comment vous dirai-je ce qu'elle m'inspirait tout à coup? C'était comme
la révélation d'une chose jusque-là ignorée, le charme de l'enfance. Les
religieuses--et vraiment j'en étais une, bien que libre encore--ne
connaissent pas le sentiment maternel. Il faudrait le deviner, et elles
ne doivent pas chercher à en pénétrer les mystères. Leurs enfants
d'adoption sont pour elles de petites soeurs qu'elles gouvernent plus ou
moins bien, mais que leurs entrailles repoussent en quelque sorte. Il y
en a même bon nombre qui détestent les enfants malgré elles, comme si
leur conscience chagrine protestait contre la stérilité de leur vie.
Pour moi, j'aimais l'enfance, mais je ne l'avais jamais comprise.
C'étaient toujours de jeunes âmes à éclairer des lumières de la
religion, mais non ces êtres complets et vraiment angéliques que les
enfants sont en réalité. La beauté, la grâce, et je ne sais quoi de
mystérieusement divin, comme si Dieu n'avait pas besoin de nous pour se
révéler à eux plus intimement qu'à nous-mêmes, voilà ce qui me frappa
d'une lumière imprévue. Pourquoi le nid du petit oiseau charmait-il la
pensée de Lucette? Savait-elle si c'était un berceau ou un simple
amusement? Si elle me l'eût demandé, je n'eusse pas osé lui répondre.
Elle avait l'air de l'avoir mieux compris que moi et d'avoir adoré déjà
dans son coeur la loi de Dieu dans le travail de cette petite créature.
«A partir de ce jour, Lucette me devint si chère, que ma personnalité
disparut pour moi en quelque sorte. Comme si elle l'eût compris, la
pauvre petite se mit à m'aimer passionnément. Elle n'était pas
démonstrative, mais elle s'attachait à moi comme mon ombre à mon corps,
et, si j'étais forcée de la quitter quelques heures, je la trouvais
absorbée et comme dépérie. Sa joie était si grande en me voyant revenir,
qu'elle avait des étouffements inquiétants. Le médecin, la voyant ainsi,
me disait souvent:--«Ne vous y attachez pas trop, elle ne vivra pas.»
«Je pris à tâche de la faire vivre, n'espérant pas trop réussir et pour
ainsi dire préparée à la perdre, mais pénétrée du désir ardent de faire
sa vie aussi pleine et aussi douce que possible. Cette préoccupation
devint mon unique pensée, et, pendant six mois, je vécus aussi absente
de moi-même que si je ne m'étais jamais connue. Toutes mes pensées,
toutes mes inquiétudes, toutes mes espérances avaient cette enfant pour
objet, elle était le but de ma vie. C'est en vain que j'essayais
quelquefois de me reprendre et de m'interroger; je ne pouvais plus me
répondre, j'aimais l'enfant et l'enfance plus que moi-même.
«J'en étais venue à ressentir tous les mystérieux instincts de la
maternité. La nuit, j'étais comme avertie de ses étouffements, et je
m'éveillais avant elle. En la promenant, je sentais venir à l'horizon le
souffle d'air un peu trop frais pour sa poitrine délicate. Cette enfant
toujours dans mes bras, sur mes genoux ou pendue à ma robe, impatientait
un peu mon grand-père, et lorsque, pour ne pas la quitter, je refusais
d'aller passer les fêtes avec ma tante, celle-ci disait que je devenais
folle; mais au fond tous deux espéraient que cet engouement pour
l'enfance me conduirait au mariage, et on ne me contrariait pas trop.
«Durant l'été, Lucette parut vouloir vivre. Son intelligence se
développait rapidement: elle questionnait beaucoup; mais ses questions
mystérieuses, incompréhensibles quelquefois, m'effrayaient. Que répondre
à cette petite âme qui cherchait Dieu et qui semblait le mieux entrevoir
dans ses rêves que dans mes explications? Elle voulait aller dans les
étoiles, c'était son idée fixe, et il fallait, quelquefois, lui
promettre de l'y conduire pour l'empêcher de pleurer sans cause
apparente.--Mais ce n'est pas l'histoire de Lucette que je veux vous
raconter. Ses adorables gentillesses, sa poésie bizarre n'ont peut-être
existé que pour moi. Elle a été un rêve délicieux et poignant dans ma
vie. Au retour des neiges, elle a dépéri rapidement. Je ne la quittais
ni jour ni nuit. Par une froide matinée de cet hiver, elle s'est
endormie sur mon coeur pour ne plus se réveiller, et dans ce sommeil
suprême je l'ai vue sourire une dernière fois, comme si la mort lui
apparaissait sous la forme du petit oiseau qui tisse gaiement le berceau
d'une vie nouvelle. J'ai ressenti une douleur dont je ne veux pas vous
parler: je pleurerais encore, et je ne dois pas vous attrister.
