très-facile d'en reconstruire une de tous points avec les saines notions
qui m'ont été données dès mon enfance, et qui ne demandent plus qu'un
lien pour composer un ensemble; mais ce lien, c'est l'amour, l'amour que
je ne connais que par un instinct violent, une révélation subite
enveloppée de nuages. Je sens pourtant bien que l'amour est tout, et que
sans lui toute doctrine reste vide. Les catholiques n'ont pu s'en tire
qu'en le supprimant; vous voyez bien que nous ne sommes pas plus avancés
l'un que l'autre!
--Les catholiques ont supprimé l'amour! Vous croyez cela? s'écria
Lucie, sincèrement interdite et comme cherchant un argument à m'opposer.
--Trouvez-moi un précepte catholique autre que celui de l'obéissance
passive de la femme envers le mari!
--Mais la religion est tout amour pourtant!
--Oui, l'amour envers Dieu et la charité envers le prochain. Cherchez
dans vos souvenirs si quelqu'un vous a jamais dit: «Le coeur de la femme
est destiné à renfermer une affection sans bornes pour l'homme de son
choix, pour le compagnon de sa vie?»
--Non, mais il est écrit: «La femme quittera son père et sa mère...»
--C'est une loi civile, ce n'est pas même l'amour sous-entendu, c'est le
domicile conjugal. Le Code l'explique tout au long.
--Enfin, qu'est-ce que vous entendez par l'amour? La préférence qu'on
donne à un homme sur la Divinité même?
--Préférence, lui répondis-je impétueusement, est un mot qui ne me
présente ici aucun sens. C'est un mot inventé par ceux qui ont rapetissé
l'idée de Dieu au point d'en faire un homme dont un autre homme peut
devenir le rival, et ceci, permettez-moi de vous le dire, est une sorte
de profanation du sentiment que nous devons avoir de la Divinité.
--Bien! reprit Lucie, qui m'écoutait avec une attention animée; vous
dites là des choses qui me vont. Vous admettez dès lors que l'on aime
Dieu par-dessus toutes choses?
--Aimer est le mot le plus élastique et le plus vague que l'homme ait
inventé. Dieu ne peut nous inspirer qu'un genre d'adoration auquel rien
ne se compare et qu'aucune langue ne peut exprimer. Dieu ne veut donc
pas être aimé avec le même esprit et avec le même coeur qu'il nous a
donnés pour aimer notre semblable, et, du moment que nous croyons en
lui, nous avons nécessairement pour lui le sentiment qu'il réclame de
nous; mais ce sentiment n'existe pas dans une âme que l'ascétisme dérobe
à l'amour humain, car il s'y dénature et devient amour humain lui-même,
ce qui est une idolâtrie, un délire et un blasphème.
--J'entends! vous croyez que sainte Thérèse....
--Était folle et consumée de flammes terrestres auxquelles son
imagination malade essayait de donner le change. Je hais ces mensonges
de l'âme, comme tout ce qui est contre nature.»
Lucie ne répondit rien, elle marchait dans le jardin et cueillait des
fleurs machinalement; mais ses mains tremblaient, et sa démarche
trahissait une grande agitation.
«Mon ami, me dit-elle enfin quand ses deux mains furent pleines,--car
nous sommes amis toujours et quand même, n'est-ce pas?--vous dites des
choses qui me bouleversent, et, vous voyez, je ne vous réponds pas.
Suis-je vaincue par le raisonnement ou persuadée par un charme
mystérieux dont je doive me méfier? Je ne sais pas; en vérité, je ne
sais pas! Il faut que j'y pense. Ne désespérez pas et n'ayez pas non
plus trop d'orgueil. Il faut que je me prive de vous voir pendant
quelques jours, et je vous dirai ensuite si j'ai fait un pas en avant ou
en arrière. Je ne veux point être persuadée par surprise.»
Cette résolution, contre laquelle je n'avais pas le droit de protester,
me jeta dans une vive inquiétude, et j'eus là le pressentiment de
quelque chose de grave. Elle essaya de me rassurer.
«Voyez où nous en sommes, dit-elle; on presse la situation un peu plus
que nous ne le voudrions. On a déjà écrit à mon père, sans vous nommer,
il est vrai; mais il paraît qu'il s'impatiente et demande des détails.
Il va falloir parler à ma tante, qui ne sait rien encore. Avez-vous
écrit à votre père, vous?
