accent large et sublime, quelle plénitude et quelle suavité! Et elle n'a
pas chanté, elle ne chantera jamais pour moi seul! Je me le disais, je
m'efforçais de me détacher de cette femme qui ne m'appartiendra jamais,
et j'étais vaincu, brisé par cette voix surhumaine qui s'emparait de moi
comme la brise s'empare de l'herbe qu'elle secoue et de la fleur qu'elle
effeuille! En même temps que je la maudissais pour cet envahissement de
tout mon être, je sentais des larmes gonfler ma poitrine et ruisseler
sur mes joues. Cela était trop fort pour moi. Je m'éloignai. Je voulus
descendre le sentier. Je voyais devant moi, de l'autre côté du ravin,
l'étrange ville de Chambéry, avec ses toits d'ardoise sombre sans
reflets, encadrés de fer-blanc brillant, comme une exhibition de
linceuls noirs semés de larmes d'argent. Les montagnes à forme
fantastique qui la dominent, le bruit des torrents qui la traversent,
ses vieux édifices, ses ceintures d'arbres séculaires, tout cela
s'agitait devant moi comme dans un rêve. Un instant les tambours et la
musique de la garnison se firent entendre et formèrent un rauque
contraste avec le chant de Lucie, qui planait tranquille comme une voix
du ciel sur cette impuissante clameur de la terre. Je me jetai à l'écart
dans les rochers qui surplombent le ravin. Je me bouchai les oreilles,
j'entendais toujours Lucie, rien que Lucie; elle semblait me dire: «Tu
n'as pas besoin de tes sens pour m'entendre, c'est mon âme qui parle à
ton âme, et tu ne m'échapperas pas.»
Tout à coup la voix cessa; les _dilettanti_ du dehors s'oublièrent
jusqu'à applaudir; mais les cloches couvrirent ces vains témoignages
d'admiration mondaine, et, peu d'instants après, je me trouvai, je ne
saurais dire comment, le premier auprès de la voiture où montait Lucie
avec sa tante et le personnage inconnu objet de ma haine instinctive et
de ma colère mal déguisée. Cet homme monta le dernier et jeta sur moi un
regard froid comme l'acier, un regard qui m'exaspéra. Je ne sais ce que
je fis, je ne suis pas sûr de ne lui avoir pas montré le poing d'un air
de menace.
Quant à Lucie, elle ne m'aperçut seulement pas. Vêtue de blanc et la
taille enveloppée d'un léger burnous de cachemire, elle cherchait à
dérober sa figure sous le capuchon à floches de soie; mais ce capuchon
retomba sur son épaule, entraînant une partie de son abondante chevelure
dénouée, et je vis sa figure pâle qui semblait ravie en extase, ou
plutôt un peu égarée par l'épuisement de l'extase, car il y avait de la
souffrance dans ses traits, et ses lèvres étaient aussi blanches que son
vêtement; ses narines étaient dilatées, sa bouche serrée, ses yeux sans
regard. Je ne croyais pas que sa physionomie aimante et douce pût se
pétrifier ainsi sous la contraction mystique de la pensée. Elle me
regarda et ne me vit pas; elle disparut sans voir personne, sans
répondre à plusieurs saluts qui lui furent adressés sur son passage, et
j'entendis que quelqu'un disait:
«Elle chante avec trop de ferveur; il y a sous le calme triomphant de sa
voix une émotion qui la tue.»
Une seule personne malveillante, une femme très-parée, éleva un peu le
ton pour dire:
«Laissez donc! elle aime le succès, elle est femme!
--Non, reprit mon Anglais dilettante, elle est artiste avant tout; elle
n'est peut-être pas dévote!»
