Onorio, relisez ma confession, qui est aussi la vôtre; car vous avez
cherché dans les faits la lumière que j'ai cherchée dans les livres, et
dans quelques jours, dans plusieurs jours s'il le faut, vous
prononcerez. Jusque-là, je vous verrai, mais devant votre famille, et
sans chercher à hâter vos résolutions.
Votre ami M.
XII.
ÉMILE A M. LEMONTIER, A PARIS.
Aix, 12 juin 1861.
J'ai fait aujourd'hui connaissance avec un homme assez remarquable dont
je ne sais pas le nom. J'étais allé faire mon pèlerinage aux Charmettes
et j'étais monté ensuite, par le chemin aimé de Jean-Jacques, sur la
hauteur d'où l'on domine Chambéry. Cette petite ville aux toits noirs
lamés d'argent est charmante à l'extérieur. Ses vieux édifices et son
cadre de montagnes hardiment dessinées en font une des villes les plus
pittoresques que j'aie vues. Ce n'est pas l'importance et la fierté du
Puy en Velay, qui a des montagnes pour monuments décoratifs et pour
cadre un immense bassin semé de monuments naturels analogues. Chambéry
n'est pas le centre, mais le détail d'un pays moins ouvert et plus
détaillé lui-même. Ce n'est pas ce grand tableau que l'oeil embrasse
tout entier, c'est un pays de retraites profondes et d'éblouissements
imprévus. Les rochers n'ont pas, comme dans les régions à cratères,
l'aspect d'effrayante régularité propre aux vomissements volcaniques.
Ici les lourds craquements du calcaire ont varié la proportion et
l'inclinaison des accidents au point qu'on ne saurait dire ce qu'il
faut appeler plaine ou vallée. Les hautes montagnes ne sont pas des pics
isolés ou distincts, mais de puissantes masses groupées et liées
ensemble par des terrains parfaitement praticables. Le Nivolet porte sur
son flanc des contrées entières, villages, chemins, cultures, toute une
population agricole qui peut vivre et circuler comme l'habitant des
plaines, et qui pourtant repose sur une corniche de rochers à pic
très-élevée au-dessus du niveau du lac. Un second étage de calcaire
blanc dénudé porte une seconde région plus froide et plus verte, fertile
encore et habitée, mais moins riche en céréales et moins bien plantée.
Une troisième et une quatrième terrasse offrent encore de vastes espaces
végétables où les chalets disséminés se perdent dans les nuages et où
l'oeil attentif distingue les troupeaux errants. Un dernier couronnement
plus rétréci et plus abrupt porte des dentelures d'une blancheur mate
qu'à travers les brumes on pourrait prendre pour de la neige, si à
l'horizon opposé ne se dressaient les véritables grandes neiges
éternelles d'une blancheur irisée qui ne se peut comparer à rien, mais
dont le splendide aspect est navrant, tandis que les montagnes de
Chambéry sont riches et riantes malgré leur construction en gradins qui
se ressemblent par le plan général. Cette monotonie n'est qu'apparente.
Dès qu'on étudie ces beaux accidents fièrement ou mollement ondulés, ils
reprennent la réalité de leur variété charmante ou sublime, et la
découpure de ces masses inclinées devient le domaine de l'imagination en
même temps que le plaisir de la vue. On aime à chercher par quels
chemins invisibles, par quels sentiers mystérieux des contrées
superposées à de si grandes hauteurs peuvent communiquer entre elles, et
puis, après en avoir interrogé toutes les formes, on choisit une de ces
oasis, on se persuade qu'elle est, comme elle le paraît, inaccessible
de toutes parts, que ses chemins sinueux dessinés sur la verdure ne
peuvent servir qu'à ses habitants, que le monde finit pour eux à la
brusque coupure du rocher au-dessus et au-dessous de leur petit monde,
et c'est là que, dans je ne sais quel rêve de détachement triste et
délicieux, on voudrait aller enfermer sa vie avec les objets de son
affection.
