Je ne pus répondre. Le général s'avisait de notre aparté et faisait à

Lucie des yeux terribles. Elle feignit de ne pas s'en apercevoir et se

rapprocha de son grand-père. La visite se prolongeait. J'attendais que

le général fût libre de me parler et qu'il parût décidé à le faire,

puisque, pour mon compte, je n'avais plus d'initiative à prendre. Il se

leva enfin en disant à M. de Turdy qu'il s'était permis d'inviter M.

Moreali à dîner, et il se rendit au jardin pour fumer, mais sans

m'engager à le suivre. Je me rendis au jardin presque aussitôt, et,

feignant de lire un journal, je me tins à distance pour lui laisser la

liberté de m'éviter ou de venir à moi. Il tarda quelques instants à

prendre un parti. Je le crois fort irrésolu. Enfin il m'appela pour me

faire une question oiseuse, et je dus me prêter à échanger avec lui les

répliques d'une conversation étrangère au problème soulevé la veille.

Cette conversation roula sur la chasse, sur l'agriculture, sur la

Crimée, sur l'Afrique, que sais-je? Ce brave homme ne sait pas causer:

de sa vie il n'a écouté une question ou une réponse; on dirait qu'il est

le seul interlocuteur qu'il puisse comprendre; il raconte, prononce,

juge, pérore, donne des explications que lui demande un auditoire

imaginaire, et, parfaitement satisfait de ses propres réponses, il a

l'étonnante faculté de parler tout seul et de se faire part de ses

convictions sans se lasser. Je l'étudiais avec curiosité, et il

acceptait mon silence comme l'admiration d'un subalterne en présence de

son supérieur. C'est peut-être chez lui une habitude de rendre ses

oracles à heures fixes en dégustant lentement la fumée de sa pipe. Le

reste du temps il se renferme dans un majestueux silence d'où il sort

par échappées touchantes, brusques ou dédaigneuses; puis il se tait

comme s'il réservait les arrêts de son infaillibilité pour le moment

consacré à l'expansion. Il m'a demandé naïvement à plusieurs reprises

pourquoi Henri n'était pas là, et, comme je lui offrais de l'aller

chercher:

--Non, disait-il, puisqu'il ne s'intéresse pas aux _questions_!»

Sa physionomie semblait ajouter: «C'est tant pis pour lui. Il perd

l'occasion de s'instruire sur toutes choses en m'écoutant.»

Nous sommes rentrés au salon sans qu'il ait été question de mariage, et

tout le reste de la journée il m'a fait assez bonne mine; d'où je

conclus qu'il m'autorisait à faire ma cour à Lucie en attendant qu'il me

prît en amitié ou en grippe, et j'avoue que ceci ne me paraît pas entrer

dans la _marche régulière_ dont il faisait d'abord tant d'étalage.

Quant à Moreali, c'est bien un autre problème, et je m'y perds. Il m'a

été impossible de savoir de Lucie qui il est, d'où il sort, où il va, ce

qu'il vient faire ici. Lucie s'est étonnée de ma curiosité; elle a paru

ne pas le connaître plus que moi; pourtant elle n'a pas répondu d'une

manière bien nette à mes questions, et son sourire avait quelque chose

d'étrange et de triste quand elle me disait: «Mais qu'est-ce que cela

peut vous faire?»

Nous ne pouvions parler ensemble qu'à la dérobée et à bâtons rompus. On

s'est dispersé vers trois heures. Le grand-père m'a retenu pour lui lire

une brochure. Henri, pensant que l'attitude du général avec moi était

toute la solution à attendre, et selon lui la meilleure, s'était retiré.

Le général était retourné au jardin avec Lucie et M. Moreali. J'espérais

les rejoindre bientôt; mais, quand M. de Turdy m'a rendu ma liberté, ils

étaient sortis de l'enclos et je les ai aperçus assez haut dans la

montagne. Lucie donnait le bras à son père, M. Moreali marchait près

d'elle de l'autre côté. Ils s'arrêtaient souvent, comme des gens

préoccupés d'un entretien suivi. J'ai cru qu'il y aurait indiscrétion à

les rejoindre, et puis j'étais blessé, navré de cette fugue de Lucie.