--C'est fait, Lucie, je pleure avec vous, et, moi aussi, j'adore
Lucette. Pour moi aussi, elle est une révélation que vous me
communiquez... et me voilà tout prêt à vous raconter le reste de votre
histoire.
--Oui, je veux bien, dites.
--Eh bien, vous avez été transformée par cet amour de mère; vous avez
compris que l'adoption d'un enfant était une chose bien autrement grave
que la gouverne d'un troupeau. Vous avez compris le but de la femme,
vous avez vu que l'enfant ne pouvait avoir plusieurs mères, et que, pour
vivre heureux ou pour mourir doucement, il devait absorber toute
l'existence d'une seule. Vous vous êtes dit enfin que le but de la femme
était la maternité avec toutes ses angoisses, toutes ses sollicitudes,
tous ses déchirements et toutes ses joies, et qu'une religieuse n'était,
en comparaison d'une mère, qu'un pédagogue à la place de Dieu.
--Oui, Émile, c'est la vérité que vous dites, et c'est là ce que j'ai
ressenti. Tous mes raisonnements exaltés sont tombés devant le fait
éprouvé. L'état le plus sublime et le plus religieux, c'est l'état le
plus naturel. Dieu n'a pas mis dans nos coeurs ce miracle de tendresse
inépuisable, cette faculté d'aimer et de souffrir pour que notre volonté
s'y refuse. Le jour où j'ai perdu Lucette, j'ai résolu de me marier;
mais je ne voulais pas me marier à tout prix, et aucun homme n'avait
parlé à mon coeur, aucun n'avait éveillé mon imagination. J'étais
très-hautaine, c'était un tort sans doute. Je n'avais pas le droit de
prétendre à l'affection d'un homme véritablement supérieur, moi dont la
vie toute faite de grandes aspirations et de petits dévouements avait
été en somme assez stérile. Que voulez-vous! je ne me donne pas raison;
j'étais prévenue, et l'idéal religieux dont je m'étais nourrie ne me
portait pas à l'indulgence dans le monde réel. J'étais pourtant née
bienveillante, ce me semble; mais j'avais fait deux parts de moi-même:
une de bonhomie et d'enjouement pour cette vie extérieure à laquelle je
ne voulais me mêler qu'à la surface, comme fait l'hirondelle qui rase le
flot et ne quitte pas le domaine de l'air; l'autre toute de
recueillement et d'enthousiasme pour les choses célestes, région
intellectuelle où je voulais absorber le meilleur de mon âme.
«J'étais donc assez mal disposée à aimer quand je vous ai rencontré.
C'est votre étonnante sincérité qui m'a frappée, et je vous ai pris dès
les premiers jours en si grande estime, qu'il ne m'a plus été possible
de revenir à mon orgueil solitaire; j'ai senti pour vous l'amitié à
première vue, une amitié si grande, qu'il ne me paraît pas possible non
plus qu'elle soit jamais détruite, quoi qu'il arrive, et que, si nous ne
nous marions pas ensemble, je ne songerai plus du tout à me marier. Je
n'oserais plus offrir à un autre homme un coeur où vous auriez conservé
tant de droits, et je m'imagine que, si j'étais homme, je ne voudrais
pas venir après vous dans la vie d'une femme sérieuse.
