non opiniâtre. Quand même je ne l'aimerais pas tendrement, je ne le
craindrais pas; mais il est l'homme des formalités extérieures, et il
reproche beaucoup à mon grand-père de n'en pas tenir assez de compte en
ce qui me concerne. Jusqu'à présent, il s'est beaucoup impatienté de ce
que je ne me mariais pas. Il prétend qu'on s'y prend très-mal pour m'y
décider, que des parents sages doivent choisir eux-mêmes, présenter le
fiancé, et réclamer la soumission aveugle de la jeune fille. La question
qu'il a soulevée ce matin à propos de l'obéissance passive n'était
qu'une suite de ce raisonnement à mon adresse. Il croit qu'en laissant
un jeune couple s'observer et s'étudier mutuellement, on lui donne le
temps de se _désenchanter_ du mariage, et il ajoute très naïvement que,
si l'on connaissait bien d'avance la personne à laquelle on doit s'unir,
on n'en trouverait pas une seule à qui l'on voulût se fier. Quand je lui
fais observer que ce n'est point là un encouragement au mariage, il
prononce qu'_il faut_ se marier, et pour mon père _il faut_ n'a jamais
besoin d'explication. Ne le prenez pas cependant pour un despote. Quand
vous le connaîtrez, vous verrez qu'avec lui ma liberté ne court pas de
risques bien sérieux: ce n'est donc pas lui que je crains pour moi,
c'est vous, Émile, que je crains pour lui.
--Expliquez-vous.
--Eh bien, je crains qu'il ne vous impatiente et ne vous irrite. Ses
théories vous blesseront certainement, et la manière dont il procédera
avec vous vous révoltera, j'en ai grand'peur.
--Voyons, je crois y être préparé: il me demandera si je suis bon
catholique. Eh bien, étant catholique lui-même, il a le droit de
m'interroger, et je subirai l'interrogatoire avec le plus grand calme.
--Mais vous ne le tromperez pas sur vos principes religieux?
--Certainement non.... Alors il me refusera votre main?
--Voilà ce que je ne puis vous dire, je n'en sais absolument rien. Il y
a deux ans, mon père eût fait meilleur marché que moi de la croyance;
mais le voilà bien changé, et, je le dis avec regret, sa conversion n'a
pas ouvert son esprit à l'aménité. Que ferez-vous, Émile, s'il vous
déclare qu'il faut faire acte de catholicisme pour m'obtenir?
--Je reculerai, comme on fait avec les enfants, pour détourner l'orage.
Je lui demanderai de prendre le temps de me connaître, et alors tout
dépendra de vous.
--Comment cela?
--Si vous m'aimez assez pour embrasser mes idées, vous userez de votre
légitime ascendant sur lui pour l'amener à approuver notre union.
--Ah! oui; mais nous sommes dans une impasse. Pour que nos idées
arrivent à se fondre, il ne faut pas qu'on nous sépare....
M'autorisez-vous à lui dire que j'espère vous convertir?
--Si vous le croyez, dites-le, Lucie; mais ne comptez pas que je vous
aiderai à le faire croire.»
Lucie eut un moment de dépit où, pour la première fois, je vis la femme
l'emporter sur l'apôtre.
«Vous êtes un roc! me dit-elle; vous n'êtes pas capable de la plus
petite concession pour rester près de moi et me donner du courage!
Est-ce là aimer?
--Oh! oui, Lucie, m'écriai-je, c'est aimer avec la passion d'un honnête
homme qui vous respecte, et qui ne veut pas se rendre indigne de vous
par le mensonge.
--Et c'est justement pour cela que je vous estime! répondit-elle avec un
mélange de colère et de tendresse qui la rendit adorable. Je m'en veux
parfois de tant tenir à un homme si fier et si têtu! Mais comment faire?
Plus vous me résistez, plus je suis fière de vous, et plus je m'obstine
à vouloir vous aimer!»
