Vous me trouvez changé, Lucie; n'est-ce point vous qui l'êtes? Et,

d'ailleurs, pouvez-vous dire que vous ayez jamais connu en moi une

personnalité quelconque voulant se placer entre vous et Dieu? Vous avez

cru découvrir en moi quelques lumières, et vous m'avez consulté comme on

consulte un frère, aîné doué d'expérience et plein de dévouement. Toute

ma sagesse consistait, soyez-en sûre, dans une sincérité d'affection que

vous ne rencontrerez nulle part aussi entière et aussi pure. Ma tâche

était facile. Il n'y avait jamais eu de discussion entre nous, et jamais

vous ne m'aviez confié un projet de votre esprit, un voeu de votre

coeur, que je ne fusse en mesure de bénir et d'approuver. Votre foi

était si belle, si large, si tranquille! Elle paraissait assurée à

jamais, et l'on ne pouvait que remercier Dieu de vous avoir faite telle

que vous étiez! J'ai donc pu vous paraître optimiste et tolérant par

nature. Je ne le suis pas, Lucie; j'ai trop souffert en ce monde pour

croire qu'on y trouve le bonheur, et j'ai trop sondé les abîmes de ma

propre faiblesse pour croire qu'il y a des fautes légères devant le

tribunal d'une conscience vraiment chrétienne. Pécheur entre tous, je ne

me flatte donc pas d'avoir expié mes propres chutes, et, si quelque

chose pouvait m'en adoucir l'amer regret, c'est le spectacle que me

donnait l'épanouissement de vos vertus. Hélas! dois-je renoncer à cette

joie si sainte? Suis-je destiné à l'horrible épreuve de vous voir

quitter le commerce des anges et les voies du bien éternel?

Quelques expressions de ma dernière lettre ont eu le malheur de vous

déplaire. Je ne sais lesquelles; mais, si elles portent la plus légère

atteinte au noble attachement que je vous ai voué, je les retire et les

désavoue. Il faut me pardonner d'être devenu un peu sauvage dans la

retraite où j'ai passé ces derniers temps, auprès d'un de ces esprits de

forte race qui ne connaissent pas les ménagements, parce qu'ils se

placent de droit au-dessus des vaines convenances.

Et puis cette langue italienne, dans laquelle j'ai pris l'habitude

d'écrire et de penser, est aussi plus primitive que la nôtre dans ses

allures. Elle définit mieux les cas de conscience, elle épargne moins

les susceptibilités de la pudeur. J'ai à me corriger et à me reprendre,

d'autant plus que, par nature, j'ai le malheur d'être un homme de

premier mouvement. Pardonnez-moi donc, Lucie; épargnez-moi le calice de

perdre votre amitié et de ne plus pouvoir travailler efficacement avec

vous à l'oeuvre bénie de votre salut éternel.

Votre ami M...

VIII.

HENRI VALMARE A M. H. LEMONTIER, A PARIS.

Aix en Savoie, 8 juin 1861.

