«Non, reprit-il, je n'ai pas ce droit-là, et, d'ailleurs, je reconnais

aujourd'hui que je ne l'ai envers personne. Il fut un temps où j'étais

un peu fanatique d'incrédulité, et où les momeries me poussaient à bout.

J'ai mis de l'eau dans mon vin, où plutôt ma petite-fille a baptisé mon

breuvage, et je me suis laissé faire. Elle m'a reproché mon intolérance;

elle m'a juré qu'elle respectait mes idées, qu'elle ne chercherait

jamais à me les ôter, et elle m'a tenu parole. Enfin ma petite dévote a

remporté la victoire. Je ne dis plus rien, je laisse à chacun sa

fantaisie, je ne me moque plus des pratiques; je ne réclame plus la

liberté de conscience, puisqu'on me l'accorde à moi-même. Qu'en

pensez-vous?»

Il me regardait. Je ne sais ce que j'allais répondre; peut-être

n'aurais-je pas du tout répondu, lorsque mademoiselle La Quintinie

entra. Je ne m'y attendais pas. Elle était venue par le lac, elle avait

monté la côte à pied et s'était introduite sans fracas par le jardin;

elle avait laissé son chapeau sur un banc, elle se trouva assise au

milieu de nous après avoir baisé le front blanc et luisant de son

grand-père, comme si, ayant assisté à la conversation, elle le

remerciait de ce qu'il venait de dire.

Je crois qu'elle avait effectivement surpris et deviné ses dernières

paroles, car elle se tourna gaiement vers Henri en lui disant:

«Vous n'allez pas soutenir le contraire, monsieur Valmare?

--Je n'avais pas la parole, répondit Henri en me désignant. Voici

l'oracle consulté.

--Un oracle! déjà? s'écria Lucie avec son beau rire moqueur et

caressant.

--Quand on est oracle à mon âge, lui répondis-je, on reste muet, ou l'on

s'en tire par des énigmes.

--Ni l'un ni l'autre, reprit-elle, ou bien l'on n'est qu'un faux oracle,

c'est-à-dire rien. Moi, je sais que vous êtes quelque chose, on nous l'a

dit, et je crois de tout mon coeur que vous êtes quelqu'un. Il faut

parler et dire de bonne foi tout ce que vous pensez.»

Il me sembla qu'elle me faisait subir à dessein un interrogatoire, que

son grand-père s'y prêtait, qu'il avait amené cela, et qu'elle en

tirerait parti avec adresse, tout en y mettant une apparence d'imprévu.

Pensait-on déjà que je me présentais, et que je m'offrais sans retour?

Henri avait-il déjà, dès ma première visite, trahi le secret de mon

mutisme effaré? Henri, si prudent pour lui-même dans la vie, était-il à

ce point imprudent pour les autres? Je me crus placé sur la sellette, et

j'eus un mouvement de terreur et de dépit si prononcé, que je faillis

m'enfuir sans dire un mot.

Lucie vit mon air éperdu. Je crois que je rougissais comme un enfant.

Elle fut très-gaie, et d'une gaieté dont il était impossible de se

piquer; car cet accent de bonté qui est en elle, ce ton de bonhomie

presque fraternelle dès le premier abord, est une séduction dont je ne

puis te donner l'idée. Elle prétendit que j'étais en proie au vertige

des pythonisses, que je regardais la fenêtre, et elle courut la fermer,

assurant que j'avais le projet de m'envoler pour soustraire le secret

des dieux à la vaine curiosité des mortels. Quand j'eus ri et plaisanté

à mon tour, j'espérai en être quitte; mais Henri, qui voulait absolument

me faire _briller_, y revint, et Lucie insista. Je pris mon parti alors

avec la témérité que soulève en moi la moindre apparence de persécution.

C'est de mon âge, et c'était mon droit. Je veux tâcher de me bien

rappeler ce que j'ai dit ce jour-là; car, dès ce jour-là, j'ai brûlé mes

vaisseaux et compromis sans retour mon rêve d'amour et de bonheur.

J'ai dit que les oracles n'étaient pas responsables de leurs arrêts,

qu'ils étaient la proie toute passive d'une vérité infernale ou céleste

agissant en dehors d'eux et malgré eux. Là-dessus, j'ai déclaré que je

ne voyais pas matière à prononcer, parce que je ne me trouvais aux

prises en ce moment avec aucune foi réelle. M. de Turdy, en accordant à

sa petite-fille le droit de croire au Dieu _personnel_, cessait d'être

l'incrédule qu'il avait la prétention d'être. Mademoiselle La Quintinie,

en respectant l'incrédulité de son grand-père, abandonnait les voies de

l'orthodoxie. Il n'y avait plus de doctrine dès qu'il y avait

transaction. L'oracle, voyant des idées aussi confuses troubler son

atmosphère, demandait à descendre du trépied et à garder ses

inspirations pour lui-même.

