d'une jeune plume? J'en cherche, j'en attends un chaque matin, je n'en
vois pas naître. De la critique, toujours de la critique! Les romans
mêmes sont la satire de la vie. Il me semblait que le blâme du temps
présent était notre affliction classique, notre maladie fatale, à nous
autres vieillards. Point! nous sommes les naïfs, les don Quichotte, et
vous êtes les Cassandre de la comédie humaine.
Quel dommage pourtant! Il y a des choses excellentes dans ton petit
livre, des pages de style à encadrer, des finesses de sentiment
ravissantes, des originalités d'esprit vraiment drôles. Et tout cela
perdu dans la prétention de n'être pas toi-même, dans un désordre
d'impressions qui se contredisent et qui ne semblent pas appartenir au
même homme, mais à l'homme que tu veux être et que tu ne connais même
pas, car tu n'es pas sûr qu'il soit bon ou mauvais. Je le cherche, ce
monsieur que tu cherches aussi, je le trouve dans beaucoup de jeunes
messieurs qui écrivent; mais je ne le connais pas pour cela, je ne le
vois pas. C'est un dandy qui a des airs profonds et des airs évaporés;
il cherche les allures du gentilhomme, il regrette le temps des Lauzun,
il aspire au puissant libertinage du dernier siècle, il ne trouve pas
dans celui-ci assez de femmes galantes pour assouvir les passions qu'il
n'a pas. Il a des idées de luxure avec des moeurs timides ou prudentes,
car l'homme du jour est très-positif. Il est philosophe, et par moment
Voltaire est son dieu. Généralement, il méprise Rousseau, qui vivait si
mesquinement et qui avait des amertumes de cuistre; mais tout d'un coup
ce dandy littéraire, qui, en choisissant un pseudonyme, se donne la
satisfaction d'y joindre un _de_, passe dans un autre compartiment de sa
fantaisie: il vient de lire quelques pages de théologie, et le voilà
ascétique. Pourquoi pas? Il a du talent, et il faut que le talent
s'exerce à tout exprimer, car il se flatte de tout comprendre. Vite, une
belle tirade sur le désert, et de grandes cascades de phrases sur la
poésie des chartreuses, sur les extases des saints! Tout à l'heure nous
serons féroce avec les forts châtelains du moyen âge et magistralement
sabreur, si le chauvinisme nous tombe sous la main. Nous voilà bien
loin des pantoufles voluptueuses et du pied rose de la Pompadour; mais
qu'importe, pourvu que la couleur y soit?
Ah! que de couleurs perdues dans le kaléidoscope d'une jeune tête qui se
croit grave! que de talent dépensé en pure perte! que de pierreries
éparses qui manquent de fil pour faire un collier! que de perles de la
plus belle eau rejetées à la mer! que de forces gaspillées, que
d'efforts pour devenir un papillon quand on eût pu être un oiseau! Et
pourquoi, je te prie? Comment se fait-il que, pouvant le plus, vous ne
puissiez pas le moins? Vous avez du génie et pas de bon sens! C'est que,
ne croyant à rien parce que vous voulez être vieux, vous vous prenez à
tout indistinctement sans rien saisir.
Le remède est facile: attendez un peu. Vivez, et il vous faudra bien
comprendre que la vie ne peut se passer d'un but. Las de n'en point
avoir, vous en saisirez un avec ardeur. Fasse le ciel qu'il soit bon!
Mais, si quelques-uns de vous le choisissent mauvais, les autres
s'épanouiront au bien par réaction. Ils sauront à quelle lutte se vouer,
et les grandes causes de l'humanité, qui se plaident, malgré tout, de
siècle en siècle, retrouveront des accusateurs publics très-nets et de
libres défenseurs très-passionnés. Dans vingt ans, dans dix peut-être,
il vous faudra bien voir où vous allez et prendre parti pour ou contre
l'avenir.
En attendant, mon Henri, tu as produit là un charmant symptôme de
marasme, et ce n'est pas ta faute; mais il est charmant quand même à
beaucoup d'égards, parce que tu es jeune malgré toi, et que tu le
redeviendras tout à fait en mûrissant. Cette mode va passer, elle passe
déjà. Vous rirez bientôt d'avoir été des Lauzun, comme nous rions
aujourd'hui d'avoir été des Childe-Harold. Suicidés et viveurs iront
ensemble et fatalement vers la lumière de 1900! Elle est là devant nous,
et tu es de ceux qui la salueront. Elle attend, bien brillante et bien
tranquille, que vous vous lassiez de vouloir souffler dessus.
