brutalité que vous exigez de ma franchise veut être expliquée. Le
mariage est le contrat le plus saint et le plus respectable que je
connaisse, c'est le but et l'idéal d'une vie sérieuse et pure. Je ne me
crois pas indigne d'y aspirer, et il n'y a dans mon existence aucun
usage de ma liberté qui m'en détourne et qui me crée des regrets pour la
suite; seulement, je n'ai pas encore assez réfléchi aux devoirs d'un
père de famille, et je ne suis pas assez mûr pour les envisager. Avec
une espérance comme celle qu'on veut me suggérer, la maturité se ferait
peut-être très-vite; et mon père m'y aiderait! considérablement; mais, à
l'heure qu'il est, et tel que me voilà, surpris par un sentiment dont je
ne soupçonnais pas la puissance, je mentirais si je me donnais pour un
esprit tout à fait formé, et je sens qu'avec vous il faudrait cet
esprit-là. Vous avez le droit de l'exiger.»
Lucie me répondit qu'elle était parfaitement satisfaite de toutes mes
réponses et de toutes mes idées sur notre situation, qu'elle ne voyait
devant nous aucun obstacle invincible à l'union désirée par son
grand-père, mais qu'elle ne voyait pas non plus la possibilité d'y
arrêter si vite nos pensées et de prendre spontanément une résolution
intérieure.
«Il faut nous voir, dit-elle, et causer ensemble de temps en temps; Nous
y courons peut-être le risque de rencontrer l'amour sur le chemin de
l'amitié, puisque ni l'un ni l'autre ne savons bien la différence; mais:
je crois pouvoir dire sans orgueil que nous avons tous les deux une
certaine force de réflexion à mettre à l'épreuve, et qu'il n'y a pas de
mal possible dans nos relations. Nous avons beaucoup de courage cela est
certain, et je n'ai pas de parti pris contre le mariage, dont je me fais
la même idée que vous. Il serait peut-être puéril de nous rencontrer,
tels que nous sommes sans vouloir nous connaître, et sans laisser à
Dieu le soin de nous associer ou de nous désunir. Je m'en remets à lui.
Je n'ose pas dire: Faites comme moi, puisque vous n'êtes pas sûr que
Dieu s'occupe de nos destinées...»
Je lui répondis que je n'avais jamais nié cette intervention et que
j'aimais à y croire, que j'y croirais peut-être absolument un jour,
quand j'oserais m'affirmer à moi-même certaines vérités qu'on ne doit
pas admettre par complaisance ou par enivrement.
«C'est bien, ajouta-t-elle, et avant tout vous consulterez votre père?
Sans aucun doute.»
Elle réfléchit un instant comme incertaine, puis elle approuva et prit
mon bras pour aller rejoindre son grand-père, qui était en tête-à-tête,
lui, avec madame Marsanne. Certainement ils parlaient de nous, car ils
sourirent en nous voyant. Lucie alla droit à eux, et leur dit avec
beaucoup d'assurance, trop d'assurance peut-être:
«Eh bien, nous ne nous détestons pas, nous nous estimons beaucoup, et
nous voulons bien nous rencontrer de temps en temps; mais n'en demandez
pas davantage. Nous ne nous déciderons à l'étourdie ni l'un ni l'autre.
Soyez donc discrets et patients, c'est votre affaire.»
Le grand-père fut enchanté et me pressa vivement les mains. Je causai
assez longtemps avec lui. C'est un vieux raisonneur à idées étroites,
mais dont le coeur généreux répare la sécheresse intellectuelle. Il a
une instruction superficielle qui lui permet de prononcer sur tout sans
avoir rien approfondi. Il a la prétention de croire au néant, et sa
logique est si mauvaise, que Lucie a dû se faire religieuse par
réaction. Ce n'en est pas moins un homme aimable et un homme excellent
que M. de Turdy. Il a une grande bienveillance et la naïveté d'un
vieillard dont la vie a été pure. Il se pique de comprendre les
délicatesses du sentiment, et il en a certes l'instinct, sinon par
expérience, du moins par habitude de savoir-vivre. Je l'ai pris surtout
en affection à cause de la tendresse vraiment touchante qu'il a pour sa
petite-fille. Elle est son idéal et son dieu, et, s'il n'a rien gouverné
en elle, il n'a du moins rien flétri et rien amoindri.