«C'est-à-dire, répondit mademoiselle La Quintinie, que vous accaparez

pour vous tout seul la vérité suprême. C'est fort vilain! c'est de

l'égoïsme! Mais vous en avez dit assez, malgré vous, pour que j'en fasse

mon profit, et je crois que j'ai eu tort de faire si bon marché du peu

de foi de mon grand-père. Pourtant, si j'étais ergoteuse, je vous dirais

que vous me donnez raison; car, si mon grand-père, en tolérant mes idées

religieuses, a fait un pas vers la foi, je reste orthodoxe en me

réconciliant avec une âme à demi-convertie.»

Elle disait cela d'un ton très-net et tout en caressant le vieillard,

qui, souriant et vaincu, me regardait comme pour me demander s'il était

possible de résister à ce bel apôtre.

Je résistai pourtant sans trop savoir pourquoi; je me sentais poussé à

la révolte par un instinct de loyauté. Plus on se sent épris, plus on

doit offrir sérieusement son âme, et il n'y aurait rien de sérieux dans

la prudence évasive. Je soutins donc mon assertion. Je ne voulus rien

céder. Je déclarai que, si j'avais une doctrine de foi bien arrêtée, il

me serait impossible de la modifier au gré de mes affections ou de mes

sympathies.

«Savez-vous que cela est effrayant? objecta mademoiselle La Quintinie.

Vous dites: «Si j'avais une doctrine!» Donc, vous n'en avez pas, et avec

cela vous êtes plus intolérant que ceux qui en ont une!»

Je répondis qu'une doctrine ne s'improvisait pas à mon âge, que je

travaillerais de toute mon âme à m'éclairer, et que je me préparais à

croire et à penser par un grand respect envers l'essence même de la foi,

comme un homme qui va franchir quelque dangereux passage s'assure contre

le vertige et consulte sa volonté.

Lucie me regardait attentivement, comme si elle eût étudié de sang-froid

ma fermeté intérieure dans les lignes de mon visage; puis, après un

instant de silence, elle dit d'un ton très-sérieux:

«Je crois que vous avez raison, et que cet apprentissage d'austérité

intellectuelle vous mènera à la vérité.»

Henri prit cela pour des paroles d'encouragement. Moi, je sentis que le

ton et le regard de Lucie me faisaient vaguement beaucoup de mal; mais,

quand Henri me demanda ensuite pourquoi, je ne sus pas le lui dire.

On parla d'autre chose, et nous prîmes congé. Notre visite avait duré

plus longtemps qu'il n'était strictement convenable; mais, loin de nous

le faire sentir, on nous invita à une promenade à laquelle madame

Marsanne et sa fille, ainsi que deux ou trois autres personnes, allaient

être conviées. M. de Turdy chargea Henri de prendre jour avec ces dames

et de lui écrire leur décision.

Madame Marsanne me prit à part le soir même pour me demander comment

s'était passée ma seconde visite à Turdy. Je lui en rendis compte

sincèrement. Comme jamais il n'a été question entre elle et moi des

projets que vous aviez faits ensemble, et que je suis censé, aussi bien

qu'Élise, les ignorer absolument, je crus devoir exprimer sans détour

mon admiration pour Lucie et ma sympathie pour son grand-père.

«Prends garde, mon cher Émile, répondit notre amie. Mademoiselle La

Quintinie a refusé plusieurs partis, et, bien qu'elle n'ait pas affiché

une résolution décisive, sa famille craint qu'elle ne tourne tout

doucement à l'habitude du célibat. Il faut que je t'apprenne ce que

c'est que Lucie. Je ne le sais réellement que depuis deux ou trois

jours, ayant été aux informations auprès des personnes du pays.

«Lucie n'est pas seulement une charmante fille que mon Élise a connue

très-gaie et très-intelligente au couvent: c'est à présent une personne

plus que distinguée: c'est, dit-on, une femme réellement supérieure.