Elle veut! Hélas! moi, j'aurais beau ne pas vouloir! Je l'aime, je
l'aime avec une passion brûlante comme un instinct, froide comme une
fatalité. Pour l'obtenir je n'aurais qu'un genou à plier, une formule à
prononcer.... J'ai mes heures de tentation comme un dévot; seulement, le
tentateur ici, c'est l'esprit clérical. Il joue dans le drame de mon
amour le rôle du diable.
Mais ne crains rien, la _tentation_ peut être terrible et poignante à
ceux qui ont pour juge le dieu des ténèbres. Moi, j'ai le Dieu de
vérité! Avec lui, la lutte du mensonge est courte, et la victoire est
facile!
Ton Émile.
XV.
LUCIE A MOREALI.
Turdy, le 13 juin.
Mon ami, vous êtes bien bon pour moi d'avoir écrit cette longue lettre
et transcrit ou plutôt traduit la doctrine du père Onorio pour les
besoins de mon âme. Je ne sais si ce vénérable religieux est aussi
éloquent que vous le faites. Peut-être prêtez-vous à ses idées le
secours de votre propre éloquence. N'importe, je ne veux examiner que la
doctrine elle-même.
Elle n'est pas nouvelle, c'est celle du beau livre de l'_Imitation de
Jésus-Christ_, qui est considérée par l'Église comme l'introduction à la
sainteté; mais peut-être avons-nous le droit de croire que ces sortes de
travaux inspirés sont appropriés au temps où ils éclosent, et qu'ils
nous tracent une ligne de conduite peu à peu impossible à suivre, sinon
dangereuse et contraire aux progrès de la foi. Est-ce que la foi, est-ce
que la notion et l'amour de Dieu ne doivent pas suivre la marche de
l'esprit humain de siècle en siècle et se mettre à la tête de toutes les
conquêtes, au lieu de se faire traîner ou de protester?
Ceci nous mènerait bien loin et ne serait que la paraphrase d'une de ces
excellentes leçons que vous oubliez, que vous reniez peut-être, mais que
j'ai gardées en extraits et en résumés dans mes cahiers du couvent.
Cette leçon était intitulée _E pur si muove!_ Souvenez-vous, mon ami!
Vous nous disiez (et je vous cite à peu près textuellement, car j'ai mon
extrait sous les yeux):
«Oui, elle tournait, la terre, et elle avait toujours tourné, car ce
mouvement est sa vie, et, si les juges qui condamnaient Galilée avaient
mieux réfléchi et mieux raisonné, ils eussent pu interpréter le miracle
de Josué sans faire mentir ni les livres saints, ni les éternelles lois
de la nature. Dieu, qui a le pouvoir de faire fonctionner tous les
rouages de l'univers, avait bien celui de faire apparaître aux yeux de
cette poignée d'hommes qui combattaient en son nom le spectre enflammé
d'un soleil immobile, remplaçant pour leur croyance l'astre véritable
qui s'éloignait et s'éteignait dans les nuées du couchant.
«C'est ainsi, ajoutiez-vous, qu'en s'attachant quelquefois trop à la
lettre, on se jette en des luttes où l'esprit du siècle semble
triompher, tandis qu'au fond c'est pourtant l'esprit de Dieu qui éclaire
les travaux des savants et des philosophes, soit qu'ils le
reconnaissent, soit qu'ils le nient.»
Voilà ce que vous disiez, mon ami. Permettez-moi de m'en tenir à ce doux
et clair esprit qui formait le mien, et dont il ne m'est plus possible
de changer les conclusions. Votre père Onorio est un saint, je n'en
doute pas; mais il y a des saints qui se trompent, et vous-même êtes
forcé de modifier et d'atténuer les conséquences de sa doctrine.