Tout en s'attribuant une finesse et une prudence qu'il n'a pas, il a une
notion vraie des choses sociales, et il fut de l'avis de Lucie et du
mien sur les convenances morales du mariage. Il comprit qu'on ne devait
pas faire de ceci une affaire, surprendre deux volontés hésitantes et
unir deux êtres qui ne se connaissent pas. Il m'a raconté qu'il avait
été marié à une femme qu'il avait vue pour la première fois la veille du
contrat, et il m'a laissé deviner qu'il avait eu avec elle une vie pâle,
régulière et sans effusion. Sa fille, qu'il avait voulu laisser plus
libre, s'était engouée sans beaucoup de réflexion des épaulettes de
colonel et des moustaches noires de M. La Quintinie. Il ne paraît pas
que cette union puisse être qualifiée autrement que de _paisible_, ce
qui signifie peut-être _ennuyée_. Enfin l'amour véritable ne me
semble pas avoir beaucoup visité ce vieux manoir et cette famille de
Turdy. La grand'tante est restée fille, en proie à une dévotion
ponctuelle et mondaine. Sa maison est à Chambéry le rendez-vous de la
vieille aristocratie de la province.
La conclusion de ces détails fut que M. de Turdy se berçait avec plaisir
de l'espoir de marier Lucie avant de mourir, et qu'il était très-content
de pouvoir écrire au général, son gendre, qu'il avait mis un nouveau
mariage en train pour elle; mais il consentit à ne vouloir rien presser.
Il laissa à Lucie le temps de la réflexion, sachant, disait-il, qu'elle
romprait tout, si on la tourmentait. Il ne vit pas d'inconvénients à
nous mettre en rapports ensemble, sans engagement réciproque. Lucie a
agréé l'essai d'autres soins que les miens; mais, dès les premiers
jours, elle les a repoussés sans appel. Elle n'a pu être compromise par
aucun dépit, tant sa réputation est bien établie. On me jugeait
incapable de me plaindre en cas d'échec, et on avait raison. La
situation a donc été dessinée ainsi, et jusqu'à présent elle n'a pas été
modifiée par le fait de M. de Turdy ni par le mien; mais nous avions
compté sans des obstacles que tu apprécieras, et qu'aujourd'hui je juge
invincibles. Je reprends mon récit.
La journée de la cascade de Coux fut charmante. On fit une légère
collation sur l'herbe. Lucie fut gaie comme je ne l'avais pas encore
vue, et il ne tint qu'à moi de croire qu'elle était heureuse ou remplie
d'espérances de bonheur. La gaieté de Lucie n'est pas une pétulance
d'enfant qui s'étourdit, c'est une grâce de femme qui cherche à épanouir
les autres; on y sent la tendresse d'une bonne et sainte fille qui a
cherché toute sa vie à dérider le front de vieillards aimés, et qui a
trouvé le rayonnement de sa propre jeunesse dans cette préoccupation
touchante. Le vieux Turdy n'est pas gai par lui-même, et Lucie a fait de
leur vie à deux un éternel sourire. Madame Marsanne, qui me l'avait
dépeinte si sérieuse, fut étonnée de l'abondance et de la tenue de son
enjouement, et moi, dont le coeur ému était plutôt prêt à éclater dans
les larmes que dans le rire, je me sentis emporté sans résistance dans
un monde d'idées fraîches et jeunes, dans un paradis de fleurs et
d'oiseaux enivrés de soleil.
Lucie est particulièrement et l'on pourrait dire spécialement
_aimable_. Je n'avais jamais compris toute l'extension de ce mot-là,
trop prodigué dans le monde, où presque tous les individus sont frottés
d'un certain vernis d'aménité banale. Bien différente est cette aménité
que le coeur échauffe et que l'esprit colore. Lucie n'est pas ainsi
avec tout le monde. Elle a besoin de la véritable intimité pour
s'abandonner, et jusqu'à ce jour elle n'avait dit le secret de son
charme ni à Henri ni à moi. Elle ne songea plus à s'observer dans ce
dîner sur l'herbe, et son expansion fut éblouissante. Elle ne cherche
pas l'esprit, et elle en a beaucoup quand elle s'anime. Sa plaisanterie
du moment fut un jeu avec Élise, jeu où Élise brilla et fut vaincue.