Sais-tu ton meilleur ouvrage? C'est ta dernière lettre. Tu ne l'as pas
cherchée, elle est sortie toute seule de ton coeur, qui a plus d'esprit
que ton esprit.
Je me tiens prêt: quand mon action sera nécessaire à Turdy, j'y serai.
En attendant, je t'embrasse paternellement.
H. Lemontier.
XIV.
ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.
Aix, 12 juin.
Je suis arrivé hier à Turdy à l'heure du déjeuner. Le général m'a reçu
avec un éclair de joie naïve, tout aussitôt réprimé par son habitude de
je ne sais quelle dignité théâtrale dont à coup sûr il n'a aucun besoin
pour se faire respecter de moi. Lucie et le grand-père m'ont tendu les
deux mains avec une certaine émotion. J'ai vu qu'on venait de parler de
moi; mais on passait dans la salle à manger, et la présence des
domestiques nous a forcés de causer de choses étrangères à la
préoccupation commune. Le général s'est mis en observation devant moi
comme devant un corps d'armée dont on veut saisir et pressentir les
manoeuvres. C'est tout au plus s'il n'a pas braqué sur moi une lunette
d'approche. Je ne pouvais ouvrir la bouche pour demander du pain,
étendre la main pour prendre de l'eau, sans rencontrer son regard avide,
qu'il voulait rendre pénétrant. Heureusement je ne suis pas timide. Cela
n'est permis qu'aux gens qui sentent leur importance et dont on a le
droit d'exiger beaucoup. J'ai donc fait bonne contenance devant cet
examen. Je me suis laissé même interroger avec plus de bienveillance que
de discrétion sur le sens de quelques paroles insignifiantes où le malin
général voulait voir de la profondeur. Il a entamé au dessert une
dissertation sur les avantages de l'obéissance passive, qu'il a poussée
fort loin. Selon lui, cette obéissance n'est pas seulement nécessaire
pour consacrer la discipline militaire, elle est la sauvegarde de
l'esprit humain dans toutes ses fonctions, de la société dans toutes ses
lois. Je me suis gardé de le contredire, et je n'ai pas cru faire acte
d'hypocrisie ou de lâcheté en me renfermant dans un silence décent. J'ai
senti, je le confesse, que le bon général battait trop franchement la
campagne pour donner lieu à une controverse sérieuse, et autant j'ai mis
jusqu'à ce jour d'emportement et d'audace dans ma franchise avec Lucie,
autant avec son père j'ai accepté le rôle de petit garçon qu'il lui
plaisait de m'attribuer. Je crois qu'il a été satisfait de cette
déférence et qu'il ne demandait pas autre chose pour m'accorder sa
protection. A peine le déjeuner fini, il a pris son fusil pour aller
faire une promenade, et je suis resté seul avec Lucie et son grand-père.
«Écoutez, Émile, m'a dit tout aussitôt Lucie, notre situation, que je
croyais assise et réglée jusqu'à nouvel ordre, se trouble et se
complique un peu devant l'arrivée de mon père. Il faut bien vous dire
qu'il ne comprend rien du tout à nos conventions. Nous avons ri tous les
trois ce matin de ce qu'il lui plaisait d'appeler notre armistice; mais
au fond il était un peu fâché contre mon grand-père et contre moi,
contre vous encore plus. Il assure que vous auriez dû déjà et que vous
devez au moins, dans un bref délai, lui déclarer vos prétentions.... Il
s'exprime ainsi. J'ai dû lui dire que je m'y opposais, et je m'y oppose
encore; mais, s'il s'obstine, comment allons-nous sortir de là?
--Pourquoi vous opposez-vous à ce que je lui dise mon voeu, chère Lucie?
Vous craignez donc de vous trop engager envers moi en me permettant de
m'engager vis-à-vis de votre famille?
Le grand-père a pris la parole avec un peu d'émotion.
«Oui, voilà la crainte de cette méchante enfant. Elle a beau dire le
contraire, elle veut se réserver toujours une porte de derrière.
