Rêve d'enfant que j'ai bien-pleuré! Les temps que je croyais venus sont

loin encore! Il n'a manqué qu'une chose à ce grand élan religieux du

siècle, la sincérité! Elle n'y est point; par conséquent, ni foi, ni

charité réelle, ni espérance rassurante dans ce prétendu réveil divin.

Le bien s'y fait mal, avec partialité, avec calcul. On y vend l'aumône,

puisqu'on y achète la prière. On y spécule de l'aisance des familles et

de la sécurité des existences. On y chante les louanges de Dieu sans

penser à Dieu. On s'y permet beaucoup de ce que l'on défend aux autres,

et le mal lui-même y a quelquefois des sanctuaires de refuge et des

licences impunies comme au moyen âge. Ne dites pas que je me trompe, que

j'ai mal vu, mal compris, que je subis de funestes influences. Je n'en

ai subi aucune, je n'ai jamais laissé discuter ma foi, même par mon

grand-père, qui est mon meilleur ami; je ne suis pas un esprit faible,

et je ne m'abandonne pas à l'impression d'un fait isolé. Je n'en signale

aucun en particulier, et ce n'est pas le pays que j'habite qui m'a

fourni des sujets saillants d'observations; c'est un ensemble de choses

qu'on m'a laissé connaître et apprécier, comptant me rallier à l'oeuvre

générale. Je ne me suis pas livrée à cet examen attentif et clairvoyant

des personnes et des choses par curiosité frivole et avec

l'arrière-pensée d'y trouver le prétexte d'une défection. Oh! non, Dieu

m'en est témoin! mon parti était pris, j'avais accepté d'avance toutes

les luttes, et j'allais même jusqu'à la cruauté envers la famille pour

réaliser le voeu de mon coeur. Je voulais être religieuse et je ne

voulais que choisir l'ordre où je me sentirais plus utile à la religion.

Qu'ai-je trouvé? Rien qui parle à ma foi, si ce n'est ce pauvre couvent

de carmélites où je vais encore quelquefois et où je n'irai plus, parce

que j'y ai reconnu, à mon dernier examen, un esprit étroit et sombre, un

ascétisme sans chaleur, un sauvage mépris de l'humanité, une

protestation sincère, mais sauvage et stupide, contre la civilisation et

contre l'avenir de la société[1].

[Note 1: L'auteur n'a pas besoin de dire qu'il ne désigne aucun

couvent particulier, et qu'il ignore s'il y a des carmélites à

Chambéry ou aux environs.]

Ceci n'est pas ce que vous m'avez enseigné, mon ami! Vous m'avez montré

le vaste et riant horizon de la foi sous les couleurs de mon rêve. Ce

rêve s'est évanoui. J'ai dû alors rentrer en moi-même et me demander au

service de quelle cause sainte et féconde mon coeur toujours croyant et

mon esprit toujours logique allaient maintenant se dévouer.

Jusqu'ici, ma vie n'a pas été celle de tout le monde. Il m'a manqué

d'avoir une mère, j'ai à peine connu la mienne, et ma grand'tante ne

pouvait pas la remplacer; il y avait trop de distance d'âge entre nous.

Mon père a toujours vécu loin de moi, mon enfance s'est donc écoulée

dans le monde antique et suranné de Chambéry ou dans l'austère solitude

de ce vieux manoir, en tête-à-tête avec un vieillard excellent et

charmant, mais tout d'une pièce dans ses idées et fort peu disposé à

régler et à développer mes premières aspirations. Point de soeurs, point

de compagnes de mon âge; à Turdy, point de religion; à Chambéry,

beaucoup de pratiques religieuses, aucune dévotion intérieure et sentie.

Hélas! faut-il reconnaître que parmi tant de manières de croire qui se

partagent la religion de notre temps, cette dévotion inoffensive et

tolérante est encore une des moins mauvaises?