Je recueillais machinalement les opinions, et cette dernière parole me
frappa, car je n'étais plus capable de penser pour mon propre compte. Je
me sentais très-mal, je me sentais mourir, car je venais de constater
que je n'étais rien pour Lucie. Avant moi, il y avait en elle
l'ascétisme, ou la musique, ou cet inconnu qui entrait avec elle dans le
sanctuaire des femmes, peut-être le même qui portait des lis dans la
chapelle du rocher, à la clarté des étoiles: que sais-je? Il y a une
passion immense dans l'âme de Lucie, et je ne suis point l'objet de
cette passion!
Mon Anglais s'aperçut que j'étais pris de défaillance. Il me ramena à
Aix dans sa voiture avec beaucoup d'obligeance et de courtoisie. Je me
remis au lit, et je dormis près de quarante-huit heures. Je crois qu'on
m'a saigné; on a mis le tout sur le compte d'un coup de soleil. J'ai
passé encore deux jours à me remettre; enfin, je suis très-bien,
très-fort, très-calme aujourd'hui. Je me suis occupé, durant cette
inaction forcée, à me détacher de Lucie, à repousser de moi cet amour
impossible, insensé, misérable, et qui me rendrait injuste et méchant,
je le sens bien! Je n'ai plus voulu rien savoir d'elle. J'ai prié Henri
et madame Marsanne, qui m'ont soigné avec une bonté parfaite, de ne pas
prononcer son nom devant moi, et de ne rien t'écrire de mon
indisposition. Je me suis senti de force à te raconter tout moi-même. Je
suis guéri physiquement, et dans deux jours je pars pour te rejoindre.
Ah! mon père! je suis bien malheureux! mais tu sauras peut-être guérir
ton Emile.
III.
M. DEMONTIER A SON FILS, A AIX EN SAVOIE.
Lyon, 6, juin,1861.
Avant de quitter Lyon, où notre rencontre a modifié tes projets, je veux
résumer notre entretien de douze heures en quelques pages que tu
reliras peut-être avec fruit dans les moments d'épreuve qui t'attendent
encore.
Tu étais dans le vrai, mon fils, et je n'ai eu qu'à t'encourager dans ta
vaillante certitude: l'âme des époux ne doit pas faire deux lits.
L'indissoluble union de deux êtres appartenant à l'humanité ne doit pas
s'assimiler à l'accouplement de deux êtres quelconques appartenant aux
rangs inférieurs de la vie organique. L'homme doit être l'homme autant
que possible, c'est-à-dire se tenir aussi près de la Divinité que ses
forces le lui permettent. C'est par là seulement qu'il se place
au-dessus des animaux, qui lui sont supérieurs par la persistance et la
simplicité dans la sphère des instincts matériels. C'est par cette
constante aspiration vers l'idéal que l'homme s'affirme lui-même, rend
hommage à Dieu, prouve sa foi et fait acte de religion réelle. Toute
pensée, toute action, toute croyance contraires à ce but sont des pas
bien marqués vers la déchéance, des abîmes creusés entre Dieu, qui
appelle l'homme, et l'homme, qui fuit Dieu.
Voilà, en peu de mots, notre doctrine de l'amour dégagée de toute
incertitude et lumineuse comme le soleil. Dieu, type de toute
perfection, a mis dans l'homme le sentiment, le rêve et le besoin de la
perfection. Qui nie ce principe est athée, fût-il prosterné nuit et jour
devant l'image de ce Dieu qu'il ne comprend pas, et dont sa vaine prière
ne peut être exaucée.
Je ne vois pas plus de nuages dans l'application de cette théorie que
dans la théorie elle-même. Ceux qui croient approcher de la perfection
en violant les lois de la nature, soit par excès, soit par abstinence,
ne peuvent être sur la voie d'une recherche sérieuse. Obéir aux lois de
la nature en les ennoblissant toutes par la compréhension saine du but
sacré, voilà, je pense, la pratique de cette perfection dont l'homme a
pour mission de se rapprocher sans cesse.
