Émile.--Eh bien, vous manquez de foi en vous-même, et vous

avouez que vos doctrines ne vous paraissent pas infaillibles; car, si

vous étiez persuadé qu'elles le sont, vous chercheriez à me faire entrer

dans la famille de M. de Turdy. N'auriez-vous pas alors toute la vie

pour travailler à ma conversion? Si vous m'éloignez avec tant de hâte,

c'est que vous y renoncez apparemment, et, si vous y renoncez, c'est que

vous me croyez fort et que vous vous sentez faible; si vous vous sentez

faible, c'est que vous ne croyez pas ou que vous croyez mal, et dès lors

vous me sacrifiez non plus à un principe souverain et indiscutable, mais

à une prévention personnelle que je ne mérite pas, et dont vous vous

êtes chaudement défendu, il y a une heure, en me pressant dans vos bras

et en m'appelant votre enfant.»

L'abbé me faisait l'effet d'une araignée qui s'est prise dans sa toile.

Selon moi, à présent, c'est un tartufe. Heureusement qu'Émile le juge

autrement, car son appel à l'amitié feinte ou réelle du personnage

paralysait l'action de celui-ci. Sommé au nom de la logique, dont, grâce

à son intelligence, il a plus de souci que le général, il a reconnu

humblement que son découragement était blâmable en thèse générale, mais

qu'il s'agissait ici du bonheur de mademoiselle La Quintinie.... Et,

comme impatienté de ce subterfuge, j'allais lui demander, moi, de quoi

il se mêlait, mademoiselle La Quintinie est arrivée à nous d'un air

sérieux et résolu.

Son apparition a embarrassé le général, qui s'est empressé de dire à

demi-voix:

«Parlons d'autre chose.»

Mais Lucie avait entendu ou deviné, et, prenant la parole avec une

certaine sévérité:

«Mon père, a-t-elle dit, je sais fort bien ce qui se passe, et j'y suis

trop intéressée pour ne pas vouloir y assister. D'ailleurs, je vous

apporte un avis grave et triste. Mon grand-père est fort souffrant. La

discussion beaucoup trop vive qui a eu lieu en sa présence hier au soir

lui a fait passer une mauvaise nuit. Il n'a pu assister au déjeuner, et

je viens de le trouver si pâle et si abattu, que j'en suis inquiète. Il

se tourmente beaucoup des résolutions que vous prenez en ce moment. Vous

savez qu'elles lui déplaisent, qu'elles l'irritent et l'affligent. Ce

n'est point à son âge que l'on supporte de sérieuses contrariétés.

Quelque parti que vous ayez pris ou que vous comptiez prendre, je viens

donc vous dire que je me refuse jusqu'à nouvel ordre à laisser dire le

dernier mot de la situation. Le grand-père demande à voir M. Lemontier.

Je prie donc M. Lemontier d'aller le trouver, de lui laisser l'espérance

de voir les choses s'arranger entre nous, et de revenir demain,

plusieurs jours de suite, s'il le faut, pour le calmer et le guérir.»

Le général, qui est peu tendre pour son beau-père, a cassé le bec

d'ambre de sa pipe en la posant avec dépit sur le rebord de la terrasse.

Il a regardé son cher abbé d'un air de détresse comme pour lui dire de

parer le coup. L'abbé, très-pâle, a remué les lèvres; mais mademoiselle

La Quintinie l'a regardé, elle aussi, et il est devenu jaune comme si la

bile lui remontait au front et aux yeux.

«J'espère, monsieur, lui a-t-elle dit, que vous n'aurez pas d'objection

à faire sur ce point, car c'est un devoir d'humanité pour vous, un

devoir de famille pour moi, et la religion qui me commanderait de fouler

aux pieds ces devoirs-là ne serait pas la mienne.

--J'irai moi-même avec M. Lemontier,» a répondu M. Fervet.

Mais Lucie, avec une énergie extraordinaire, l'a cloué sur place d'un

geste.