Je n'aime pas l'exagération de parti pris. J'ai aujourd'hui la certitude
que l'on peut prendre le sauveur Jésus pour l'idéal de la vie intérieure
sans rompre avec les devoirs du temps et du milieu où l'on existe. Cet
idéal que l'on porte en soi tend à élever sans cesse la pratique de la
vie sociale; mais je crois qu'il défend aussi de la briser, et que les
grandes ruptures avec les devoirs ordinaires sont de grands scandales,
pardonnables seulement à qui n'a pas compris ces devoirs-là. Je les ai
compris, moi; je ne peux plus les méconnaître. Je dois et je veux vivre
avec mon temps, que Dieu n'a pas maudit. Dieu ne maudit rien, je
proteste!
Ne me demandez pas autre chose, mon ami. Vous parler de ce projet de
mariage qui vous paraît si funeste m'est encore plus impossible.
Pourquoi? Je ne sais pas! Je sens que mon âme aborde un grand mystère,
et que cette première lutte avec l'esprit inconnu qui me parle ne peut
souffrir de témoin étranger. Je n'oserais dire à mes parents les pensées
que je porte en moi, je n'oserais même les dire à celui qui en est
l'objet. Il y a là comme un abîme à franchir et comme une montagne à
soulever; c'est je ne sais quelle honte sacrée, si je puis dire ainsi,
car elle ne me fait pas rougir de moi-même quand le sang monte brûlant à
mes joues. Ne craignez donc pas! Mon bon ange veille, et il me rassure.
Ma conscience n'a pas de détours, elle est donc libre de terreurs. Je
sens Dieu en moi comme je ne l'ai jamais senti, et, sans savoir comment
il résoudra le problème de ma situation, je suis pénétrée d'une
confiance sans bornes dans l'issue qu'il me réserve.
Je ne veux pas faire de controverse avec Émile. Je ne pourrais pas non
plus. Je ne me sens de forces réelles que sur des articles de foi où je
le sais d'accord avec moi et beaucoup plus fort que moi-même,... aussi
fort que vous, mon ami, et ce n'est pas peu dire!
Tranquillisez-vous sur mon compte, et ne pleurez pas notre amitié
brisée. Pourquoi le serait-elle, si vous redevenez l'ami que j'ai
toujours connu? Émile lui-même renouera cette amitié quand vous
m'autoriserez à la lui dire, et quand vous aurez reconnu en lui un guide
sûr, éclairé, légitime enfin pour mon âme. Voyez-le donc, parlez-lui de
moi, de lui, faites-vous apprécier, obtenez sa confiance: je consens à
ne me prononcer dans un sens ou dans l'autre qu'après cette épreuve;
mais soyez vous-même, mon ami, et mettons tout à fait de côté
l'influence hors de saison qui a dicté votre dernière lettre.
Lucie.
XVI.
M. LEMONTIER A ÉMILE, A AIX.
Paris, 13 juin 1861.
Je crains que, par suite d'un zèle de jeune apôtre, tu n'apportes un peu
trop de rigidité dans tes rapports avec l'entourage officiel ou occulte
qui te dispute Lucie.
Ne demandons pas trop aux hommes, dans ce moment de déraillement
intellectuel, s'ils sont catholiques, protestants ou juifs. Si l'on y
regardait de bien près, on verrait que beaucoup d'entre eux sont tout
cela ensemble, et très-païens par-dessus le marché, tant les doctrines
tendent à une fusion inévitable en dépit de la prétention à l'immobilité
qui caractérise certains adeptes de cette foi à facettes. C'est que la
fusion a pour prologue inévitable la confusion.
Mon avis est qu'il faut éviter les discussions vaines et ne point porter
le trouble dans les esprits par la guerre aux détails. Beaucoup de
chemins conduisent au vrai, et la devise de l'Église est que tout chemin
mène à Rome. Demandons aujourd'hui que tout chemin mène Rome à Dieu!
Tracer une route unique et absolue, bâtir des systèmes de toutes pièces,
ce serait recommencer l'histoire du passé. L'homme nouveau ne subira
plus d'entraves nouvelles. Il aimera encore mieux user celles dont il a
l'habitude, jusqu'à ce qu'elles le quittent à force de vétusté, et,
comme cela est fatal, rien ne doit nous irriter dans les obstinations de
l'habitude.