Élise, avec son dédain pour les idées sérieuses et les sentiments vifs,
met volontiers sa coquetterie à railler; devant Henri, ce qu'elle
appelle mes vertus et ce qu'elle traite de science théologique dans la
piété de Lucie. Elle m'appelle _Grandisson_, elle appelle Lucie son
vieux bénédictin. Je me laisse railler: Élise n'est jamais méchante et
ne me fâche point; mais Lucie a une manière enjouée de se défendre. Elle
abonde dans le sens de sa compagne, et joue, à mourir de rire, le rôle
de vieux docteur. Elle l'interpelle en termes de catéchisme sur les
modes, sur la forme des éventails, sur la couleur des rubans; puis elle
lui fait d'une voix grave, et avec des intonations de prédicateur
très-comiques, des sermons en trois points sur ses hérésies en fait de
goût et de parure. Elle lui cite, avec des arrangements apocryphes, les
Pères de l'Église à propos de son ombrelle ou de ses gants, et en somme
elle lui démontre qu'elle entend mieux qu'elle ces graves questions de
la toilette des femmes.
À ce jeu en succéda, un du même genre, où elle me prit à partie sur mes
opinions politiques. Comme je lui reprochais d'être légitimiste, elle se
mit à contrefaire certains vieux personnages encroûtés qu'elle voit chez
sa tante; que son grand-père reconnut et nomma, en riant jusqu'aux
larmes. Évidemment, Lucie en s'égayant dans cette mimique très-réussie
et dans cette caricature d'un langage arriéré de formes et d'idées,
faisait gracieusement la cour à son grand-père, j'osais alors dire à moi
aussi. Elle-nous abandonnait l'exagération, les travers et les ridicules
du milieu où nous la supposions rivée. Elle semblait même trahir la
cause du passé et nous suivre dans les élans de la vie. Moi, du moins,
je voulais voir tout cela dans sa gaieté conciliante, et je revins de
cette promenade ébloui, charmé, prêt à me croire préféré à tout ce que
Lucie avait respecté, accepté ou subi jusque-là.
Mon erreur était complète, l'orgueil m'aveuglait. Lucie est, je le
crois, une âme inébranlable, qui fait la part de ce qu'on peut appeler
l'écume des opinions, mais qui reste fidèle à de certains principes et
tranquille comme ces grandes profondeurs de l'Océan qui ne s'aperçoivent
pas des caprices du vent à la surface du flot. Sa gaieté, sa douceur,
son humeur égale et facile, auraient dû être pour moi la révélation d'un
parti pris, d'un pli à jamais formé dans le livre de sa destinée. Que ce
soit à telle ou telle page de son code intérieur, cette page résume sa
force, établit sa résistance; elle n'ira pas au delà.
Je revis Lucie le lendemain à Aix, chez madame Marsanne, qui était un
peu souffrante. Elle prolongea sa visite pour lui tenir compagnie. Élise
était allée avec sa belle-soeur voir la Grande-Chartreuse, et Henri
avait obtenu la permission de les accompagner: Je me trouvai donc comme
en tête-à-tête avec Lucie; car madame Marsanne nous mit en train de
causerie, et se borna ensuite à nous écouter, plaçant de temps en temps
un mot pour nous aider à développer ou à résumer nos idées. Tu ne
l'ignores pas; c'est le talent bienveillant et assez intelligent de
notre amie.
Lucie me parut avoir sur le coeur l'épithète de légitimiste que je lui
avais adressée en riant la veille!
«Le mot n'est pas une injure en lui-même, dit-elle; mais vous y avez mis
une intention hostile: confessez-vous!»
Et, comme je l'avouais, car je ne veux rien nier, rien dissimuler avec
elle:
«Je veux, reprit-elle, vous dire les opinions politiques que je me
permets d'avoir. Née d'un père français et d'une mère savoisienne, j'ai
été élevée en Savoie, c'est-à-dire en Italie, puisque nous sommes
Français d'hier. Je suis donc Italienne à demi, et je n'admets pas que
l'annexion ait pu nous dénationaliser si vite. Étant bonne Italienne et
patriote, je m'en pique, je ne puis aimer l'Autriche, et je ne puis pas
approuver la résistance politique, du saint-siège à l'unité de l'Italie.
--En vérité! s'écria madame Marsanne, votre orthodoxie s'arrête au
pouvoir spirituel!
--Absolument, répondit Lucie; je n'ai jamais eu d'autre manière de voir,
et je suis orthodoxe quand même, car le pouvoir temporel n'est pas un
article de foi. J'irai plus loin, j'avouerai que j'aime Garibaldi, et
que je cesserais d'aimer Victor-Emmanuel le jour où il cesserait de
protester pour l'indépendance de l'Italie. Voilà ma profession de foi.