--Non. J'attendais, je devais attendre une véritable espérance.
--Eh bien, n'écrivez pas encore, promettez-le-moi, et n'allons pas plus
avant sans que je sois sûre de moi-même. Je vous disais l'autre jour que
je ne voyais pas d'obstacles; j'en vois aujourd'hui. Je vous disais
aussi que je ne voyais pas non plus de parti à prendre. Cela n'est guère
possible du moment qu'il faut apaiser la sollicitude de deux familles
par des résolutions quelconques. Ne nous laissons donc pas entraîner par
les impatiences des autres, car là est le danger. Forçons-les à nous
attendre, en nous attendant nous-mêmes patiemment et volontairement.»
Je ne pouvais que me soumettre, mais je m'en allai épouvanté, car Lucie
ne fixait que vaguement le terme de mon exil. C'était tantôt huit jours,
tantôt quinze, et je me disais par moments que c'était peut-être toute
la vie.
Cinq jours, cinq mortels jours après, j'ai reçu un billet de M. de Turdy
qui me disait: «Je suis seul, venez me voir.» Je l'ai trouvé seul en
effet. Lucie était allée à Chambéry passer _une semaine_ auprès de sa
grand'tante. M. de Turdy était triste, bien qu'il voulût faire contre
fortune bon coeur. Nous n'avons parlé que de Lucie, tout en essayant de
n'en point trop parler.
«Lucie, m'a-t-il dit, subit des influences mystérieuses que je ne peux
pas saisir. Vous avez entendu notre discussion de l'autre jour: j'ai
gagné le point important, le confesseur. C'est un bon homme. Ma soeur
est une bonne fille dont la dévotion n'a rien d'exalté; son entourage
est très-arriéré d'opinions, mais il n'y a là personne d'assez fort pour
avoir du crédit sur l'esprit de ma petite-fille. Vous avez vu qu'elle se
moque de ces vieux seigneurs de village qui n'ont pas le sens commun,
et, quant à elle, vous avez dû constater que, dans tout ce qui tient à
la vie pratiqué, à la politique, au _temporel_, comme ils disent chez sa
tante, elle est très-libérale; mais elle avait toujours dit et elle
recommence à dire qu'elle ne veut pas devenir la femme d'un incrédule.
Je me suis épuisé à la gronder, à la contredire; elle m'a promis de
s'interroger elle-même, et elle m'a paru très-ébranlée en partant.
--Soyez certain, lui dis-je avec amertume, qu'à présent elle a repris
ses forces, et que l'influence mystérieuse dont vous parlez s'est de
nouveau emparée d'elle.
--Ah! si je savais qui! s'est écrié le vieillard en frappant sa canne
sur le parquet avec vivacité. Ce sera quelqu'une des nonnes de ***. Il y
a là un couvent de carmélites très-austères, et je sais qu'elle y va
quelquefois. Oui, oui, ce doit être un foyer de fanatisme: Je ne veux
plus qu'elle y mette les pieds!»
Je me sentais bien mal défendu contre le malheur de ma destinée par ce
vieux enfant; mais je le voyais si chagrin et si tourmenté, que je
consentis à passer la journée et la soirée avec lui. Je fis tant bien
que mal sa partie de trictrac pour remplacer Lucie, qui la fait tous les
soirs quand ils sont tête à tête.
Il était tard quand nous eûmes fini, et, pour épargner au batelier de la
maison la peine de me faire passer le lac, j'acceptai l'hospitalité que
le châtelain m'offrait pour la nuit.
Ici se place un fait fort étranger peut-être à ma situation, un fait qui
te paraîtra sans doute insignifiant, mais qui m'a trop frappé pour que
je ne te le rapporte pas.