«Mais votre rude franchise a eu aussi ses inconvénients. Effrayée de me
sentir si occupée de vous et redevenue absente de moi-même comme au
temps de Lucette, j'ai voulu savoir ce qui se passait en moi. J'ai
craint de vous aimer d'amour juste au moment où j'ai craint que vous
n'eussiez pas d'amour pour moi. Était-ce là un puéril sentiment de
femme, un instinct de coquetterie? J'ai eu peur de moi aussi, j'ai fui,
j'ai cherché dans la prière et la retraite à me retrouver moi-même. Eh
bien, là, je me suis réellement calmée, non par le détachement, mais par
l'intervention mystérieuse de je ne sais quelle voix intérieure. Ne me
questionnez pas là-dessus, je ne saurais pas bien vous répondre; je sais
seulement que Dieu semblait sourd à ma prière quand je lui offrais de
renoncer à vous, et qu'il me revenait avec des suavités ineffables quand
je priais pour vous seul. Alors il m'est arrivé d'avoir en lui une
confiance que je n'avais jamais eue encore, et que je me suis expliquée
ainsi: la foi en Dieu n'est complète que quand nous avons foi en
nous-mêmes. Dieu est tellement en nous, qu'en doutant de nous, nous
sommes entraînés à douter de lui. A force de l'interroger sur ses
intentions à notre égard, on oublie trop souvent peut-être, dans la
pratique religieuse, qu'il nous a donné le libre arbitre pour nous
forcer à nous en servir; enfin j'ai reconnu que mon affection pour vous
avait grandi et éclairé ma foi. Dès lors j'ai résolu de ne plus
combattre et d'attendre sans terreur ce que Dieu vous inspirerait à
vous-même pour la solution de notre avenir.»
J'étais transporté de joie, et pourtant Lucie restait triste. Ses yeux
attachés sur les miens se remplissaient à chaque instant de larmes.
«Dites tout, Lucie, m'écriai-je; dites tout, je vous en conjure. Ne me
laissez pas ainsi ivre de bonheur et de reconnaissance avec cette épée
de Damoclès sur la tête. Il y aurait là quelque chose d'horriblement
cruel qui ne serait pas vous!
--Émile, reprit-elle, je vous ai dit que je vous aimais plus que tout
autre, et que j'avais foi en vous. Ne me demander que ce dont je suis
sûre: le reste est doute, crainte, espoir, appréhension! mon affection
pour vous, c'est le cri de ma liberté. Mon aveu en est l'acte. Le reste
ne dépend pas de moi, je vous le jure, et ce n'est pas aujourd'hui ni
demain que disparaîtront les obstacles que je redoute. Je vous ai
toujours dit qu'il y fallait un peu de temps, et nous ne pouvons ni ne
devons devancer la marche du temps.»
J'ai cru devoir respecter le secret de sa pensée. De quel droit me
révolterais-je? Elle me cache quelque chose; mais, en voyant à quelles
braves et loyales surprises ont abouti jusqu'ici ses restrictions et les
petits mystères de sa conduite, ne serais-je pas ingrat et fou de ne pas
savoir attendre? C'est une épreuve qu'elle m'impose.... Ah! je ne veux
pas être au-dessous de ce qu'elle attend de moi!
Nous avons dîné avec le grand-père, et nous sommes restés ensemble
jusqu'au lever des étoiles. Nous les avons regardées avec amour. Lucie
semblait accepter l'idée de vivre tour à tour, et peut-être un jour
simultanément, par la perception de l'infini, dans tous ces mondes; elle
aime la grandeur de ce beau rêve, elle n'y voit point d'hérésie.
«Les promesses de ma religion, disait-elle, sont tout aussi
mystérieuses; elles donnent à mon âme l'éternité du bonheur dans la
contemplation de Dieu, et pour occupation dans l'éternité le soin de
chanter ses louanges. Ne tournez pas cela en ridicule. Toute cette vie
qui nous entoure au ciel comme sur la terre, n'est-ce pas l'hymne
éternel et incessant auquel nous nous associons déjà, et auquel nous
brûlons de nous unir chaque jour davantage?»
Tu vois comme l'esprit de Lucie est vaste et comme son intelligence
déborde les étroitesses de la lettre. Qu'est-ce qui peut donc nous
séparer, nous empêcher d'être à jamais unis? Son père? Cet homme me
paraît si peu de chose auprès d'elle, que je ne puis en tenir compte.
Pourtant il y a une goutte de fiel dans mon bonheur, je ne sais
laquelle; mais je ne crois pas que je m'en tourmente plus que de raison,
et que mon coeur soit ingrat.... Je bénis Dieu, Lucie et toi.