Monsieur et ami,

Je sais que vous avez déjà reçu des nouvelles d'Émile depuis son retour

de Lyon, et je viens seulement, d'après vos ordres, vous confirmer le

bon état de sa santé. J'en voudrais dire autant de son esprit, auquel un

peu de calme serait fort nécessaire; mais il y a là encore bien de

l'agitation en dépit de lui-même et de vos bons conseils. Je ne me

permettrai pas de vous donner sur la circonstance l'avis d'un petit

blanc-bec de mon espèce. Pourtant la sincérité dont je me pique et

l'affection que je vous porte à tous deux me commandent de vous dire que

je n'augure rien de bon de ce projet de mariage,--qu'il s'accomplisse ou

qu'il se dénoue. Du moment qu'Émile ne veut pas transiger avec ce que

j'appellerai les _nécessités du temps_, et du moment surtout que vous

l'approuvez dans l'austérité de ce principe, je ne vois plus la

nécessité d'une lutte où il sera vaincu à coup sûr, et dont la durée

rendra ses regrets beaucoup plus sensibles. J'eusse préféré qu'il

écoutât le conseil de votre premier mouvement, qu'il partît avec vous

pour Paris et qu'il s'efforçât d'oublier une personne dont le mérite est

incontestable, mais dont le caractère me paraît inflexible. C'est l'avis

de son amie mademoiselle Marsanne, qui la connaît bien, et ce serait

peut-être aussi le vôtre, si vous jugiez utile de la voir et de pénétrer

dans sa famille. Émile m'a dit que vous aviez eu cette intention

d'abord, mais que, réflexion faite, vous aviez craint de l'engager trop

lui-même en vous montrant. C'est là un cercle vicieux d'où je prévois

qu'il sera malaisé de sortir.

Permettez-moi d'insister sur cette situation, monsieur, et de vous

confier un souci de ma conscience. Vous savez tout, Émile vous a tenu au

courant, madame Marsanne vous a écrit.... Vous n'ignorez donc pas que,

sans le vouloir, je me suis trouvé en rivalité de position avec Émile

auprès de la charmante Élise. Croyez bien que jamais je n'eusse donné

cours à mon inclination _naissante_, si Émile ne m'y eût autorisé par

ses confidences et ses encouragements. Il m'a juré que vous

l'autorisiez, lui, à ne pas se marier sans amour, il m'a juré aussi

qu'il n'aurait jamais d'amour que pour Lucie. N'ai-je pas été bien

jeune, bien enfant, moi qui me pique de raison, de prendre cet

enthousiasme si spontané au pied de la lettre? Je crains de vous avoir

déplu, je crains d'avoir été un mauvais ami, et d'avoir, au beau milieu

de cette promenade matinale de notre vie, saisi avec empressement le

meilleur chemin, en laissant mon aventureux camarade s'engager follement

dans les abîmes! Si je suis coupable d'égoïsme, grondez-moi et

arrêtez-moi. Rien n'est perdu peut-être. Élise n'a encore pris envers

moi aucun engagement, non plus que moi envers elle. Elle est encore

assez jeune pour que sa mère ne soit point pressée de fixer son avenir.

Émile peut un jour, bientôt peut-être, renoncer à Lucie et regretter

Élise.... Enfin dites un mot, et je retourne à Paris sur-le-champ. Je

suis peut-être égoïste de premier mouvement; mais vous m'avez toujours

dit qu'au fond du coeur j'étais un assez bon diable, et je suis jaloux

de ne pas vous faire mentir pour la première fois que je me vois à

l'épreuve. Le sacrifice me serait un peu dur, je l'avoue, beaucoup plus

dur qu'il ne l'eût été il y a environ un mois, quand Émile m'a interrogé

pour la première fois; mais il n'est pas encore impossible, et

impossible ou non, si la délicatesse et l'amitié l'exigeaient!... Vous

voyez, d'après ma soumission, que je peux encore vous prendre pour

arbitre sans compromettre le bonheur de mademoiselle Marsanne, jusqu'ici

fort peu impatiente de faire son choix.

Nous, avons tous passé l'après-midi à Turdy pour y fêter le retour de

mademoiselle La Quintinie dans ses pénates. Je ne vous dirai rien de ce

qui s'est passé entre elle et Émile, d'abord parce qu'en ce moment il

est, j'en suis bien sûr, occupé à vous l'écrire, ensuite parce que je

crois qu'il ne s'est rien passé du tout. Nous avons été tous fort

guindés et presque glacés par la présence d'un nouveau personnage, le

général La Quintinie, père de la jeune personne, un être fabuleux en

vérité, et auquel je ne puis penser sans rire tout seul en face de mon

encrier, en dépit du sérieux de mes réflexions sur tout ce qui vous

préoccupe. Je crois que c'est une réaction nerveuse contre la gravité

qu'il m'a fallu soutenir toute la soirée.