J'étais si agité de me trouver dans cette maison pleine de l'image de
Lucie, dans cette maison qui eût pu devenir la mienne, si j'étais moins
loyal ou moins jaloux, que je ne pus fermer l'oeil. Ma chambre était au
rez-de-chaussée et avait une sortie directe sur le jardin. Je m'en
échappai sans bruit et me promenai une demi-heure dans ce jardin, qui
n'est pas grand, mais qui est un Éden quand même, grâce à ses beaux
ombrages, à ses massifs de fleurs et à ce site magnifique qu'on y
domine. La lune, réduite à un croissant assez délié, se leva vers
minuit, éclairant à peine le pied des arbres; mais la nuit était si
claire et si constellée, que je distinguais, sinon la couleur, du moins
la forme de tous les objets environnants. Le lac se détachait comme une
plaque d'argent bruni au sein d'une masse sombre qui paraissait
incommensurable. Des buissons de fraxinelle, plante que l'on cultive
beaucoup ici dans les jardins, et qui atteint de grandes proportions,
exhalaient des parfums exquis. Tout était recueillement voluptueux,
mystère d'amour peut-être, dans cette nuit tiède. Une charmante cascade,
qui bondit au bout du jardin après avoir mis en mouvement une petite
usine, était emprisonnée dans son écluse. Tout était muet et comme
endormi profondément. Je pensais à Lucie avec une ardeur de désir et de
terreur qui me faisait frissonner sans cause, non pas au moindre bruit,
il ne s'en produisait aucun, mais à l'idée, à l'appréhension du moindre
souffle de l'air dans mes cheveux.
Tout à coup, j'entends dans ce morne silence le bruit cadencé d'une
paire de rames sur le lac, et, en suivant la direction du son, je vis
distinctement une barque qui cinglait en droite ligne sur le petit port
placé à l'angle du rocher qui porte le manoir. Cette barque, vue de la
plate-forme, était si petite, que je n'eusse pu la distinguer, si l'eau,
vivement brillantée en cet endroit, ne l'eût détachée comme un point
noir à la surface.
Quoi de plus simple que la présence d'une embarcation sur ce lac souvent
exploré la nuit par les pêcheurs ou les oisifs? Mon imagination excitée
vit pourtant là un événement capable de décider de ma vie. C'était Lucie
qui revenait me surprendre, et que j'allais voir aborder au-dessous de
moi!
Aborder là, non pourtant, ce n'était pas possible: le rocher est à pic;
mais, si la barque s'engageait dans l'ombre projetée sur l'eau par la
masse de ce rocher, évidemment elle se dirigeait sur le petit port, et,
comme du jardin on ne voit pas le débarcadère, je sortis du jardin en
franchissant un mur à hauteur d'appui, et je descendis précipitamment le
sentier.
Grâce à l'ombrage des grands marronniers qui, plantés à mi-côte,
étendent leurs longues branches au-dessus des chaumières jusqu'au bord
de l'eau, je gagnai la rive sans être aperçu, et je vis la barque
d'assez près pour m'assurer qu'elle ne contenait que deux hommes, un
batelier qui faisait force de rames; et un personnage enveloppé d'un
manteau et coiffé d'un chapeau à larges bords. Ils passèrent à peu de
brasses du rivage et disparurent en remontant vers l'abbaye de
Hautecombe.
Je me raillai moi-même; mais la déception ne fut pas moins pénible, et
je restai cloué à ma place comme si j'eusse attendu l'apparition d'une
autre barque portant réellement Lucie.
Cependant j'écoutais machinalement le petit bruit de celle qui venait de
passer, et je remarquai qu'elle s'arrêtait à une très-courte distance de
moi. Je retins mon souffle, et j'entendis une voix basse et timbrée, une
voix méridionale dire avec un léger accent étranger:
«C'est ici?
Oui, monsieur,» répondit la voix toute locale du batelier savoyard.
Tout rentra dans le silence. La curiosité m'aiguillonnait; il faut te
dire pourquoi.
À vingt pas de la petite anse sablonneuse qui sert de débarcadère au
hameau, la montagne verticale se creuse en grotte. Deux piliers bruts
naturellement évidés dans le massif calcaire soutiennent une petite
voûte où l'on a sculpté dans le roc une statuette de madone. C'est une
chapelle rustique, dont le sol, un peu exhaussé au-dessus de l'eau, est
à sec quand le lac est tranquille, et cette chapelle est une des
retraites favorites de Lucie. Elle y a voué une dévotion particulière à
la Vierge, elle y a fait planter du lierre qui s'enroule gracieusement
autour des piliers, et elle y va souvent rêver ou prier le soir.
Je tenais ces détails du batelier, qui m'avait transporté le jour même.
Était-elle là, mon Dieu? Y avait-elle donné rendez-vous à cet inconnu?
Je ne pouvais rien voir, la grotte s'ouvre dans un angle centrant de la
montagne. Ah! tu ne sais pas que je suis horriblement jaloux! Je ne le
savais pas moi-même. Quelle torture, mon père! quelle fureur!