La nature présente des contradictions, mais le défaut de logique de Dieu
n'est qu'une erreur de la vision humaine. Rectifions la vue, étendons la
notion, ouvrons notre esprit à toute la connaissance qu'il peut
contenir, et cherchons le véritable amour dans la plus puissante et la
plus douce de nos passions. Ne perdons point le temps à faire le procès
à telle ou telle doctrine religieuse. Il n'y en a qu'une vraie, celle
qui nous montre et nous donne Dieu. Toutes celles qui le cachent le
calomnient. La déduction de notre principe se fait d'elle-même à toutes
les heures de la vie. Toutes les idées, toutes les actions humaines se
rattachent désormais à l'un de ces principes éternellement en guerre: la
négation du progrès, qui est un principe de mort; la _perfectibilité_,
mot nouveau, encore incomplet, mais qui s'efforce d'exprimer le
développement de la vie sous toutes ses faces divines et humaines.
Nous étions déjà d'accord sur ce point de départ que je viens de
paraphraser, car il tient en deux mots: jamais plus d'ombres, toujours
plus de lumière entre Dieu et l'homme.
Cette lumière, qu'au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une
noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la
philosophie de notre époque. Elle ne s'appuie plus seulement sur ce
qu'on appelait la _raison_, elle n'est plus exclusivement expérimentale,
elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l'idéal. Les
sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs
voies, c'est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique
souveraine, l'effusion immense, la vie sans lacune, la force sans
épuisement, l'éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par
conséquent l'éternelle sagesse et l'infinie beauté.... Tu comprends
que, quand notre pauvre langue humaine applique à cette grandeur
incommensurable, à cette inépuisable munificence, à cette ordonnance
éblouissante les mots de son vocabulaire, «Dieu puissant, Dieu bon, Dieu
juste,» elle exprime d'une façon encore bien pauvre et bien enfantine:
«ce qu'aucun terme convenable n'exprimera peut-être jamais.
Les esprits avancés de notre époque ont un grand combat à soutenir
aujourd'hui. Il s'agit d'étendre et d'élever la notion de Dieu, que
depuis tant de siècles les dogmes religieux s'acharnent à renfermer dans
les étroites limites du symbolisme. Le christianisme lui-même, qui
ouvrit une ère de progrès si féconde, a perdu de sa vertu progressive
dans la captivité où la lettre a enfermé l'esprit.
Il s'agit donc, entre autres choses, et celle-ci est peut-être la plus
pressée, de dégager la sublime doctrine évangélique de la chape de plomb
qui l'écrase, et disons à l'honneur de l'esprit philosophique de notre
siècle qu'aucune autre époque n'avait encore compris cette doctrine
d'une manière aussi saine, aussi large et aussi élevée. La critique
sérieuse ne s'occupe plus aujourd'hui de contester ou de railler le côté
légendaire de la mission du Christ. Qu'elle accepte ou rejette les
miracles, le respect s'attache au merveilleux, comme l'enthousiasme au
réel, en tout ce qui concerne la vie et la mort, la parole et l'action
de Jésus.
Mais faire adopter ce vrai sentiment chrétien si équitable et si pur,
pouvoir dire à tous les hommes: «Soyons frères dans l'unité de l'esprit,
et laissons à chacun la liberté d'étendre le sens de la lettre,» voilà
ce qui paraît simple et facile, voilà ce que l'esprit de persécution ne
peut supporter et ce qu'il combat encore à outrance. Ceci est très-digne
de remarque. A mesure que la philosophie s'est spiritualisée depuis un
demi-siècle, la religion s'est matérialisée visiblement. Sous la
Restauration, le clergé a perdu moralement et intellectuellement tout ce
qu'il avait regagné d'intérêt et de prestige durant la persécution
terroriste. Est-ce une loi fatale que les croyances s'épurent dans les
luttes et se perdent dès qu'elles gouvernent le monde des intérêts
matériels?
