«Elle est bonne, dit Lucie tout en me donnant ces détails, et je crois

qu'elle m'est attachée, surtout depuis les soins que j'ai donnés à sa

petite; mais elle est d'une dévotion exaltée et superstitieuse. Je ne

serais pas étonnée qu'elle nous regardât, vous comme un païen, et moi

comme une âme dévouée désormais à l'enfer. Ah! cette dévotion, quand

elle est mal comprise, elle dénature le coeur et fait taire jusqu'à la

reconnaissance d'une mère!»

Je crois donc que l'abbé sait par Misie tout ce que fait Lucie. Henri

m'a dit les avoir vus conférer à Aix deux ou trois fois. Je t'ai écrit,

n'est-il pas vrai? que le comte de Luiges était venu prendre ici

quelques bains, et que Moreali l'y avait accompagné. Est-ce pour ne pas

quitter son ami, ou pour se trouver plus près de Turdy? Ce doit être

pour ce dernier motif, car Aix est une résidence bien bruyante pour un

homme de son caractère, et bien trop fréquentée pour un prêtre qui cache

son état.

Quoi qu'il en soit, j'ai accepté la promenade avec lui, et je l'ai suivi

à travers les prés, affectant un calme qui ne l'a pas trompé, mais qui

lui a donné à réfléchir sur la persévérance dont je suis capable.

«Émile, m'a-t-il dit tout à coup, c'est donc un fait accompli? Vous

l'emportez? Vous avez vaincu tous les scrupules de mademoiselle La

Quintinie? Vous avez sa parole?»

Il me sembla qu'il me tendait un piége, et, au lieu de lui répondre, je

lui demandai d'où il tenait ces renseignements.

«Je ne les _tiens_ pas, répondit-il, je vous les demande. J'espère

encore que Lucie n'est pas décidée. Je vous rapporte les appréhensions

de son père. J'ai passé la soirée d'hier avec eux, et je n'ai rien à

vous cacher: le général est inébranlable, et veut une prompte solution.

--C'est-à-dire qu'il me refuse la main de Lucie?

--Il vous la refusera si vous n'abjurez pas vos erreurs.

--Vous a-t-il chargé de me signifier mon arrêt?

--Oui; mais, si je m'en charge, c'est pour amortir le coup, car c'est

avec douleur que je remplis une telle mission.»

J'avais réussi à me maintenir parfaitement calme.

«Vous êtes bien pâle, me dit Moreali; asseyons-nous.

--Non, monsieur; un homme doit recevoir debout la blessure qu'il a

prévue et bravée. Je ne me répandrai pas en plaintes inutiles. Je vous

demanderai seulement s'il dépend de vous de modifier cette décision de

M. La Quintinie.»

Ce fut au tour de Moreali de pâlir, à mon tour de lui demander s'il ne

voulait pas se reposer.

«Asseyons-nous, dit-il, nous en avons besoin tous les deux, car nous

souffrons autant l'un que l'autre; mais tous deux nous sommes sincères,

je le jure devant Dieu, et cette douleur qui nous frappe doit nous unir

au lieu de nous diviser.

--Quelle est donc votre douleur, à vous, monsieur, et quel intérêt si

profond pouvez-vous prendre à la mienne?

--Émile! s'écria-t-il avec l'accent d'une vive sensibilité, est-ce que

vous me prenez pour un hypocrite?

--Pour un hypocrite de profession, oui, monsieur, c'est-à-dire pour un

de ces hommes qui acceptent les missions secrètes et qui s'embarquent

dans les ténèbres pour frapper à couvert. Quelque soit votre état, vous

faites une de ces campagnes perfides et mystérieuses qui croient avoir

un but sacré, et vous, homme sincère et bon par nature, vous agissez

sous la pression d'une autorité que vous ne croyez pas pouvoir récuser,

ou sous celle d'un fanatisme que vous prenez pour la foi.

--Ni l'un ni l'autre, répondit-il en se levant et en parlant avec

énergie. J'agis de mon plein gré, de mon propre mouvement et sous

l'empire d'un sentiment aussi pur que ma conviction est nette et dégagée

de fanatisme. Écoutez, monsieur Lemontier, j'aime le vrai, vous l'avez

dit, et pourtant vous me voyez ici sous un habit qui n'est pas le mien:

je suis prêtre.

--Je le savais, monsieur.

--Lucie vous l'avait dit?

--Non, car je ne le lui ai pas demandé.

--Hélas! je ne puis donc avoir auprès de vous le mérite de la

confiance? Les circonstances sont contre moi, je le vois bien.