Je m'explique à présent l'épithète d'_imposant_ qu'un jour, avec un

certain sourire moqueur, le vieux Turdy appliquait à son gendre en

parlant de lui, à Émile et à moi, avec éloge. Figurez-vous le général,

un homme de soixante-cinq ans, un ancien beau de 1830, très-dévasté par

les campagnes d'Afrique, un brave, un lion, mais parfaitement incapable,

et que de notables fautes ont relégué définitivement, dit-on, dans les

emplois pacifiques et honorables. Ce guerrier naïf croit que quelques

marques imprudentes de regret pour les princes d'Orléans ont entravé sa

carrière, et il passe sa vie à justifier de très-honnêtes sentiments

dont il voudrait bien se faire un héroïsme politique. Cela est difficile

à concilier avec l'enthousiasme qu'il proclame pour le gouvernement

actuel; mais j'ai remarqué souvent, et l'histoire du siècle en témoigne,

qu'il y a pour quelques hommes un code tout spécial de fidélité

militaire, particulièrement pour les hauts grades. Servir la patrie est

un grand mot qui implique un magnifique devoir, celui de la défendre

contre l'ennemi du dehors, quelle que soit la couleur du drapeau. Sans

aucun doute, M. La Quintinie a ce principe dans le coeur et le mettrait

encore volontiers en pratique; mais il est de ceux qui adorent tous les

pouvoirs, quels qu'ils soient, et qui font, des hommes qui se succèdent

sur les trônes, une galerie de fétiches également regrettables, mais

également autorisés à se chasser les uns les autres. Ainsi le général

est à la fois légitimiste, orléaniste et bonapartiste, ce qui ne

l'empêche pas d'avoir quelquefois une parole de sympathie pour le

général Cavaignac à cause des journées de juin 1848. Ce qui le fascine,

c'est l'autorité et ce qu'il appelle invariablement la vigueur. Ainsi

les princes d'Orléans avaient de la vigueur, le général Cavaignac a eu

de beaux moments de vigueur, et l'empereur Napoléon III est un homme de

vigueur. Quant aux légitimistes, ils prennent place dans sa

considération à cause de la vigueur de leur principe, qui est d'arrêter

l'anarchie des esprits, comme le souverain d'aujourd'hui a la vigoureuse

mission de réprimer l'anarchie des événements. Je ne sais pas si les

souverains font grand cas de ces admirations banales, ni si elles leur

sont véritablement utiles; mais je sais que le général La Quintinie est

le plus ennuyeux apologiste du pouvoir que j'aie jamais rencontré. C'est

là, j'imagine, le mauvais côté, le côté excessif de l'esprit militaire.

Le fétichisme outré de la discipline doit produire ces types,

exceptionnels, je l'espère, d'engouement aveugle pour toutes les causes

qui triomphent. Le général La Quintinie est un modèle du genre, et, pour

compléter la liste de ses croyances variées et assorties, il s'est fait

dévot depuis peu et tient déjà pour le _pouvoir temporel_ avec fureur.

Il faut vous dire, pour excuser ce sabreur papiste, que, s'il a beaucoup

fait brûler de poudre en sa vie, il n'en a pas inventé le plus petit

grain. Je le crois d'une bonne foi parfaite dans ses inconséquences, et

le grand cas qu'il fait de lui-même ne doit d'ailleurs pas lui permettre

de s'interroger et de se reprendre sur quoi que ce soit. Cette foi en sa

propre infaillibilité se trahit dans la roideur et l'aplomb de toute sa

personne. Son cou est ankylosé, à coup sûr, par la majesté du

commandement. Il coupe son pain avec une dignité hautaine; il avale sa

côtelette d'un air féroce; il ne touche à son verre qu'après l'avoir

regardé d'un oeil menaçant, et, si son fromage se permettait de lui

résister, il lui passerait son sabre au travers du corps. Son oeil rond

lance des éclairs sur les _paltoquets_ qui se permettent d'avoir une

opinion quelconque avant qu'il ait émis la sienne. Il a avec le vieux

Turdy le ton bref et rogue d'un caporal parlant à un conscrit. Sa voix

rauque a la prétention d'être tonnante, et les vieux domestiques de son

beau-père prennent devant lui des poses de volaille effarouchée.