D'ailleurs, quelle que soit la théorie de l'individu, il peut être dans
le chemin pratique de l'idéal, si son âme est plus généreuse que sa
croyance, et cette anomalie se présente en nombreux exemples dans la
situation particulière aux époques de grande transition. Il ne faudrait
donc pas prendre trop à la lettre ce que je t'ai dit sur les eunuques
intellectuels. Le mysticisme est une grande machine à mutilation morale;
mais les germes de la véritable virilité lui échappent souvent. J'ai
connu des dévots très-philosophes, des esprits forts très-superstitieux,
et des athées très-religieux sans le savoir.
Ces exceptions, quelque fréquentes qu'elles soient, ne doivent pourtant
jamais servir à réhabiliter l'esprit meurtrier des doctrines ennemies du
progrès. Elles ne sont rien de plus que de nobles inconséquences, des
révoltes de la vie divine dans les âmes, des protestations qui échappent
au raisonnement, des attentats sublimes contre la logique du mal, des
contradictions sans lesquelles l'esprit de Dieu eût été entièrement
étouffé au moyen âge. La réforme fut une de ces protestations spontanées
qui ouvrent une soupape de sûreté à l'étouffement universel. Une
nouvelle réforme plus radicale et plus complète se prépare. L'Église
romaine se mettra-t-elle en tête du mouvement? Qui sait? et pourquoi
non? Voilà pourquoi, mon enfant, il ne faut pas décourager les
catholiques comme Lucie, ni les athées comme son grand-père.
Pour conclure, esprit de charité, tolérance et aménité envers tout homme
et toute femme de bien qui se trompe!--Guerre ouverte, guerre à mort au
mensonge érigé en parole de Dieu! Mépris absolu, mépris de glace aux
hypocrites qui font de l'idée religieuse un instrument de haine et
d'abrutissement, ou tout simplement le marchepied de leur ambition!
Sois sage autant que courageux, ce n'est point facile! Raison de plus
pour essayer.
Sois béni de Dieu comme tu l'es de ton père.
Adresse-moi ta prochaine lettre à Chêneville. Je vais achever mon
travail sous les vieux arbres qui t'ont vu naître. Je serai plus près de
toi.
XVII.
ÉMILE A SON PÈRE.
Aix, le 13 juin.
Aujourd'hui, je croyais pouvoir aborder la question avec le général;
mais il a écrit de Chambéry qu'il ne rentrerait que demain, et j'ai pu
passer la journée dans une sorte de tête-à-tête avec Lucie.
Nous avons causé longtemps en nous promenant dans l'enclos et dans la
montagne autour du manoir. C'est un lieu enchanté, et Lucie est une
créature divine, mon père! Nous n'avons plus discuté, nous avons répandu
nos coeurs l'un dans l'autre. Nous nous sommes raconté toute notre vie,
et quel ravissement pour moi de n'avoir rien à lui cacher, rien à lui
taire! Combien je t'en remercie! car c'est à toi que je dois d'avoir
ignoré les dangereux entraînements de la jeunesse et de l'oisiveté. Je
lui ai dit toute notre intimité de travail, de voyages tête à tête, de
causerie intime et jamais épuisée, ces soirées d'hiver à la campagne où
tous deux, seuls au coin du feu, nous pensions tout haut l'un pour
l'autre, et quelquefois entraînés jusqu'au milieu de la nuit, oubliant
de compter les heures qui sonnaient et les lumières qui se consumaient
sur la table. Et Lucie aimait à apprendre que nous étions souvent gais
dans ces épanchements jusqu'à rire et à réveiller en sursaut le vieux
chien qui dormait dans nos jambes, que nous recommencions le jour
suivant après nous être dit: «Cette fois, nous nous quitterons à dix
heures, nous avons à travailler, nous veillons trop!» et que nous
retombions dans notre oubli du temps, dans notre plaisir de pouvoir
échanger avec suite nos idées et nos sentiments sans être dérangés ni
distraits par la vie extérieure. Je lui racontais aussi nos longues
promenades de huit jours dans l'été, avec un domestique pour faire notre
cuisine ambulante et un mulet pour porter nos provisions. Je lui disais
comment nous explorions ainsi une localité de peu d'étendue, examinant
tout, recueillant tout, et comme quoi nous arrivions à la posséder sous
tous ses aspects d'ensemble et de détail, art, science, histoire,
moeurs, coutumes, faune et flore.--Et puis nos grandes excursions, nos
campagnes dans les bibliothèques, nos heures de recherches dans les
livres, nos collections de souvenirs, nos rêveries oublieuses de tout au
sein de la nature, enfin toute cette vie à deux que tu m'as faite si
libre et si remplie, si belle et si douce, si austère et si tendre!...