--Comme c'est vilain, ce que vous dites là, monsieur! reprit Lucie en
secouant et baisant la tête du grand-père. Vous me cherchez toujours des
torts, et nous finirons par nous brouiller!... Mais, en attendant,
parlons raisonnablement. Dites-moi donc, Émile, ce qui se passe entre
nous et où nous en sommes. Nous avons besoin d'une grande explication
dont on ne nous a pas laissé le loisir, et que mon père a enfin compris
devoir nous permettre avant toute démarche de votre part. Il est sorti
pour nous laisser libre de causer tous les trois. J'ai défendu à nos
gens de laisser entrer personne; causons.
--Je suis prêt, Lucie, mais c'est à vous de m'interroger.
--Je ne peux, ni ne dois, ni ne veux vous confesser en détail. Je me
contenterai de vous rappeler notre situation au moment où je me suis
retirée aux Carmélites. Je vous demandais de me laisser à moi-même
pendant quelques jours, et vous reconnaissiez que j'avais le droit de me
consulter. Vous me promettiez de m'attendre, et vous m'avez manqué de
parole. Vous vous êtes affecté, impatienté; vous m'avez causé une
grande inquiétude et une véritable souffrance, lorsque j'ai appris tout
à coup que vous étiez assez gravement malade. Je me suis hâtée de
revenir ici pour avoir plus vite et plus souvent de vos nouvelles; mais
à peine étiez-vous guéri que vous partiez sans me voir et sans écrire un
pauvre mot à mon grand-père. Nous avons su par vos amis que vous alliez
à Paris, mais que votre père, inquiet de vous, se trouvait déjà à Lyon,
et, autant que nous avons pu savoir ce qui s'était passé entre vous, il
a calmé votre agitation, il a pris ma défense, et il vous a conseillé de
revenir ici. Vous êtes à Aix depuis trois jours, et voici enfin que nous
pouvons parler librement. Ne me direz-vous pas ce que je dois penser du
trouble et du mal que je vous ai causés? Avez-vous cru que je voulais
vous décourager, et que je manquais de la sincérité nécessaire pour vous
dire que je renonçais à vous? Ou bien, découvrant que j'étais plus
religieuse que vous ne le supposiez, avez-vous regardé mes principes
comme incompatibles avec les vôtres?
--Je n'ai jamais supposé, Lucie, que vous pussiez manquer de franchise
et de loyauté. J'ai cru que vous ne m'aimiez pas, et que vous ne
tarderiez pas à me le dire. J'ai perdu la tête, j'ai devancé mon arrêt,
j'ai voulu fuir. Mon père a blâmé ma précipitation, il m'a dit de
revenir accepter de nouveau l'espérance ou subir ma condamnation. Me
voici.
--Résigné à tout?
--Oh! résigné.... pas le moins du monde! J'ai promis de l'être, je l'ai
promis de bonne foi. Je tiendrai parole, si toute ma soumission doit
consister à me retirer sans faire entendre à qui que ce soit la moindre
plainte; mais ce que je souffrirai est effroyable, et je sens bien que
j'en guérirai difficilement... si j'en guéris! Ne prenez pourtant pas
ceci pour un appel à votre conscience. Je reconnais tous vos droits, et
dans ma douleur il n'y aura ni blâme ni reproche contre vous. Je vous
sais bonne, je crois à votre amitié. Je sais que je mérite votre estime,
et je crois qu'en me faisant souffrir vous souffrirez beaucoup aussi;
mais je ne veux rien devoir à votre pitié: elle nous serait funeste à
tous deux. Je désire donc vivement que cette explication soit décisive,
et que vous me commandiez de partir ou de me déclarer à votre père.
--Écoutez, Émile, il y a quinze jours, je chantais chez les carmélites
le jour de la Trinité... et il me semblait que vous étiez là, quelque
part, que vous m'entendiez, que vous me compreniez, et que votre âme
chantait et priait avec la mienne.
--- J'étais là, Lucie, j'étais dehors dans le soleil, dans la poussière
et dans la fièvre; je croyais être loin de votre pensée, et je devenais
fou!
--Ingrat! reprit Lucie avec force, comment n'êtes-vous pas venu à moi
quand je suis sortie?
--J'ai couru à vous, Lucie; vous ne m'avez pas reconnu, vous ne m'avez
pas seulement aperçu; vous sembliez abîmée dans l'extase ou brisée par
l'émotion.