Mademoiselle Lucie n'a pourtant pas l'air de le craindre, et le

grand-père, qui ne manque pas de malice, le traite poliment de crétin

sans qu'il s'en aperçoive. Il se pourrait bien que ce pourfendeur au

service de toutes les causes gagnées fût dans son intérieur le plus doux

et le meilleur des hommes.

Émile l'a trouvé insupportable; mais il a fait bonne contenance, et j'ai

admiré le courage qu'il a eu de ne pas le railler; je m'en suis abstenu

aussi dans la crainte de brouiller les cartes: aussi nous avons tous

bâillé à nous décrocher la mâchoire.

Ceci n'est encore que plaisant, mais je crains que ce guerrier à courtes

vues n'apporte de nouveaux embarras à la situation. Il nous a déjà fait

entendre clairement qu'il fallait de la religion, et qu'une famille

impie ne pouvait prospérer. Émile, qui a du sang-froid et qui se pique

d'être plus religieux que les dévots, lui a répondu gravement qu'il

était de son avis: le grand La Quintinie a paru flatté de cette

adhésion; mais gare l'interrogatoire en détail! Je doute qu'Émile

soutienne l'assaut sans que la bombe éclate.

Répondez deux lignes paternelles, cher monsieur, à l'offre très-sérieuse

qui fait le fond de cette lettre absurde, et croyez-moi

très-sérieusement votre serviteur dévoué sans réserve.

Henri Valmare.

IX.

ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE.

Aix, 8 juin 1861.

Henri m'a promis de t'écrire ce soir et de te faire, comme il l'entend,

le portrait d'un certain général que, pour ma part, j'ai trouvé plus

fâcheux que divertissant. Ce qu'il t'importe de savoir c'est dans

quelles dispositions j'ai retrouvé Lucie. Ah! mon père! Lucie, est bien

bonne, elle est adorable, et, que je sois un jour, le plus heureux, ou

le plus malheureux des hommes, je l'aime avec idolâtrie. Je l'ai trouvée

pâle, fatiguée, et pourtant plus active que de coutume, agitée presque à

mon arrivée, comme si elle m'eût attendu avec impatience. Elle m'a serré

la main à la dérobée tout en embrassant madame Marsanne et Élise, dont

les voltigeants atours nous dérobaient un instant à la vue du général,

et il me semble qu'il y avait dans ce serrement de main une tendresse

réelle. Elle m'a présenté ensuite à son père en lui disant d'un ton

confiant et décidé:

«Voici M. Lemontier dont je vous parlais tout à l'heure.»

Puis elle m'a interrogé sur ma maladie, sur mon voyage à Lyon et sur toi

avec une sollicitude non équivoque et des regards inquiets et attendris

qui m'ont rafraîchi et ranimé jusqu'au fond du coeur; mais ce qui m'a

rendu fou de bonheur, c'est qu'elle a chanté pour moi, oui, pour moi

seul. Son père l'avait priée de chanter, et elle se disait un peu

souffrante. J'ai dit que j'allais me retirer, et que sans doute elle

chanterait pour son père; car en ce moment nous étions seuls avec lui

au salon.

«Je chante toujours pour mon père et pour mon grand-père, a-t-elle

répondu, et jamais pour les autres, parce que je ne sais que de la

musique sérieuse qui ennuie généralement; mais, si vous me dites que

vous aurez du plaisir à m'entendre, je chanterai.»