Quoi qu'il en soit, j'étais sans religion aucune quand ma tante me fit

envoyer à ce couvent de Paris où j'ai eu le bonheur de vous connaître.

Vous vous souvenez de cette enfant sauvage qui chantait d'une voix de

clairon à la tribune de l'orgue et qui ne se souciait de rien que de

musique, d'étude silencieuse et de récréation bruyante? Vous avez mieux

auguré d'elle que les autres, vous avez dit: «C'est une bonne personne,

elle est tout entière à ce qu'elle fait.» Et vous avez entrepris de

m'instruire dans la religion, en même temps que vous dirigiez mes études

profanes dans le sens le moins étroit possible, au sein d'un couvent de

femmes. On m'a trouvé de la mémoire et de la facilité; vous me trouviez,

vous, du jugement et de l'ordre dans les idées. Vous m'avez beaucoup

gâtée en m'encourageant à me servir de ma logique naturelle pour

comprendre Dieu, et de mon coeur tel qu'il était disposé à l'aimer. Je

vous dois tout le bonheur que mon âme d'enfant pouvait trouver en ce

monde si désert pour moi. Vous m'avez donné le ciel, et vous avez toléré

tous les élans de mon petit esprit, jusqu'à me permettre en souriant de

ne pas croire d'une manière absolue à l'éternelle damnation et à ces

tortures matérielles de l'enfer qui me paraissaient indignes du sens

moral de la foi.

Sur bien d'autres points encore, vous avez élargi pour moi le cercle

étroit d'une certaine orthodoxie farouche; vous m'avez promis que mon

grand-père ne serait pas jugé et perdu sans retour pour n'avoir pas

compris Dieu; vous m'avez autorisée, fût-ce à l'heure suprême de la

mort, à ne pas le tourmenter inutilement pour le faire rentrer dans le

sein de l'Église; vous m'avez défendu de haïr et de mépriser les

dissidents; enfin vous m'avez enseigné une religion d'amour, de grâce et

de bonté qu'il ne me serait plus possible de changer contre une autre,

et pour laquelle je vous bénirai tant que je serai moi-même.

Vos lettres si paternelles et si véritablement évangéliques ont continué

votre ouvrage et maintenu mon coeur dans cet état de béatitude jusqu'à

l'année dernière. De ce moment, il m'a semblé que vous changiez de

sentiment intérieur et que vous me parliez un langage nouveau. Après

avoir ajourné pendant des années le désir que j'éprouvais de renoncer au

monde, vous m'avez poussée à ce parti avec une énergie soudaine. Il

semble que ce vénérable père Onorio, dont vous me parliez avec

enthousiasme, ait modifié, dirai-je dénaturé? votre foi.... Vous ne

pensiez plus que mon salut fût conciliable avec mes devoirs de famille,

et, pendant quelques instants, quelques semaines peut-être, j'ai

travaillé à vous obéir en pesant un peu sur la tendresse de mon

grand-père, et en le dominant par la crainte de me pousser à la révolte.

Mon ami, je me suis vue au seuil du fanatisme, et j'ai eu là quelques

accès d'obstination et de malice d'un enfant gâté. Au moment où je

commençais à me le reprocher, la désillusion s'est faite à l'égard de

l'esprit de la religion de ce temps-ci, et voilà où j'en étais quand

votre arrivée m'a surprise, quand votre lettre m'a bouleversée. Ah! que

cette lettre-là ressemble peu aux anciennes, et comme il m'est difficile

de vous reconnaître à travers ce ton indigné, chagrin et rempli

d'épouvante! Votre style lui-même est changé comme votre accent, comme

votre figure, et je vous ai cru lancé dans ces mystérieuses affaires qui

se résolvent toujours par une récolte d'argent, dont l'emploi n'est pas

toujours vraiment utile et pieux! Mon ami, pardonnez-moi de vous dire

tout cela; mais je ne sais pas feindre. Vous aimiez ma franchise. Il

faut l'aimer encore et répondre à mes objections par des raisons, non

par des menaces; je n'y croirais pas. Souvenez-vous qu'entre Dieu et moi

je n'ai jamais pu apercevoir le diable. Si Dieu veut me châtier, il ne

se servira pas de l'esprit du mal pour me ramener au bien, et, s'il est

pour moi sans merci, s'il veut me confondre et m'anéantir, il

m'abandonnera à moi-même. C'est bien assez de moi pour me torturer, si

ma conscience est coupable; c'est bien assez de l'horreur des ténèbres,

si l'oeil de Dieu n'est plus le flambeau de ma vie.