«Non, monsieur, vous ne verrez plus mon grand-père. Votre présence lui

fait du mal; c'est une prévention injuste, mais elle existe, et je vous

défends de sa part de reparaître ici sans sa permission.»

Émile, qui était déjà au bout de la terrasse,--car, dès les premiers

mots de Lucie, il s'était mis en devoir de courir chez le grand-père

sans autre autorisation,--a entendu ces terribles paroles, car il s'est

retourné involontairement; mais Lucie lui a fait signe de se hâter, et

il a disparu.

Quel coup de théâtre, mon ami! et que n'étiez-vous là pour voir le

triomphe de la cause d'Émile fouler l'orgueil de ce prêtre! Moi, je

n'aurais pas cédé ma chaise pour un million, car j'ai pris l'abbé en

grippe... d'abord parce qu'il est déguisé, ensuite parce qu'il se donne

avec moi de petits airs de dédain philosophique qui m'offensent, et puis

peut-être aussi parce que mademoiselle Marsanne, tout en raillant, parle

trop de son éloquence, de ses belles manières et de sa belle main. Oui,

je commence à croire qu'un prêtre est un homme, et j'ai grand'peur pour

ces messieurs que ma femme ne se confesse pas beaucoup!

Et puis, et puis je veux tout vous dire, _à vous seul_. Émile, qui n'a

pas fait cette découverte, ou qui n'a pas conçu ce soupçon, est bien

assez agité. S'il lui faut lutter encore, laissons-lui ce calme qui l'a

fait triompher aujourd'hui; mais pesez mes observations, je veux vous

les donner très-complètes.

L'abbé était aplati. Lui qui, une heure auparavant, disait à Émile:

«N'entrez plus dans cette maison, vous en serez chassé, vous serez forcé

de vous battre avec le terrible général,» c'était à son tour de quitter

la maison et d'y laisser Émile. Le général s'est montré terrible en

effet, mais contre sa fille seulement. Il lui a adressé une semonce de

Croquemitaine qu'elle a écoutée avec sang-froid et que je n'ai guère

entendue. Toute mon attention était absorbée par l'abbé Fervet, qui

paraissait près de se trouver mal. Un instant j'ai cru qu'il allait

tomber de sa hauteur, et voyez comment je suis humanitaire! je

m'apprêtais à l'empêcher de se fendre la tête sur les dalles; mais il

s'est raffermi: son front, qui est beau, il n'y a pas à dire, avait

l'air de vouloir toucher le ciel. L'humiliation et la colère ont

disparu, la douleur seule est restée, mais quelle douleur! Elle était

immense, effrayante. Ses yeux agrandis étaient attachés sur Lucie avec

un mélange de reproche ardent et d'épouvante désespérée. Mon ami, cet

homme de cinquante ans est jeune et beau encore; c'est l'âge des

passions terribles, surtout pour les prêtres. Ce n'est pas la fortune de

Lucie qu'il veut donner à l'Église, ce n'est pas son âme qu'il veut

donner au ciel.... Je me trompe peut-être, mais venez et voyez

vous-même, car c'est à vous qu'il appartient de dessiller les yeux du

général, ceux de sa fille aussi. Ni Émile ni moi n'oserions toucher une

question si délicate devant elle; le grand-père est trop vieux, la

vieille tante est... trop grasse. Venez, c'est à vous d'être ici le

véritable père de Lucie.... Mais je veux vous raconter l'aventure

jusqu'au bout.

J'aurais dû me retirer, je ne l'ai pas fait, je ne l'ai pas voulu.

L'abbé s'est opposé aux reproches que le général adressait à sa fille.

«Mademoiselle La Quintinie est dans son droit, a-t-il dit. Elle a même

complétement raison. Elle m'avait averti de la haine que son grand-père

porte aux personnes de mon état; mais, lorsque je me suis trouvé en

présence de ce vieillard, elle a exigé qu'il sût la vérité en ce qui me

concerne, et ce n'est pas moi, c'est elle qui a provoqué son irritation

par un louable scrupule de sincérité. M. de Turdy est souffrant.