Je quittai la route et je montai à travers les blés sur le plateau qui
domine Chambéry. J'étais là moi-même sur une de ces vastes régions
cultivées qui forment le premier plan des grands massifs au delà
desquels le mont Grenier montre sa silhouette imposante. Je gagnai le
bord de la corniche qui limitait ma promenade. Le terrain
s'amaigrissait, le roc perçait sous les pieds, et vers le sud les
montagnes vertes et déchirées prenaient un caractère pastoral à la fois
doux et triste. Je me retournai vers le nord, je revis le lac et je
distinguai le manoir de Turdy. Je restai là, absorbé par ce sentiment
immense de l'amour qui remplit la nature entière d'une aspiration
infinie. Une ombre qui se dessina près de moi m'arracha à ma rêverie. Je
me retournai, je vis un homme qu'il me semble avoir déjà vu, mais je ne
saurais dire où et quand. Peut-être ressemble-t-il à quelqu'un dont je
ne peux pas retrouver le souvenir distinct. C'est un personnage de mise
et de physionomie sérieuses, entre quarante et cinquante ans, une belle
figure pâle, intelligente et fatiguée, l'accent légèrement étranger, la
voix sonore. Il me demandait avec beaucoup de politesse le nom des
principales montagnes et la distance du point où nous étions. Je le
renseignai assez mal, m'excusant sur ma qualité d'étranger au pays;
mais, comme sa figure et ses manières me disposaient favorablement, je
ne mis pas dans mes réponses cette brièveté qui rompt la conversation.
Il me demanda si j'avais vu la cascade de Jacob, où il avait
l'intention de se rendre, et m'offrit de m'y conduire dans un char qu'il
avait laissé près des Charmettes. J'acceptai. Nous fîmes donc cette
promenade ensemble. Tu vois--et je ne saurais dire comment--que la
connaissance était déjà faite.
Je veux essayer de résumer l'entretien qu'à travers quelques déviations
inévitables nous avons eu en voiture, parce que cet entretien m'a laissé
en proie à beaucoup de réflexions personnelles auxquelles j'ai besoin
que ta réflexion assiste.
Tout a roulé sur l'amour, et cela est venu naturellement à propos de
Jean-Jacques et de madame de Warens; puis nos idées se sont éloignées,
détachées même tout à fait de ces deux types pour se généraliser à peu
près ainsi:
Lui.--Vous faites à l'amour, je le vois bien, une part immense
dans la vie humaine. Prenez garde de vous tromper et d'en juger avec
l'effervescence de votre âge. L'amour n'est qu'un acte, peut-être
seulement un court prologue, dans l'existence d'un homme sérieux.
Moi.--Vous me paraissez un homme très-sérieux. Pourriez-vous,
pour l'instruction du très-jeune homme à qui vous faites l'honneur de
parler, répondre à une question directe et personnelle?
Lui.--Voyons la question.
Moi.--Avez-vous aimé?
Lui.--Ma réponse ne vous apprendrait rien, car je n'entends pas
l'amour comme vous, et mon expérience ne suppléerait pas à celle qui
vous manque. Ne nous égarons pas dans les faits personnels, toujours
variés et changeants. Tenons-nous dans la haute région des principes.
L'amour doit-il être pour une âme élevée une question de vie ou de
mort, comme jusqu'ici il m'a semblé que vous vouliez l'entendre?
Moi.--Je dis oui, et vous dites non?
Lui.--Certes, je dis non! Notre âme est l'abstraction que nos
organes manifestent et doivent humblement servir. Cette abstraction vit
elle-même d'abstractions supérieures; elle les cherche, elle y aspire,
elle les contemple et s'en empare. C'est d'elles qu'elle reçoit sa
nourriture intellectuelle, c'est par elles qu'elle se forme, se
développe et arrive à exister dans sa plénitude. Le culte de ces
abstractions devient son besoin, sa vie, sa passion, son mérite et sa
fin. M'accordez-vous cela?
Moi.--Parfaitement, si nous nous entendons sur le mot
abstraction.
Lui.--Disons des idées, des vertus, des croyances, si vous
l'aimez mieux.
Moi.--Disons la foi, si vous voulez.... C'est le résumé de
toutes les conceptions de l'esprit, et c'est à elle que toutes les
nobles aspirations se rapportent.
Lui.--La foi en Dieu?
Moi.--Vous paraissez surpris de me voir invoquer Dieu dans une
discussion de ce genre?
Lui.--Si je suis surpris, je le suis agréablement. Eh bien, si
vous croyez en Dieu..., et c'est là ce que je n'eusse pas osé vous
demander, dites-moi si vous pouvez placer au nombre des abstractions qui
se rapportent à lui, et qui développent son culte dans nos âmes, l'amour
qu'une créature humaine vous inspire. Je comprends la charité, la
justice, la générosité, la science des choses sacrées, le renoncement
aux choses vaines, le travail, l'humilité, le sacrifice: tout cela mène
au seul but sérieux de la vie, plaire à Dieu; mais je ne comprends pas
les désirs charnels élevés par l'imagination à l'état d'enthousiasme et
de délire, se présentant devant Dieu comme des mérites dont il puisse
nous tenir compte.