Pour aujourd'hui, voilà tout ce que j'ai à vous dire. La confidence de

mes sentimens personnels et de mes projets est tout à fait inutile, si

nous ne pouvons plus nous entendre sur le point de départ, la religion.

La mienne n'a pas changé depuis tantôt six ans que vous lisez dans mes

pensées, et je ne vois rien dans le présent que je ne puisse combattre

seule, si je m'y sens en péril sérieux. Soyez sûr que j'y ai songé et

que je n'ai pas été pour rien m'enfermer aux Carmélites.

Lucie.

XI.

MOREALI A MADEMOISELLE LA QUINTINIE, A TURDY.

Chambéry, le 10 juin.

Oui, j'ai changé, Lucie, j'ai changé complétement d'esprit et de

volonté; ne vous l'avais-je pas écrit? J'étais sorti de la voie du

salut, j'y suis rentré, et il faut que je vous y ramène, il le faut

absolument, ou un remords éternel pèsera sur mon âme en ce monde,

peut-être un éternel châtiment dans l'autre.

Lucie, vous êtes toute préparée pour ce que j'ai à vous dire; vous avez

vu clair, la vraie religion est perdue, personne ne croit plus, chacun

l'interprète à sa manière, il n'y a plus d'orthodoxie. Les catholiques

se sont faits protestants à leur insu, beaucoup se sont faits juifs tout

en criant contre les juifs, moins âpres dans leur cupidité que ne le

sont ces prétendus chrétiens. Le mal est partout, il ne connaît même

plus cette contrainte de l'hypocrisie dont on disait qu'elle était un

hommage rendu à la vertu. Non, en fait d'hypocrites, il n'y a plus que

quelques pauvres pères de famille ou quelques pauvres prêtres qui ont

besoin de la protection du clergé ou qui redoutent sa censure; mais ce

monde imprudent qui encombre les églises, ces femmes dépravées qui

assiégent le confessionnal, ces personnages qui se courbent en ricanant

devant les autels, croyez bien que je les connais mieux que vous, car je

suis un homme pratique, moi, et j'ai beaucoup pratiqué le monde depuis

que nous nous sommes perdus de vue. Vous les flattez en les supposant

hypocrites: ils ne sont même pas cela. Ils sont cyniques, voilà tout;

ils ne croient à rien, ils ne respectent rien. La religion est un

manteau, non pour cacher leurs vices, ils ne se donnent pas tant de

peine, mais pour les couvrir d'une insolente impunité!

Êtes-vous contente, Lucie, et n'ai-je point assez abondé dans votre

sens? A présent, écoutez-moi, et vous verrez si plus que vous je tolère

l'intrigue mondaine, si plus que vous je fais grâce au mensonge.

Vous ne savez peut-être pas mon âge, Lucie. Vous ne vous êtes jamais

demandé probablement si mon visage était plus jeune ou plus vieux que

moi. J'ai cinquante ans, et certaines années de ma vie ont compté

double. Vous m'avez connu mélancolique et pourtant bienveillant. Je

vivais dans un bon milieu, et, quand j'offrais à Dieu les repentirs

profonds de mon âme, je me disais qu'il m'absoudrait de mes péchés en me

donnant l'occasion de souffrir encore plus. Cette occasion est venue:

appelé à Rome, j'ai vu Rome, et j'ai failli perdre la foi!