Avant que j'eusse répondu, le général a braqué sur moi ses gros yeux

ronds et m'a dit d'un ton moitié agréable, moitié furieux,--je ne sais

pas encore lire dans cette physionomie hétéroclite,--que j'étais

privilégié, et que j'eusse à mériter cette gâterie.

«Ce n'est pas une gâterie, a repris Lucie. C'est tout bonnement parce

qu'il est l'homme le plus sincère que je connaisse, et que, s'il me

demande de chanter, ce n'est pas pour être poli et bâiller ensuite en

cachette, c'est parce qu'il a envie que je chante.»

J'ai dit oui, elle s'est mise au piano, annonçant qu'elle ne chanterait

qu'à demi-voix, et, se tournant vers moi, elle a ajouté:

«Ce n'est pas par avarice, c'est pour ne pas couvrir le bruit de la

cascade qui empêche les promeneurs du jardin de m'entendre.»

Et, comme je l'aidais à chercher son livre de musique, elle m'a encore

dit tout bas:

«Dès qu'ils rentreront, ne me demandez pas de continuer. Je chanterai

tant que vous voudrez quand nous serons seuls avec mes parents.»

Elle a chanté un vieux air italien d'une ravissante simplicité, et,

comme elle le disait en effet à demi-voix, et avec une douceur suave, le

général s'est endormi à la dixième mesure. Elle a réprimé un sourire en

me disant du regard: «Vous voyez l'effet ordinaire de ma musique!» mais

elle a bien vu que je buvais comme une rosée du ciel cette mélodie

adorable, si adorablement exprimée, et ses yeux se sont attachés sur

les miens avec une fixité calme, une confiance absolue. Jamais encore

elle ne m'avait regardé ainsi: l'étrange et magnifique regard! Aucun

trouble, aucune frayeur, aucun embarras de jeune fille. Il semble que

cette âme de diamant n'ait pas besoin de cette petite honte ingénue et

touchante qu'on appelle la pudeur. Elle plane au-dessus de la région des

sentiments définis et des idées connues. Elle questionne, elle observe,

elle veut savoir si elle est comprise, et sa fière loyauté semble dire:

«Je croirai avec la force que je mets à chercher, j'aimerai avec la

puissance que je porte dans mon investigation.» Je te jure, mon père,

qu'il faut être un honnête homme jusqu'au bout des ongles pour soutenir

ce regard-là sans effroi.

Elle a été contente de la réponse de mes yeux. Mesdames Marsanne

rentraient. Elle m'a souri en refermant le piano, et, pendant que son

père travaillait à se réveiller, elle m'a dit très-vite:

«Venez souvent.»

En revenant à Aix, j'ai causé avec madame Marsanne. Elle m'a dit que

Lucie était pour elle un grand problème, qu'elle paraissait m'aimer

réellement, bien qu'elle n'en voulût convenir avec personne et avec

Élise moins qu'avec toute autre. Élise paraît un peu piquée de cette

réserve, que pour mon compte je m'explique instinctivement. Élise ne

m'inspire pas à moi-même une confiance absolue. Elle n'a aucun sot dépit

contre moi, et pourtant elle est femme, et peut-être eût-elle mieux aimé

repousser mes assiduités, qu'elle ne désirait pas, que de n'avoir pas à

les repousser du tout. Elle porte Lucie aux nues à tout propos; mais,

comme il n'est pas dans sa nature d'admirer quelque chose ou quelqu'un,

on sent dans ses éloges le manque de naturel et d'à-propos. C'est comme

si elle obéissait à l'esprit d'un rôle qu'elle se serait tracé, mais

qu'elle ne saurait pas bien jouer. Je suis peut-être injuste, ne crois

pas rigoureusement ce que je te dis là; mais il faut bien que tu saches

pourquoi je ne me sens porté à aucun abandon envers elle, tandis que sa

mère est toujours la même pour moi.