Voici que ce spectacle recommence et qu'une véritable intolérance
religieuse essaye une nouvelle campagne. Sagement contenue par la
liberté de la presse sous Louis-Philippe, beaucoup trop caressée par la
naïveté héroïque du peuple de 1848, aujourd'hui surveillée, mais non
contenue, par une arme à deux tranchants, la censure, l'intolérance
profite du silence plus ou moins forcé de ses adversaires naturels, les
philosophes et les gens de lettres, pour risquer tout, pour oser au
jour, saper en secret, et jouer le rôle de victime aussitôt que les lois
répressives, qu'elle aimerait tant à absorber à son profit, atteignent
les écarts de son zèle. Aussi prend-elle des forces sous le manteau de
cette prétendue persécution, qui ne saurait la blesser réellement,
puisqu'elle repose sur le même principe qui la fait vivre. A
l'intolérance religieuse ne faut-il pas, comme à la défiance politique,
le régime de l'étouffement?
Tu me demandais si réellement ce mouvement religieux rétrograde était à
craindre, s'il fallait blâmer ou plaindre ce dernier râle de l'esprit du
passé? En philosophe, je t'ai répondu: «Plains l'erreur et ne la crains
pas.» Dieu l'a condamnée.... Mais, devant Dieu, nos dures et traînantes
questions politiques et sociales comptent si peu! Si nous les jugeons,
nous, par leur durée relative, elles prennent une réelle importance pour
nous, dont la vie est si courte! Et quand tu veux savoir quelles luttes
t'attendent dans le reste de siècle que nous traversons, je ne dois pas
te donner plus d'insouciance ou d'optimisme que je n'en ai. Donc, j'ai
répondu franchement: «Oui, mon enfant, l'intolérance religieuse peut
triompher, et recommencer dans peu d'années l'esprit du règne de la
Restauration.» Il ne faut pour cela qu'une suite d'événements désastreux
dont elle saurait profiter, parce qu'elle veille, parce qu'elle est
organisée, parce qu'elle est prête. Elle ne conspire pas, je crois, pour
ou contre tel nom propre. Elle n'a pas besoin de renverser les
gouvernements; elle s'accommode de tous ceux où elle peut s'insinuer,
faire sa place et empêcher la liberté de discussion, qu'elle n'invoque
que lorsqu'elle en est privée pour son compte. De sa nature,
l'intolérance, quand elle n'est pas hypocrite, est, comme toutes les
mauvaises passions, inconséquente.
Il y a une chose certaine, c'est que, si l'interdiction de la presse
libre se prolonge beaucoup et si nos contemporains s'endorment sous
certaines influences cléricales, avant dix ans le faux christianisme,
l'hypocrisie, l'esprit persécuteur en un mot sera debout, et c'est alors
qu'il faudra dire: «La mort s'est levée, le spectre s'est roulé sur les
vivants. Il écrase, il menace, il enlace, il tue, il poursuit l'individu
dans tous les développements de son existence, dans ses intérêts, dans
ses affections, dans ses devoirs, dans ses droits, dans son honneur. Il
a étendu sur les masses le linceul du silence. Les plus mauvais jours du
passé n'ont point vu une propagande d'étouffement si ardente, un zèle de
meurtre intellectuel si perfide et si tenace, un anéantissement si
honteux de la conscience sociale, une démission si abjecte de la dignité
humaine.»