Mademoiselle Lucie s'inquiète... elle craint ma présence; je me retire

sans dépit et sans murmure.

--Non, mordieu! s'est écrié le général, personne ne vous chassera de

chez moi!

--Mademoiselle La Quintinie est chez elle, a répliqué avec affectation

M. l'abbé.

Lucie.--Non, monsieur, nous sommes chez mon grand-père.»

L'abbé a salué profondément.

Le général Orgon.--«Je sortirai d'ici avec vous!...

--Restez, mon père, a dit Lucie, c'est moi qui reconduirai

respectueusement M. l'abbé. Soyez assez bon pour m'attendre; M. Valmare

voudra bien vous tenir compagnie un instant. Vous êtes irrité, ne vous

montrez pas ainsi. Nos hôtes se retirent, laissez les partir sans

s'apercevoir de nos agitations.»

Elle a quitté la terrasse avec l'abbé, dont les yeux dilatés ont

retrouvé une lueur d'espérance et de vie. Le général était abîmé dans je

ne sais quelle méditation orageuse. Il s'est tourné vers moi, faisant

une mine de mauvais garçon, et il m'a dit d'une voix de tonnerre:

«Avez-vous du feu?»

Heureux d'en être quitte à si bon marché, je lui ai offert un très-bon

cigare à la place de sa pipe éteinte et cassée.

«Au moins vous fumez, vous! a-t-il repris en allumant le cigare et en

gardant la pose et le ton tragiques; cet Émile n'a aucun de mes goûts!

C'est un bel esprit, un esprit fort, comme son père. Et voilà que ce

petit monsieur s'arrange de manière à ne pas quitter la place! Le vieux

Turdy le protége et prétend marier ma fille contre mon gré. C'est ce que

nous verrons, _sac-à-laine_! c'est ce que nous verrons!»

Émile m'avait donné le bon exemple: j'ai répondu avec une douceur

diplomatique, j'ai plaidé de mon mieux sa cause; mais j'ai vite remarqué

que ce n'était pas le moyen de calmer le général. Il est de ces gens qui

abusent de la longanimité des autres et auxquels il faut tenir tête. Je

n'avais pas ce droit-là, mais j'ai bien vu que sa fille savait le

prendre et qu'elle pouvait s'en servir au besoin avec succès.

Elle est revenue au bout d'un quart d'heure et m'a prié de rester.

Alors, prenant avec autorité les grosses mains de son père dans ses

petites mains:

«Vous avez été fort méchant avec moi tout à l'heure, mon général! vous

allez me demander pardon.

--Un bon pardon à coups de cravache, voilà ce que tu mériterais, toi!

--Bats-moi si tu veux, a répondu Lucie en le tutoyant tout à coup, ce

qui a paru lui être agréable: je supporterai cela de bonne grâce et avec

plaisir pour l'amour de mon grand-père.

--Ton grand-père, ton grand-père!... un vieux entêté!...

--Pis que cela, un vieux athée, mais qui n'en ira pas moins droit au

ciel, parce qu'il est bon et qu'il m'a beaucoup aimée. Oh! dis ce que tu

voudras, il vaut mieux que toi, surtout depuis que tu es dévot! Aussi tu

as toujours été jaloux de lui, fais-y attention: tu avais tort! je vous

aimais autant l'un que l'autre; mais, si tu continues à faire le

fanatique, je l'aimerai mieux que toi, et voilà ce que tu auras gagné!

--Tu me traites de fanatique à présent? Tu deviens folle! Tu ne crois

donc plus à rien?