--C'est vous qui vous les rendez contraires en vous couvrant d'un

masque. A quelle confiance pouvez-vous prétendre, ainsi déguisé?

--Eh quoi! reprit-il d'un air de surprise, poussez-vous plus loin que

nous le respect de la lettre? Si vous aviez à fuir une persécution, à

travers un danger, à échapper à quelque injuste sentence de prison ou de

mort, vous reprocheriez-vous de passer une frontière ou de franchir une

ligne ennemie sous l'habit d'un paysan, d'un soldat et même d'un prêtre?

--Votre vie ou votre liberté court-elle un danger ici? Pouvez-vous dire

oui sur l'honneur?

--Oui, sur l'honneur, reprit-il. Un de ces dangers était certain pour

moi il y a quelques jours. Il n'existe plus; je suis libre de reprendre

le costume ecclésiastique, et je le reprendrai à Chambéry. Si je ne le

reprends pas à Aix, c'est pour ne pas attirer inutilement l'attention

sur ma personne, et pour ne pas éveiller la malveillance.

--De quelle malveillance vous plaignez-vous donc dans un pays et dans un

temps où l'habitude et la mode sont pour tout ce qui porte la soutane?

--Ah! cette soutane, vous la détestez bien, Émile? Mais connaissez-moi

donc sans prévention! Je suis par moi-même un homme obscur, et ma

personne a toujours passé inaperçue dans le monde. Ne puis-je avoir eu

dans ce pays-ci un devoir à remplir, un devoir tout personnel, je le

répète, m'être entouré, pour le mener à bonne fin, de précautions

indispensables, et me retirer sans bruit, sans avoir à me faire le

reproche d'avoir trompé personne? Mademoiselle de Turdy, mademoiselle La

Quintinie et son père savent qui je suis, son grand-père le sait depuis

hier, vous le savez aujourd'hui; mon hôte, le comte de Luiges, l'a

toujours su. Voilà les seules personnes à qui j'aie eu affaire. En quoi

les ai-je trompées? Et vous, le dernier averti, que me reprochez-vous?

--Je ne vous ai rien reproché, monsieur, je me suis méfié, voilà tout.

--Et vous vous méfiez encore?

--Oui, et je me méfie davantage; je me méfie d'un prêtre qui, en ce

temps de réaction catholique, et lorsque les gouvernements croient

devoir tant ménager cette opinion menaçante, se trouve ou se croit en

danger sur le sol de la France. Je ne sache pas un homme de coeur, à

quelque état qu'il appartienne, qui, en temps de paix et de sécurité

générale, ait à préserver sa vie sous un déguisement de nom et d'habit.

--A quelque état qu'il appartienne, dites-vous! Ignorez-vous qu'il en

est un où l'homme, forcé d'abjurer les lois du point d'honneur qui vous

régissent, est complétement empêché de repousser la violence par la

violence?

--Quelle violence peut donc avoir provoquée un de ces hommes dont la

mission est toute de paix et de douceur, à moins qu'il n'ait manqué à

cette mission? Sommes-nous sous le régime de la terreur? Et ne

voyez-vous pas que vous me forcez à soupçonner un crime, ou tout au

moins une faute grave, un oubli quelconque de vos devoirs dans le

passé?»

Cet interrogatoire où il m'avait entraîné presque malgré moi, par une

confiance tardive et incomplète, le jeta dans une agitation où je vis se

révéler une face nouvelle de son caractère. La fierté blessée, la

passion, la douleur et la colère répandirent sur son visage, dans sa

voix et dans son attitude une lumière sombre et comme un élan de révolte

impétueuse.

«Ah! c'en est trop! dit-il en me serrant le bras comme s'il eût voulu

me le briser, vous êtes un enfant, vous! et moi, j'ai derrière moi

trente ans de sacrifices, de mérites, d'expiations, peut-être! Oui, un

prêtre peut sans rougir parler de repentir et de pénitence, et c'est

pour cela que sa loi est plus belle et sa vie plus grande que les

vôtres! Eût-il un jour en cette vie oublié les devoirs de son état, il y

peut rentrer à l'instant même et s'y purifier, s'y retremper dans les

larmes et la prière. Qui êtes-vous, vous autres, pour nous interroger?