Moi.--Permettez, vous me conduisez là d'emblée dans les régions
de l'idéalisme chrétien. Je consens à vous y suivre et à ne pas me
croire indigne de vous comprendre; mais je vais pourtant vous choquer en
vous disant que devant Dieu, qui m'a fait homme, mon premier devoir est
d'être homme. Mon but principal, mon but unique, exclusif, si vous
voulez, doit être de lui plaire? Soit! J'accepte l'idéal le plus sublime
qu'il vous plaira de m'indiquer, et je trouve même une joie immense dans
cet élan imprimé à mon âme. Je ne vous demande donc pas grâce pour la
faiblesse humaine, je n'invoque pas la misère de ma condition. J'aurai
l'ardente ambition que vous me suscitez, de pouvoir _plaire_ comme vous
dites, moi atome, à l'esprit qui règle les destins de l'infini. Eh bien,
monsieur, je vous jure que je crois lui obéir de la manière la plus
intelligente et la plus sainte en aimant de toutes les puissances de mon
être la femme qu'il me donnera pour associée dans la tâche sacrée de
mettre des enfants au monde.
Lui (après un assez long silence).--Si vous aimez cette femme
de toutes les puissances de votre être, que restera-t-il à Dieu?
Moi.--Tout! Ces mêmes puissances, renouvelées, ravivées et
centuplées par l'amour, remonteront vers Dieu comme la flamme de l'autel
allumée par lui. L'amour est miracle, il n'épuise que ceux qui en font
deux parts, une pour l'âme qu'ils n'ont pas, l'autre pour les sens
qu'ils croient avoir, et qu'ils n'ont pas davantage probablement, car le
rôle des sens chez les animaux est plutôt rage, souffrance par
conséquent, que jouissance, c'est-à-dire bonheur. Le mot _plaisir_ est
ici un non-sens. Je ne crois pas qu'il y ait plaisir où il n'y a pas
joie, à moins que vous n'assimiliez l'amour à tous les autres appétits
matériels. Et pourtant ces appétits, l'homme, toujours avide de
raffinements, les aiguise avec recherche. Il épure et assaisonne la
nourriture de son corps. Il met son sommeil à l'abri du froid, du chaud
ou du trouble; ses yeux se détournent de ce qui les choque, et ainsi de
toutes les fonctions de son existence. Quoi! l'amour seul resterait
brutal, et la plus divine, la plus providentielle de nos aspirations ne
serait pas ennoblie par l'effort de notre raison et les ivresses de
notre pensée! Non, je n'admets pas, je n'admettrai jamais ce partage de
l'esprit et de la matière dans un acte de la vie où Dieu intervient si
miraculeusement. De tout ce dont l'homme a abusé, c'est certainement
l'amour qu'il a le plus perverti et méconnu, puisqu'il en a fait la
source de tous les maux et de tous les délires, et ceci, permettez-moi
de vous le dire, est l'oeuvre funeste du christianisme mal entendu.
Lui.--Le christianisme ne condamne que l'excès des passions; il
les autorise et les vivifie dans ce qu'elles ont de légitime et de
respectable. Tel est son esprit et sa lettre même. Ce n'est donc trahir
ni la lettre ni l'esprit que d'imposer une barrière à ces trop brûlantes
aspirations des sens qui essayent de se donner le change en s'offrant à
Dieu comme divines. Rien de ce qui n'est pas Dieu seul n'est divin dans
l'homme, et vous ne pouvez lui offrir comme un encens digne de lui
aucune des satisfactions de votre être matériel.
Moi.--Alors vous tranchez résolûment dès cette vie le lien qui
unit l'âme à la vitalité? Vous n'admettez que des passions spirituelles,
et, comme vous ne pouvez aimer l'âme de la femme sans aimer aussi son
corps, vous la repoussez de votre coeur, vous la proscrivez corps et âme
du sanctuaire de vos affections?
Lui.--Je n'agis point ainsi. Je ne me suis pas habitué comme
vous à révérer cette indissolubilité prétendue de l'esprit et de la
matière. Ma pensée sépare facilement ces deux termes que vous confondez
sous le nom d'_être_. Je puis aimer l'âme d'une femme et mépriser ce que
vous appelez la femme dans votre langue philosophique ou physiologique.