J'ai passé cette soirée à t'écrire, et demain je retourne à Turdy, où
l'on m'a dit de revenir dîner. C'est ce soir que je dois parler au
général. Je te dirai le résultat de mes ouvertures; mais je ferme cette
énorme lettre, et je vais tâcher de m'endormir confiant sous l'aile de
ton amour.
Émile.
XVIII.
HENRI VALMARE A M. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE, PAR LYON.
Aix, 14 juin.
Émile est très-contrarié ce soir, et à sa place je le serais davantage,
moi qui me pique de plus de sang-froid. C'est vous dire, monsieur et
digne ami, que votre enfant prend beaucoup sur lui; mais, comme il m'a
dit de vous avoir écrit hier une très-longue lettre, je l'ai engagé à
prendre du repos ce soir, et je me suis chargé de vous raconter avec
exactitude nos pourparlers au manoir de Turdy.
Émile m'avait prié de l'y accompagner, pour donner, par la présence d'un
témoin, plus d'autorité à sa démarche auprès du général. Le dîner s'est
passé sans coup férir, bien que ce grand avaleur de sabres me parût plus
rogue et plus cambré que les autres jours. Enfin, à l'heure bénévole où
le guerrier modèle daigne fumer sa pipe sur la terrasse du vieux
château, mademoiselle La Quintinie a emmené son grand-père, et nous
avons pu porter la parole. Émile a parlé comme vous lui avez appris à
parler, noblement, avec simplicité, franchise et délicatesse. Il a dit
en résumé qu'il aspirait au bonheur d'épouser mademoiselle Lucie, et
qu'il demandait à son père la permission de faire agréer ses soins; à
quoi le général a répondu:
«_Mon cher monsieur_, je ne vous dis pas non, mais je ne peux pas vous
dire oui. Tout ceci s'est combiné d'une façon irrégulière, et je suis
forcé de marcher dans la voie de l'irrégularité ouverte par vous et par
_monsieur le grand-père_. Ordinairement, et dans la règle voulue, qui
est toujours la meilleure, le postulant présente sa demande au chef de
la famille. Je croyais être ce chef unique et seul compétent. Vous avez
cru devoir conférer mon titre et mes attributions à M. de Turdy....
Soit, la chose est faite! M. de Turdy a bien voulu m'avertir de vos
intentions, et ma fille m'a prié de vous écouter. Je vous écoute, mais
je me demande si vous avez agi à mon égard d'une façon dont je doive me
montrer satisfait, et si votre peu d'empressement à gagner ma confiance
est un bon précédent pour nos futures relations.»
Émile, sans s'effaroucher de cette gracieuse mercuriale, s'est
respectueusement justifié en démontrant que, sans la permission de
mademoiselle La Quintinie, il n'avait pu se croire autorisé à formuler
sa demande; mais, le général paraissant ne pas comprendre qu'on pût
aimer sa fille avant de le connaître, et s'adresser à elle-même au lieu
d'aller demander aux autorités civiles ou militaires l'autorisation
préalable, il n'y avait guère moyen de s'entendre. Émile a déployé là
toute l'habileté possible pour ménager la susceptibilité du père sans
compromettre sa propre dignité. Il a été évident pour moi que le général
ne comprenait rien à la délicatesse de la situation, au dévouement
romanesque d'Émile, et qu'il n'écoutait même pas ce qu'on lui disait,
tant il était préoccupé du désir d'être désagréable et de décourager.
Émile s'en apercevait fort bien aussi, mais n'en faisait rien paraître,
et c'est avec le plus grand calme et la plus parfaite déférence qu'il a
demandé une solution à ce que le général traitait de _malentendu
regrettable_, comme s'il se fût agi d'arranger un duel et non un
mariage.
Mis au pied du mur, le potentat nous a enfin octroyé une réponse à
laquelle, pour mon compte, je ne m'attendais que trop.
«_Passons l'éponge_, a-t-il dit élégamment, sur le différend qui
précède. Je persiste à dire que vous n'avez pas agi _régulièrement_,
mais je ne vous suppose pas de mauvaises intentions, et _j'accepte vos
excuses_.»
Ici, Émile est devenu rouge: il n'avait pas eu d'excuses à faire, il
n'en avait pas fait, et j'ai cru devoir prendre la parole pour rétablir
la vérité.