Lucie a rêvé longtemps après m'avoir longtemps questionné.
«Je ne m'étonne plus, m'a-t-elle dit ensuite, de trouver en vous ce que
je n'ai trouvé chez personne, l'accord des idées, des sentiments et des
goûts. Votre esprit et votre caractère se tiennent, et cette pureté de
moeurs que j'ai entendu déclarer impossible à votre sexe et à votre âge,
à moins d'une éducation catholique des plus rigides, est pour moi une
surprise dont je ne reviens pas.
--Tout cela, Lucie, a été obtenu par le sentiment religieux pourtant,
n'en doutez pas; mais il y a manqué, je l'avoue, la crainte du diable et
la croyance à l'enfer.
--Ne me parlez pas de l'enfer, répondit-elle vivement, je n'y ai jamais
cru! Mais ne parlons pas du tout de nos dogmes, parlons de nous. J'adore
votre père, me voilà enthousiaste de lui,... et jalouse aussi! Voyez,
Émile, est-il possible, à vous qui avez sous les yeux à toute heure un
tel idéal, de chérir passionnément une pauvre fille comme moi?
--Oui, et d'autant plus, même en supposant que vous soyez la pauvre
fille que vous dites. Les grands amours naissent des grands amours.
--Pourtant voyez! reprit-elle; vous dites qu'un prêtre, un confesseur,
un directeur de ma conscience serait votre rival, qu'il vous prendrait
mon âme, et qu'entre deux êtres qui s'aiment il ne peut y avoir que
Dieu!
--Je n'ai jamais dit _entre_, j'ai dit _en eux_ et _avec eux_.
--Mais votre père est un homme pourtant! Sera-t-il notre confesseur et
notre conseil? Je le veux bien, moi; mais alors que devient notre
théorie contre l'intervention du _père spirituel_?
--Je vais vous dire la différence, Lucie! L'intervention d'un père comme
le mien serait _discrète_, et notre recours à lui serait _libre_. Un
père comme le mien n'entendrait pas la confession de l'un sans entendre
celle de l'autre, et il n'exigerait ni l'une ni l'autre au nom de notre
salut. Je comprendrais très-volontiers, à défaut de bons parents et
d'amis sévères, le rôle d'un prêtre saint et sage qui consentirait à
donner ses conseils et ses lumières à deux amants, à deux époux attirés
vers lui d'un commun accord par une égale confiance, et qui, lorsqu'il
ne les verrait pas venir à lui, remercierait Dieu de ce qu'ils n'ont pas
besoin de lui. Est-ce ainsi que vos prêtres agissent? Votre confiance en
eux n'est-elle pas obligatoire, forcée? Pouvez-vous les consulter sur un
cas de conscience isolé? Ne faut-il pas leur dire tout, jusqu'aux plus
délicats secrets de la pudeur, jusqu'aux choses qu'un père n'oserait
demander à sa fille?