Comment n'avait-elle pas trouvé le moyen de m'avertir? Je me jetai sur

un banc; mais, au moment de désespérer, je vis des caractères tracés

légèrement sur le sable et ces mots bien lisibles: _Suivez-nous_. Sans

aucun doute, Lucie, surprise par un caprice de son père, avait

furtivement écrit cela pour moi avec le bout de son ombrelle. Je

m'élançai. En deux minutes, à travers les broussailles presque à pic,

j'avais gagné le sentier, et je voyais le groupe venir à ma rencontre.

Lucie s'en détacha, doubla le pas et passa son bras sous le mien.

Émile, me dit-elle très-vite, soyez patient, je vous en conjure, soyez

calme! Ne vous apercevez de rien!... Mon père s'obstine, il veut que je

vous convertisse; il dit que cela dépend de moi, et que notre sort est

dans mes mains. Laissez-lui croire que j'y travaille, cela ne vous

compromet pas, et ce n'est pas mentir, car j'y travaillerai sans doute;

mais pas ainsi, soyez tranquille, pas sous le coup de la menace, et

jamais à titre de compromis entre le coeur et la conscience! Vous me

connaissez trop pour craindre que je ne livre à vos convictions un

combat indigne de vous et de moi.»

Elle s'était assise sur une roche, comme si elle eût été lasse, mais en

effet pour ne pas abréger ce court tête-à-tête en retournant vers son

père et M. Moreali. Ils vinrent très-vite néanmoins, mais j'étais calme,

j'étais guéri, j'avais des forces nouvelles. Je crois que j'étais

souriant, car le général me dit en fronçant le sourcil, et d'un ton

moitié sergent, moitié père:

«Vous avez un air de triomphateur, monsieur Émile! Prenez garde! si

_elle_ vous dit la vérité, vous avez à réfléchir.»

Au lieu de répondre, je regardai M. Moreali d'un air de surprise bien

marquée, comme pour demander s'il était initié au secret de la famille.

Le général me comprit, car il se hâta de répondre à cette question

muette:

«Monsieur est de bon conseil, et je l'ai présenté dans la maison comme

mon ami. Est-ce que ça ne suffit pas?»

J'allais dire en termes polis que cela ne me suffisait peut-être pas, à

moi; M. Moreali ne m'en laissa point le temps. Il me tendit avec une

grâce charmante une main blanche comme une main de femme et me dit:

«Nous nous connaissons, monsieur; nous avons déjà échangé nos pensées,

poussés l'un vers l'autre non pas tant par le hasard que par une

invincible sympathie. Je suis à moitié Italien, moi, c'est-à-dire

impressionnable et de premier mouvement; vous m'avez intéressé, vous

m'avez plu, et, malgré la différence de nos opinions, je sens que je

désire vivement votre bonheur. Ne vous demandez donc pas si la confiance

que le général me fait l'honneur de m'accorder est bien ou mal placée.

Consultez votre instinct: je suis sûr qu'il vous dira que je suis votre

ami.»

C'était aller bien vite, je le sentais, et pourtant, comme il n'est

guère possible de se méfier sans cause, je répondis avec déférence et

gratitude. Lucie, dont je tenais toujours le bras, m'avertit par une

légère pression... de quoi? de me rendre, ou de m'observer? Le général

s'assit sur le rocher en disant d'un ton satisfait:

«Alors, si vous vous entendez tous les deux, me voilà tranquille, et ma

fille doit l'être aussi. Je reste ici avec elle un instant; allez

devant, nous vous rejoindrons.»