Je demeurai quelques instants sans pouvoir réfléchir. J'étais sur le
point de me jeter tout habillé à la nage, car de la rive on ne peut
gagner autrement cette chapelle: le rocher plonge à pic dans de lac à
une très-grande profondeur; mais toute mon attention se reporta sur la
barque, qui, après une pause de quelques minutes, revenait vers moi. Je
me dissimulai encore, et je vis repasser les deux hommes à peu de
distance. Je les suivis des yeux aussi loin que possible; ils s'en
allaient par où ils étaient venus, du côté qui regarde Chambéry, et
bientôt ils se perdirent dans la brume qui commençait à se répandre au
ras de l'eau.
Quel était donc le but de cette longue course sur le lac pour une
station d'un instant? Il n'y avait là que la chapelle rustique où l'on
pût prendre pied, et cette grotte n'a aucune communication, que je
sache, avec l'intérieur de la montagne. J'essayai de démarrer un petit
canot de pêcheur, j'en vins à bout, et en un instant je gagnai la
grotte. Elle était vide, sombre et muette. J'y remarquai seulement un
parfum de fleurs très-prononcé et un objet blanchâtre dont je m'emparai;
c'était une grosse touffe de lis qu'on venait de déposer aux pieds de la
madone, car les fleurs étaient trop fraîches pour avoir passé là la
moitié de la nuit. L'inconnu venait donc d'apporter cette offrande.... A
qui? à la Vierge ou à Lucie?
J'emportai le bouquet, je l'examinai dans ma chambre après l'avoir délié
avec soin. Il ne contenait aucun papier; mais, sur le ruban de soie
blanche qui l'entourait, il y avait un signe imprimé en or, et ce signe
était ce qu'on appelle en style de sacristie, je crois, un _coeur de
Marie_, un coeur surmonté d'une croix et percé d'un glaive avec des
gouttes de sang figurées en rouge carmin, emblème d'amour charnel, s'il
en fut, avec une allusion à la douleur physique. J'éprouvai un mouvement
de dégoût. De pareils symboles m'ont toujours semblé exprimer tout autre
chose que des idées religieuses, et je cherche en vain dans la vraie
doctrine chrétienne quelque trait qui s'y rapporte.
Je me tourmentai l'esprit horriblement; que signifiait cette sorte
d'_ex-voto_ d'un coeur malade, dévoré peut-être, peut-être ensanglanté
par ma tentative d'union avec Lucie? Ce n'était peut-être rien de tout
cela, c'était tout simplement un voeu accompli par une âme dévote
étrangère à mes préoccupations; mais cet étranger, je l'avais assez
aperçu pour me convaincre que ce n'était ni un paysan ni un prêtre: il
m'avait paru jeune, bien mis et d'une tournure svelte. Pourtant je
l'avais si mal vu, que je pouvais bien avoir rêvé tout cela. Quoi qu'il
en soit, je reportai le bouquet, et je restai caché dans la chapelle,
attendant avec la rage au coeur que quelqu'un vînt le prendre. Je ne vis
personne, je n'entendis rien, si ce n'est la voix du batelier dont
j'avais emmené le bateau, et qui, aux premières lueurs du jour, me héla
du rivage pour me le redemander. Quand il sut que j'étais un hôte du
manoir, il me reprocha, puisque j'avais eu la fantaisie de naviguer si
matin, de ne pas l'avoir réveillé.
Il me reconduisit à l'autre bord. J'avais remis les lis aux pieds de la
madone, et j'avais emporté le ruban. Je veillai encore de loin jusqu'au
grand jour en vue de la grotte. Aucune barque n'en approcha. Je m'y fis
reconduire dans la soirée. Les lis étaient là flétris, personne n'y
avait touché. Il était huit heures du soir. Quoique très-fatigué, car je
n'avais pu me reposer dans la journée, je montai au château, et je
surpris agréablement M. de Turdy, qui s'apprêtait à se coucher, en lui
disant que, me trouvant par hasard dans son voisinage, j'avais songé à
venir faire sa partie.
