madame Marsanne avec sa fille et Henri. Ils rentraient de la promenade,
des rafraîchissements les attendaient dans le petit jardin de
l'habitation louée par madame Marsanne. Elle nous invite à y entrer.
Moreali remercie et nous quitte. Aussitôt Élise me prend le bras avec
une vivacité singulière, met un doigt sur ses lèvres, nous attire dans
le jardin, regarde si la porte est fermée, et nous dit en éclatant de
rire:
«Enfin! je le connais!
--Qui? Moreali?
--Non pas Moreali, c'est quelque nom de guerre, mais l'abbé Fervet;
c'est lui, j'en suis sûre, notre ancien directeur du couvent de *** à
Paris!
--Directeur de quoi? demanda Henri.
--De conscience, rien que ça!
--Votre confesseur alors?
--Non pas. C'est très-différent. L'abbé Fervet, pour des raisons
personnelles que je ne connais pas du tout, avait obtenu dispense de
confesser.
--Allons donc! reprend Henri. Un prêtre qui n'a pas de goût pour cet
exercice? Pourtant ce doit être fort divertissant de confesser les
jeunes nonnes et les jolies petites filles!
--Il y a peut-être à cela autant de danger que de plaisir, car nous
n'avons jamais eu à dire nos petits péchés qu'à de vieux prêtres plus ou
moins octogénaires. On racontait sur notre abbé Fervet toute sorte
d'histoires romanesques.
--Quelles histoires? demandai-je à mon tour.
--Oh! toutes les histoires que des cervelles de pensionnaires peuvent
forger. Il avait reçu dans sa jeunesse la confession d'une demoiselle
éprise de lui; amoureux à son tour, il avait héroïquement fui le danger,
et il avait prié et obtenu de ne plus confesser les personnes de notre
sexe. C'était là la version la plus accréditée; mais les imaginations
vives en supposaient davantage. Faites-moi grâce du caquet de mes chères
compagnes; je puis vous dire seulement que la pénitente séduite ou
séductrice changeait continuellement de rôle dans la légende. Tantôt
c'était une princesse et tantôt une bergère. De tout cela, il ne faut
pas croire le moindre mot, car l'histoire n'était fondée sur rien; mais
il fallait bien rire et babiller un peu!»
Je demandai à Élise quelles étaient les attributions du directeur de
conscience à son couvent.
«Voici, dit-elle avec gaieté. On était libre de n'avoir jamais rien à
démêler avec lui; mais il nous faisait, dans un grand parloir, une
espèce de cours de théologie. En outre, il donnait des leçons
particulières d'histoire sainte à quelques-unes des plus sérieuses, à
Lucie entre autres, toujours avec la _soeur-écoute_, brodant à la table
où nous avions nos livres et nos cahiers. Ceci nous intriguait encore un
peu; car, avec nos autres vieux professeurs, ces précautions étaient
fort négligées, et, si la soeur s'absentait, personne n'y prenait garde,
tandis que l'abbé Fervet se montrait rigidement observateur de la règle,
et, si la soeur était en retard au commencement des leçons, que nous
fussions une ou plusieurs, il se tenait près de la fenêtre, loin de la
grille, lisant ou feignant de lire et de ne pas nous voir. Il avait la
réputation d'un saint homme, et nul ne pouvait la lui contester:
pourtant nous nous disions tout bas qu'il eût été encore plus saint de
ne pas tant nous craindre.
--Mais, reprit Henri, quand vous aviez des cas de conscience à lui
soumettre, faisiez-vous donc vos petites révélations devant la
_soeur-écoute_?