Voilà ce que je te dirai peut-être à ma dernière heure, qui sait? Mais,
dès aujourd'hui, il y a une prédiction que je peux te faire, c'est qu'en
me suivant dans la voie où j'ai marché, tu cours le risque sérieux de
rompre avec toutes les espérances comme avec toutes les sécurités de la
vie. Quelle que soit la carrière ouverte à ta jeune et légitime
ambition, l'homme du passé t'y guette et t'y attend pour se mesurer avec
toi. Si tu es homme de science, il t'empêchera d'avoir une tribune pour
professer; homme de lettres, il te fera railler, outrager, calomnier au
besoin dans ta vie privée par les nombreux organes dont il dispose;
artiste en contact avec le public, il te fera siffler, lapider, s'il le
peut, par les bandes qu'il enrégimente ou par les passions qu'il soulève
et qu'il égare; homme politique, il te fermera tous les chemins de
l'action et s'efforcera de t'ouvrir tous ceux de la misère, de la prison
ou de l'exil; homme de loisir ou de réflexion, il suscitera des orages
autour de toi, il troublera l'air que tu respires par des paroles
empoisonnées, il aigrira contre toi jusqu'au plus dévoué de tes
serviteurs; époux et père, il te disputera la confiance de ta femme et
le respect de tes enfants, car il est partout! De tout temps, il a ourdi
une vaste conspiration au sein des civilisations les plus florissantes,
il traite avec les souverains, il les menace, il les effraye. Il a
pénétré dans tous les conseils, il a mis le pied dans tous les foyers
domestiques; il est dans les armées, dans les magistratures, dans les
corps savants, dans les académies, sur la place publique, sur le navire
en pleine mer, dans la campagne, à tous les carrefours, dans le cabaret
de village, dans le couvent, dans l'alcôve conjugale. Il obsède et
consterne l'honnête curé qui croit l'esprit favorable à la lettre. Il
gouverne les pontifes, il raille, méprise et violente ceux qui, une fois
en leur vie, ont tenté de lui résister sur quelque point. Et peut-être
dans dix ans j'ajouterai: Il faut redoubler de courage, car l'homme de
la nuit s'est armé de toutes pièces; on a laissé faire, on a été
confiant, on n'a pas prévu, et à présent, tout à coup il se dévoile, il
injurie, il menace et il frappe, tenant aux pauvres d'esprit le discours
terrible que tenait Éditue en l'île Sonnante: «Homme de bien, frappe,
féris, tue et meurtris tous rois et princes de ce monde, en trahison,
par venin ou autrement, quand tu voudras. Déniche des cieux les anges:
de tout auras pardon; mais à nous ne touche, pour peu que tu aimes, la
vie, le profit, le bien, tant de toi que de tes parents et amis vivants
et trépassés, encore ceux qui d'eux après naîtraient en seraient
infortunés! Amis, ajoute le sage Éditue pour expliquer une telle
puissance, vous noterez que par le monde il y a beaucoup plus d'eunuques
que d'hommes, et de ce vous souvienne!»
De cette vérité sanglante sous sa forme enjouée, encore considérable
aujourd'hui, souviens-toi en effet, cher Émile! Ne te fais pas
d'illusion, n'espère pas éviter la destinée. Sois eunuque et engraisse,
ou sois homme et lutte; il n'y a pas de milieu.
Je t'ai forcé à voir cet abîme, je t'ai dépeint tous les avantages d'une
vie douce, tranquille, inoffensive, tolérante envers le mal, soumise à
toutes les habitudes du convenu. Je t'ai dit: «Épouse une femme
étroitement dévote, partage son âme avec le prêtre, accompagne-la au
sermon, élève tes enfants dans la routine, habitue-les à ne pas
raisonner, c'est-à-dire laisse étouffer en eux le sens viril et divin:
tout ira bien pour toi. Choisis la carrière que tu voudras pour tes fils
et pour toi-même, vous ne serez entravés que par la concurrence des
eunuques; alors vous ferez à l'occasion un peu de zèle pour vous
distinguer du troupeau: vous insulterez quelque mort illustre, vous
persécuterez quelque vivant déjà persécuté. Dès lors vous aurez le
pouvoir, l'argent et le succès. Allez, le chemin est sûr et facile; la
voie opposée est semée d'écueils, de fatigues et de déceptions.»