Vous ne pouvez ici nous condamner ni nous absoudre, car vous ne pouvez

ni vous châtier ni vous réhabiliter vous-mêmes. Quand le monde vous a

pris votre honneur, il ne peut ni ne veut vous le rendre. Vous n'oseriez

pas même le lui redemander; car, juste ou non, la sentence de vos

tribunaux est une tache indélébile, et votre humble acquiescement aux

rigueurs de l'opinion publique vous ferait tomber encore plus bas dans

son mépris. C'est l'iniquité de vos principes en pareille matière qui

vous rend si hargneux et si implacables envers nous. Vous voilà bien

fiers de pouvoir nous dire: «Vous êtes prêtres; soyez saints, soyez

anges, ou nous vous déclarons mauvais prêtres!» Eh bien, je vous

déclare, moi, que nous n'accepterons pas votre jugement. Nous ne

relevons que de Dieu. Nos manquements, nos erreurs n'ont de recours qu'à

son tribunal, qui est omnipotent, tandis que le vôtre n'est que

poussière. C'est pour cela que vous n'êtes rien, et que nous sommes tout

dans l'ordre moral et philosophique. Oui, nous seuls représentons la

vérité morale et religieuse, la seule vérité, celle qui prévaut depuis

les premiers âges de la pensée humaine, et qui prévaudra au delà des

institutions civiles de tous les siècles. A nous le dogme de la

réhabilitation par l'expiation, à nous le salut des âmes éprouvées et

brisées, à nous le saint orgueil de l'humiliation, les joies sublimes de

la douleur et l'efficacité de la pénitence! A vous, qui portez si haut

la tête, les hontes et les châtiments sans appel de la vie mondaine;

mais à nous, qui, bafoués et avilis par vous, rampons sur nos genoux

parmi les ronces, le baume efficace de la sanctification et les

triomphes de l'éternité!»

Je te donne un résumé de sa sortie; je ne cherche point à en traduire

l'éloquence. Il fut vraiment beau d'attendrissement et de conviction

exaltée. Tout son corps tremblait, sa main blanche était livide; son

regard, enflammé et mouillé tour à tour, supportait héroïquement

l'attention du mien. Il est impossible de s'avouer coupable sans une

souffrance profonde. Cette souffrance était en lui, mais elle ne le

rabaissait pas, et, sans me reprocher de l'avoir forcé à cette sorte de

confession, je n'eus aucune envie d'en profiter pour le mortifier

davantage. Je détachai tranquillement de mon bras sa main qui s'y était

crispée, je la ramenai sur sa poitrine, et je lui dis:

«Votre doctrine de la réhabilitation par l'expiation est la seule belle,

la seule bonne, la seule vraie: c'est celle du Christ; mais elle est

mienne autant que vôtre. Elle passera un jour dans l'esprit des sociétés

et des législations; elle y passera par une nouvelle prédication de

l'Évangile, dont vous n'aurez pas, dont vous n'avez déjà plus le

monopole, vous qui prétendez être les seuls apôtres de la vérité et les

seuls réformateurs autorisés par la révélation. La parole de Jésus est

l'héritage de tous, et tout homme qui l'a comprise peut racheter ses

propres fautes ou effacer par la charité celles de son semblable. Si,

comme je le crois, vous avez un poids sur la conscience, ne voyez donc

pas en moi un juge sans merci. Je vous absous de votre déguisement; et

j'ai déjà pris des mesures pour empêcher que votre véritable nomme fût

divulgué; mais, en revanche, j'exige de vous une sincérité absolue.

Vous me direz si l'obstination du général et ses préventions contre moi

sont votre ouvrage.

--Sa conversion est mon ouvrage, si mes prières ont été exaucées!

--Ne redevenez pas jésuite, ou je vous montrerai que je sais opposer la

prudence à la ruse.

--Jésuite? s'écria-t-il. Je ne suis pas jésuite! A tort ou à raison, je

me suis séparé de l'esprit de cette société puissante, voilà pourquoi je

suis seul et faible sur la terre.

--Persécuté peut-être! Je le souhaiterais pour vous, vous ouvririez

peut-être les yeux sur le mérite de la droiture absolue, mérite

difficile dans la vie pratique et nécessaire devant Dieu; mais je n'ai

pas le droit de vous adresser d'autres questions que celles qui me

concernent, et je vous réitère celle à laquelle vous venez de répondre

d'une manière évasive.

--Vous le voulez? dit-il. Je frapperai donc le grand coup, et, si vous

avez la force d'esprit et de conviction à laquelle vous croyez pouvoir

prétendre, vous ne me regarderez pas comme un ennemi après que j'aurai

parlé. Oui, c'est moi qui ai dit au père de Lucie: «Votre fille ne peut

pas devenir la fille d'un philosophe ennemi de l'Église.» Mais ne le

saviez-vous pas, Émile? Ne m'étais-je pas déclaré à vous-même?