C'était un ordre d'avoir à m'expliquer sur l'heure avec cet inconnu. J'y

étais mal disposé par l'étrangeté du fait. Quelque agréable que soit le

personnage, sa soudaine intervention bouleversait toutes mes idées. Il

prit mon bras avec une familiarité surprenante, sans pourtant rien

perdre de la dignité de ses manières, et, quand nous eûmes fait quelques

pas:

«Monsieur, me dit-il, reconnaissons d'abord, pour nous entendre, que M.

le général La Quintinie est d'un caractère excentrique et singulier. Je

vous tromperais si je vous laissais croire que je suis son ami plus que

le vôtre. Notre connaissance est tout aussi récente. Je l'ai rencontré

ces jours derniers chez mademoiselle de Turdy à Chambéry. Elle nous a

présentés l'un à l'autre, et, comme cette dame était fort préoccupée des

projets de mariage formés entre sa nièce et vous, on m'a sommé pour

ainsi dire de donner mon avis, non pas sur votre mérite personnel, qui

n'était pas mis en doute, mais sur une question d'application générale

du principe religieux dans le mariage. Je me suis défendu: on me

traitait un peu trop comme un Père de l'Église, et le rôle d'oracle

qu'on voulait m'attribuer ne convenait ni à mon peu de lumières, ni à la

discrétion de mes sentiments; mais je ne pouvais refuser de causer, et

je ne sais pas le moyen de causer sans dire ce que je pense. Ce que j'ai

pensé tout haut, je puis vous le rapporter fidèlement. J'ai dit qu'entre

gens d'honneur il n'y avait jamais moyen de transiger en matière de

foi.... Je sais que c'est votre opinion aussi; mais j'ai ajouté que la

vraie foi était contagieuse, et que vous ouvririez probablement les yeux

à cette lumière, grâce à l'ascendant de votre fiancée. Voilà tout ce que

j'ai dit: ne croyez donc pas, en me voyant ici, que j'y vienne en

trouble-fête et en disputeur. Je me suis récusé comme arbitre, et je ne

prétends à votre confiance qu'autant qu'il vous plaira de me l'accorder.

--Permettez-moi, lui répondis-je, de vous connaître davantage avant de

vous donner cette confiance que votre bonté réclame. Je vaux sans doute

moins que vous, puisque je résiste à l'attrait respectueux que vous

m'inspirez; mais on me fait ici une situation tellement bizarre et

délicate, que je m'y perds un peu.

--Oui, reprit-il, je comprends cela. Laissons venir, et ne forçons rien.

Ne discutons pas surtout avant de bien connaître le fond de nos

croyances, car ce serait du temps perdu.

--Vous comptez alors que nous nous reverrons ici?

--Ici ou ailleurs, chez mademoiselle de Turdy probablement. Puisque

votre demande est faite, vous ne tarderez sans doute guère à vous

présenter chez elle, et j'y vais tous les soirs. Donc, si vous avez

besoin de ma sollicitude pour vous et de mon dévouement pour la vérité,

vous saurez où me prendre. J'ai à votre service deux mois de séjour à

Chambéry. J'y suis venu ranimer et consoler un vieux ami malade qui

m'appelait depuis longtemps, et dont mademoiselle de Turdy vous donnera

le nom, s'il vous plaît de venir me trouver; mais, s'il en est

autrement, ne craignez pas que je m'en formalise. Vous ne me devez rien,

je ne suis rien ici, et, si je m'y trouve mêlé à vos affaires, c'est à

mon corps défendant, ne l'oubliez pas. Le jour où vous me prierez de ne

m'en pas mêler, vous n'entendrez plus parler de moi.»

Tout cela a été dit sur un ton de bonhomie exquise, si l'on peut

associer ces deux mots, et j'ai dû me rendre. La suite de notre

entretien a roulé sur le caractère des parents de Lucie. M. Moreali

paraît regarder le général comme un enfant aussi faible que volontaire.

Il dit de la tante Turdy qu'elle est une excellente femme, trop

communicative, et du grand-père qu'il lui plaît plus que les deux

autres. Le nom de Lucie n'a pas été prononcé. En revanche, nous avons

beaucoup parlé de toi. Ce M. Moreali sait tes ouvrages par coeur, comme

s'il les avait lus hier. Il admire ton talent sans réserve littéraire,

et il m'a peut-être un peu fait la cour en te louant avec vivacité.