--Je crois plus que jamais, parce que je crois mieux. Et moi aussi, j'ai

été fanatique, ou j'ai failli le devenir. J'ai failli me faire

religieuse au risque de te désoler, et, quand je pensais à ton chagrin,

je travaillais à dessécher mon coeur en exaltant mon cerveau; mais j'ai

réfléchi, je me suis dit: «N'est pas fanatique qui veut. C'est pour

quelques-uns une sublimité, parce que leur génie est à la hauteur des

plus grandes épreuves. Cela est bon pour M. Moreali et non pour moi.» Eh

bien, cela ne vaut rien pour toi non plus, mon général. Tu peux avoir le

génie militaire, mais tu n'as pas le génie métaphysique, je t'en

avertis. La preuve, c'est que tu ne m'as pas du tout dissuadée d'estimer

M. Lemontier et de le préférer au couvent, où j'avais résolu de

m'ensevelir.

--Le couvent!... je ne veux pas de ça! on peut faire son devoir dans le

monde, M. Moreali te l'a dit devant moi. Épousez un homme qui pense

bien, un homme qui ait vos opinions et celles de votre père....

--Veux-tu faire une gageure? s'écria mademoiselle La Quintinie; c'est

que M. Moreali, qui me blâme tant de te résister aujourd'hui,

m'encouragerait dans le projet de te désobéir en me faisant religieuse!

--Tu mens, ma chère Lucie!

--Gageons! Tu ne veux pas parier?

--Je ne veux pas entendre parler de couvent!

--Et pourtant tu m'y pousses sans y prendre garde!

--Moi?

--Oui, toi! Supposons que j'aie pour M. Lemontier une préférence bien

décidée, une affection... complète!

--Cela n'est pas.

--Tu n'en sais rien!»

Le général a bondi comme s'il était frappé d'une balle.

«Comment! je n'en sais rien? Je devrais le savoir, et je le sais!

--Tu ne le sais pas, et c'est ta faute. Tu es arrivé ici bardé de fer,

le drapeau en main, et parlant d'exterminer tous les hérétiques. Tu

étais si effrayant, que j'ai eu peur d'être hérétique moi-même.

--Tu l'es devenue?

--Tu vois bien! tu vas demander des fagots?

--Mais, _sac-à-laine_! je suis donc ridicule?

--Tu le deviendras, si tu continues!»

J'admirais les ressources du caractère et de l'esprit de Lucie pour se

plier ainsi ou plutôt pour se forcer à la nuance brusque et tranchante

qui seule peut être saisie par l'intelligence rétive de son père. Les

yeux de celui-ci se sont tournés vers moi, lançant de gros éclairs,

comme pour me dire: «Malheur à toi, blanc-bec, si tu souris!» J'étais

sur mes gardes; je m'étais éloigné un peu, j'avais l'air de ne pas

entendre: je suivais un point noir qui glissait sur le lac, la barque

qui emportait Moreali. Le général s'est, de son côté, éloigné de

quelques pas, emmenant sa fille et lui parlant d'Émile en tâchant

d'assourdir le diapason peu flexible de sa voix irritée. Lucie m'a

appelé:

«Il faut que vous sachiez tout, car je ne sais pas encore, moi, si mon

père ne va pas fermer la porte de la maison à double tour derrière Émile

et derrière vous quand vous en serez sortis. Eh bien, je veux qu'Émile

et son père sachent bien que la rupture aurait lieu contre mon gré. Je

ne me suis pas promise contre le gré de mon père. J'avais demandé au

moins trois mois de réflexion et de relations qui nous permissent de

nous connaître, Émile et moi: si on nous les refuse, ce ne sera pas ma

faute, et il faudra bien se soumettre; mais je déclare devant vous, à

mon père, que ceci me dégoûte du mariage, et que, ne voulant pas

recommencer de si délicates épreuves sans résultats, ni me marier avec

un inconnu, je fais voeu de ne me marier jamais!

--Assez! cria le général de toute la force de ses poumons, je cède...

_jusqu'à nouvel ordre_! Vous voulez de l'excentrique? Faites-en. Vous ne

vous souciez pas de vous compromettre en recevant les visites d'un jeune

homme que je ne vous permettrais jamais d'épouser, s'il s'obstine dans

l'irréligion? Soit! courez-en les risques; ils sont assez graves; car,

lorsque vous aurez été compromise par lui, j'aurai la peine de le tuer,

moi! Allez-y!... bravez tout!... je m'en lave les mains!»