--Eh bien, vous m'avez vue, vous, mais vous ne m'avez pas comprise!
J'étais ravie dans l'espérance! Je venais d'entendre la voix de ma
conscience et celle de mon coeur qui chantaient avec moi!
--O Lucie! que vous disait-elle donc, cette voix intérieure?
--Elle me disait d'avoir confiance en vous.
--Et vous ne la repoussiez pas? vous ne la combattiez plus?
--Émile, répondit-elle en me tendant les deux mains à la fois, quand le
coeur et la conscience sont d'accord pour dire oui, que reste-t-il en
nous pour dire non?
--Oh! ma chère Lucie, dites-moi cela cent fois, dites-moi cela
toujours!»
Et je tombai à ses pieds.
«Que Dieu l'entende et nous protége! s'écria-t-elle en se jetant dans
les bras de son grand-père; qu'il renverse les obstacles qui sont entre
nous!
--Des obstacles! dit M. de Turdy avec feu; quels obstacles?
--Il y en a, grand-père, répondit Lucie en fondant en larmes, ou il y en
aura!
--Non, Lucie, m'écriai-je, il ne peut y avoir d'obstacles, puisque vous
croyez en moi!
--Ah! prenez garde! reprit-elle avec tristesse, je m'abandonne à cette
espérance les yeux fermés et dans toute la loyauté de mon coeur, parce
que je m'imagine qu'au fond nous aimons Dieu de la même manière, parce
que je suis sûre que, loin d'être un athée comme on m'avait dépeint tous
ceux qui résistent à l'orthodoxie catholique, vous êtes une âme
profondément religieuse et vouée sérieusement au culte du vrai, du beau
et du bien, parce que je crois que Dieu, qui voit bien haut par-dessus
les prescriptions humaines, agrée votre culte autant que le mien, parce
que je veux, si je deviens votre compagne dans la vie, vous aimer dans
toute l'éternité, et que je compte sur l'éternité avec vous.... Mais, si
vous ne croyez pas la même chose en ce qui nous concerne,--faites bien
attention!--allez-vous exiger que je renonce à la pratique d'un culte
qui jusqu'ici m'a semblé nécessaire à la vie de mon âme, et dont ma foi
ne pourrait peut-être plus se passer? Si je vous tiens pour sauvé, vous
qui rejetez ce culte, ne me jugerez-vous pas hors de la voie et en
révolte contre vous, si je le conserve? Quand je pense cela, ma
conscience recommence à s'alarmer, en même temps que ma fierté se
révolte. Il faut que vous me garantissiez la liberté de conscience;
est-ce trop réclamer de votre équité? Vous voyez bien que je ne peux pas
vous laisser prendre d'engagement vis-à-vis de moi avant que vous m'ayez
accordé le point essentiel.»
Je ne pus répondre tout de suite. J'étais tombé dans une sorte
d'anéantissement comme si, dans un jour de fête et dans un moment
d'ivresse, j'eusse été percé d'une flèche empoisonnée.
«Que me demandez-vous? lui dis-je enfin. Le divorce avant le mariage,
par conséquent le mariage de convention que tout le monde fait et que
personne ne respecte! Ah! Lucie, si vous ne deviez être pour moi qu'une
amie, une soeur, probablement je regarderais comme un devoir de
respecter vos croyances et de vous aimer d'autant plus que je vous
croirais dans l'erreur à certains égards. Ou je vous plaindrais de mal
comprendre Dieu, ou je vous admirerais de pouvoir l'aimer sans le
comprendre. Dans tous les cas, je vous considérerais comme un enfant
bien cher et bien naïf dont je ne voudrais ni effrayer la débile
intelligence, ni contrister le coeur malade. Est-ce ainsi que vous
voulez être devant moi? Serai-je seulement votre père indulgent ou votre
frère résigné? Ah! vous m'arrachez le coeur de la poitrine, car je suis
un homme, et je ne puis supporter un autre homme que moi auprès de vous!
Non, je ne me sens pas capable d'accepter avec tranquillité le divorce
que vous me proposez, parce que je ne peux pas vous aimer à demi! On
peut se marier sous le régime de la séparation de biens, mais non sous
celui de la séparation des âmes, ou bien alors le mariage est nul devant
Dieu!