Pourtant il est catholique romain dans toute l'extension du terme:

est-ce là ce qu'on appelle un jésuite de robe courte? Il est

parfaitement aimable, et séduisant au possible, trop peut-être!

En nous retrouvant si bien d'accord, Lucie a été contente de moi, et le

front du général s'est tout à fait éclairci au dîner. Il est bien

certain que l'on espère me convertir; mais, s'il y a une petite

conspiration tramée à cet effet, Lucie n'y est pour rien, et dès lors je

me défendrai avec douceur contre les assauts de l'aimable apôtre suscité

par son père. J'aime mieux cela en somme que d'avoir à discuter contre

lui-même, ce qui est la chose la plus aride, la plus irritante et la

plus vaine que je connaisse, et je dois peut-être lui savoir gré d'avoir

mis en son lieu et place un homme de valeur réelle et de parfaite

courtoisie.

Ne te dérange donc pas, tu vois que mes affaires ne vont pas plus mal.

Quand ton intervention me sera nécessaire, je t'appellerai, cher père,

ou je volerai près de toi. Te voilà si près, Dieu merci! mais je te

réserve comme la suprême assistance pour les grandes occasions.

Ton Émile.

XXI.

M. LEMONTIER A SON FILS.

Chêneville, 15 juin.

Fais-lui comprendre, à cette noble Lucie, le droit et le devoir de la

liberté de conscience, et ne t'inquiète pas du reste. Ne discute ni ses

dogmes ni son culte, jusqu'à ce que tu aies établi en elle la base de

tout principe, la sainte liberté. Tu ne pourrais entrer avec elle dans

des discussions de détail, et ce serait bien en vain que tu le

tenterais. L'amour te ferait taire, ou il t'emporterait dans son magique

tourbillon à mille lieues de tes doctes raisonnements. Elle-même

perdrait la tête, et, partagée entre son coeur et son esprit, elle

prendrait peut-être de trop promptes résolutions. A mon sens, toute

croyance doit être respectée dans son exercice, si la discussion de son

principe ne l'a point modifiée. Laisse donc Lucie garder ses habitudes

et ses amis, qu'ils soient prêtres ou séculiers, jusqu'à ce que leur

influence échoue d'elle-même devant une conviction profonde de son droit

vis-à-vis de tous et de toi-même. Ce droit lui apparaîtra clair et

victorieux le jour où elle t'aimera d'un véritable amour, et c'est alors

seulement que tu devras l'épouser et que tu n'auras pas à craindre

d'influences néfastes dans ta vie conjugale. Si Lucie ne les secoue pas

sans regret, ou si elle les secoue dans un jour d'entraînement pour toi,

elle n'est pas la femme d'élite que tu vois en elle, ou bien elle aura

de nouvelles luttes à subir contre elle-même au lendemain d'un

dévouement irréfléchi.

Il faut bien le reconnaître, mon enfant, nous avons tous le droit de

propagande et de persuasion; mais nous n'avons pas d'autre droit. Que

les raisons d'État augmentent ou restreignent ce droit selon les

circonstances, il existe toujours dans son entier. On peut subir le fait

des obstacles qui le froissent, la conscience d'un homme digne du nom

d'homme ne les acceptera jamais en principe. Les catholiques, qui le

nient dès qu'il s'agit de religion, le réclament, ce droit, dès qu'il

s'agit de leurs intérêts ou de leur propagande. Donc, ils le

reconnaissent en dépit d'eux-mêmes, et pas plus que nous ils ne peuvent

s'en passer.

Lucie comprendra, si elle est véritablement intelligente; si elle ne

l'est pas, brise ton amour et n'engage pas ta vie, car, si tu la voyais

retomber sous le joug du prêtre, de quoi te plaindrais-tu? Tu étais

libre de ne pas l'épouser. Tu pouvais chercher ta compagne parmi celles

qui pensent comme toi.... Mais, moi, je crois à la grandeur et au

sérieux de son esprit; aussi ne suis-je pas très-inquiet. Poursuis donc

cette noble conquête sans autres armes que celles qui t'ont servi

jusqu'à présent, une sincérité inaltérable, une fermeté invincible pour

conserver ta propre croyance, et avec cela la foi au vrai, qui est

contagieuse et qui transporte les montagnes.