--Généralement oui, et même en présence les unes des autres, ce qui nous
divertissait beaucoup. Celles qui étaient studieuses, comme Lucie,
prenaient plaisir à écouter les doctes et éloquentes réponses du
directeur, car c'était pour lui l'occasion de briller, et il ne s'en
faisait pas faute. Il a toujours été beau parleur, et, pour le faire
parler, nous inventions des doutes que nous n'avions pas. C'est vous
dire que nos cas de conscience avaient rapport à des articles de foi et
n'exigeaient aucun mystère. Si quelqu'une avait un petit secret à lui
confier, elle lui écrivait, et il répondait d'assez longues lettres,
fort belles, à ce qu'on assure, et que l'on montrait en confidence à ses
amies. Moi, je n'en ai jamais reçu, n'ayant jamais aimé à écrire, et ne
trouvant point en moi-même de scrupules sérieux à écouter ou à vaincre.
--Voilà votre récit couronné avec élégance, dit Henri, et nous tenons la
légende de l'abbé Fervet: reste à savoir si M. Moreali, qui a peut-être
l'esprit et le caractère d'un prêtre, mais qui n'en a ni l'habit ni les
manières, est l'abbé Fervet, et pourquoi ce serait lui.
--Lisette rêve, dit madame Marsanne, ou elle se moque de nous. Elle a
rencontré ici et à Turdy M. Moreali plusieurs fois, et jamais encore
elle ne s'était avisée de cette belle découverte.
--Permettez, maman, reprit Élise; chaque fois que j'ai rencontré M.
Moreali, je vous ai dit: «C'est singulier, je l'ai vu quelque part; il
me semble qu'il évite mes yeux!» Vous m'avez répondu: «C'est quelque
ressemblance, cela te reviendra.» Et je ne trouvais pas, parce que je
cherchais dans mes souvenirs du monde et non dans ceux du couvent, qui
sont déjà loin. Enfin, hier, nous quittions Turdy comme il y arrivait,
et le nom de l'abbé m'est revenu avec sa figure. Je ne m'y suis pas
arrêtée, puisque celui-ci n'était pas un prêtre, que d'épais cheveux
rejetés en arrière cachent la place de sa tonsure, qu'il est fort bien
mis, non pas à la dernière mode, mais avec l'élégance grave qui convient
à son âge, enfin que rien chez lui ne trahit son ancien état. Et puis il
a changé d'accent, il est devenu Italien. Comment? Je ne me charge pas
de vous le dire; mais je sais que l'abbé Fervet, en quittant la
direction de notre couvent, est allé vivre à Rome.
--Comment le sais-tu? dit madame Marsanne.
--Lucie me l'a dit, elle a reçu plusieurs fois de ses nouvelles.
--Alors ce n'est pas lui, reprit madame Marsanne; Lucie l'a vu chez sa
tante pour la première fois il n'y a pas quinze jours. Est-ce que
d'ailleurs elle ne t'aurait-pas dit: «J'ai revu l'abbé Fervet?»
--Voilà le mystère, répliqua Élise avec un peu de malice: Lucie sait ou
ne sait pas. Peut-être qu'elle ne l'a pas encore reconnu, ou qu'elle
n'est pas sûre, ou qu'elle est dans la confidence de son secret; car,
pour se déguiser et changer ainsi de nom, il faut bien qu'il ait un gros
secret. Qu'en dites-vous, Émile? Vous ne dites rien?
--Je dis que vous vous êtes trompée, Élise, et que l'abbé Fervet n'est
pas M. Moreali.
--Eh bien, je fais un pari, moi: c'est que, Fervet ou non, Moreali est
un prêtre. Qui tient le pari?
--Moi, répondit Henri. Je le saurai, et, si je perds, je m'avouerai
vaincu. Quels sont vos indices? Soyez de bonne foi et mettez-moi sur la
voie des recherches.