J'eus là un temps de révolte intérieure et de dégoût profond dont je ne

crus pas devoir vous entretenir, mais qui me força d'ouvrir les yeux sur

la perversité des hommes et le pervertissement de la foi. Je résolus de

me guérir en travaillant activement à guérir les plaies de l'Église.

J'essayai de signaler des abus, d'élargir le cercle des idées, de mettre

d'accord la raison humaine et les dogmes sacrés. Je montrai quelque

talent dans cette entreprise; je croyais être agréable à Dieu et au

saint-siége. Je me sentais des forces pour une lutte généreuse, de

l'habileté pour la discussion. La seule chose certaine, c'est que j'y

portais un zèle naïf, une entière sincérité. Vous ne me trouviez pas

changé; je ne l'étais pas malgré ma blessure; je voyais le mal, je me

croyais de force à le vaincre.

Je fus repris, censuré, réduit au silence, après des encouragements trop

flatteurs. Ceci s'est passé au commencement de l'année dernière. J'ai

vécu quatre mois dans une sorte de désespoir; je ne vous ai écrit que

quand j'ai eu surmonté cette mortelle, cette dernière épreuve. C'est

alors que, retiré dans un couvent de moines où je voulais m'ensevelir

pour toujours, j'ai rencontré ce pauvre capucin qui m'a ranimé par sa

ferveur austère et sublime. Ce qu'il m'a dit et redit cent fois en

modifiant fort peu ses expressions, je peux vous le redire au courant de

la plume, car je le sais par coeur.

«La religion est perdue. Tout est à recommencer. Il faut la

reconstituer sur une base inébranlable, l'orthodoxie. En fait de

religion, il n'y a pas de moyen terme, c'est tout ou rien. La discipline

est devenue un fardeau à l'homme, parce que l'homme a marché dans la

voie des prospérités matérielles et qu'il ne s'est plus soucié des

choses de l'autre vie. La mort de l'âme, c'est ce que les hommes du

siècle appellent le progrès. Ce progrès destructeur est entré partout.

Les églises des pays froids ont adopté les poêles, les tapis, les

fauteuils. On se met à l'aise pour prier Dieu. Les couvents, sans

grandeur et sans poésie, se construisent dans un esprit de matérialisme

qui révolte. On se met en bon air et en belle vue: on a des chambres

aérées, commodes; on se préoccupe de la santé du corps, et nullement de

celle de l'âme. Tous les règlements sont relâchés; on achète toutes les

dispenses possibles, on fait son salut sans qu'il en coûte une goutte de

sueur. La mortification est supprimée. Voilà pour les personnes

consacrées à Dieu. Quant aux gens du monde, on leur permet toutes les

licences de la vie, tous les accommodements de l'esprit. On discute avec

eux, on leur fait des concessions de principes, on laisse leur sentiment

politique se séparer de leur sentiment religieux. On se pique de

tolérance; on dit à chacun: «Croyez ce que vous pourrez, et ce que vous

ne croirez pas, n'en faites pas de bruit; l'absolution couvrira tout.

Dieu est bonne personne: ayez l'intention de ne pas trop pécher, tout

s'arrangera....» Voilà où la douceur et l'indifférence ont conduit

l'Église et le siècle. A l'heure qu'il est, il n'y a peut-être plus cent

véritables catholiques dans le monde.»

Et, comme je lui demandais le remède à ce mal universel, il me répondait

invariablement:

«Relever l'orthodoxie primitive, et s'y soumettre sans appel.»

La première fois que le vieillard me parla ainsi, mon esprit fut

révolté. Je réclamai au nom du passé, du présent et de l'avenir, au nom

des lumières de la science, au nom des progrès de la civilisation, au

nom des droits, des habitudes, des sentiments et des besoins de l'homme.