Elle a tant de goût et de bon sens, qu'elle le cache plutôt qu'elle ne

le montre; mais il paraît qu'elle est aussi instruite qu'une femme peut

l'être et qu'elle a un grand talent de musicienne, avec cela un

caractère qui, par le courage et l'élévation, ne paraît pas de son sexe.

Tout en la chérissant, Élise se moque un peu d'elle entre nous. Moi, je

suis moins susceptible que ma fille, et je vois dans mademoiselle La

Quintinie une personne qui ne se décidera pas aisément au mariage, parce

qu'elle a le droit d'exiger beaucoup et parce qu'elle ne connaît pas les

petites ambitions, l'ennui de l'oisiveté, le besoin de paraître, enfin

toutes les petites raisons qui déterminent la plupart des jeunes filles.

«Si j'étais sa mère, poursuivit madame Marsanne, peut-être la

laisserais-je suivre cette voie exceptionnelle, à la condition que

j'aurais pour me consoler une autre fille comme Élise, destinée à

prendre la vie plus terre à terre. On dit que le général La Quintinie

n'entend pas de cette oreille, et que, quand il a le loisir de s'occuper

de Lucie, il tempête de la voir encore fille à vingt-deux ans. Il menace

alors les vieux parents de la leur retirer, s'ils ne trouvent pas à la

marier au plus vite. Donc, le grand-père avait jeté d'abord les yeux sur

Henri Valmare; mais il paraît qu'Henri a une inclination.»

Ici, madame Marsanne sourit d'une manière expressive, et elle continua:

«Du moins Henri m'a dit qu'il l'avait fait clairement pressentir dès les

premiers mots très-bienveillants et très-gauches du bonhomme Turdy.

Aussi le bonhomme a-t-il songé à toi dès qu'il t'a vu et qu'il a su

d'Henri qui tu es et ce que tu vaux. «Je laisserai tous mes biens à

Lucie, a-t-il dit. Sa grand'tante en fera autant. Nous n'avons donc pas

à nous préoccuper de la fortune du futur. Ma soeur a des idées un peu

féodales, c'est un radotage dont je souris. On passera sur le nom, quel

qu'il soit. Ce qu'il nous faut, c'est un jeune homme charmant,

très-instruit et d'un caractère un peu exceptionnel, à la fois

enthousiaste et vertueux, comme vous m'avez dépeint M. Émile Lemontier.

Celui-là pourrait plaire à ma petite-fille, qui sait? Rien ne coûte

d'essayer. N'en dites rien au jeune homme; mais, si Lucie lui tourne un

peu la tête, ne le découragez pas; car, de mon côté, je plaiderai sa

cause vivement.»

En me rapportant les paroles de M. de Turdy, madame Marsanne m'avait

paru, elle, plaider avec une délicate réserve la cause des amours

d'Henri et d'Élise. Aussi je me gardai bien de dire non au rêve du vieux

Turdy, et, tout en m'y prêtant à mes risques et périls, je priai madame

Marsanne de ne point t'en écrire. J'eus peut-être tort, mais je

craignais de te tourmenter l'esprit. Tu avais un grand travail à

terminer, et moi, me sentant pris trop vite et trop fortement, je me

flattais de me calmer et de t'entretenir peu à peu de mes espérances

sans te bouleverser de mes anxiétés.

Dans tout-cela, cher père, ne te semble-t-il pas que les personnes

graves, le grand-père, madame Marsanne et Henri, qui se pique d'avoir

cinquante ans, ont agi bien vite? Je ne leur en veux pas. Ils n'ont pas

deviné combien j'étais capable d'aimer avec passion, et combien Lucie,

avec son air ouvert et confiant, était en garde contre mon amour.

J'ai eu pourtant de grandes illusions, comme tu vas le voir, des

illusions dont je suis honteux à présent. Je ne suis pas un fat, et,

sans faire de fausse modestie, je ne me crois pas présomptueux. Si j'ai

fait de très-bonnes études, c'est grâce à toi, qui de bonne heure, avec

un mélange admirable de persévérance et de sollicitude, as su

développer, exciter et contenir tour à tour les élans de ma curiosité.

D'ailleurs, cette soif d'apprendre, mon seul mérite, je la tiens de

toi; et je n'ai en moi rien de bon qui ne t'appartienne. A force de

m'entendre répéter que je ne suis pas un garçon vulgaire, j'ai dû

m'habituer à le croire; mais je te jure que je n'ai pas ouvert la porte

aux sottes vanités, que j'ai le respect enthousiaste des supériorités

auxquelles je dois de n'être pas un esprit trop inférieur, et que tout

mon orgueil est de comprendre le bien qui m'a été fait, le prix du beau

et du vrai qui m'ont été donnés!