--Je n'ai, en outre de la ressemblance, qu'un seul indice, mais il est
capital: c'est celui qui vient de me frapper là, tout à l'heure, comme
il se refusait à entrer chez nous. Il y a chez beaucoup de prêtres un
certain mouvement; tantôt du cou et du menton, tantôt de la main, pour
remettre en place le rabat qui tend toujours à s'en aller de côté ou
d'autre, et dont les attaches gênent ou grattent la peau quand elle est
délicate. Or, ce mouvement était très accusé et très fréquent chez
l'abbé Fervet. Les petites filles remarquent tout; et, quand nous
voulions parler de lui sans le nommer devant nos religieuses, nous
imitions son tic et nous affections de placer la main comme lui, vu que,
à tort ou à raison, nous l'accusions d'aimer à montrer sa main, qui
était fort belle. Eh bien, cette main toujours belle redressant le rabat
devenu cravate, le mouvement du menton et du cou, avec cela certain air
embarrassé et certain regard vif et sévère à mon adresse, comme celui
dont il m'honorait jadis à la leçon pour me dire: «Silence,
mademoiselle!» tout cela vu de face, et vivement éclairé par le flambeau
que tenait le domestique, fait que je me suis écriée en moi-même: «C'est
lui!» et qu'à présent j'en suis aussi sûre que nous voilà tous ici.»
J'étais atterré de la découverte d'Élise. Supposer Lucie capable de
dissimulation avec moi, quelle qu'en fût la cause, c'était une
souffrance atroce. Je n'en fis rien paraître, et je sortis avec Henri.
«Il faut découvrir la vérité, lui dis-je; mais, si Élise ne s'est pas
trompée, il faut nous taire.
--Comment? Pourquoi?
--Parce que, si M. Moreali est un prêtre déguisé, c'est un ennemi, non
en tant que prêtre, mais en tant que fourbe.
--Très-bien! j'entends! reprit Henri, dont l'esprit allait au but aussi
vite que le mien. Nous ferons semblant d'être dupes, afin de déjouer ses
projets. Évidemment, il fait son métier de Tartufe dans la famille. Il
trompe le grand-père, il domine le général Orgon. Il n'y a point là
d'Elmire, mais il veut empêcher le mariage de la fille de la maison pour
qu'elle retourne au couvent et s'y enterre avec sa dot.
--Je ne suppose pas tout cela, répondis-je, je ne vais pas si loin.
Moreali ou Fervet peut bien être un zélé de l'Église secrète, habitué
aux chemins tortueux et trompeurs; mais je le crois de bonne foi quant à
sa croyance, et disant comme les jésuites: «Qui veut la fin veut les
moyens.» La fin pour lui n'est peut-être pas d'empêcher le mariage de
Lucie, mais de le retarder jusqu'à ce que, me détachant de mes idées, je
donne aux dévots le scandaleux triomphe de me voir renier les principes
de mon père et les miens.
--Et ton père te conseille de résister jusqu'au bout? Prends garde!
Lucie vaut bien une messe!
--Lucie vaut mieux que cela: elle mérite qu'on l'obtienne par la loyauté
du coeur et la fermeté de la conduite. Mon père ne me conseillera jamais
de m'y prendre autrement.
--Allons! soit; mais dis-moi donc quel rôle Lucie joue dans tout cela?
Peux-tu supposer qu'elle n'ait pas reconnu Fervet?
--Je supposerai tout plutôt qu'une trahison.
--Mais que ferons-nous pour découvrir la vérité sous le masque de
Moreali?
--Je ne sais pas; cherchons!
--Viens chez moi, dit Henri. Nous allons lui écrire une lettre adressée
à M. l'abbé Fervet. S'il la reçoit, c'est lui.
--Il ne la recevra pas.
--Elle sera sous enveloppe adressée à Moreali. On attendra la réponse.
--Il ne répondra pas. D'ailleurs, au nom de qui écriras-tu?
--Au nom de personne. Tu vas voir. Il n'est que dix heures, il ne sera
pas couché; viens chez moi.»
Je répugnais à cette feinte.
«Je prends tout sur moi, dit Henri. Ne t'en mêle pas: n'ai-je pas un
pari à gagner ou à perdre?»
Il écrivit:
«Une âme fervente a recours aux prières de M. l'abbé. On l'a reconnu,
mais on ne trahira pas son incognito. On le supplie d'offrir dimanche, à
l'intention d'une âme chrétienne bien cruellement éprouvée, le saint
sacrifice de la messe, qu'il doit dire en secret dans ses appartements.