«Allons, soit! a repris le général. Ne disons pas excuses, disons
justification. Je m'en contenterais, s'il ne s'agissait que de moi; mais
mon incertitude porte sur quelque chose de plus grave, et dont je ne
peux pas faire aussi bon marché.»
Et, après un peu d'embarras qu'il n'a pas su cacher, il a ajouté:
«J'irai droit au fait, et aussi franchement qu'un homme de guerre va au
feu. Il m'a été dit que vous manquiez de religion, et je vous déclare
que je ne donnerai jamais ma fille à un homme _sans principes_.»
Émile est devenu pâle. Il s'est remis vite et a répondu:
«Et moi, monsieur le général, je vous déclare que je me regarde comme un
homme très-religieux et dont les principes sont très-sérieusement fixés,
aussi bien en matière de religion qu'en matière d'honneur!
--Oh! pour l'honneur,... je n'en doute pas, monsieur, je sais....
Monsieur votre père et vous,... je sais, je rends justice.... Excellente
réputation, caractère à l'abri de tout reproche.... Mais la religion,
jeune homme, la religion! Il en faut! Point de famille sans religion!
C'est la base de la société, c'est le frein de la femme, la tranquillité
du mari, l'exemple des enfants. Je sais que monsieur votre père,... je
n'ai pas lu ses ouvrages, ils sont fort bien écrits, à ce qu'on
m'assure: beaucoup d'érudition, et des convenances!... mais cela ne
suffit pas. Il méconnaît l'autorité de l'Église, et sans autorité il n'y
a pas de religion. Enfin, vous êtes une espèce de protestant, et je ne
crois pas que ma fille consente jamais à un mariage mixte. L'hérésie,
monsieur, est quelquefois plus dangereuse que l'athéisme. Elle est une
révolte, et tout ce qui est rébellion, est licence...»
Je vous fais grâce du discours dont nous a régalés, vingt minutes
durant, ce Mars-Prudhomme. Il a fallu y passer et entendre tout cela
sans sourire et sans impatience. Nous avons fait merveille, Émile et
moi. Je ne le croyais pas si patient, et je ne me savais pas si grave.
Le plus beau de l'affaire, c'est que nous n'avons jamais pu obtenir une
conclusion. Il s'est si bien embrouillé dans les feux de file, tantôt
disant qu'il espérait la conversion d'Émile et la vôtre, tantôt se
retranchant sur la prétendue incertitude de Lucie, greffant maximes sur
axiomes et ne décidant rien, que nous avons pris le parti de nous
retirer en lui disant que nous attendrions le résultat de ses
réflexions. C'était une pauvre sortie; mais nous étions enfermés dans un
cercle vicieux, ou l'envoyer au diable, ou y être envoyés nous-mêmes; et
votre fils, qui ne veut pas compromettre sa cause et qui n'a pas été
admis à la plaider, n'a d'espoir que dans la résolution de Lucie et la
protection du grand-père.
Le plus triste de la soirée, c'est qu'Émile n'a pu échanger un mot avec
mademoiselle La Quintinie. Le général a surveillé notre retraite de la
façon la plus désobligeante, et nous voilà rentrés moins avancés qu'au
départ. Si demain Émile n'obtient pas plus de lumière sur les intentions
de l'homme de guerre, il vous demandera probablement de venir à son
aide, et je crois que vous jugerez le moment opportun, car bien
véritablement la jeune personne lui est très-attachée, et c'est une
femme de mérite.
Agréez, cher et respecté ami, le dévouement sans bornes de votre
Henri.