Il peut convenir à mon âge, à ma situation, à mes principes ou à mes
instincts sérieux, de vivre sans femme, et pourtant de consacrer une
partie de ma vie au bonheur et à l'honneur d'une femme. Vous voyez que
je ne bannis les femmes ni du sanctuaire de mes affections ni du domaine
de mon respect.
Moi.--Vous faites ici la peinture de l'amitié; mais vous
proscrivez l'amour, je le répète. L'amour est un, et toute union veut
l'unité.
Lui.--Je vois bien que je ne me trompais pas sur le compte de
cet amour que vous exaltez si haut. Il n'est que le résultat des
tempêtes de votre jeunesse. J'ignore si vous êtes marié; mais j'ose dire
que votre compagne présente ou future cessera de vous inspirer l'amour,
si la maladie, quelque infirmité, une vieillesse prématurée vient à
briser le lien matériel de votre union.
Moi.--Je vous jure qu'il n'en sera pas ainsi. Ce lien matériel,
à l'état de souvenir ou d'espérance, n'aura rien perdu de sa force et de
sa dignité. Et si de tels accidents doivent traverser la jeunesse de
deux époux, bien leur aura pris de n'avoir pas marchandé le prix de leur
tendresse devant Dieu. Cet enthousiasme mutuel, que vous assimilez à une
sorte d'idolâtrie, sera leur consolation et leur dédommagement. Dieu
bénira cette tendresse en la rendant tout à fait pure, comme vous
l'entendez, et le bonheur qu'il eût refusé à un divorce volontaire entre
le corps et l'âme, il l'accordera encore à l'âme qui accepte et poursuit
sa mission.
Nous fûmes interrompus par le bruit de la cascade. Mon inconnu m'avait
écouté avec un fréquent sourire d'incrédulité bienveillante. Je le
laissai à la chute qui est au-dessus du chemin, et je descendis sous le
pont pour voir la seconde chute. Je craignais d'avoir montré une
obstination indiscrète, et j'étais même un peu confus d'avoir exprimé
les ardeurs de mon âme à un passant qui m'avait pour ainsi dire ramassé
sur son chemin. Je me demandais par quelle bizarrerie du hasard je
m'étais senti entraîné à parler avec tant de feu de mes préoccupations
personnelles. Je résolus de le quitter sans lui dire qui j'étais et sans
lui demander qui il était lui-même. Cela me parut une réparation
mutuelle de notre abandon mutuel trop soudain et à coup sûr irréfléchi.
Je remontai donc vers lui pour prendre congé. Je le trouvai si absorbé,
que je dus attendre qu'il fût sorti de sa rêverie; mais, tout en
regardant les grandes valérianes sauvages qui poussent dans ces rochers,
je ne pus me défendre de l'examiner à la dérobée. Je trouvai à son
profil énergique une expression de tristesse, je dirai même de douleur
qui m'intéressa. Cet homme est malheureux; notre conversation avait
ravivé quelque plaie incurable d'un coeur brisé ou tourmenté. La
noblesse de son attitude me frappa aussi. Rien en lui n'est d'un homme
ordinaire, et je sentis une grande curiosité de savoir avec quel éminent
personnage je venais de discuter si hardiment et si chaudement. Je
l'aurais su peut-être en questionnant le cocher de sa voiture de louage,
je ne voulus pas commettre cette indiscrétion. Je m'éloignai de lui, qui
paraissait m'avoir complétement oublié, mais sans le perdre de vue. Il
me fallait bien le saluer et le remercier en le quittant. Il avait les
yeux fixés sur la petite cascade, et semblait suivre par la pensée la
fuite rapide de ses remous. Qui sait si, comme Rousseau lançant jadis,
en ce même lieu peut-être, des pierres à un arbre pour connaître son
sort dans l'autre vie, ce chrétien austère et fourvoyé ne demandait pas
aux feuilles et aux brins d'herbe emportés par le courant le mystère de
sa destinée?
Enfin il se leva, me vit à quelque distance, et vint à moi pour m'offrir
de me reconduire à Chambéry. Je refusai, et je crus voir qu'il me savait
gré de le laisser seul. Je le saluai avec déférence, et il leva
entièrement son chapeau de paille pour me rendre mon adieu. La beauté de
son front très-découvert, luisant au soleil, me causa un tressaillement
que je ne m'explique pas....