Il quitta la terrasse au moment où Émile y rentrait. En passant, il lui

demanda brusquement des nouvelles de M. de Turdy, et, sans écouter la

réponse, il cria dans la cour pour qu'on lui préparât la barque.

«Où vas-tu, mon père?» lui dit Lucie en courant après lui.

Ils se parlèrent pendant quelque temps dans l'escalier de la tourelle,

ce qui me permit de mettre rapidement Émile au courant de ce qui venait

de se passer.

«Comment va mon grand-père? dit Lucie en revenant seule.

--Beaucoup mieux, dit Émile en lui baisant les mains. Il s'est endormi.

Misie est près de lui. Mais où va donc le général?

--Vous le demandez? A Aix, où, grâce à nos bons rameurs, il arrivera en

même temps que M. Moreali. Il va tâcher de repuiser en lui la force

qu'il vient de perdre avec moi. Ah! Émile! Henri a dû vous dire l'orage

qui a passé sur nous pendant que vous étiez auprès du grand-père;

tâchons que ces tempêtes n'arrivent plus jusqu'à lui! Moi, j'en suis

brisée!»

Elle s'assit, et sa charmante tête, pleine de l'animation de la lutte,

se pencha pâle comme un lis battu du vent. Émile la soutint dans ses

bras en lui disant:

«Courage, Lucie, courage! Vous combattez pour votre liberté, je combats

pour mon amour, nous ne pouvons pas être vaincus!

--Ah! que Dieu vous entende! dit-elle en se ranimant; mais comme on

souffre de lutter contre son père! un père que l'on voit si rarement,

que le coeur appelle avec impatience, dont on rêve l'arrivée, là sur le

chemin, avec son grand cheval blanc dans les jambes et sa belle balafre

sur la joue! On voudrait le voir toujours souriant, l'étouffer de

caresses, lui faire de ces quelques jours où on le tient enfin un

paradis de tendresse et d'expansion.... Et puis on le trouve sombre,

tendu, chagrin, capricieux, et tout à coup violent et obstiné!... car il

est devenu obstiné! Il n'était pas ainsi, il était vif et faible: il est

encore faible, mais il s'attache d'autant plus à ceux qui lui soufflent

l'opiniâtreté, et ses emportements ont perdu la franchise qui les

faisait oublier. Il vous dit: «Je cède,» et il se dit en lui-même: «Je

m'arrangerai pour ne pas céder.» Ah! comme on me l'a changé, mon pauvre

père! C'était un brave soldat avec toutes ses rudesses et ses naïvetés;

ils ont mis les détours et les rancunes d'un casuiste dans sa peau de

lion!...»

Vous le voyez, monsieur, mademoiselle La Quintinie a ouvert les yeux.

Que l'amour ait fait ce miracle, ou que sa dévotion ait toujours été

parfaitement saine et sage, c'est à Émile de vous le dire. Je sais

seulement qu'elle aime Émile, j'en suis certain, et qu'elle déteste la

pression du Moreali.

Elle nous a quittés pour aller voir son grand-père. Elle est revenue,

et, serrant les mains d'Émile:

«Il faut vous en aller! Le voilà mieux, ce cher père, je dois m'occuper

de lui seul. Pauvre ami! on l'a bien fait souffrir, et c'est là ce qui

m'a mis en révolte ouverte. Il me semblait qu'on venait le poignarder

dans mes bras, et je suis devenue une lionne pour le défendre. Oh! je le

défendrai jusqu'à son dernier jour, et ils ne me feront pas aller à

Chambéry, où ils voulaient m'attirer pour m'ôter mon seul appui. Je

reste ici, quoi qu'il arrive! Revenez demain, Émile. Je ne pourrai

peut-être pas vous voir, mais vous verrez le grand-père; il faut le

tromper, il ne faut pas qu'il souffre davantage; moi, je supporterai les

bourrasques.»