--Je ne sais pas, moi! répondit Lucie avec fermeté. Il y a des pudeurs
qui n'ont pas de secrets à révéler et qui ne connaissent pas les
angoisses de la confession. Ne m'accorderez-vous pas que, pour les
autres, la crainte d'avoir à révéler quelque honte devient un frein
salutaire et puissant?
--C'est un remède empirique, ma chère Lucie, que l'obligation de faire
un acte impudique pour racheter l'impureté de la pensée! Quoi de plus
indécent pour une jeune fille ou pour une jeune femme que de se révéler
ainsi à un homme? C'est se jeter dans le feu pour se guérir de la
brûlure.»
Lucie ne répondit pas. Elle revint à sa prétendue jalousie à propos de
toi.
«Avouez, dit-elle, que vous m'avez déjà confessée à votre père?
--Il faut croire, répondis-je, que je vous ai confessée telle que vous
êtes, puisqu'il m'a renvoyé à vos pieds.
--Comme pénitence!... dit-elle en riant. Eh bien, à présent je veux que
nous parlions de moi, afin que ce père, dont j'ai peur et envie, juge si
je suis digne de devenir sa fille. Vrai, je n'en sais plus rien!
Interrogez-moi.
--Oh! mon Dieu, moi, lui dis-je, une seule chose me tourmente. Votre vie
a été si pure, qu'elle est écrite dans un regard, dans un sourire de
vous. Vous pouvez avoir essayé d'aimer quelqu'un comme vous essayez de
m'aimer à présent, sans perdre le moindre de vos droits à mon respect,
et pourtant je serais désespéré d'apprendre que vous avez aimé!
--Alors pourquoi le demandez-vous?
--Pour que, si cela est, vous ne me le disiez jamais.--Ah! vous voilà
faible, et vous tombez au-dessous de vous-même. Vous avez le courage de
votre franchise, mais non celui de la mienne.
--C'est vrai, mais c'est que je ne suis pas fort du tout, Lucie, ou du
moins j'ignore si je le suis. Je n'ai eu jusqu'à présent que du bonheur,
et je ne sais pas si je me tirerais d'une violente épreuve. Je crois
pouvoir répondre que ma conscience n'y laisserait rien de son honnêteté,
mais je ne sais pas si je n'y laisserais pas ma vie.
--Allons, allons! reprit-elle en souriant, ne détournez pas vos yeux des
miens et ne soyez pas poltron! J'ai eu un amour, un véritable amour de
femme dans ma vie, et j'ai besoin de vous le raconter; mais ne tremblez
pas comme cela: j'ai aimé un enfant.
--Un enfant?
--Oui, un enfant de quatre ans, la fille de ma servante Misie, un enfant
qui a causé dans ma vie une sorte de révolution; mais il faut que je
remonte un peu dans cette vie d'auparavant. Je vous résumerai mon
histoire en quelques mots, et vous la soumettrez au jugement de votre
père.
«J'ai toujours été enjouée de caractère et sérieuse d'esprit. Le premier
éveil de mon âme s'est fait au sein d'une religion douce et tolérante de
formes, grâce à une bonne direction que j'ai rencontrée, mais sévère
dans ses conséquences, grâce à un certain besoin de logique ardente qui
est en moi. J'ai voulu appliquer cette logique à ma vie, consacrer ma
fortune et mes soins au bonheur des autres sans me permettre de penser
au mien propre. Ma nature calme ou bien gouvernée ne réclamait pas. Je
ne pouvais séparer dans ma pensée mes propres félicités de celles des
êtres que je voulais rendre heureux.
«On vous a dit que je voulais me faire religieuse: j'y ai pensé
longtemps et sérieusement; mais ce n'était pas par un instinct
d'isolement farouche. Je voulais me consacrer à l'éducation des enfants
et des jeunes filles.
«Puisque je suis riche, me disais-je, j'ai de plus grands devoirs à
remplir que celui de me marier. Je dois et je veux adopter une famille
aussi étendue que mes ressources, mon temps et mes forces me le
permettront.