«Que réclames-tu? s'écria-t-il, enflammé d'une sainte colère; voyons,

formule la première venue de tes réclamations! Je te défie d'en trouver

une qui ne consacre le prétendu droit du bonheur en ce monde. Progrès

des sciences dites exactes et des sciences dites naturelles! exercice de

l'esprit qui veut mesurer l'oeuvre divine, s'en rendre compte et

détruire la notion religieuse par la connaissance des secrets de la

nature! recherche des propriétés des éléments et de toutes les choses

créées pour se rendre maître de toutes les forces de la matière: qu'y

a-t-il au bout de ces travaux énormes? L'industrie, le pain du corps,

pas autre chose. Les sciences abstraites, la métaphysique, l'étude

nouvelle de l'âme et la définition modernisée de la Divinité?...

Blasphème de crétins! Ces sciences-là n'ont pour objet que de se

débarrasser de l'oeil de Dieu; de réduire sa loi à une fatalité sans

cause et sans but, et d'assurer l'impunité à toutes les jouissances de

la vie.--Sciences philosophiques, morale, érudition, recherche d'une

prétendue sagesse?... Mensonges sur mensonges en vue d'un scepticisme

égoïste et d'une paix glacée! Paresse du coeur conquise par le vain

travail de l'esprit!--Les arts, les lettres?... Raffinements puérils et

corrupteurs de l'intelligence amoureuse de plaisirs profanes, vanités et

folies! Rien pour Dieu dans tout cela.

«Regarde la vie du Sauveur, y vois-tu les luttes et les triomphes de

l'orgueil? Écoute sa parole, y sens-tu les subtilités de la science, les

recherches de la discussion, les réticences d'une temporisation

quelconque avec les avantages de la vie terrestre? Ménage-t-il les

goûts et les idées de son temps? Tient-il compte des lumières du siècle?

Enseigne-t-il le moyen d'être riche, tranquille et applaudi? Non! il

pousse à tous les renoncements, il accepte toutes les misères, toutes

les humiliations, et il ouvre la route du martyre. Il subit les derniers

outrages, il se livre au dernier des supplices pour nous montrer que la

vie d'ici-bas n'est rien, et que tout est là-haut. Aussi sa cause

triomphe parce que, n'eût-il pas été Dieu, avec une telle doctrine il ne

pouvait pas se tromper, parce que cette doctrine tient en deux mots sans

réplique: _aimer_ et _souffrir_.

«Quelle belle chose qu'une croyance qui ne discute rien et qui ne se

laisse pas discuter? Que sont tous les savants, tous les théologiens,

tous les docteurs de la terre devant un dogme absolu qui se formule

ainsi? Et regarde ce qu'il y a au fond de ce dogme.... Une idée? Non, un

sentiment. Eh bien, je te le dis, les idées ont fait leur temps, elles

n'ont servi qu'à égarer l'homme. Il faut que le règne du sentiment

revienne, il faut que la foi purifie tout; mais c'est à la condition de

détruire ce bel édifice humain qu'on appelle la civilisation. Il faut

faire des chrétiens nouveaux, des chrétiens primitifs au sein de cette

société corrompue, et pour cela il ne faut plus tergiverser, il ne faut

rien concéder, il faut abattre sans pitié leur orgueil, leur luxe, leur

savoir-faire, leurs palais de l'industrie, leurs chemins de fer, leurs

flottes, leurs armées. Il faut rentrer dans la pauvreté, dans

l'austérité, dans la contemplation, dans le stoïcisme chrétien, et ne

plus se servir de la terre que comme d'un marchepied pour monter à Dieu.