Est-ce le _légitimisme_ comme vous l'entendez en France?
--Non certes, répondis-je, et je crois que nous sommes bien près de nous
entendre.
--Alors restons-en là, dit-elle, et parlons d'autre chose; car la
similitude parfaite des idées n'est pas si nécessaire d'ans ce monde.
Peut-être même est-il bon que chacun garde une certaine nuance qui le
caractérise, pour faire acte de liberté dans la limite admissible.»
Il me sembla qu'elle abandonnait encore une partie de son lest pour
s'enlever plus haut dans la région du vrai, et je lui en marquai ma
reconnaissance par le soin que je pris de ne plus rien contredire. Elle
parla de la France avec un peu d'amertume, et de l'indifférence
politique et religieuse des Français avec tristesse; puis elle parla de
son grand-père avec adoration et des douceurs de leur intimité. Je ne
sais ce qu'elle dit encore: elle fut si bonne ce jour-là, que je
t'écrivis le soir une longue lettre que je devais terminer et t'envoyer
le lendemain. Je ne te l'envoyai pas: le lendemain, j'avais la mort dans
l'âme.
Le lendemain, je rendis visite à M. de Turdy. Je ne sais par quelle
fatalité il lui vint à l'esprit de me demander si j'avais été aux
Charmettes, et, comme je répondais négativement:
«Voilà, dit-il en riant, un pèlerinage que ma petite-fille ne fera pas
avec vous!»
J'interrogeai les yeux de Lucie, qui affectait de regarder le paysage,
comme si elle n'eût entendu ni la question ni la réponse. Je ne sais
quelle curiosité chagrine me fit insister. Elle prit alors son parti et
répondit nettement:
«Ce n'est pas là une promenade pour une jeune fille! Vous pensez bien
que je n'ai rien lu de M. Rousseau; mais je sais, par la tradition du
pays, tout ce qui concerne cette existence des Charmettes, et le nom de
madame de Warens me répugne, permettez-moi de vous le dire.
--Ma chère enfant, reprit le grand-père, j'aime à croire que tu sais
fort mal l'histoire des Charmettes, et qu'aucune personne du pays ne
s'est jamais permis de la raconter devant toi, à moins que cette
personne ne soit ta grand'tante ou une de ses amies les béguines, ou
encore quelque prêtre; car il n'y a que les dévots pour dire crûment les
choses, et pour apprendre aux jeunes filles ce que nous autres, vieux
mécréants, nous croirions devoir leur laisser ignorer.»
Lucie garda un instant le silence, et une vive rougeur de dépit ou de
honte monta jusqu'à son front; mais la lutte contre elle-même fut
rapidement terminée. La rougeur s'envola comme un éclair, elle embrassa
le vieillard en disant:
«En cela, père, tu peux bien avoir raison! Tu sais, moi, tout ce qui me
console de te contredire, c'est quand je peux trouver l'occasion de me
donner tort.»
M. de Turdy, attendri, me regardait comme pour me dire: «Vous voyez si
on peut résister à tant de grâce et de bonté....» Et il est certain que
j'étais de son avis. On discuterait avec Lucie, on disputerait même,
rien que pour le plaisir de la voir si délicieusement céder. Aussi le
nuage qui me resta dans l'esprit eut-il une autre cause que son aversion
systématique pour le grand génie de Rousseau, qu'elle ne connaît pas. Je
m'affectai intérieurement de la pensée que cette âme candide était déjà
déflorée par la science de soi-même imposée aux jeunes filles pieuses
comme un devoir, comme une nécessité du sérieux de la confession. La
confession!... Je n'avais jamais pensé à cela qu'avec sang-froid.