--Vous m'avez dit qu'on vous avait arraché malgré vous ce cri de votre

conscience catholique: «Il n'y a jamais moyen de transiger en matière de

foi.» Ce sont là vos propres paroles. Je vois que vous les avez

développées de manière à rendre le général inflexible en dépit de son

caractère indécis et de sa tendresse pour sa fille.

--J'ai été entraîné hier à ces développements par l'irrésolution de

mademoiselle La Quintinie. Ne vous en prenez qu'à vous-même, qui avez

travaillé à la détacher de l'Église.

--A la bonne heure, monsieur! J'aime mieux tout savoir.

--Vous voulez donc que je déclare la guerre à votre amour?

--Oui. Puisque c'est la guerre, combattons face à face! Il m'en coûtait

de vous accuser d'une trahison réfléchie.

--Oh! s'écria-t-il avec véhémence, m'avez-vous cru un instant capable de

vous calomnier, Émile, de rabaisser votre caractère et celui de votre

père? S'il en est ainsi, je suis bien malheureux.»

Il pleurait de véritables larmes. Je fus ému.

«Non, monsieur, lui dis-je. Si j'ai été tenté d'y croire, je m'en suis

défendu, et, devant ces larmes que je vous vois répandre, je sens que je

dois m'abstenir d'un pareil soupçon.

--Merci, reprit-il en me serrant dans ses bras; merci, mon enfant! Ah!

je le vois bien, vous êtes un coeur généreux et une noble nature! Vous

séparer de celle que vous aimez est un calice que je partage avec vous,

vous le voyez. Mon âme est brisée du coup que je vous porte! Je la

plains elle-même, cette jeune fille...»

Ici les sanglots l'étouffèrent, comme si Lucie eût été pour lui l'objet

d'une affection encore plus vive que celle qu'il m'exprimait à moi-même;

mais il fit un effort pour vaincre cette pitié, et il continua:

«Il faut la sauver à tout prix, dût-elle en mourir! Qu'elle meure en

paix avec Dieu et revive dans sa gloire plutôt que de vivre dans le

péché et de végéter dans la mort!--A présent, Émile, reprit-il après un

moment de silence et de recueillement, mon devoir m'oblige de vous

faire une dernière sommation. Vous pouvez encore ramener à vous M. La

Quintinie. Consultez-vous, essayez de vaincre l'orgueil philosophique;

écoutez la voix de Dieu, qui vous enverra la foi, si vous la lui

demandez ardemment. En un mot, faites votre possible pour vous convertir

à la vérité, et, quelque frayeur que puisse m'inspirer pour votre avenir

l'influence de votre père, je porterai des paroles de conciliation et

d'espérance aux habitants de Turdy.

--Non, monsieur, répondis-je, ne trompez personne et n'essayez pas de

vous tromper vous-même. J'ai la foi; j'ai été élevé dans la doctrine de

vérité; j'aime Dieu de toute mon âme, et je sais prier. C'est pourquoi

je n'accepterai jamais le joug du prêtre et les conditions de M. La

Quintinie.

--Votre réponse me navre, reprit-il; mais je m'y attendais. Je vais la

porter au général, et soyez sûr que je vous rendrai cette justice de

dire que vous êtes un honnête homme, ennemi de toute hypocrisie, capable

de sacrifier l'amour plutôt que d'avoir recours au mensonge.»

Il se dirigea vers le lac. Au bout de quelques pas, il s'arrêta en

voyant que je le suivais. Je le rejoignis.

«Vous allez à Turdy, lui dis-je, j'y vais aussi: faisons-nous la route

ensemble?

--N'y venez pas! répondit-il vivement, je m'y oppose!

--Vous ne pouvez pas vous y opposer: vous n'êtes pas le père de Lucie.

--Je suis son père et le vôtre, reprit-il avec chaleur. Je dois vous

épargner une grande douleur... et même un véritable danger, celui

d'exaspérer le général contre vous.

--Je vous réponds, moi, de résister à toute douleur et d'empêcher toute

colère. Si je dois perdre Lucie, ce n'est pas sur l'avis d'un tiers que

je peux la quitter sans prendre congé d'elle, et le général n'a pas le

droit de me faire défendre la maison. Je ne puis recevoir un pareil

ordre que de lui-même, et je prétends le contraindre à me l'exprimer

sous forme de regret et de prière.