Émile lui demanda s'il ne ferait pas mieux de s'absenter quelques jours

pour aller vous chercher.

«Non, dit-elle, qu'_il_ vienne, et ne quittez pas le voisinage.

--Que craignez-vous donc? s'écria Émile effrayé.

--Tout et rien! mon père m'a fait hier des menaces... Émile, n'ayez pas

peur pour moi, je sauterais de plus haut que ce donjon pour revenir à

mon grand-père; mais si, pendant un jour, on venait à bout de me séparer

de lui, je veux que vous soyez là, je vous le confie. Ne me le laissez

pas mourir!... et si ce malheur arrivait... ne le laissez pas mourir en

colère!... Hélas! voyez ce que je suis forcée de vous dire, ne souffrez

pas qu'il aperçoive seulement l'ombre d'un prêtre à son chevet...»

Nous avons juré tous les deux de faire bonne garde, mais nous l'avons

pressée de nous rassurer nous-mêmes sur le danger d'être séparés d'elle

sans savoir où elle serait emmenée.

«Je trouverai toujours, a-t-elle dit, moyen de vous écrire; d'ailleurs,

je ne crois pas sérieusement à ce danger-là. J'ai mis tout au pire pour

que vous ne soyez surpris de rien. Jusqu'ici, Émile, je ne vous avais

pas dit combien mon père est irascible. C'est que, jusqu'ici, en lui

résistant avec franchise, je m'étais toujours préservée; mais tout à

l'heure j'ai joué mon _va-tout_ avec lui. M. Henri a cru que je

triomphais parce que M. Moreali a quitté la place et parce que le

général a dit: «Je cède.» Et moi aussi, je croyais avoir vaincu; mais,

un instant après, comme je l'embrassais dans l'escalier, comptant sur

ces retours d'attendrissement qu'il avait autrefois, je n'ai pu lui

arracher un mot de raison et de bonté,... et je ne suis plus sûre de

rien!»

Ces aveux de Lucie laissaient Émile dans un trouble extrême. Forcée

d'aller rejoindre son grand-père, qui la faisait demander, elle ne

pouvait nous expliquer le degré d'influence de Moreali sur le général,

et nous ignorions de quel côté porter l'action principale. Mon avis

était qu'Émile me laissât courir vers cet abbé pour le paralyser

n'importe comment. Émile voulait se cacher dans le vieux château jour et

nuit pour surveiller le général et pour préserver Lucie et le grand-père

de dangers... peut-être imaginaires. Il ne le pouvait pas d'ailleurs

sans risquer de compromettre Lucie. Nous ne trouvions plus d'autre parti

à prendre que de courir après le général pour lui promettre qu'Émile

quitterait le pays aussitôt que M. de Turdy serait hors de danger, sauf

à vous laisser le soin de reprendre seul les négociations.

Nous allions repasser le lac, dont nous arpentions le rivage depuis

quelque temps avec agitation, comme vous pouvez le croire, lorsque nous

avons vu revenir la barque du général. Nous l'avons attendu.

«Eh bien, nous a-t-il dit en sautant lourdement sur la grève, nous voilà

tous calmés, j'espère. C'est une trêve de trois jours que nous devons

conclure. Pas un mot à M. de Turdy de ce qui s'est passé ce matin;

laissons-lui ses illusions. Vous, monsieur Lemontier, pas un mot de

conversation particulière avec ma fille, une visite par jour d'une heure

au grand-père, et moi, pas un mot de reproche ou seulement de discussion

avec lui, avec elle, avec vous, avec qui que ce soit: voilà les

conditions. J'ai donné ma parole et je vous la donne. Donnez la vôtre,

et tout est dit... _jusqu'à nouvel ordre_!»