...Je reçois ta lettre du 13.--Eh bien, tu as été un peu vite; mais il

n'est plus temps de regarder derrière soi, puisqu'à l'heure où tu

recevras ma réponse, tu auras déjà présenté ta demande au général La

Quintinie. Nous allons bien voir si, par quelque exigence inadmissible,

il ne rend pas ta démarche nulle. N'importe, Lucie t'aime, je le crois;

elle te l'a dit, ce me semble, avec une grandeur qui me charme, et je

l'aime aussi, moi, et je la veux pour fille, si les obstacles dont elle

parle, et que je commence à pressentir, ne sont pas insurmontables. Ces

obstacles ne viennent plus d'elle, sois-en certain. Elle ne croit pas à

l'enfer, elle ne damne personne. Elle est à nous, va, puisqu'elle est au

vrai Dieu! Elle est de ces âmes de diamant que l'erreur ne peut ternir,

et je l'estime, non pas _quoique_, mais _parce que_. Si elle a pu

fleurir dans cette atmosphère du cloître sans en rapporter ni ombre ni

déviation, c'est une forte plante, j'en réponds, et nulle brise malsaine

ne l'empêchera de porter ses fruits.

Courage donc, un grand courage, Émile! entends-tu? car il faudra

peut-être beaucoup combattre, beaucoup attendre, et quelquefois

désespérer; mais je serai là dès que tu pourras me fixer sur la nature

des empêchements signalés par Lucie, et je te promets de ne pas me

décourager facilement.

Ton père.

XXII.

MOREALI AU PÈRE ONORIO, A ROME.

Aix en Savoie, 15 juin.

Viens, mon père, viens à mon secours, car je meurs ici. Je ne sais

quelle influence ténébreuse s'est étendue sur moi, tout m'est amer et je

me sens faible. Toi seul peux lire dans le livre obscur de mon âme et

retirer violemment le poison qui l'engourdit et la glace.

Plus de sommeil réparateur, plus de veille féconde! Je ne comprends plus

rien, la foi est voilée comme si elle n'avait jamais existé pour moi.

Quelle épreuve! C'est la plus cruelle que j'aie traversée. Mes lèvres

prient, mon coeur dort. Je me demande si mon corps marche, si mes yeux

voient, si mes oreilles entendent.

Tu m'avais prévenu contre ce mal sans nom qui saisit le fidèle au début

de la vie de sainteté et qui le tient prosterné, comme évanoui à la

porte du Seigneur! Des jours, des mois, des années peut-être peuvent

s'écouler ainsi. Sainte Thérèse a enduré vingt ans ce supplice de ne

pouvoir prier, et, toi-même, tu t'es surpris, me disais-tu, blasphémant

tout haut, la nuit dans ta cellule! Oui, mais tu avais le sentiment de

la lutte, et je ne l'ai pas. Mon esprit n'est pas assailli de ces

fureurs sourdes, de ces épouvantes, de ces détresses qui réveillent la

volonté par l'excès des souffrances. Je me sens atone, brisé sans

combat, et n'ayant envie ou besoin de rien nier, mais porté à douter de

tout. Est-ce une de ces tentations décisives qui signalent l'agonie du

vieil homme aux prises avec l'homme nouveau? Ou bien, homme faible et

sans coeur, suis-je ébranlé par l'esprit du siècle dans ma lutte suprême

avec lui?

J'ai une mission à remplir pourtant, une mission toute personnelle, mais

que toi-même as jugée indispensable: j'ai juré de consacrer à Dieu cette

âme qui m'était confiée, qui m'appartenait pour ainsi dire. Eh bien,

cette âme m'échappe, elle succombe au milieu de son élan, elle est

retombée sur la terre, elle périt, et je ne sais rien faire, je n'ose

rien, je ne peux rien pour la sauver! Un dernier moyen me reste, mais il

est incertain, il va peut-être contre mon but!