«Ah! que c'est aimable à vous! s'écria-t-il. J'allais tâcher de dormir
pour échapper à l'ennui de ma veillée solitaire. C'est si long, une
soirée de vieillard qui ne peut plus lire sans se fatiguer! Les enfants
nous gâtent. Ils s'occupent de nous distraire, et, quand ils sont là,
nous nous laissons aller en égoïstes que nous sommes, et quand ils s'en
vont, nous nous plaignons de ce qu'ils ne préfèrent pas notre triste
société à toutes choses!
--Il faut lui dis-je en préparant sa table de jeu, que mademoiselle La
Quintinie ait à Chambéry des occupations bien sérieuses ou bien
attrayantes pour vous laisser seul; car j'ai été témoin du plaisir
sincère qu'elle trouve à vous entourer de soins.
--Eh! oui, sans doute! il faut bien qu'elle ait l'esprit troublé de
quelque souci grave!
--Est-ce que vous ne recevez pas tous les jours des nouvelles de
Chambéry?
--J'en reçois de deux jours l'un: elle m'écrit des billets très-courts,
et qui ne m'apprennent rien de l'emploi de son temps. Ordinairement,
nous ne nous quittons point de tout l'été, hormis pour les grandes fêtes
religieuses, qu'elle va célébrer auprès de sa tante. L'hiver, nous nous
séparons franchement. Je n'aime pas Chambéry. Je passe quelques mois à
Lyon, où j'ai des connaissances, et où il fait moins froid que dans nos
neiges. Alors ma Lucie m'écrit de longues lettres charmantes, qui font
ma consolation et mon orgueil; mais la séparation qu'elle m'impose en ce
moment, en plein été, sans cause suffisante selon moi, m'est fort
pénible.»
Je fis observer à M. de Turdy que j'étais la cause de son chagrin, et
qu'il eût été beaucoup plus logique de la part de Lucie de m'envoyer à
Chambéry, avec défense d'en sortir jusqu'à nouvel ordre, que d'y aller
elle-même pour m'éviter.
«C'est ce que j'ai dit, reprit-il; mais elle a insisté si vivement, que
j'ai dû céder, et je vois bien qu'il y a sous jeu quelque chose qu'on me
cache.
--A vous? On vous cacherait quelque chose?... Non, Lucie vous adore!
--Ah! que voulez-vous, mon cher! la dévotion rompt sans façon tous les
liens du coeur et de la famille; mais voilà que je me plains à vous,
comme un vieux enfant que je suis, à vous qui souffrez peut-être un peu
aussi pour votre compte!
--Je souffre beaucoup, répondis-je, car j'aime mademoiselle La Quintinie
plus que je ne puis l'exprimer.»
Il me serra les mains, et nous oubliâmes la partie de trictrac. Il était
beaucoup plus expansif que la veille et comme découragé de la vie. Il
essaya de faire l'esprit fort pour se remonter, mais il n'en vint pas à
bout. Je mourais d'envie de l'interroger, sur les relations que Lucie
pouvait avoir avec le personnage mystérieux que j'avais vu la nuit
précédente sur le lac; mais le pauvre homme me parut si abattu, que je
me reprochai l'égoïsme de mes soupçons. Je ne lui parlai point de
l'aventure, et je le fis jouer pour le distraire; après quoi, j'acceptai
le gîte qu'il m'offrait. Je voulais veiller encore toute la nuit, et j'y
parvins malgré la fatigue qui m'écrasait. Rien ne troubla le morne repos
de la nuit autour du manoir. J'allai dès le matin visiter encore la
grotte. Les lis pourrissaient dans l'abandon. Je les jetai dans l'eau,
et je revins à Aix, où la fièvre me retint deux jours au lit.
Le troisième jour, abattu mais calmé, j'allai à Chambéry à tout hasard,
cherchant à rencontrer Lucie malgré sa défense, voulant tâcher de savoir
au moins ce qu'elle devenait. Je ne connais personne à Chambéry, mais je
rencontrai aux abords de la ville quelques baigneurs d'Aix, dont un
Anglais fort mélomane avec qui je me suis un peu lié, et qui m'aborda en
me disant:
«Est-ce que vous n'allez pas aux Carmélites de ***?
--Pour quoi faire?
--Pour entendre chanter une demoiselle du pays qui est, dit-on, fort
extraordinaire.
--Oui, j'y vais, répondis-je tout tremblant. Où est-ce?
--Suivez-nous,» me dit-il.
Nous gravîmes un chemin très-rapide qui monte en zigzag à travers
d'énormes rochers.