--C'est insensé de votre part, Émile; vous ne connaissez pas le naturel

emporté de cet homme! Il sera impoli, brutal; il ne comprendra rien à

votre juste fierté. Vous vous croirez forcé de lui demander

réparation.... Non, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez à de

pareilles extrémités. Retournez chez vous, je me charge de vous porter

une lettre de lui, une lettre dont la politesse répondra à toutes vos

exigences....

--Non, vous dis-je, je veux tenir son dernier mot de lui-même; je veux

me retirer avec les honneurs de la guerre; car, je vous le jure,

monsieur, le fils de mon père ne sera jamais éconduit par une lettre,

et, si on lui interdit le seuil d'une maison respectable, ce sera avec

toutes les formes du respect exigé par le nom qu'il porte et qu'il veut

porter dignement.»

Moreali fut anéanti par ma fermeté. Nous descendîmes ensemble dans une

barque, et nous traversâmes le lac sans échanger un mot....

XXVI.

HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER.

Aix, 23 juin.

C'est moi qui me charge de vous raconter ce qui s'est passé ce matin à

Turdy. J'ôte la plume des mains d'Émile, parce qu'à le voir si agissant,

si combattant et si ému, je crains qu'il ne reprenne la fièvre en

veillant pour vous écrire. Je l'ai forcé de se coucher, et j'ai promis

de vous raconter, avec la précision de détail que vous exigez de lui,

tout ce dont j'ai été témoin.

Je déjeunais à Turdy avec mesdames Marsanne et quelques personnes des

environs lorsqu'Émile est arrivé avec l'abbé Fervet. Ils ont attendu au

salon que l'on fût sorti de table. Émile m'a averti par quelques mots à

l'oreille. Je l'ai suivi sur la terrasse avec le général et l'abbé. Le

général s'est mis à fumer sa pipe solennellement, attendant que la

tranchée fût ouverte. Émile ne bougeait pas. Fermes comme deux rocs, lui

et moi, nous voulions que l'abbé fît son office parlementaire. Il y

était mal disposé, il paraissait fort embarrassé. Enfin il a rompu la

glace en disant au général:

«Vous devez être surpris, monsieur, de voir ici M. Lemontier, malgré le

désir que vous aviez manifesté de ne plus lui laisser de vaines

espérances. Je n'ai pas cru devoir m'opposer à son intention de recevoir

de votre propre bouche la solution du différend qui vous occupe.»

Le général, manifestement contrarié d'être mis en demeure de s'expliquer

en personne, a pris un air de hauteur peu supportable. Il a posé à Émile

un ultimatum de toutes pièces: abjuration de ses principes, parole

d'honneur de ne contrarier en rien les pratiques religieuses et

particulièrement le choix du confesseur de sa femme, billet de

confession pour lui-même, promesse de se livrer aux mains des

convertisseurs, enfin un programme que je n'eusse point accepté pour

moi-même, quelque bon marché que je fasse de ces sortes de choses. Émile

écoutait froidement. L'abbé était fort agité: il a de l'esprit, il

sentait la pauvreté d'élocution du général; mais, n'en voulant pas

démordre lui-même, il le surveillait, la sueur au front.

«Est-ce tout? a dit Émile en souriant et en se tournant vers l'abbé. Ne

me demandera-t-on pas d'écrire quelque manifeste contre les opinions de

mon père?»

Cette pointe d'ironie a irrité le général. Il y avait déjà cinq minutes

qu'il éprouvait le besoin de se mettre en colère pour couvrir le

ridicule de sa situation par un éclat d'autorité. La bombe a éclaté.

«Eh bien, monsieur, s'est-il écrié, si l'on obtenait cela de vous, ce ne

serait pas ce que vous feriez de plus mauvais en votre vie!

--J'en juge autrement, a dit Émile; je me mépriserais d'agir ainsi, et

je ne me pardonnerai jamais d'avoir cédé sur le reste.»

La fermeté de son accent et le calme de son attitude ont frappé le

général. Il l'a regardé avec surprise et même avec radoucissement. Le

vieux homme de guerre, tout absurde qu'il est d'ailleurs, estime

l'adversaire qui fait bonne contenance.

«Allons! vous avez vos principes, a-t-il dit: chacun les siens. Le

respect filial est une bonne chose en elle-même. Je ne veux pas vous

mortifier, moi!... Je fais cas de vous au fond; mais vous voyez qu'il

n'y a pas de transaction possible. Je vous prie donc de renoncer à ma

fille, et qu'il ne soit plus question de cela!