J'avais vu la première institution, la confession publique à la porte du
temple, comme une chose terrible et grande, comme un reflet ardent de
l'époque du martyre: je regardais la confession auriculaire comme une
déviation du principe, comme un accommodement du pécheur avec le ciel et
du prêtre avec le pécheur; mais je n'avais pas encore mis dans ma pensée
l'image du prêtre entre Lucie et moi. Quand elle se présenta, elle fit
passer une sueur froide dans tout mon corps. Je me rappelai ce passage
de Paul-Louis Courier, qui ne m'avait frappé que comme éloquence, et il
me revint tout entier dans la mémoire comme si je l'eusse appris par
coeur. Tu te le rappelles, ce passage que nous avons lu ensemble il n'y
a pas longtemps.... «On leur défend l'amour, et le mariage surtout; on
leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une; et ils vivent avec
toutes familièrement, c'est peu, mais dans la confidence, l'intimité, le
secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente
fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui, bientôt
l'appelant, l'entretient seul à seule, qui, le premier, avant qu'elle
puisse faillir, lui nomme le péché.... Seuls et n'ayant pour témoins que
ces murs, que ces voûtes, ils causent! De quoi? Hélas! de tout ce qui
n'est pas innocent. Ils parlent ou plutôt murmurent à voix basse, et
leurs bouches s'approchent, et leur souffle se confond. Cela dure une
heure et se renouvelle souvent.»
Cette implacable citation de ma mémoire, avec son corollaire sur le rôle
du prêtre entre les époux, me fit ressentir tous les aiguillons de la
jalousie, et cette première torture de l'amour fut si poignante, que
Lucie s'en aperçut et me demanda ce que j'avais.
La présence du grand-père ne me gênant pas pour un entretien de cette
nature, je demandai brusquement à Lucie si elle avait un confesseur.
«Eh! mais oui, sans doute, répondit-elle; il le faut bien!
--J'aurais cru que vous n'en aviez besoin.
--On a toujours quelque chose à se reprocher.
--Dans le secret de la conscience, dans le fond de la pensée
apparemment; car vos actions, à vous, ne peuvent jamais être mauvaises.
--Franchement, dit-elle en riant, je n'ai pas commis, que je sache,
beaucoup de mauvaises actions. Quant aux cas de conscience, si j'en
avais, ce ne serait pas à l'abbé Gémyet que je demanderais de les
résoudre. Le bonhomme est l'idéal de la simplicité.»
M. de Turdy, comme s'il eût voulu me tranquilliser, s'écria que l'abbé
Gémyet était le meilleur et le plus inoffensif des hommes.
«Celui-là, dit-il, je le connais, je réponds de lui, et je ne t'en
permettrai jamais d'autre. Puisqu'on voulait absolument un confesseur,
continua-t-il en s'adressant à moi, j'ai voulu au moins choisir, et j'ai
mis la main sur un bon prêtre, tolérant, point cagot....
--Et tout à fait nul, reprit Lucie avec le même sourire que j'avais déjà
remarqué.
--Nul! je le veux bien, dit le grand-père en s'animant; nul! je les aime
comme cela et pas autrement, les prêtres! je ne veux point de ces
fanatiques comme mademoiselle ma soeur les préférerait peut-être.
--Eh! mon Dieu, cher papa, reprit Lucie, tu accuses ma tante! Tu sais
bien qu'elle est plus mondaine que moi et qu'elle s'accommode fort bien
pour son compte de la tolérance illimitée de M. Gémyet. Voyons, ne me
chicane pas trop. J'ai fait ce que tu voulais, j'ai accepté mon
confesseur de ta main: je le respecte, j'ai de l'estime et de l'amitié
pour lui; mais je ne peux pas le prendre pour un aigle, lui-même n'a pas
cette prétention-là, et, quand je me confesse à lui de beaucoup de
tiédeur et de relâchement dans la pratique, je suis toute prête à lui
dire que c'est sa faute, et c'est tout au plus s'il ne me dit pas que
cela lui est parfaitement égal.
--Bien, bien, très-bien! s'écria le grand-père en riant et en me
regardant encore; voilà ce que je veux, et c'est à ce prix-là que nous
nous entendrons.
--Qu'est-ce que vous pensez de tout cela, vous? dit Lucie en se tournant
vers moi avec son gracieux abandon. Doit-on faire les choses à demi? Je
sais d'avance que vous pensez le contraire; car, si vous n'étiez pas un
esprit absolu, vous ne seriez plus vous-même.
--Je pense, répondis-je sans hésiter, que la confession est mauvaise ou
inutile. Vous avez accepté la chose inutile et pris le moins mauvais
parti, ne pouvant vous résoudre à prendre le seul bon....
--Qui est de ne plus rien croire? Cela ne m'est pas possible!»
Elle me fit cette réponse fort sèchement. Je m'inclinai et ne parlai
plus, bien qu'elle m'y provoquât avec toutes les grâces d'esprit et de
coeur qui sont en elle. Au bout de quelques instants, comme je prenais
congé:
«Vous me boudez, je le vois, dit-elle; vous croyez que je vous regarde
comme un athée. Non, je suis à cent lieues de cela; mais rappelez-vous,
j'ai une doctrine, et vous n'en avez pas!