«Je ne l'ai pourtant pas fait. Plus tard, et quand nous passerons aux
détails, je vous raconterai ce qui m'a rendue hésitante. Je vous dirai
seulement aujourd'hui ce qui m'a fait renoncer complétement à mes
projets.
«Un jour, ma servante Misie me demanda en pleurant de prendre sa petite
dans la maison. Sa soeur, à qui elle l'avait confiée, venait de mourir,
et elle n'avait au village personne qui lui inspirât confiance. Mon
grand-père aime les enfants, mais à la condition qu'ils ne seront ni
bruyants ni dévastateurs. Il pense avec raison que leurs parents,
engagés dans les devoirs de la domesticité, ne peuvent guère les
surveiller, et que ces petits bandits, livrés à eux-mêmes, arrachent et
brisent les fleurs, dénichent les oiseaux et font mille autres sottises
nuisibles à eux-mêmes autant qu'au repos des vieillards. J'obtins une
exception en faveur de Lucette; elle était ma filleule, je me chargeais
de la surveiller aux heures où sa mère ne le pourrait pas. J'allai donc
chercher l'enfant; elle était malpropre. Quand je l'eus baignée, je vis
qu'elle était d'une délicatesse extrême et qu'elle avait besoin de
grands soins. Elle n'était pas jolie; craintive, sauvage, elle ne me
tint d'abord que par la pitié; mais elle m'occupait beaucoup. Sa frêle
santé, son caractère ombrageux exigeaient une surveillance continuelle,
et je me repentis d'avoir pris une charge qui absorbait tout mon temps
et me rendait esclave d'un seul petit être médiocrement intéressant par
lui-même.
«Au moment de la rendre à sa mère, pour qui j'aurais facilement obtenu
une dispense de service jusqu'à nouvel ordre, je me sentis reprise de
compassion. Misie ne savait soigner sa fille ni au physique ni au moral.
Elle la faisait manger trop ou trop peu, elle la grondait et la gâtait
sans discernement. Je la priai de ne s'en plus mêler. Conserver ce petit
corps et cette petite âme, n'était-ce point aussi obligatoire que de
préparer l'éducation de deux ou trois cents jeunes filles? Le brin
d'herbe est-il moins fécondé par la rosée du ciel que par la grande
nappe de la prairie? Et puis je devais peut-être accepter cette charge
par la raison qu'elle me pesait. Je rêvais les grandes choses, et je
dédaignais les petites; ce n'était pas là le véritable esprit chrétien.
Je redevins l'esclave de Lucette, et je fis de mon mieux.
«Durant l'hiver, elle resta chétive et maussade; mais, quand les neiges
commencèrent à fondre, quand le printemps verdit, ma pauvre petite
commença à renaître. Un matin qu'elle jouait mélancoliquement à mes
pieds dans le jardin, elle laissa tomber ses jouets, regarda longtemps
un buisson où un oiseau avait commencé son nid, et, voyant la petite
bête apporter et entrelacer adroitement un grand brin de paille, elle se
mit tout à coup à sourire en silence. C'était, je crois, son premier
sourire volontaire et spontané. Sa mère ne lui arrachait ces petites
gracieusetés de la physionomie qu'à force d'obsessions. Ce que je vais
vous dire vous paraîtra peut-être bien puéril, mais le muet sourire de
Lucette à cet oiseau qui ne lui demandait rien me causa un
attendrissement extraordinaire. Je la regardai comme si elle
m'apparaissait pour la première fois. Ce sourire l'avait transfigurée,
elle était belle. Encore pâle sous ses cheveux bruns, elle s'animait peu
à peu, comme un bouton de fleur qui s'entr'ouvre et se colore au soleil.
Elle se leva pour aller regarder le petit nid que l'oiseau venait de
quitter, et son sourire devint un franc rire d'étonnement et
d'admiration. Elle revint à moi, et, voyant mes yeux attachés sur les
siens, elle hésita un peu, s'enhardit, et vint pour la première fois
m'embrasser et me caresser de son plein gré.