Tu as rougi jusqu'à la racine des cheveux et tu m'as dit: "Cesse de
railler, je veux être un homme." Nous nous sommes embrassés, et je t'ai
laissé retourner à ton jardin des Oliviers, où l'isolement, la douleur
et l'effroi t'attendent. Tu vas beaucoup lutter et beaucoup souffrir:
vaincras-tu? Je l'ignore. Tu es seul contre un million d'ennemis, car la
destinée de Lucie, l'influence qu'elle subit se rattachent probablement
par des fils innombrables à cette conspiration de l'esprit rétrograde
qui enlace la société, pour longtemps encore, de la base jusqu'au faîte.
Je frémis à l'idée du combat que tu vas livrer, et je vois couler goutte
à goutte le plus pur sang de ton coeur, les forces vives du premier
amour. Pourtant je ne suis plus inquiet, tu lutteras sans défaillance
pour arracher celle que tu aimes au royaume des ténèbres, tu combattras
à poitrine découverte contre l'ennemi caché dans tous les buissons, tu
exerceras ta force dans une entreprise sérieuse et passionnée, et, si tu
succombes, si tu me reviens seul et blessé, tu auras porté en toi
l'amour dans un coeur viril, tu n'auras pas versé les larmes de
l'eunuque; la souffrance t'aura grandi, tu seras un homme!
Courage, écris-moi tout; appelle-moi quand tu voudras. Ton père te
bénit.
H. Lemontier
IV.
ÉMILE LEMONTIER A SON PÈRE, A PARIS
D'Aix en Savoie, 6 juin 1861.
J'arrive, je ne sais rien encore, je n'ai revu aucun de nos amis, je
m'enferme avec toi. Je veux te parler encore là, tout seul, dans ma
petite chambre, avant de reprendre le cours de ma vie d'orage. J'ai
besoin, avant tout, de te remercier pour le bien que tu m'as fait. Père,
c'est la première fois que tu me révèles le fond de ta pensée. À te voir
si doux, si modeste et si bon, même pour les méchants, je croyais ton
âme inaccessible à l'indignation. Ta sérénité me faisait peur, je
l'avoue; je la regardais comme le résultat de cette noble et douloureuse
lassitude, fruit du travail et de l'expérience. Je croyais que tes
années de labeur et de vertu avaient creusé entre nous un abîme qui ne
serait pas sitôt comblé! Tu m'as traité comme un homme qu'on excite, et
non comme un enfant qu'on apaise; je t'en remercie, et je te jure que tu
as bien fait. Ta tendresse a un peu hésité;... tu me croyais encore trop
jeune.... Pauvre père, tu as tremblé en te laissant arracher le secret
de ta force; eh bien, ne crains plus, j'étais mûr pour cette initiation,
elle me renouvelle, elle me baptise dans les eaux de la vie, elle me
pousse en avant. Tu voulais d'abord m'emmener loin d'elle, me distraire,
me faire voyager.--Et puis tu as compris que tout cela aigrirait mon mal
au lieu de le guérir, et tu m'as tendu la coupe en me disant: «Bois ce
fiel et triomphe.»
Sois tranquille, je saurai souffrir; car, à présent, je vois un but
sublime à ma souffrance. Conquérir celle que j'aime, la disputer à une
mortelle influence, la sauver, l'emmener avec moi dans la sphère de
l'amour vrai, la rendre digne de cette passion sacrée que j'ai pour
elle, et me rendre digne moi-même de la lui inspirer; résoudre le
problème d'éclairer sa croyance en respectant sa liberté, d'épurer sa
foi sans lui enlever les vraies bases de sa religion: oui, oui, je le
tenterai, et, si j'échoue, du moins rien ne m'aura fait reculer ou
défaillir.