On ne demande pour réponse que le renvoi du ruban qui entoure cette
lettre.»
«Quel ruban? demandai-je à Henri.
--Tu m'as parlé, reprit-il d'un bouquet de lis dans une grotte et d'un
ruban aux emblèmes d'un coeur sanglant.... L'as-tu toujours?
--Oui.
--Ne l'as-tu jamais montré à personne?
--Jamais.
--A qui en as-tu parlé?
--A toi seul.
--Pas même à Lucie?
--Pas même à Lucie.
--Ce ruban n'a rien de particulier à l'adresse de Lucie?
--Rien.
--Eh bien, va le chercher; c'est un passe-port excellent. Il vient de la
fabrique des symboles à l'usage des dévots, et c'est entre eux comme un
mot de passe ou un signe de reconnaissance.»
Je livrai le ruban à Henri. Il ne s'agissait plus que de trouver un
commissionnaire discret ou naïf.
«Le naïf sera le meilleur, dit Henri, je m'en charge. Il y a par là un
vieux pauvre très dévot qui a une bonne figure et qui rôde jusqu'à
minuit autour du casino. Mon domestique lui fera remettre ceci par un
tiers, pour qu'il fasse la commission sans savoir d'où elle vient. Sois
tranquille, tout ira bien!»
J'étais si bouleversé, que je laissai Henri commettre cette imprudence,
car c'en était une, surtout si Moreali avait vu dans les yeux d'Élise,
une heure auparavant, qu'elle l'avait reconnu. Il pouvait lui attribuer
cette supercherie, se défier, renvoyer la lettre en disant qu'elle
n'était pas pour lui; mais aurait-il cette audace?
«S'il l'a, disait Henri, nous serons d'autant mieux édifiés sur son
aimable caractère.
--C'est-à-dire, lui répondis-je, que nous ne saurons rien du tout.»
Nous avons attendu un quart d'heure avec une impatience fiévreuse. Je
comptais les minutes, les secondes. Le domestique d'Henri arrive enfin.
Il apporte une enveloppe blanche cachetée de noir avec une simple croix
pour devise, et dans cette enveloppe le ruban, c'est-à-dire: «Oui;»
c'est-à-dire: «Je vous promets la messe;» c'est-à-dire: «Je suis
prêtre;» c'est-à-dire: «Je suis l'abbé Fervet...»
Henri était enchanté du succès de sa ruse; moi, j'en étais triste et un
peu honteux.
«Cet homme qui donne si facilement dans un piége improvisé, dans une
véritable espièglerie de ta façon, n'est pas un traître bien exercé, lui
disais-je; ce chrétien qui, plutôt que de refuser ses prières et sa
sympathie à qui les invoque, s'expose à être découvert, n'est pas un
tartufe: il croit sincèrement, et son déguisement lui est peut-être
imposé malgré lui par une autorité qu'il regarde comme sacrée. C'est un
homme qui se trompe assurément, car le déguisement est toujours un
mensonge; mais peut-être n'a-t-il-pas l'intention de nuire. Ne sens-tu
pas que Moreali, en se livrant avec le courage de l'imprudence ou
l'attendrissement de la charité, nous ôte le droit de le démasquer?»
Henri me trouvait trop débonnaire ou trop scrupuleux. Il était
triomphant et comme bouillant d'indignation, lui si indifférent devant
les empiétements du clergé dans la famille et dans la société. Il se
frottait les mains et se promettait de confondre l'imposteur aussitôt
qu'il pourrait le faire sans nuire à mes projets.
«C'est étonnant, lui dis-je, comme les tièdes et les sceptiques sont
batailleurs quand ils s'y mettent! Laisse-moi faire à présent, je t'en
supplie, et calme-toi. Donne-moi ta parole d'honneur de garder le secret
le plus absolu sur cette découverte jusqu'à ce que je t'en délie.