--Eh bien, lui répondis-je, j'en aurai une. Je vous jure que j'en aurai
une avant peu, car je vois qu'il le faut!»
Elle partit d'un grand éclat de rire et me tendit la main pour la
première fois, corrigeant par ce témoignage d'affection et d'intimité ce
que sa raillerie avait de blessant; mais on n'a pas deux coeurs pour
aimer, et je ne peux pas mettre dans le même cette simultanéité de joie
et de souffrance. Je commençais à ne plus comprendre Lucie. J'étais
horriblement triste, c'est pourquoi je ne t'écrivis pas en rentrant.
Henri se moquait un peu de moi.
«Tu t'embarques mal, disait-il. Te voilà déjà aux prises avec les
préjugés de ta fiancée, car elle est ta fiancée, je t'en réponds. Le
grand-père t'adore, et la jeune fille t'aime.
--Non, elle ne m'aimera probablement pas.
--C'est peut-être toi qui n'aimes pas, reprit-il avec un peu de
vivacité. Tu me fais l'effet d'un pédant ou d'un despote. Eh! mon cher,
que t'importe que ta femme croie au culte et suive les pratiques d'une
Église quelconque?
--Tu permettras le confesseur à la tienne, toi?
--Je lui en permettrai dix, à la condition que ces messieurs-là ne
l'empêcheront pas d'être à moi corps et âme.
--Non, tu ne te soucies pas de son âme! Tu lui laisseras l'absolue
liberté de conscience, tu l'as dit!
--Conscience religieuse, entendons-nous! Qu'elle croie à Junon Lucine ou
à l'immaculée conception, ce ne sont pas là mes affaires. Pourvu qu'elle
me donne des enfants qui soient de moi, qu'elle préfère mon entretien au
confessionnal, je ne lui demanderai jamais compte de ses épanchements
spiritualistes avec les docteurs en droit canonique.
--Eh bien, moi, je suis tout autre. Je ne sépare point l'âme du corps,
et je ne supporterai pas l'amant platonique, de quelque nom qu'il
s'appelle!
--Alors ne te marie pas, mon cher, ou cherche une protestante.
Mademoiselle La Quintinie n'est pas ton fait. Tu as raison, il ne faut
pas écrire à ton père. Oublie-la et retourne à Paris.
--Est-elle donc si obstinée que je ne puisse l'amener à mes idées?
--Je n'en sais rien. Elle paraît fort douce de caractère; elle a l'air
de t'aimer. Élise est convaincue qu'elle t'adore. Tu peux essayer, mais
tu t'engages là dans une mauvaise voie et tu rêves l'impossible; car on
ne change pas ce que la nature a fait sans le gâter, je t'en avertis.
Lucie a une tendance au mysticisme; tu pourras bien déplacer le fétiche,
mais gare à l'avenir! L'amant pourra bien remplacer le prêtre.»
Henri me parla encore longtemps sur ce ton, et il m'ébranla. Ah! que
j'aurais voulu t'avoir près de moi pour résoudre tous mes doutes!
J'étais partagé entre mille aperçus contraires. Tantôt Henri me
démontrait que je voulais asservir la compagne de ma vie, l'effacer, lui
ôter toute personnalité, et la noyer dans le rayonnement de mon orgueil;
tantôt il me semblait rompre absolument la beauté du lien conjugal en
admettant qu'on pût vivre intellectuellement à part l'un de l'autre, et
en s'efforçant même de me prouver que c'était mieux ainsi. Il concluait
à l'infériorité de nature chez la femme, et il répétait ce lieu commun
révoltant, qu'il lui faut un frein autre que l'amour et le respect de
son mari, parce qu'elle n'a pas assez de force morale pour s'en
contenter.
Je retournai à Turdy peu de jours après. J'étais résigné; j'acceptais
tout! Non convaincu, mais soumis, j'admettais que Lucie, en me faisant
de légères concessions, pouvait en exiger autant de moi. Je la trouvai
seule au jardin.
«Eh bien, me dit-elle, cette fameuse doctrine, l'apportez-vous toute
chaude et cuite à point?»
Elle raillait, je me sentis fort irrité; elle me sourit, et, comme le
ciel est dans son sourire, je vis qu'elle raillait sans amertume et sans
dédain. Je me calmai.