Et ne crois pas que cette passion soit le seul stimulant de mon
courage! Me rendre digne de toi, être le fils de ta foi et de la
volonté, c'est là mon ambition, maintenant que je t'ai compris. Oui, mon
père, tu es calme et doux parce que tu es absolu dans le vrai et
inébranlable dans la certitude. Tes idées sont simples, concises et
nettes; tu les as dégagées d'une suite d'études et de travaux qui se
présentent à mes yeux comme une puissante chaîne de montagnes, et à
présent tu t'es assis au faîte de la plus haute cime, tu as regardé la
terre étendue sous tes pieds, et puis, élevant tes mains vers la
Divinité, tu lui as dit: «Non, le mal n'est pas ton oeuvre! il n'est que
l'ignorance du bien, et, si tu abandonnes cette ignorance aux châtiments
qu'elle s'inflige à elle-même, c'est parce qu'ils doivent la détruire.
Ainsi tu as mis en chaque être, en chaque chose de la création, l'agent
fatal de sa transformation providentielle. L'erreur doit se dévorer
elle-même comme ces volcans déchaînés, qui, aux premiers âges du globe,
ont servi à constituer l'écorce terrestre, berceau fécond de la vie. En
toi est la source du bien, la loi du vrai, et l'homme y boira de plus en
plus à mesure qu'il te connaîtra.» Consolé par la foi, tu t'es relevé,
mon père, et, le front baigné de lumière, tu as souri à ces hommes qui
te criaient: «Nous avons la vérité; Dieu ne se révèle qu'à nous et pour
nous! Maudit soit celui qui nous résiste! Notre parole l'extermine en ce
monde, elle le dévoue aux enfers dans l'autre!»
Tu as souri de pitié, et ton âme a surmonté la colère; mais, la flamme
de la vérité dans le coeur, tu as poursuivi dans tous ses retranchements
l'ignorance, qui, dans l'humanité, suscite tous les délires du mal.
C'est bien; voilà où il faut en venir, et j'y arriverai. Je serai doux
et patient avec les hommes, inflexible devant le mensonge; ceci sera ma
religion. Je ne tuerai point, je ne maudirai, je ne renierai aucun de
mes semblables; mais j'aurai en exécration les doctrines qui, au nom de
Dieu, calomnient Dieu et combattent la liberté humaine, le développement
du vrai! Je ne fléchirai le genou dans aucun temple d'où la liberté de
penser sera exclue. Je ne bénirai la main d'aucun homme ennemi de cette
liberté, je n'accepterai aucun culte destructeur de la parcelle de
vérité divine qui s'appelle en moi amour et justice, je ne ferai plus
grâce au présent par engouement poétique pour le passé, je ne
m'abandonnerai plus à ces mollesses de l'âme qui, regrettant les joies
de l'imagination, les rêveries de l'enfance, abdique les austères
devoirs de l'âge d'homme; je subirai toutes les persécutions,
j'accepterai l'effet de toutes les vengeances: il faut que toute
initiation ait ses martyrs. Les tartufes d'aujourd'hui réclament ces
gloires de l'origine chrétienne; qu'ils nous les donnent, eux qui, se
disant toujours persécutés, se sont faits persécuteurs à leur tour!
Montrons leur qu'aujourd'hui les chrétiens, c'est nous, et qu'ils sont
eux, les pharisiens. Et, si leur puissante conspiration contre la
liberté humaine atteint son but, s'ils parviennent, à défaut des bûchers
de l'inquisition, à rétablir la torture des coeurs et des consciences,
soyons prêts: je suis prêt, moi! je les brave et les défie!
Je viens d'interrompre ma lettre pour recevoir et lire la tienne. Ah!
mon père, mon maître, mon ami, nos pensées ne se croisent pas, elles se
cherchent et s'embrassent. Tu vois! j'avais compris, et je suis toujours
sous le charme de ta parole, sous le coup de ta vivifiante bénédiction.
Oui, oui, je relirai cent fois tes lettres. Ne crains pas de me donner
la fièvre: je brûle de vivre, l'inaction me tuerait!
A bientôt une plus long lettre, et toi, écris-moi de Paris. Adieu, je
t'aime.