Celle-ci m'a appris que Lucie s'était fort inquiétée de me savoir

malade, ou plutôt de m'avoir su malade, car on ne lui a dit ma fièvre

que quand j'ai été hors d'affaire. Et puis, en apprenant mon départ,

elle s'est évanouie, et elle t'a écrit ensuite une lettre qu'après

réflexion elle n'a plus voulu t'envoyer. Que s'est-il donc passé dans

cette âme mystérieuse? Pourquoi, si elle m'aimait, avoir agi de manière

à me désespérer? Il est impossible de soupçonner en elle la moindre

perfidie, et jamais femme n'a ignoré plus complétement les coquetteries

du caprice. Elle subissait une influence.... L'a-t-elle définitivement

secouée? Ah! qu'il me tarde de pouvoir être seul avec elle et avec le

grand-père, devant qui elle peut dire tout ce qu'elle pense!--Sois

pourtant bien tranquille sur mon compte, et, si Henri t'écrit que je

suis trop agité, n'en crois rien. Henri ne sait pas ce que c'est que les

bienfaisantes consolations et les vivifiants conseils d'un père comme

toi.

Ton Émile.

X.

LUCIE A M. MOREALI, A CHAMBÉRY.

Turdy, le 9 juin.

La voici, cette grande confidence! Soyez assuré qu'elle est aussi nette

et aussi sincère qu'une confession.

Je ne vous ai écrit qu'une fois cette année, et ma lettre était plus

courte que les autres. Je n'arrangerai rien, j'avouerai le fait. Je n'ai

pas senti le besoin de vous écrire davantage, et, comme c'est toujours

moi qui ai besoin de vous, comme vous ne pouvez jamais avoir besoin de

moi, je me suis crue dispensée de vous importuner de ces écritures sans

but et sans portée qui servent à tuer le temps dans les relations des

gens du monde.

Depuis un an, mes idées se sont modifiées. Je croyais que cela ne

durerait pas, j'attendais pour vous le dire que je fusse sortie de cette

épreuve; mais ce n'était pas une épreuve, c'était une vue nouvelle: sa

clarté et sa durée m'ont donné le droit d'y croire.

Il y a un an, mon grand-père était à Lyon; j'étais à Chambéry, auprès de

ma tante. Je voyais beaucoup les communautés instituées pour l'éducation

chrétienne des jeunes filles. J'aime les enfants, vous le savez, et,

quand j'ai aspiré si longtemps et si fortement à l'état religieux, c'est

toujours sous la forme d'institutrice et de mère adoptive de l'enfance

que ce noble état m'apparaissait. Vous m'aviez conseillé de fréquenter

ces établissements, afin d'y prendre de plus en plus le goût des devoirs

auxquels ils sont consacrés. Eh bien, c'est là précisément que j'ai

perdu le goût de cette maternité banale qui n'est pas celle que Dieu

inspire directement à la femme. D'abord ces établissements ne peuvent se

soutenir qu'à l'aide de spéculations et de calculs dont le côté matériel

me répugne, et puis ils sont bien plus institués par l'esprit de parti

du dehors que par l'esprit de charité du dedans. L'hostilité déclarée,

ardente, sans cesse en mouvement de cette lutte contre le siècle a

quelque chose qui m'effraye et me consterne. J'ai craint de me tromper,

j'ai obtenu de mes parents la permission de voyager avec des dames

missionnaires en tournée; j'ai fait avec elles plusieurs voyages, j'ai

visité une grande partie du centre et du midi de la France. Eh bien,

j'ai vu des intrigues véritables pour faire tomber les établissements

séculiers, pour tuer toute concurrence, pour accaparer et monopoliser le

bénéfice d'un commerce, car cela est devenu un commerce la plupart du

temps. L'état religieux est devenu généralement lui-même un métier pour

vivre, et l'esprit de corps n'est qu'un esprit d'égoïsme un peu moins

étroit, mais beaucoup plus âpre que l'égoïsme individuel.