--Il a raison! s'écria le vieux Turdy avec une impétuosité que je ne lui
avais jamais vue et en se levant avec cette roideur convulsive qui est
toujours un peu effrayante chez les vieillards; oui, oui, c'est parler
en homme, et c'est ainsi que j'aurais dû parler à la mère de ta mère, à
ta mère, et à toi par conséquent! Vous ne vous seriez pas jetées toutes
les trois dans ce mysticisme qui t'éloigne du bonheur au moment d'y
toucher, et qui a rendu si triste et si froid le mariage de ta mère et
le mien. Ah! je dis là des choses que je ne devrais peut-être pas dire
devant toi; mais il y a dans la vie des moments décisifs où il faut tout
avouer! Sache donc, folle enfant, que ni ton père, ni ton grand-père
n'ont été heureux! Ton père, qui a fini par donner aussi dans la
dévotion, ne se rappelle pas combien il a maudit autrefois l'influence
du prêtre dans son ménage! Il l'a maudite pourtant, et je l'ai vu
furieux, menacer la vie d'un certain directeur. Aujourd'hui, sans doute
il en demande pardon à ces messieurs; mais ces messieurs ne peuvent lui
rendre le bonheur qu'ils lui ont volé. Et, quant à moi, je n'étais ni
violent, ni despote, j'aimais ma compagne.... Je l'eusse aimée avec
passion, si elle l'eût voulu; mais il y avait entre nous un homme qui ne
voulait pas, un homme qui lui disait chaque jour: «Subissez les caresses
de votre mari, votre corps lui appartient, mais non votre âme, puisqu'il
est un impie et un philosophe! Gardez votre âme à Dieu et à moi...»
--Mon père! s'écria Lucie, ne dites pas ces choses-là!
--Je veux les dire, je les dirai! elles me font du mal, elles t'en font
aussi, ce n'est pas une raison pour laisser la vérité dans l'ombre et
dans l'oubli. J'ai quatre-vingt-deux ans; eh bien, je le jure devant
celui que vous appelez Dieu, et qui est pour moi la loi de l'univers, je
porte en moi depuis cinquante ans une malédiction que je veux formuler
jusqu'à ma dernière heure! Maudite et trois fois maudite soit
l'intervention du prêtre dans les familles! le prêtre qui, jeune ou
vieux, honnête ou dépravé, nous enlève la confiance et le respect de
nos femmes, le prêtre qui, fanatique ou modéré, est obligé par son état
de leur dire que nous sommes damnés si nous ne nous confessons pas, qui,
par conséquent, les habitue à séparer leur âme de la nôtre, et à rêver
un paradis d'égoïstes dont nous serons exclus! Oui, maudit soit le
prêtre qui ne nous marie que pour nous démarier au plus vite, lui qui a
déjà prélevé ses droits sur la virginité de l'esprit et la pureté de
l'imagination de nos femmes en leur apprenant ce que nous seuls eussions
dû leur apprendre.»
Lucie devint pâle devant l'énergie un peu délirante de son grand-père.
«Comme tout cela est affreux! dit-elle en se laissant retomber sur son
siége après avoir fait de vains efforts pour calmer le vieillard. O
Émile, nous sommes bien malheureux!»
Elle pleurait amèrement. La colère du vieux Turdy s'apaisa tout à coup,
et il lui demanda pardon de sa violence avec de touchantes puérilités.
Pour moi, j'avais la mort dans l'âme, car je sentais qu'il m'était à
jamais impossible d'accepter un mariage comme ceux dont il venait de
révéler les douleurs et les hontes morales. Lucie comprit mon silence,
et, après avoir apaisé son grand-père par ses caresses, elle vint à moi
et me prit le bras pour marcher dans le salon, comme si elle eût voulu
chasser les images qui venaient d'être évoquées devant elle.
«Émile, me dit-elle enfin en s'appuyant sur moi avec abandon, oublions
tout cela, et cherchons le moyen de gagner du temps; oui, il nous faut
absolument le temps de nous confesser l'un l'autre jusqu'au fond de
l'âme, à moins que vous n'ayez perdu toute espérance de m'amener à vous
ou de venir à moi!
--Je garde, lui répondis-je, la ferme espérance de vous amener à moi, si
vous me dites que vous ne la répudiez pas, malgré ce que vous regardez
peut-être comme une obstination de mon orgueil.