Va, mon fils, ceins tes reins, prends ton bâton et voyage, cherche par

le monde le petit nombre des vrais fidèles et porte-leur la vraie

parole. Dégage-les de tous les liens du siècle et de la famille, qui

sont des liens de chair et de sang. Dis-leur que tout ce qui n'est pas

à Dieu est au diable, et qu'il n'y a pas de degrés dans le bien et dans

le mal. Il n'y a point de joies permises en dehors des joies

spirituelles. Il faut reconstituer l'oeuvre des apôtres, et, si tu peux

en réunir seulement douze aussi forts dans la foi que tu le seras

toi-même, tu auras plus fait pour la religion que tous les conciles

n'ont su faire depuis la mission de Jésus. Tu seras plus agréable au

Seigneur que tous ces bavards d'évêques avec leur rhétorique de

mandements, et tous ces présomptueux journalistes qui s'intitulent les

défenseurs du saint-siége. Laisse tomber ce qui est vermoulu, et que le

siége temporel lui-même soit réduit en poudre: qu'importe, si la voix du

salut tonne du haut de la chaire spirituelle de saint Pierre? Que les

empires s'écroulent les uns sur les autres, et que les nations

s'entr'égorgent pour des questions de commerce! ne t'inquiète pas de

cela; c'est la colère de Dieu qui passe. Sois de ceux qui ne peuvent la

craindre parce qu'ils sont sans péché, et, si un déluge nouveau détruit

la race rebelle, sois dans l'arche qui sauve le petit nombre des élus!

Je me moque bien de votre nouvelle idole, de cette bête de l'Apocalypse

que vous appelez l'humanité, c'est-à-dire la race humaine corrompue et

vouée au culte de la matière! Jésus est venu pour la racheter, et elle

s'est de nouveau vendue à Satan. Que Dieu l'abandonne, puisqu'elle a

abandonné Dieu. Que la lèpre de son péché la dévore ou que le Très-Haut

déchaîne sur elle les cataclysmes et tous les fléaux de la colère. Là où

il n'y a plus de croyants, il n'y a plus d'hommes véritables, et je n'ai

pas plus de tendresse ou de pitié pour eux que pour des loups dévorants.

«Va donc et cherche à rassembler quelques brebis sans tache, afin que

l'humanité spirituelle, résumée par ce petit groupe, soit comme un

Christ nouveau qui pousse un cri de délivrance vers le ciel.»

J'ai repoussé d'abord cette doctrine sublime qui me paraissait sauvage,

et je me suis mis à chercher dans la religion un corps de doctrines qui

pût, en deux mots aussi nets que les deux mots du père Onorio, résumer

une vérité opposée à la sienne.

Je me suis livré à une suite de travaux ardus, j'ai relu tous les

théologiens, j'ai analysé toutes les décisions des conciles, j'ai

cherché la source de toutes les croyances discutées, j'ai refait mes

classes canoniques pour ainsi dire d'un bout à l'autre. Hélas! au bout

de cet immense travail, je n'ai trouvé que le doute, et la lettre même

de l'Évangile, tiraillée par tant d'interprétations contraires, ne m'est

plus apparue que comme une faible lueur vacillante au fond des ombres du

sanctuaire. Le doute! horrible supplice, comparable à celui de l'enfer

pour une âme nourrie dans la foi! Ah! Lucie, j'ai fait mon purgatoire en

ce monde, et, un jour, pâle, épuisé de corps et d'esprit, plus semblable

à un spectre qu'à moi-même, je suis tombé aux pieds du vieux moine en

lui disant:

«Fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu me rendes la faculté de

croire.»

Et lui, souriant de ma faiblesse, m'a répondu:

«Te voilà donc enfin rendu! Tu as bu le vin de l'orgueil jusqu'à la lie

dans la coupe de la science. Te voilà érudit, te voilà armé de toutes

pièces pour n'importe quelle thèse de pédants. Tu peux répondre à toutes

les questions par des milliers de textes différents et montrer aux plus

forts que tu sais tout le pour et tout le contre entassés par des

siècles de bavardage frivole! Aussi te voilà fatigué, brisé, et ne

croyant plus à rien! Il te fallait en venir là, et à présent il n'y a

plus à choisir hors de ces deux termes: accepter toutes les

contradictions des doctrines pour nier Dieu, ou les repousser toutes

pour le posséder. Eh bien, choisis; n'es-tu pas libre?»