Ne vous récriez pas, mon ami: je ne sais comment les choses se passent

ailleurs; mais aujourd'hui, en France, je les ai vues telles qu'elles

sont, et elles ne sont point à la gloire de Dieu. J'ai voulu savoir si

c'était seulement la corruption de l'idéal dans certaines communautés.

J'ai été mise dans la confidence de l'esprit de l'ordre, et j'ai vu un

esprit de lucre et de domination poussé et soutenu par un esprit de

conspiration, je ne dirai pas contre tel ou tel gouvernement, mais

contre toute espèce d'institutions ayant la liberté pour base. Je suis à

peu près sûre aujourd'hui qu'il en est ainsi dans la plupart des

établissements religieux des deux sexes, et que cette population de

serviteurs de Dieu, en prenant une extension subite et en disposant de

ressources considérables, s'est donnée à l'esprit mercantile et positif

du siècle. Non, Dieu n'est plus là, et cela devait arriver. L'état de

renoncement est un état sublime qui doit rester exceptionnel, pauvre, et

pour ainsi dire caché. Du moment qu'il s'affiche, qu'il tourne au

prosélytisme calculé et intéressé, du moment qu'il se recrute avec aussi

peu de choix et de scrupule que s'il ne s'agissait pas de servir

d'exemple, du moment qu'il se répand dans toutes les affaires de ce

monde et qu'il se mêle à tous les courants vulgaires de ses intrigues

puériles, il n'est plus le premier, mais le dernier des états, car il

trafique des choses les plus sacrées, la foi et le renoncement.

Je me suis donc éloignée de ces projets, navrée d'abord, et puis peu à

peu rassurée dans ma foi, car rien ne prouve contre Dieu, et les faux

prophètes n'ont point ébranlé l'arche sainte de la vraie croyance; mais

j'ai souffert pour me remettre sur mes pieds. Il y avait eu pour moi

quelque chose de si doux à me sentir vivre dans une atmosphère de vaste

fraternité religieuse avec la foule grossissante des fidèles!

L'association des idées, des sentiments et des actes, c'est vraiment

l'idéal social et divin! J'étais fière alors d'appartenir à l'Église

romaine, à ce catholicisme dont le nom signifie doctrine universelle. Je

voyais se réaliser le rêve de ma foi, l'esprit de Dieu se répandre dans

les masses, les aumônes se formuler en millions, les monastères se

relever sur tous les points de la France, les poétiques chartreuses se

rebâtir avec leurs propres ruines dans les sites sauvages, les paysans

se prosterner naïvement devant les chapelles pittoresques et les croix

bénites, les églises se remplir d'une foule avide de la parole de Dieu,

comme aux plus beaux temps de la foi; je voyais enfin cette grande chose

s'opérer: l'union dans la force de l'amour! Et ces belles sociétés de

secours, cette fraternité puissante, cet appui que le faible était

toujours sûr de trouver en invoquant le nom du Christ, ce sentiment de

confiance qui me poussait dans la vie avec la certitude de pouvoir faire

le bien en donnant tout, ma fortune, mon temps, mon intelligence et ma

vie, à une Église vraiment évangélique, oh! oui, tout cela était bien

beau, et je respirais à pleine poitrine dans mon idéal! J'étais jeune,

j'étais gaie; tout me souriait dans le présent et dans l'avenir. Il n'y

avait aucune ombre en moi, aucun écueil possible dans ma vie. Le ciel

était pur sur ma tête, le monde était lancé irrésistiblement sur la

pente du vrai. Tous mes semblables allaient être heureux et bons. Plus

de détresse, plus d'isolement pour ma pensée! L'Évangile était debout,

et l'humanité chrétienne était une immense chaîne de mains amies,

enlacées les unes aux autres pour s'aider et s'entraîner dans la voie du

beau et du bien!

Mademoiselle La Quintinie · 第 7 / 25 段