Est-ce la honte et la mortification d'échouer si misérablement au port

qui m'ont jeté dans ce dégoût et dans cette lassitude? La raison n'est

pas suffisante; nous ne convertissons pas tous ceux que nous

entreprenons, et nous ne sommes pas toujours assez forts pour évoquer la

grâce, pour la faire descendre sur nos néophytes. Pourquoi celle-ci, en

m'échappant, me laisse-t-elle courbé sous une douleur immense?

Qu'est-elle pour moi de plus qu'une autre? Que signifie en moi ce dépit

que sa trahison soulève?

Évidemment, je suis malade, et Dieu m'afflige pour mon bien; mais, dans

les rares moments où je retrouve un peu d'énergie, je sens que ma foi a

baissé, et je m'épouvante de ce que je deviendrais, si elle s'effaçait

absolument.

Sourire de la malice du tentateur et attendre la fin de cette maladie

_jusqu'à la mort_, s'il le faut!... Voilà ton enseignement et ton

exemple. Quand tu es près de moi, cela me semble possible; seul, je n'y

crois plus. Je suis encore trop loin de la vieillesse et de la mort. Je

succomberai, je mourrai dans l'athéisme! Viens donc, sauve-moi encore

comme tu m'as déjà sauvé. Tout favorisait notre établissement ici...

mais devons-nous, si près de cette défection, qui peut devenir un foyer

de révolte, planter une tente qui sera regardée avec dédain?

Tu verras, tu jugeras et prononceras. Peut-être d'un mot ramèneras-tu en

moi le sens de la vie et l'ardeur du zèle.

Moreali.

XXIII.

(FRAGMENTS DE DIVERSES LETTRES.)

HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.

* * * * *

Quant à ce Moreali, je l'observe et n'ai pas d'opinion arrêtée sur son

compte jusqu'à présent. Il vit fort retiré et ne fréquente que la

vieille mademoiselle de Turdy. J'ai été aux informations, et voici tout

ce qu'on a pu me dire:

Il demeure à Chambéry depuis peu, et il vient quelquefois à Aix avec un

vieux gentilhomme piémontais fort dévot qui l'a connu à Rome et qui le

tient en grande estime. Je me demande d'où le général le connaît, et

s'il est vrai qu'il ne le connaisse que depuis quelques jours. Il court

les environs pour acheter une propriété pour le compte de quelqu'un qui

l'en a chargé. Il n'est pas, comme on l'avait supposé d'abord, un envoyé

de la cour de Rome, du moins rien ne l'annonce comme un dévot de grand

zèle ou de grande importance.

Émile en fait cas. Je ne saurais dire qu'il me soit très-sympathique

malgré ses bonnes manières et son langage choisi. Je lui trouve un air

de préoccupation et la plaisanterie aigre-douce.

* * * * *

MOREALI A LUCIE.

...M. Émile est un honnête caractère et un esprit loyal; mais les hautes

lumières de la foi lui ont manqué, et son jugement est peut-être faussé

sans retour. Il rejette des points essentiels, et vous ne pourrez jamais

vous entendre avec lui sans rompre avec l'Église.