--Je vous crois l'esclave d'une logique terrible que je voudrais faire
fléchir par des raisons de sentiment! Je sais que vous n'êtes pas
orgueilleux, puisque je vous estime quand même, puisque je vous retiens,
puisque voilà mon bras enlacé au vôtre, puisque je vous dis: Gagnons du
temps, connaissons-nous bien, et réunissons tous nos efforts pour
parvenir à nous entendre!
--Lucie, vous êtes adorable, et je vous adore. Laissez-moi donc vous
demander aujourd'hui à votre père et m'engager vis-à-vis de vous sans
exiger que vous vous engagiez vis-à-vis de moi.
--Est-ce que cela est possible?
--Oui, cela est possible de moi à vous, parce que votre loyauté est
sacrée à mes yeux. Si vous sentez, après quelque temps d'épreuve, que
vous ne pouvez me faire aucune concession, vous me rendrez ma parole, et
tout sera dit. Je ne vous demande pas la vôtre; je n'en ai pas besoin
pour savoir que vous ferez votre possible pour franchir l'intervalle qui
nous sépare.
--Eh bien, s'écria Lucie avec une sainte effusion, j'accepte ce
marché-là! Vous êtes un grand coeur, Émile, et je me laisse vaincre en
générosité, afin d'avoir à vous admirer et à vous estimer toujours
davantage. Il faut bien que cela s'arrange ainsi, car mon père romprait
tout, et quel affreux malheur pour nous de nous séparer sans avoir
cherché de toutes nos forces à unir nos âmes, qui se cherchent avec tant
de force et de sincérité! Allons, Émile, embrassez le grand-père, et
dites-lui de prier pour nous.
--Moi, prier! s'écria, en me serrant dans ses bras, le vieux Turdy, qui
riait et pleurait en même temps.
--Oui, mon ami, lui dis-je, vous prierez pour nous la grande loi de
l'univers; car, en y pensant bien, vous reconnaîtrez que cette loi est
esprit autant que matière. Votre esprit parlera donc pour nous à ce
grand esprit qui gouverne les intelligences, puisqu'il régit toutes les
forces, et, tout en essayant de prier, il vous arrivera de prier en
effet.
--Ah çà! répondit le vieillard en me tutoyant sans s'en apercevoir, tu
pries donc, toi?
--Oui, à toute heure, à tout instant, par la pensée, par l'admiration,
par la tendresse enthousiaste, par le désir brûlant, par la réflexion
lucide, par la rêverie vague, par toutes mes facultés, par toutes mes
émotions, par toutes mes aspirations, par tous mes instincts, dont le
but est l'idéal, Dieu par conséquent, l'amour infini!
--Allons! reprit le vieux Turdy en s'adressant à Lucie, tu vois bien que
c'est un exalté comme toi.... Quel diable peut donc vous empêcher de
vous entendre? Mariez-vous, mariez-vous, et, si nous mettons de côté le
prêtre, je promets de me convertir!»
Un billet de M. La Quintinie est arrivé en cet instant. Il avait reçu,
disait-il à sa fille, une lettre qui le forçait d'aller tout de suite à
Chambéry. Il avait loué une petite voiture au village du Bourget, et,
comme il comptait dîner à la ville, il priait qu'on ne l'attendît pas.
Il passerait la soirée et la nuit chez mademoiselle de Turdy.
Je ne sais pourquoi cette escapade inattendue du général a inquiété
Lucie. Elle s'est informée auprès du militaire qui sert de domestique à
M. La Quintinie et qui l'avait accompagné à la chasse. Un exprès avait
été rencontré par eux, comme il apportait une lettre au château. Le
général, après avoir lu la lettre dont cet homme était porteur, avait
poussé jusqu'au village. Là, il avait paru indécis un instant; puis,
s'étant assuré d'un moyen de transport, il avait écrit le billet et
renvoyé à Turdy son domestique, son fusil et ses chiens.
«Je ne vois là rien d'étonnant, dit le grand-père. Le général n'avait
pas encore été saluer ma soeur; la moindre affaire l'aura décidé à se
rendre tout de suite à son devoir.»
Il me laissa seul avec Lucie, c'était l'heure de sa sieste, et il en
avait d'autant plus besoin qu'il avait été fort ému de notre entretien.
Dès qu'il se fut retiré, je demandai à Lucie pourquoi elle était
troublée. Elle me dit qu'elle eût été satisfaite d'une explication ce
jour même entre son père et moi.