«Et le nom de cette cantatrice? demandai-je à mon guide.
--Attendez! Je ne sais plus; ce n'est pas une artiste de profession,
c'est une personne de bonne famille qui chante en l'honneur de la fête
du jour, la Trinité. Elle a un nom qui finit en _ie_.... La
Quirinie.... Non. La Quintinie!... m'y voilà.»
Je sentis tous les frissons de la fièvre me reprendre; il faisait
pourtant une chaleur d'orage accablante. Nous arrivâmes au pied d'un
édifice fermé, à fenêtres grillées; c'était le couvent, et nous y
trouvâmes une centaine de personnes qui s'étaient assises à l'ombre et
qui attendaient que les nonnes eussent fini de psalmodier les vêpres.
Aucun homme ne pénétrait dans ce couvent rigidement cloîtré. Les dames
de la ville n'ont accès dans la chapelle qu'avec des permissions
particulières. Cette chapelle était pleine et la porte close; mais, à
cause de la chaleur, les fenêtres du choeur étaient ouvertes en partie,
et, comme on entendait fort bien la psalmodie, on ne devait rien perdre
du chant.
Le mélomane qui m'avait renseigné, et que je ne quittais pas, entra sans
façon en pourparlers avec les hommes qui se trouvaient là et les
interrogea sur mademoiselle La Quintinie. Je recueillais tout avec
avidité.
«C'est une personne du plus grand mérite, disait-on, toute vouée aux
bonnes oeuvres, une vraie sainte, et, en même temps, c'est une femme
charmante, qui fait les honneurs du salon de sa tante avec une grâce
parfaite; mais jamais elle ne chante dans le monde. On dit qu'elle a
fait le voeu de ne chanter que pour l'Église. Elle chantera le jour de
la Fête-Dieu à la cathédrale, et je vous réponds qu'on y viendra de loin
pour l'entendre. En ce moment-ci, elle fait une retraite de huit jours
aux Carmélites. On dit qu'elle va se marier, mais d'autres disent
qu'elle se fera religieuse; on ne sait pas.»
En ce moment, un des amateurs de la ville signala une lourde voiture
armoriée qui montait la côte.
«C'est le vieux carrosse de la vieille mademoiselle de Turdy. Elle va
entendre chanter sa petite nièce à la bénédiction du saint sacrement.
Peut-être la ramènera-t-elle à la ville. Vous la verrez alors; elle est
très-jolie!»
La voiture arriva en effet à la porte de la chapelle, et j'en vis
descendre la vieille tante, grasse, boiteuse, et soutenue par un homme
d'environ quarante ans, dont la figure me frappa beaucoup: une tête
méridionale, très-brune, très-accentuée, une mise sévère, beaucoup de
cheveux noirs crépus rejetés en arrière, un front demi-chauve très-pur
et très-lisse contrastant avec des yeux sombres et fatigués, d'un éclat
fiévreux. Il entra dans l'église avec la vieille dame après avoir frappé
d'une façon particulière. La porte se referma brusquement derrière eux.
Quel était cet homme qui seul avait le droit d'entrer dans le
sanctuaire? Je le demandai avec agitation à tout le monde. Personne ne
le savait, personne ne le connaissait. C'était un laïque; rien dans sa
mise et dans son attitude n'annonçait un prêtre: ce devait être, selon
les assistants, qui tous me parurent plus ou moins ultra-montains, un
personnage envoyé par le pape pour recueillir le denier de saint Pierre,
ou un grand dignitaire de la société de Saint-Vincent de Paul.
Le bruit des cloches à toute volée annonça la fin des vêpres et le
commencement du _salut_. Des voix de femmes entonnèrent un choeur fort
pauvrement exécuté; puis l'orgue préluda, et la voix de Lucie se fit
seule entendre. Ce qu'elle chanta, je n'en sais rien. Je ne suis pas
érudit en musique, et je n'avais plus le loisir d'écouter mes voisins.
J'étais dévoré de rage à cause de cet homme qui était entré là, et qui
l'entendait de plus près que moi, qui la voyait peut-être, pendant que
j'étais à la porte avec les inconnus. J'aurais voulu qu'elle chantât
mal, que sa voix fût désagréable, et que tout le monde se mit à siffler
comme au théâtre; n'en avait-on pas le droit, puisqu'on venait là comme
au spectacle ou au concert?