser à prendre l'habit séculier. On pensait peut-être aussi
que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les
autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.
Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prît
tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet, il en
avait donc une autre. Il l'avait dit à Émile, et il n'avait pas menti.
Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action,
car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant
entraver ses projets. Ne la connaît-on pas maintenant, cette raison? Il
savait que le général La Quintinie lui avait voué de mortels
ressentiments, et il se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge,
n'avait peut-être pas, comme mademoiselle de Turdy, oublié son nom. Il
fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantement de la
parole ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait
peut-être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait
pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.
Et pourtant il avait failli échouer. Sa première rencontre avec le
général chez mademoiselle de Turdy avait été orageuse. Il avait
audacieusement provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et
accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par
ses soins. Ç'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait
d'exquises et chastes séductions dont il connaissait la puissance. Se
fiant donc à lui-même de plus en plus, il avait prié la tante de le
faire dîner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu
que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le
général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il
ne l'avait pas vu depuis plus de vingt ans, et même il l'avait rarement
vu, bien que Moreali eût été l'arbitre secret de ses destinées
conjugales.
Vers onze heures du soir, mademoiselle de Turdy étant rentrée dans ses
appartements et le général prolongeant la veillée avec l'aimable et
pieux séculier qui l'avait convenablement sondé et assoupli depuis
quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de
madame La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette
douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du
général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme
un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité,
pour marcher de pair au sortir du sermon et de la conférence avec
certains officiers supérieurs de la vieille roche et pour recevoir les
cajoleries des évêques et de leur suite, il avait tout à coup découvert
que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle
d'une sainte, et il s'était fait à ses yeux presqu'un mérite de ce qui
avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le
trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.
Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier battement de
coeur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le général furieux et
menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offrit sa
poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé
sincèrement à sauver l'âme de madame La Quintinie. Le général pleura,
s'humilia et demanda à l'abbé de le confesser et de l'absoudre; ce qui
fut fait en l'oratoire du comte de Luiges, à Chambéry, le lendemain
matin. L'abbé Fervet n'avait jamais cessé de confesser les hommes.
Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à
la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite
et de science à opposer à ce qu'il appelait l'ergotage philosophique
d'Émile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien
ennemi, à l'homme dont l'influence spirituelle avait failli empêcher son
mariage et soulevé depuis, dans son coeur incertain et troublé, des
tempêtes d'indignation et de jalousie.
Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était
appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait
commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins
de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce
projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il
espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fascinateur du saint
agiraient sur elle.
Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour
donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se présenta à la
porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cuisines. Le général
était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et
prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites
convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner
au religieux mendiant. Lucie était dans la bibliothèque avec M.
Lemontier, arrivé depuis peu d'instants. On était en train de servir là
le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre,
mais encore trop faible pour descendre au salon.
Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône,
Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il
avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de
paille dans un coin du vieux château ou des écuries.