Émile a échangé une poignée de main un peu convulsive avec le général;

je me suis abstenu de dire un mot, voulant me réserver le droit de

servir d'intermédiaire entre votre fils et Lucie. Nous avons passé le

reste de la journée à nous promener autour du manoir, le général nous

surveillant avec une lunette d'approche. A cinq heures, comme nous

repassions devant la grille, il est venu très-gracieusement nous dire

que M. de Turdy allait de mieux en mieux, et tout souriant, il nous a

crié:

«A demain!»

Nous voilà tranquillisés, sinon tranquilles, pour trois jours, après

lesquels vous serez ici, et l'espérance nous reviendra.

Henri.

XXVII.

LUCIE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.

Turdy, 23 juin 1861.

Monsieur,

J'ai promis de n'avoir avec Émile aucun entretien particulier pendant

trois jours. Ce serait éluder un engagement de la conscience que de lui

écrire; mais je me regarde comme absolument libre de m'adresser à vous,

à _vous seul_. Je vous aime, monsieur, je vous connais, je vous ai lu,

j'ai entendu Émile parler de vous. J'ai vu votre belle âme à travers la

sienne. Je vous respecte, je vous estime, je vous chéris. Je vous sais

bienveillant, paternel pour moi. Je veux vous ouvrir mon coeur tout

entier.

Ce que je ne puis ni ne dois dire à Émile dans la situation de

contrainte et d'incertitude où l'on nous tient, je peux, je veux le dire

à vous:--c'est mon secret que je confie à votre honneur. J'aime Émile de

toutes les forces de mon âme!... Je ne sais pas si c'est de l'amour: je

sais que ce n'est pas seulement de l'amitié, car j'ai connu, je connais

l'amitié, et je sais qu'elle est un calme absolu, tandis qu'ici le calme

et le trouble sont en moi, mais un trouble pieux, une crainte religieuse

de ne pas être digne de lui, et un calme divin, une certitude complète

de vouloir mériter son affection et me dévouer à son bonheur.

Je me suis demandé cent fois déjà ce que je pouvais faire pour cela sans

lui sacrifier des habitudes pratiques qui diffèrent des siennes, et dont

quelques-unes l'irritent. Je n'ai pu franchir cet obstacle. Il faut donc

que le sacrifice s'accomplisse, je ne recule plus. Un sentiment accepté

en nous-mêmes devient aussitôt un devoir. J'ai voulu en vain me le

dissimuler. J'ai vu qu'il fallait abjurer ce sentiment, ou le recevoir

de Dieu avec toutes ses conséquences.

Je me suis dit aussi que j'avais déjà fait pour l'amitié une partie de

ce sacrifice. J'ai respecté les opinions de mon meilleur ami, de mon

grand-père, et j'ai été amenée à déployer toute l'énergie dont je suis

capable pour les faire respecter par les autres. A l'heure qu'il est, je

suis près de lui, comme une sentinelle vigilante, pour empêcher la main

d'un prêtre d'approcher le crucifix de ses lèvres, et je sais que je

remplis un devoir. Je chasse le culte de notre maison, je détournerais

au besoin avec violence l'image du Christ de notre seuil! Et pourtant je

vénère cette image et j'adore la loi de Jésus; mais ma conscience, sûre

d'elle-même, me commande ce que je fais.

Il y a donc au-dessus de tous les cultes un culte suprême, celui de

l'humanité, c'est-à-dire de la vraie charité chrétienne, qui respecte

jusqu'aux portes du tombeau, jusqu'au delà, la liberté de la conscience.

Ce respect sans bornes, je sens que je ne le dois pas seulement à l'âge,

aux vertus de mon grand-père et aux liens du sang qui m'unissent à lui.

Je le dois à n'importe lequel de mes semblables, et au lit de mort d'un

inconnu je sens que j'agirais comme je le fais ici, s'il invoquait son

droit contre mes propres suggestions. Oui, vous avez raison, Émile a

raison: la liberté de l'âme est sacrée, et, pour qui a compris cela,

toute prescription qui nous la refuse perd sa force et son droit.

Mademoiselle La Quintinie · 第 16 / 25 段