J'ai choisi, j'ai sacrifié toute ma vaine science, j'ai résolûment

oublié tout l'ergotage de discussion amoncelé dans ma mémoire. J'ai

cherché l'esprit de l'Évangile sans plus me soucier des passages obscurs

ou altérés qui ont jeté les esprits dans de si ardentes discussions.

J'ai réduit à néant les plus grandes autorités dès qu'elles m'ont paru

dépasser le programme concis du Sauveur. J'ai reconnu qu'il était

absolument inutile de comprendre ce qui était profondément senti. J'ai

dégagé le véritable sentiment du Christ de toute la scolastique

religieuse des siècles postérieurs; j'ai trouvé au sein de ce cercle de

plus en plus rétréci le diamant que le père Onorio me montrait au fond

du puits de vérité. Recherche de la perfection, divorce absolu avec

toutes les satisfactions charnelles, hymen absolu avec la vie

spirituelle. Dieu avant tout, avant le progrès, avant la civilisation,

avant la famille, avant les plus saintes affections humaines s'il le

faut!... Je n'ai pas été aussi loin que le père Onorio dans la haine de

la société. Là est peut-être l'excès de son enthousiasme. Je ne suis pas

un homme de destruction et de colère; je n'ai pas abjuré les tendresses

du coeur. Je ne crois pas qu'il en ferait si bon marché, lui, s'il les

eût connues. Je ne repousse pas les beaux-arts, qui sont la poésie de

l'Église. Je ne considère pas la civilisation comme un mal absolu, ni la

perte de la foi comme un fait accompli. Je vois le remède, et c'est lui,

c'est ce moine si simple, qui me l'a fait trouver. Il ne faut plus tant

s'embarrasser de faire un grand nombre de prosélytes vulgaires que de

relever, d'épurer et de résumer la foi dans un petit nombre d'élus. Il y

a beaucoup de gens qui pratiquent, il y en a peu qui croient, et l'on

doit reconnaître que dans ce siècle de discussion la foi n'est possible

qu'aux grandes volontés et aux dévouements opiniâtres. Soyons de

ceux-là, Lucie, soyons des saints! Aspirons à monter sur les hauteurs,

abandonnons la lutte avec le monde, prêchons-le d'exemple; mais pour

cela sacrifions tout, ne nous réservons rien. Soyons à Jésus-Christ

corps et âme, créons-lui des sanctuaires qui ne recevront pas le mot

d'ordre des intérêts ou des passions. Adorons-le en esprit et en vérité

dans la région de renoncements suprêmes!...

Hélas! voilà ce que je me disais en venant ici. J'espérais vous trouver

encore disposée à me comprendre et à profiter de ce que ma foi avait

acquis de lumière et d'humilité, de force et de douceur dans le commerce

d'un saint.... Mais vous voilà enivrée d'un rêve funeste, l'amour d'un

homme!... O Lucie, il semblait pourtant que nous dussions nous

rencontrer à cette pénible étape de certaines désillusions! A mon insu,

et vous à l'insu de ce qui se passait en moi, vous étiez arrivée au

doute. C'était le moment de nous sauver ensemble par un grand acte de

foi; car, moi aussi, j'aurais fondé dans ces montagnes un sanctuaire

sans tache. Ma fortune personnelle, qui s'est accrue d'un héritage assez

considérable, m'eût permis de n'avoir pas recours à ces pressurages

d'argent dont vous m'avez cru occupé, et pour lesquels j'ai fait

toujours preuve d'incapacité notoire. J'aurais obtenu que le père Onorio

vînt y donner l'exemple des grandes vertus, et j'aurais enseveli là, non

loin de vous, ma vie obscure et immolée. Vous ne le voulez pas? Ce rêve

sublime de votre vie s'est dissipé sous le souffle d'une passion

vulgaire! Votre coeur est fermé à Dieu, ma voix n'arrive plus à votre

oreille! Est-ce possible? Faut-il que j'y croie?

Mademoiselle La Quintinie · 第 8 / 25 段