...Mais, puisque ses défiances s'effacent, puisque je peux vous voir

souvent tous les deux, je ne me découragerai pas sans avoir tout essayé

pour le ramener dans le droit chemin. Seulement, il nous faudrait votre

aide, et vous la refusez à monsieur votre père et à moi. C'est là ce que

je ne puis comprendre. Expliquez-vous, je vous en supplie. Vous dites

que vous discuterez avec ce jeune homme, que vous plaiderez la cause de

votre liberté de conscience. Je ne sais si vous le faites. Vous semblez

consentir maintenant à nous laisser agir en voyant que M. Émile se prête

avec moi de bonne grâce à la conversation; mais vous vous opposez à ce

que je parle en votre nom, à ce que je déclare que non-seulement vous

voulez garder votre foi, mais encore conquérir à Dieu la sienne! Je ne

vous comprends plus, Lucie, et, si vous ne me rassurez bien vite, je

croirai que vous subissez une passion funeste, un aveuglement, un piége

de l'ennemi. Vous n'espérez pas sans doute sauver votre âme par ce

chemin-là. Votre conscience n'admettra jamais l'exécrable sophisme de

tout sacrifier, même la foi, même le ciel, à l'objet aimé.... Je tremble

de vous voir si fière et si tranquille au bord d'un précipice! Ah! ma

soeur, ah! ma fille, revenez à vous! Vous me jetez dans un trouble

immense, et je me demande si je dois continuer à vous obéir, ou

commencer à vous résister, en tendant tous les efforts de ma volonté

contre ce détestable projet de mariage.

LUCIE A MOREALI.

...Votre lettre est presque une menace qui me contriste, mais qui ne

saurait produire l'effet que vous en attendez. Avant tout, et pour la

dernière fois, mon ami, je ne veux plus garder sur votre compte un

silence qui équivaut à un mensonge. Je vous supplie de dire à Émile et à

mon grand-père qui vous êtes, quelle influence votre amitié a eue et

pourrait encore avoir sur ma vie, enfin quelle est la part que vous

prenez à nos déterminations. Si vous agissez ainsi, je vous aiderai,

comme vous dites, c'est-à-dire que je prierai Émile de vous écouter et

que j'unirai mes efforts aux vôtres, ouvertement et loyalement pour

l'amener à modifier ses croyances.

Autrement, non! Je séparerai ma cause de la vôtre, je la séparerais de

celle de Dieu, s'il fallait aller à Dieu autrement qu'au grand jour, ce

qui n'est pas possible.

* * * * *

HENRI VALMARE A M. LEMONTIER.

...Émile va tous les jours à Turdy. Le général compte sur Moreali pour

le convertir, et Lucie semble retirer son épingle du jeu.

Un fait qui n'a peut-être aucune importance, c'est que Misie, la

servante lingère de Turdy, est venue ici deux matins de suite pour

conférer secrètement avec ce Moreali, lequel, depuis deux jours, est à

Aix avec son ami le comte de Luiges. Misie est toute dévouée à sa jeune

maîtresse, et ne peut venir que par ses ordres. Je n'ai pas fait part de

ma découverte à Émile, que ce petit mystère pourrait inquiéter; mais

j'ai cru devoir vous la dire.

XXIV.

ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.

Aix, 20 juin 1861.

Voilà plusieurs jours passés sans t'écrire autre chose que des billets.

Le temps me manquait beaucoup, et la certitude ne se faisait pas. Je

passais les matinées souvent avec Moreali, les soirées avec lui encore à

Turdy. Je me prenais d'estime et d'amitié pour cet homme étrange. Je

subissais l'attrait de ses manières et de son langage; ses raisons ne me

touchaient pourtant pas. Il m'intéressait, il me faisait réfléchir, il

me portait à examiner et à répondre. Je me sentais fort contre lui, fort

de tes convictions plus élevées, plus vastes, plus satisfaisantes que

les siennes; mais son esprit ingénieux et subtil me charmait, et je

croyais trouver en lui un auxiliaire aimable, non déclaré encore en ma

faveur,--c'eût été trop tôt se rendre,--mais sincèrement désireux de

pouvoir me servir. Le général s'était endormi sur les deux oreilles,

enchanté de n'avoir plus qu'à attendre. Le grand-père causait volontiers

histoire et littérature avec cet hôte plein de mémoire et d'érudition.

Lucie paraissait attentive, et rien de plus. Nous n'étions jamais seuls.

Quatre jours sans avancer d'un pas, c'est long dans la situation où je

suis! Je perdais patience et j'étais décidé à brusquer un peu les

choses, quand une surprenante révélation s'est faite. Je t'écris tout

bouleversé encore de l'événement.

Mademoiselle La Quintinie · 第 13 / 25 段