Je viens d'interrompre ma lettre en proie à une émotion inconcevable. En
t'écrivant, en te racontant ce fait dont l'importance m'a saisi par le
souvenir, j'ai retrouvé dans ma mémoire la figure de cet inconnu. C'est
celui qui était dans la voiture de mademoiselle de Turdy quand Lucie est
sortie de la chapelle des carmélites le jour où j'ai eu tant de chagrin,
de colère et de jalousie. Ce jour-là, je suis rentré à Aix avec la
fièvre, et la fièvre avait troublé l'image de cet homme dans mon cerveau
au point que ce matin, durant deux heures de conversation avec lui, je
ne l'ai pas reconnu! Mais c'est bien lui! Et son accent italien.... Mais
quoi! ceci est un rêve de mon imagination malade. L'homme du lac, je
n'ai pas pu voir ses traits, et l'homme de la voiture, je n'ai pas
entendu sa voix. Pourquoi cette obstination à me persuader que c'est le
même homme? Et ce que je me persuade à présent, que l'homme de la
cascade est encore le même, a-t-il plus de consistance? Mon père, tu
m'as défendu d'être jaloux, tu m'as dit que c'était un outrage envers la
personne aimée; je n'avais donc pas reparlé à Lucie de cet inconnu...
et... je ne veux pas croire que, s'il y avait entre elle et lui quelque
relation qui pût m'intéresser, elle ne me l'eût pas dit d'elle-même.
Elle ne m'a rien dit, il n'y a rien, n'est-ce pas? Je suis fou: c'est
ce qu'il ne faut point! Je t'embrasse et je vais tâcher de dormir
tranquille; mais pourtant quel rapport singulier entre les idées de cet
homme et celles que Lucie a exprimées un jour devant moi! Elle me
demandait si l'on pouvait aimer Dieu de toute son âme en même temps
qu'un objet terrestre.... Oui, Lucie était dans ces idées-là, dans ces
idées que je sens fausses, cruelles pour l'humanité, antireligieuses par
conséquent; mais les croyances de Lucie ont dû se modifier, puisqu'elle
me témoigne une affection si vraie, puisqu'elle me laisse tout espérer!
Il me tarde d'être à demain; je veux la voir, je veux qu'elle
s'explique.... Je ne suis pas jaloux, mais....
Mais pourquoi ne le serais-je pas? Non, mon père, cette jalousie ne
l'outrage pas. Je sais très-bien que Lucie est pure comme le soleil, et
ce n'est pas sa conduite que je soupçonnerai jamais; car, le jour où
cela pourrait m'arriver, je sens que je ne l'aimerais plus. Ce qu'il
m'est bien permis d'envier, c'est sa confiance entière;--de redouter,
c'est l'influence qu'un autre esprit que le mien pourrait avoir sur son
esprit. Hélas! jusqu'ici cette influence étrangère à moi et contraire à
celle que je prétends exercer, elle l'a reçue de toutes parts, et je
suis un intrus dans le sanctuaire de sa pensée.... Pourquoi donc
croirait-elle en moi? Pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle m'a dit de
revenir souvent, elle a chanté pour moi, elle m'a serré la main comme à
un frère.... Non, Lucie ne se joue pas de moi....
Et puis cet homme que je crains; cet homme dont ma jalousie se fait un
ennemi, qui sait si je l'ai bien compris? qui sait si, différent de moi
par la pensée et les instincts, il ne m'est pas supérieur par le coeur
ou par la vertu? Tu m'as dit à Lyon un mot que je me rappelle: «Que
l'habit ne t'empêche pas d'étudier et d'apprécier l'homme qu'il
couvre!» Et cet homme, je dois reconnaître qu'il n'a rien de vulgaire et
qu'il m'a été sympathique aujourd'hui en dépit de tout.
Émile.
XIII.
M. LEMONTIER A HENRI VALMARE, A AIX EN SAVOIE.
Paris, le 10 juin 1861.
Mon cher enfant, je te remercie de m'écrire et de me parler de mon
Émile. Gâte ton vieux ami. Écris-moi souvent. Dis-moi tout ce que tu
penses de lui, d'_elle_, et de moi-même. Gronde-moi aussi, mon grand
sceptique, accuse-moi d'imprudence. Je ne me corrigerai pas; mais je te
corrigerai peut-être de la manie du doute: qui sait?