_P.-S._--Est-ce la peine de vous dire que j'accepte votre jugement sans
appel, et que je ne me ferai pas imprimer avant le jour où vous me
direz: «C'est bien?» Mais, dans un temps où nous serons, vous et moi,
moins préoccupés d'Émile, vous me permettrez de défendre cette jeune
génération d'écrivains à laquelle vous accordez peut-être trop de talent
et refusez trop la croyance. Si c'est pour développer en moi ce qu'il y
reste de principes en dépit de la précocité de mon expérience, j'accepte
le reproche pour moi et pour ceux de mon âge. Vous êtes bien capable de
cela, vous, âme toute paternelle et maligne en diable en l'art de gâter
les enfants! Non, pourtant vous êtes plus naïf que nous! Vous nous
croyez plus forts que nous ne sommes. Nous prenons des airs de matamore
sans le savoir. Il nous est passé tant de choses sous les yeux depuis le
collége, que nous avons le goût perverti; mais, si nous n'aimons pas le
vrai avec le jugement, nous l'aimons avec l'instinct et nous aspirons à
le saisir. Que voulez-vous! nous sommes venus en ce monde _à la male
heure_! Nous avons vu finir et recommencer diverses choses si vite
emportées, que nous n'avons pas eu le temps de les sentir, et je crois
que l'on ne comprend bien que ce que l'on a senti soi-même. Vous ne
pouvez nier que nous ne soyons éclos à la vie au milieu d'une grande
corruption de principes; nous ne pouvions donc nous développer par
l'enthousiasme. Pour rester honnêtes, il nous a fallu avoir la volonté
froide, et nous sommes froids comme de jeunes protestants. Il y a bien à
cela quelque mérite! Vienne le soleil qui nous réchauffera!... L'an 1900
est encore loin, mon ami! Nous tâcherons de le hâter.
Mais c'est trop vous parler de moi, et j'en ai honte. Votre coeur a bien
d'autres soucis que mon sot petit manuscrit, et j'admire votre bonté qui
a trouvé le temps de le lire et de m'en parler, à moi qui n'y pensais
plus!
XIX.
A M. ÉMILE LEMONTIER.
14 juin au soir, Turdy.
Émile, venez demain _quand même_. Mon gendre est fou, et je crois que
quelque cagot lui a monté la tête à Chambéry. Nous nous sommes
querellés, lui et moi, après votre départ. Il n'a pas osé prendre sur
lui de s'opposer aux relations que je déclare vouloir conserver avec
vous; mais il prétend que vous passerez par le confessionnal, ou qu'il
refusera son consentement. C'est ce que nous verrons! Ne faiblissons
pas. Nous n'avons à faire ni à un méchant homme ni à une tête bien
solide. Soyez chez nous à l'heure du déjeuner, et comptez sur moi.
Michel de Turdy.
XX.
ÉMILE A M. H. LEMONTIER, A CHÊNEVILLE.
Aix, 15 juin 1861.
Henri t'a raconté nos ennuis d'hier. Rappelé par un billet de
l'excellent grand-père, nous sommes retournés ce matin à Turdy. Le
général était à la promenade. J'ai pu, en déjeunant avec Lucie et M. de
Turdy, savoir, non ce que veut ou voudra positivement le général, mais
ce que sa fille pense de la situation. Elle est persuadée que quelqu'un
a agi sur son esprit tout récemment. Aux premières ouvertures de la
famille, il s'était montré beaucoup plus coulant, et moi, maintenant, je
crois savoir contre qui la lutte est engagée.
Nous étions au salon vers deux heures et le grand-père commençait sa
sieste, lorsque le général est brusquement rentré en présentant un
personnage qu'il a qualifié d'ami à lui. J'ai vu une grande surprise et
une singulière émotion sur le visage de Lucie, et je n'ai pas été moins
surpris moi-même en reconnaissant dans la personne ainsi présentée mon
compagnon de promenade à la cascade Jacob. Il n'a point paru, lui,
s'étonner de me voir là, et il m'a parlé sur-le-champ avec une
bienveillance aisée et avec le même charme, la même élégance qui
m'avaient déjà frappé. Cet homme a quelque chose de très-séduisant; il a
plu tout de suite à Henri. Le grand-père, ne se doutant pas qu'il eût en
présence un ardent catholique, tant le personnage mettait d'adresse à
éviter le choc, l'a traité avec son aménité ordinaire; Lucie seule était
timide ou réservée.
J'ai saisi le premier moment où j'ai pu échanger, sans être aperçu,
quelques mots avec elle pour lui demander si elle le connaissait.
«C'est, m'a-t-elle répondu, M. Moreali, que ma tante a reçu dernièrement
à Chambéry?
--N'est-ce pas lui qui est entré aux Carmélites, le jour où vous
chantiez?
--Oui, précisément.
--Et c'est l'ami de votre père?
--Je n'en savais rien.
--Comment était-il entré dans ce couvent cloîtré? En vertu de quel
droit?
--Je ne le sais pas non plus; mais vous, vous le connaissez donc?»