--Je le veux bien; mais Élise? Elle l'a reconnu, et elle n'en démordra
pas.
--Élise est-elle l'amie sincère de Lucie?
--Oui et non, répondit Henri. Je suis franc, moi, et je vois bien
qu'Élise est femme; mais elle me craint beaucoup, bien que je ne la
blâme jamais. Je la taquine, je la persifle quand elle a tort; c'est ce
qu'elle redoute le plus au monde. Je te réponds d'elle, si tu veux
qu'elle se taise.
--Je le veux absolument.
--Elle se taira. Tu penses bien que, si je ne m'étais assuré d'être
toujours le maître avec elle, je n'aurais jamais cédé au désir de
l'épouser.
--Ah! voilà donc cette liberté complète que tu voulais conserver à ta
femme?
--Mon ami, reprit-il, je suis l'homme de la société, non pas telle
qu'elle sera peut-être un jour, mais telle qu'elle est aujourd'hui. Le
mari doit être le maître; mais le seul moyen de l'être réellement, c'est
d'avoir de l'esprit et de laisser croire à la femme qu'elle jouit d'une
entière indépendance.»
Le 21 au matin.
J'ai dormi assez tranquille, bien triste, je l'avoue, mais résigné à
attendre avant d'accuser Lucie. Je commence, tu le vois, à m'aguerrir et
à supporter les orages.
Le 22 au soir.
Mon père, mon père, que je suis heureux! Ce matin, de très-bonne heure,
j'ai passé le lac, et, sans me soucier d'être bien ou mal reçu par le
général, j'ai attendu dans le jardin de Turdy le réveil de Lucie. Son
père était parti avec le jour. Il chasse, non les perdrix et les
lièvres, il est trop amoureux des règlements pour enfreindre ceux qui
préservent le gibier, mais des loutres et des blaireaux, et même des
rats et des belettes. Passionné pour le coup de fusil, il paraît qu'il
est toujours debout avec l'aurore. Lucie, qui est matinale aussi, n'a
pas tardé à ouvrir la persienne de sa chambre. En m'apercevant, elle a
fait un cri de joie, elle s'est habillée à la hâte, elle est accourue me
rejoindre avec ses beaux cheveux à peine relevés. La pureté du ciel
était dans son regard, je me suis senti ranimé.
«Quelle bonne idée vous avez eue de venir ce matin! Nous allons enfin
pouvoir causer!
--Oui; Lucie, je pressentais que vous aviez quelque chose à me dire.
--Quelque chose? Mille choses, toute mon âme!
--Rien de particulier?»
Je la regardais, je regardais dans ses yeux jusqu'au fond de son coeur.
Elle a rougi, mais sans baisser les yeux et sans se troubler.
«Si vous avez une question particulière à me faire, prenez
l'initiative. Je ne peux rien trahir de moi-même, mais je ne peux pas
non plus mentir.»
Nous nous étions compris.
«Avez-vous juré, lui dis-je, avez-vous seulement promis de ne pas trahir
un secret qui vous a été confié?
--J'ai promis de ne pas le trahir pour le plaisir de le trahir; mais
j'ai juré de vous dire la vérité quand vous me la demanderiez
sérieusement.
--Cela me suffit, Lucie. Je ne vous demanderai rien que ceci: Avez-vous
une grande, une complète estime pour M. Moreali?
--Oui, bien que je ne sois plus d'accord avec lui sur quelques points
qui touchent à la pratique de la vie.
--Est-il au moins le représentant de vos idées sur tout ce qui touche au
dogme?
--Non, pas à présent.
--Il n'est donc pas orthodoxe selon vous, ou c'est vous qui ne l'êtes
pas selon lui?
--O orthodoxie! s'écria Lucie avec un sourire mélancolique, où te
trouve-t-on sur la terre, et quelle âme peut se vanter de te posséder!
--Toute âme qui aime, répondis-je.