En me présentant de nouveau devant Lucie, j'étais donc digne, sinon de

son estime, du moins de son attention. Je lui apportais une confiance

sans bornes dans son caractère, et ce n'est pas là un sentiment

d'infatuation personnelle. Je ne l'examinais pas, je ne me demandais pas

si mon coeur et mon imagination la plaçaient trop haut: j'avais ce

besoin d'adorer sans contrôle et de se donner sans réserve qui est à

coup sûr le fait d'une réelle ingénuité d'esprit.

Ce fut à la cascade de Coux qu'eut lieu notre troisième rencontre. Cette

chute d'eau, médiocre comme volume et comme hauteur, n'en est pas moins

digne de l'engouement de Jean-Jacques. En fait de paysage, Rousseau

était vraiment un grand artiste, et on peut, quand on est artiste aussi,

le suivre avec confiance dans ses promenades. Il avait compris que le

beau n'a pas besoin d'une grande mise en scène, et que l'effet des

choses est dans l'harmonie. Rien de plus frais et de plus suave que

l'arrangement naturel de cette cascatelle. La brisure de rochers d'où

elle s'élance est proportionnée à son élévation; et les blocs où elle

disparaît un instant, pour s'en échapper en plusieurs courants agités,

sont jetés là dans un désordre en même temps hardi et gracieux. Il y a

des entassements qui forment des arches moussues où l'eau tournoie et

bouillonne avec des bruits charmants et un mouvement dont la fougue est

plutôt joie que colère. Partout sur ces beaux rochers mouillés fleurit

cette petite plante rose que tu aimes tant, l'érine alpestre, qui se

tasse et se presse à la pierre, en lutte contre l'eau, avec la

coquetterie des êtres délicats d'aspect qui ont l'organisation forte.

J'étais en train d'examiner ces fleurettes à la loupe avec Henri, quand

j'entendis arriver la voiture qui amenait mesdames Marsanne avec

mademoiselle La Quintinie et son grand-père. Je ne crus pas devoir

marquer trop d'empressement, et je laissai Henri se présenter le

premier. Tout le monde connaissait la délicatesse de ma situation, car

on s'arrangea de telle manière que je dusse offrir mon bras à Lucie, et

très-peu d'instants après, bien qu'elle ne parût point songer à s'y

prêter, nous fûmes seuls ensemble au bord d'un des méandres du torrent,

séparés de nos compagnons par un groupe de rochers.

Nous étions trop près de la cascade pour échanger facilement des paroles

suivies. L'érine alpestre me servit de prétexte pour nous en éloigner un

peu et pour parler de toi. Lucie se montra dès lors toute disposée à

m'entendre, et elle me fit sur ton compte mille questions charmantes.

Elle connaît tes travaux, et elle en raisonne comme une femme de mérite

qui n'a pas ou qui feint de ne pas avoir dans la mémoire la technologie

des choses, mais qui en a parfaitement compris le but et suivi le

développement. J'étais ravi de voir qu'elle n'était étrangère à rien de

ce qui t'intéresse. Je le fus encore plus quand je découvris qu'elle

connaissait toute ta vie de dévouement, de travail et de dignité. Elle

voulut savoir ton âge, ta figure, tes goûts, tes habitudes, ta manière

de travailler, de parler, de t'habiller, et, quand j'eus répondu à tout,

elle me demanda si je te ressemblais.

Je ne te ressemble qu'à demi, et j'avouai humblement qu'avec mes

vingt-quatre ans j'étais beaucoup moins bien que toi avec tes soixante.

Elle ne me sut pas mauvais gré de l'hommage que j'étais heureux de te

rendre en toutes choses; mais ce n'est pas de la ressemblance extérieure

qu'elle se préoccupait. Elle voulait savoir si je partageais toutes tes

idées, et si, en les respectant beaucoup, je n'y apportais pas en

moi-même quelque modification. La question était directe, sérieuse, et

ne me déplut pas. D'autres eussent peut-être préféré une femme ne

sachant parler que de choses frivoles, mais je ne me sentais pas mal à

l'aise avec cet esprit net et sérieux qui me demandait compte avec

douceur et délicatesse du fond de ma pensée. Je n'éprouvai pas le puéril

besoin de la dominer et de lui prouver qu'un homme ordinaire en sait

presque toujours plus long que la femme la mieux instruite. Je voyais

bien qu'elle en était persuadée, et qu'en m'interrogeant, elle ne me

demandait que cette solution de la conscience du vrai que tout être

humain a le droit de vouloir soumettre à son point de vue.