Oui, Émile souffre et souffrira peut-être en pure perte pour son amour,
comme tu le crains; mais ce qui sera perdu pour son bonheur ne le sera
pas pour son _salut_, comme disent les catholiques. Acceptons le mot:
sauver l'intelligence et le coeur à travers les épreuves de cette vie
n'est pas une si petite affaire qu'il faille la sacrifier au repos et à
la prudence. Émile doit lutter, il le veut, il m'a persuadé. J'ai senti
en lui une force que je voyais éclore et qui cherchait l'occasion de
s'exercer. Or, nous sommes en ce monde pour y chercher courageusement le
beau et vrai bonheur. C'est une conquête qui veut d'héroïques soldats;
mais on est soldat, et c'est pour être blessé!
Tu es soldat aussi, et brave soldat, mon cher Henri, car voilà que, par
scrupule de coeur, tu m'offres de renoncer à Élise, que sa mère
t'accorde. J'aime ce mouvement généreux, et je t'en remercie en t'aimant
davantage; mais je te rends ta liberté que tu m'offres. C'est la
sérieuse Lucie que nous aimons; aime la charmante Élise, et rends-la
heureuse.
Tu as la discrétion de ne pas me reparler de ton essai littéraire, et,
moi qui l'ai gardé avec soin dans mon tiroir, je l'ai lu avec attention.
Je vais l'_abîmer_, je t'en avertis, et pourtant j'en apprécie les
qualités, qui sont nombreuses. Tu m'as pris pour arbitre, et je te
réponds:--Oui, tu seras, tu es déjà un homme de lettres. Tu as la forme,
tu sais écrire. Est-ce assez? Je ne crois pas. Tu as de quoi vivre,
écris pour toi seul et pour moi, si tu veux, pendant dix ans. Du talent,
tu en as; mais qui n'en a pas aujourd'hui? Tous les jeunes Français
savent faire un livre, comme tous les jeunes Italiens savent chanter un
air, comme tous les jeunes Allemands du temps de Werther savaient jouer
de la flûte. Ah! cette flûte allemande, je la regrette bien! Elle était
si candide!
Vos jeunes livres le sont moins, enfants terribles qui ne croyez à
rien!... Si vous aviez au moins le parti pris de nier quelque chose!
Nier, c'est croire à un contraire; mais vous n'opposez rien à la
croyance des vieux. Alors vous écrivez pour écrire n'importe quoi, comme
on est avocat pour plaider n'importe quelle cause. Il est pourtant
facile, quand on a le talent que vous avez presque tous, de le mettre au
service d'une idée fausse ou vraie; mais vous arrivez dans l'arène avec
un secret dédain pour le lecteur: il est, selon vous, frivole ou
sceptique, vous craindriez de lui paraître pédants. A quoi bon se faire
un fonds de croyance ou tout au moins de notions sérieuses pour un
public qui ne veut pas être instruit?
Grande erreur! Le public ingrat ou équitable est toujours plus sérieux
que vous ne pensez. Il est moins sensible à la phrase et au style qu'à
la révélation d'une conscience quelconque. Ton essai a les qualités et
les défauts de ton temps et de ton milieu. Avant tout, il est _poseur_,
et, toi qui fais avec tant d'esprit la guerre à ce travers, tu en es
pénétré de la tête aux pieds.
La grande _pose_ du moment, c'est d'avoir du style et de l'esprit, du
goût et de l'originalité à propos de tout. Il y a trente ans, on
_posait_ l'homme rassasié et dégoûté de tout, désespéré par conséquent.
C'était faux la plupart du temps, mais c'était logique: si tout est
fini, finissons nous-mêmes. Aujourd'hui, on dédaigne et on insulte tout
ce qui fait la vie sérieuse et significative, on s'avoue impuissant à le
comprendre et à le goûter, et on rit! Il n'y a pas de quoi, je t'assure!
Ce qui me déplaît dans cette gaieté, c'est qu'elle n'est pas gaie, elle
est aigre et froide; elle cherche à blesser, et pourtant elle ne tient
pas à blesser, puisqu'elle ne tient à rien. Voltaire, méchant parfois,
brutal même et cynique, fit aimer sa moquerie, parce qu'elle montrait
une ardeur de lutte qui était une croyance, une volonté, une véritable
mission philosophique. Aujourd'hui, on combat des personnes et point des
idées, des ridicules et point des actes. On joue au méchant, et l'on est
inoffensif. On s'évertue à être amusant: on est triste.