--Oui, vous avez raison! s'écria-t-elle vivement; on ne trouve pas Dieu
dans le sommeil du coeur et dans la solitude de l'esprit; j'arrive à
croire qu'il se révèle à qui le cherche dans la pensée d'un grand devoir
et d'une grande affection. Que je me trompe ou non selon les autres, je
sens une confiance que je n'ai jamais eue, du courage, du calme et de
l'énergie dans tout mon être. On dira ce qu'on voudra, je comprends ce
que je ne comprenais pas. Mes horizons s'agrandissent; les pratiques
puériles, les choses d'habitude et de forme extérieure deviennent une
gêne entre Dieu et moi. La nature, embellie tout à coup, s'ouvre devant
moi comme un temple où Dieu rayonne et me parle jusque dans les
pierres. C'est une ivresse, et une ivresse sainte! Ils mentent, je le
sais à présent, ceux qui disent qu'il faut mourir à tout pour apercevoir
le ciel. Non, il faut vivre à tout pour voir qu'il est partout; en
nous-mêmes aussi bien que dans l'infini.»
Et, comme je l'interrogeais ardemment, elle ajouta:
«Ce bonheur, je ne veux pas nier qu'il me vienne de vous, puisque votre
foi et votre affection sont l'appui que j'accepte; mais il me vient
aussi des lettres de votre père que vous m'avez montrées, des
discussions que vous avez eues à propos de lui devant moi avec M.
Moreali, des réflexions de M. Moreali lui-même, qui, n'étant pas dans le
vrai à tous égards, me faisait revenir sur moi-même et me comprendre
moi-même. Enfin, je crois et croirai toujours à la grâce, Émile, c'est
l'action de Dieu en nous. Cette action est si nette, que je ne peux plus
la méconnaître; elle me montre la vie de la femme glorieuse et douce
dans le sanctuaire de la famille; elle chasse de moi les faux scrupules
et les vaines terreurs; elle me dit clairement que, jusqu'à ce jour, ou
la religion m'a trompée, ou je me suis trompée sur la religion. C'est
plutôt cela; oui, c'est moi qui comprenais mal; mais je ne veux plus
d'autre interprétation, d'autre direction que la vôtre, si vous devez
être mon mari! Vous m'amènerez à vous, et alors, si je me sens de force
à aller plus loin, qui sait? nous irons peut-être ensemble encore plus
haut, toujours plus haut, et, à coup sûr, sans que nous ayons rien à
rejeter de ce qui est vraiment sublime dans mon ancienne croyance.»
Lucie était si belle, si forte et si franche, que j'ai plié le genou
devant elle. Oh! oui, mon père; tu l'avais comprise, toi, tu l'avais
devinée dès le premier jour où je t'ai parlé d'elle. Elle est à moi,
bien à moi, cette divine essence, cette beauté suprême!... Mais je ne
veux pas devenir fou! Je me tais comme je me suis tu devant elle, car je
n'ai pas osé lui parler d'amour. Elle me montrait tant de confiance, et
je sentais si bien que je devais attendre, pour lui faire partager les
transports de mon coeur, qu'elle eût fait la liberté autour d'elle!
Nous sommes restés ensemble sur ce banc, où Misie nous a apporté du lait
et des oeufs frais, en attendant le déjeuner. Nous n'avons pas songé à
faire un pas de promenade, nous avons parlé, parlé toujours avec
ivresse; de nous, de toi, de tout et de rien, de l'oiseau qui passait,
du grand-père, qui était si bon de dormir longtemps, de Lucette, que
_nous avons_ tant aimée! de la neige, qui est si belle là-bas sur les
Alpes, des fraxinelles, qui sentent si bon dans le jardin, des nuages
roses, qui se mirent dans le lac, du matin, qui est une heure si riante,
de la vie, qui est une si noble fête!... De Moreali, pas un mot. Le
croirais-tu? Oui, tu le croiras bien, nous l'avons oublié. Que
m'importent cet homme et son influence sur le passé de Lucie? Je me
rappelle à présent que, sans le nommer, elle m'avait déjà parlé de lui.