--Je ne puis vous promettre ce que vous me demandez.

--Comment! vous persistez malgré ma volonté?

--Plus je respecte votre volonté, moins je l'accepte comme inébranlable.

--Elle l'est, monsieur!

--Le temps seul peut m'apporter cette conviction. Il ne dépend pas de

vous de m'interdire l'espérance.

--Ma foi, espérez tant que bon vous semblera, cela vous regarde, pourvu

que vous ne fassiez part de vos illusions à personne!

--Vous vous opposez à ce que je les exprime à mademoiselle La Quintinie?

Est-ce là ce que vous voulez dire?

--Je m'y oppose formellement.

--Vous ne le pouvez pas, monsieur.

--Comment! je ne le peux pas? Je ne suis pas le maître de ma fille?

--Non, monsieur, vous êtes mieux que cela; car elle est une personne et

non une chose. Son coeur ne peut céder qu'à la persuasion, et j'ignore

si vous l'avez persuadé.

--Mais savez-vous, monsieur Émile, que j'ai un bon sabre, et que

quiconque touche à ce qui m'appartient a tout de suite affaire à ce

sabre-là?

--Si je me permettais de toucher malgré vous à un cheveu de votre fille,

je comprendrais que ma main tombât sous votre sabre; mais mon respect

aspirant à son estime est une chose que vous n'avez aucun moyen de

sabrer.

--Ce sont là des subtilités! Je vous dis, moi, que ma fille est ma

chose, elle est mon sang, elle m'appartient au même titre que mon bras.

--Si elle ne fait qu'un avec vous, si son coeur est votre coeur,

n'essayez pas de l'arracher de votre poitrine; ce serait vous sacrifier

tous les deux.

--Ah çà! vous croyez donc que ma fille vous aime? Voilà qui est un peu

fort!

--Je n'ai pas cette prétention; mais elle eût pu m'aimer un jour,

puisqu'elle m'estimait déjà, et j'ai le droit d'aspirer à poursuivre le

progrès de ses sentiments pour moi.

--Ah! ah! Comment ferez-vous pour exercer ce droit-là malgré moi?

--Vous me l'accorderez.

--Jamais!

--Jamais est ici un mot contre lequel votre conscience d'homme et de

père proteste en vous-même.

--Comment ça, s'il vous plaît?

--Votre honneur vous défend de repousser l'insistance d'un jeune homme

que vous savez parfaitement honnête, digne, sincère et respectueux.

Votre sentiment paternel vous prescrit de l'examiner davantage avant de

renoncer au bonheur qu'il peut apporter dans votre famille.»

Le général s'est trouvé fort embarrassé pour répondre. Je crois que ses

idées bondissaient dans sa tête comme le grain sur un van. On ne sait

jamais s'il comprend bien ce qu'il a l'air d'écouter; mais la tenue

d'Émile, le son de sa voix et la limpidité de son regard agissaient

évidemment sur son appareil nerveux. Émile a frappé le dernier coup en

se tournant vers l'abbé Fervet et en lui disant avec une grande aménité:

«Allons, monsieur, vous qui m'estimez aussi et qui regrettiez la

précipitation de M. le général, aidez-moi donc à le convaincre.»

L'abbé s'est réveillé comme en sursaut; mais, avant qu'il eût eu le

temps de répondre, le général l'avait interpellé avec l'empressement

d'un enfant qui saisit la robe de son pédagogue pour se couvrir.

«Oui, l'abbé; oui, c'est à vous de prononcer! Vous savez, moi, je m'en

rapporte à vous. Faut-il attendre encore un peu? Faut-il couper court

aux pourparlers?»

L'abbé s'est remis de son trouble.

«La question, telle que vous l'aviez posée, reste entière, si M. Émile

persiste à ne pas la modifier. Vous étiez résolu à lui accorder du

temps, s'il nous permettait d'espérer l'effet de ses réflexions; c'est

lui-même qui vient ici nous dire en dernier appel de ne rien espérer de

lui. Dès lors, je ne comprends plus ni son insistance, ni _notre_

hésitation.

Émile.--Et vous hésitez pourtant encore, monsieur Moreali,

convenez-en! Vous sentez que _couper court_, comme dit le général, c'est

injustement blesser un caractère sans reproche et repousser une

affection sans rancune. Peut-être votre conscience catholique vous

reproche-t-elle aussi quelque chose à mon égard.

L'abbé.--Expliquez-vous, Émile.

Mademoiselle La Quintinie · 第 15 / 25 段