Voici, je crois, le sens fidèle de ma réponse:

«Mon père a travaillé quarante ans, cherchant à travers les profondeurs

du passé non pas tant les curiosités de l'érudition que les vérités de

l'histoire philosophique. Il n'a été ni professeur ni fonctionnaire sous

aucun gouvernement. Il n'a voulu appartenir à aucun corps de la science

officielle. Sa fortune et son peu d'ambition directe lui ont permis de

conserver une indépendance absolue, extrêmement rare dans le temps où

nous vivons. Vous voyez que le résultat de tant de savoir et de liberté

l'a conduit à repousser les systèmes de toutes pièces et à n'admettre

qu'un très-petit nombre de vérités fondamentales. Vous êtes étonnée,

disiez-vous tout à l'heure, de trouver dans ses résumés tant de respect

pour des croyances qui ne sont pas les siennes, tant de mesure et de

douceur envers les plus intolérants adversaires de sa philosophie:

c'est que mon père est d'une générosité de tempérament dont rien

n'approche, et que la forme amère ou irritée lui est antipathique; mais

ne croyez pas que cette douceur d'âme change rien aux principes qu'il a

une fois admis. Si vous avez lu attentivement, comme je le crois, ses

conclusions générales, vous devez être certaine qu'il n'y a pas en lui

de transaction possible avec ceux qui nient le développement de la

lumière....

--C'est-à-dire avec les catholiques? dit mademoiselle La Quintinie en me

regardant fixement.

--Non-seulement avec les catholiques, repris-je, mais avec les

sectateurs de toute religion qui cloue la pensée humaine sur un dogme

immobile et sans avenir.

--Et vous partagez entièrement cette révolte de votre père contre des

croyances... qui sont les miennes, on vous l'a dit?

--Je la partage entièrement, répondis-je, non-seulement par respect pour

son opinion, qui est celle de tous les vrais grands esprits, mais encore

par la conviction que mes études, mes instincts et mes réflexions m'ont

forcé d'avoir.»

C'était là, n'est-ce pas? une déclaration de guerre bien plus qu'une

déclaration d'amour. Mademoiselle La Quintinie garda le silence assez

longtemps pour me faire croire que tout était rompu, ou plutôt que rien

ne serait jamais commencé entre nous. Elle avait mis sur ses genoux une

touffe de ces petites fleurs qui avaient servi à commencer l'entretien,

et elle avait l'air de jouer avec sans m'entendre. Tout à coup, elle

leva la tête et me regarda encore en disant:

«Il y a une chose certaine, monsieur Lemontier, c'est que vous avez une

franchise rare, et que c'est une grande qualité. J'aurais bien des

choses à vous dire, mais c'est vraiment trop tôt. Je ne peux pas avoir

tant de confiance. Donnez-moi le temps de vous connaître un peu plus,

et alors je me permettrai peut-être de discuter quelquefois avec vous;

car j'ai beau être une femme, encore enfant à bien des égards, vous

savez que chacun tient à sa croyance, et que les faibles ont le droit de

se défendre contre les forts.

--Pourquoi pas tout de suite? lui demandai-je. Êtes-vous aussi sincère

que moi quand vous prétendez ne pas me connaître? Je me suis pourtant

donné tout entier, et vous n'avez rien à découvrir que je ne vous aie

livré.

--Vous avez raison, reprit-elle, et je crois que ce serait vous faire

injure que de vous étudier comme un homme ordinaire. Qui comprend votre

père et qui vous a vu un instant doit vous connaître, sous peine de

tomber dans une méfiance niaise; mais pourtant... je ne peux pas dire un

mot de plus sans vous faire une question absurde. Répondrez-vous à une

question absurde?»

Et, comme j'hésitais à répondre, cherchant à deviner d'avance, elle

ajouta en riant:

«La vérité exige quelquefois l'absurdité. Vous savez le fameux _credo

quia absurdum_!»

Mais, tout en riant ainsi, elle rougissait beaucoup, et je la priai de

s'expliquer en rougissant moi-même autant qu'elle.