Quant à son influence sur le général, nous verrons bien s'il s'en sert
pour ou contre nous! Est-ce un ennemi? Se vengera-t-il de la
désobéissance de Lucie? Ah! qu'il me crée toutes les luttes dont
l'esprit humain est capable, qu'il entasse toutes les montagnes de
l'Atlas entre Lucie et moi, je me sens de force à tout renverser. Lucie
déteste le mensonge, elle n'aime de sa religion que ce que j'en peux
aimer; le reste, Dieu le fera retomber en poussière sous les pas de la
volonté et le dissipera sous le souffle de l'amour!
Le grand-père s'est levé à dix heures. Nous avons été l'embrasser. Lucie
lui a dit, avec un beau rire tendre, que nous étions _d'accord sur bien
des points_. Il nous a bénis, il a marié nos coeurs dans ses bras
tremblants. Liens sacrés!... Je n'ai pas voulu me gâter cette journée
par une entrevue peut-être désagréable avec le général. Lucie a été du
même avis. Elle m'a renvoyé.
«Ne pensons à rien d'inquiétant aujourd'hui, disait-elle; savourons
notre espoir dans le recueillement. Je ne me laisserai tourmenter par
personne, moi, je le déclare! Je chanterai pour le grand-père. Nous
lirons, nous ne dirons rien aux autres. Nous rirons tous les deux. Mon
père aussi a besoin de calme. Peut-être que demain il ne sera plus du
tout pressé de brusquer nos résolutions et les siennes propres.»
Et me voilà, mon père, me voilà seul et tranquille dans mon chalet. Ah!
que n'y suis-je avec toi! Mais ne viens que quand je te le dirai. Je
veux essayer mes forces contre ce prêtre déguisé; je veux pouvoir te
dire: «J'ai été patient; j'ai été doux et ferme, généreux et sévère....»
Je veux faire acte de virilité intellectuelle et morale. Je veux que
Lucie soit fière de moi et que tu sois content de ton enfant.
Émile.
XXV.
ÉMILE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.
Aix, 23 juin.
Je me disposais ce matin à aller à Turdy, lorsque Moreali, que je n'ai
pas vu hier, m'a pour ainsi dire fermé la route en s'attachant à mes
pas. Il devinait mon projet; il savait sans nul doute mon entrevue
matinale de la veille avec Lucie, il voulait m'empêcher de la
renouveler, ou il voulait y assister. Dans mon récit trop ému de cette
matinée d'hier, j'ai oublié un petit incident qui peut avoir son
importance, et qui a fait passer un petit nuage sur l'enjouement
délicieux de Lucie. Je t'ai dit que nous avions pris ensemble un vrai
repas d'amoureux, des oeufs frais et de la crème, sur la terrasse de
gazon, devant le site grandiose qui s'ouvre là, au bout du jardin.
C'était l'heure du premier déjeuner de Lucie, et Misie n'avait
naturellement apporté qu'un couvert. Lucie m'ayant invité à partager ce
léger repas, Misie montra une extrême répugnance à lui obéir, et même,
en m'apportant mon couvert, elle eut tant de mauvaise grâce, que Lucie,
surprise, lui demanda ce qu'elle avait.
_Pauvre chère demoiselle_! et de grands soupirs affectés, ce fut toute
la réponse de Misie.
Misie est une grande et forte femme de trente à trente-cinq ans, qui,
depuis son enfance, a passé à Turdy par divers grades de domesticité.
Elle gardait les vaches, quand madame La Quintinie, touchée de son air
simple et de sa piété, la fit entrer dans sa chambre, et l'y appela de
temps en temps dans ses derniers jours. En mourant, elle la recommanda à
son père, qui l'a toujours gardée, et qui, malgré son peu d'ordre et
d'intelligence, l'a mise à la tête de l'office et de la lingerie.