«Eh bien, reprit-elle avec un héroïsme de franchise extraordinaire, on

prétend que vous avez conçu pour moi, à première vue, une passion de

roman. C'est Élise qui dit cela, et, pour vous tirer de votre embarras,

sachez qu'elle prétend que j'ai répondu à cette passion comme par une

commotion électrique. Vous reconnaissez là le style moqueur de notre

amie; mais il y a quelque chose de vrai sous cette hyperbole. J'ai cru

voir que vous étiez porté à une sympathie particulière pour moi, et, de

mon côté, j'ai ressenti pour vous la même chose. Voilà les grands mots

lâchés; ils ne sont pas si effrayants qu'ils en ont l'air, et nous

pouvons à présent nous entendre, en braves gens que nous sommes, pour

rire des attaques de nos amis, et pour leur répondre ensuite, sans rire,

que nous nous estimons véritablement l'un l'autre. Du moins, quant à

moi, je le déclare. En pouvez-vous dire autant de vous-même, et ma

question est-elle absurde, indiscrète ou inconvenante?»

Cher père, je ne sais pas comment on dit à une femme qu'on est amoureux

d'elle; mais je n'ai trouvé rien de si naturel et de si aisé que de lui

dire qu'on l'aime sérieusement. Je l'ai dit à Lucie sans trouble

immodeste, sans génuflexion indécente, en la regardant bien en face,

comme elle me regardait, et sans aucun reste de timidité. Je lui ai dit

que je ne savais pas si c'était de l'amitié, de l'amour ou de la

passion, vu que je n'avais aucune expérience de mes propres sentiments,

mais que je me sentais lui appartenir entièrement. J'ai ajouté qu'elle

ne devait pas se préoccuper de cette vivacité d'impression, que je ne

savais pas encore l'importance et la durée que cela pouvait avoir dans

ma vie, que cet embrasement subit de tout mon être pouvait bien tenir à

ma jeunesse et à mon enthousiasme naturel, que je n'étais pas assez sot

pour m'en faire un mérite et pour vouloir qu'elle m'en sût gré. Il n'y

avait en moi qu'une chose à prendre en grave considération, mon respect

pour elle, c'est-à-dire une foi aveugle dans sa loyauté et un dévouement

qui pouvait être mis à l'épreuve la plus rude le jour où il serait

accepté.

Je ne sais pas si elle fut très-émue en m'écoutant. Dès qu'elle eut

compris, elle mit sa figure dans ses mains, et elle se tenait assise,

les coudes appuyés sur ses genoux. C'est tout ce qui m'a frappé dans son

attitude, car tu penses bien que je n'étais pas de sang-froid et que je

songeais à me faire bien comprendre dans l'énergie de ma sincérité

beaucoup plus qu'à surprendre en elle un trouble physique quelconque. Ce

trouble des sens, dont pour rien au monde je n'eusse voulu profiter,

même pour effleurer seulement son vêtement, ne m'eût rien appris, sinon

qu'elle était femme, et nullement blasée sur de pareils épanchements.

Or, je savais bien qu'elle est femme; tout en elle exprime une vie

intense gouvernée par une vie intellectuelle plus intense encore, et,

quant à l'expérience qu'elle peut avoir, je ne croyais pas devoir la

craindre. Personne, j'en réponds devant Dieu, ne lui a jamais exprimé

une affection aussi forte et aussi vraie que la mienne.

Je vis seulement, quand elle releva son visage, qu'elle avait caché

quelques larmes et qu'un beau sourire reprenait le dessus.

«Vous êtes, me dit-elle, la droiture en personne, puisque du premier mot

vous risquez le tout pour le tout! De la part d'un autre, ce que vous

m'avez dit là m'eût probablement choquée; mais, tout en ayant eu un peu

mal aux nerfs, je ne sais trop pourquoi, j'ai été plus touchée que

blessée de votre hardiesse. N'en concluez pas que je vous aime comme

vous avez l'air de m'aimer. Sur l'honneur, je ne sais pas ce que c'est

que l'amour; ni si je le saurai jamais; mais je connais l'amitié, et il

me semble que vous me l'inspirez spontanément-, comme un droit que vous

réclameriez au nom de Dieu, qui lit dans les âmes. Restons-en là jusqu'à

nouvel ordre. Malgré le grand mystère qu'on se recommande autour de

nous, et que chacun trahit de son mieux, nous savons fort bien l'un et

l'autre qu'on veut que nous nous aimions. Ceci est une question immense,

puisqu'elle conduit forcément au mariage, et que le mariage nous effraye

tous les deux, n'est-il pas vrai?

Mademoiselle La Quintinie · 第 2 / 25 段