Le même jour, et presque à la même heure, M. Willet senior fumait
sa pipe sur sa chaise, dans une chambre du _Lion Noir_. Quoiqu'on
fût en pleine chaleur d'été, M. Willet était assis tout contre le
feu. Il était plongé dans une profonde méditation, tout entier à
ses propres pensées, auquel cas il ne manquait jamais de se
mijoter à l'étuvée, persuadé que ce procédé de cuisson était
favorable pour mettre en fusion ses idées, qui, lorsqu'il
commençait à mitonner, se mettaient quelquefois à couler assez
copieusement pour l'étonner lui-même.
Mille et mille fois déjà, les amis et connaissances de M. Willet,
pour le consoler, lui avaient donné l'assurance que, pour se
récupérer des pertes et dommages qu'il avait soufferts dans le
pillage du Maypole, il pouvait avoir «un recours sur le comté.»
Mais comme cette manière de parler avait le malheur de ressembler
à cette expression populaire: «avoir recours à la paroisse,[7]»
M. Willet ne voyait dans ces consolations prétendues qu'un
paupérisme déguisé, sur une plus grande échelle peut-être, mais
qui n'en était pas moins le signe de sa ruine à un point de vue
plus étendu. En conséquence, il n'avait jamais manqué de recevoir
ces communications par un mouvement de tête douloureux, ou par de
grands yeux hébétés, de sorte qu'on le voyait toujours plus
mélancolique après une visite de condoléance, qu'à tout autre
moment des vingt-quatre heures de chaque journée.
Cependant le hasard voulut que, se trouvant assis devant le feu
dans cette occasion particulière, soit qu'il fût déjà, pour ainsi
dire, rissolé à point, soit qu'il fût dans un état d'esprit plus
gaillard que d'habitude, soit par un heureux concours de ces deux
circonstances combinées... le hasard voulut que, se trouvant assis
dans cette occasion particulière, M. Willet aperçût de loin, dans
les profondeurs les plus reculées de son intellect, une espèce
d'idée cachée, ou de faible probabilité qu'il y avait peut-être à
tirer sur la bourse publique des fonds applicables à la
restauration du Maypole, pour lui faire reprendre son ancienne
splendeur parmi les tavernes de ce monde. Et ce rayon mystérieux
de lumière encore incertaine se fit tout doucement si bien jour au
dedans de lui, qu'il finit par y prendre feu, et par l'illuminer
d'une pensée claire et visible à ses yeux, comme le brasier devant
lequel il était assis. Enfin, bien convaincu qu'il avait les
premiers honneurs de cette découverte; que c'était lui qui avait
levé, chassé, visé et abattu d'un bon coup à la tête une idée
parfaitement originale, qui ne s'était jamais jusque-là présentée
à aucun homme, mort ou vivant, il posa sa pipe pour se frotter les
mains, et rit à gorge déployée.
«Eh mais! père, lui cria Joe, qui entrait en ce moment, vous êtes
bien gai, aujourd'hui!
-- Oh! rien de particulier, dit M. Willet, continuant de rire de
bon coeur, rien du tout de particulier, Joseph. Voyons! contez-moi
quelque chose de cette Savaigne.»
Et, après avoir exprimé ce désir, M. Willet eut un troisième accès
de rire, et interrompit ces démonstrations d'humeur légère qui ne
lui étaient pas ordinaires, en remettant sa pipe entre ses dents.
«Que voulez-vous que je vous dise, père? répondit Joe en posant la
main sur l'épaule paternelle, et en regardant son visage en face;
que me voilà revenu plus pauvre qu'un rat d'église? Ce n'est pas
nouveau pour vous. Ou bien que me voilà revenu mutilé et estropié?
C'est encore quelque chose qui n'est pas nouveau pour vous.
-- On l'a coupé, marmotta M. Willet, toujours les yeux fixés sur
le feu, à la défense de la Savaigne, en Amérique, dans le pays où
on fait la guerre.
-- C'est bien cela, répliqua Joe, souriant et s'appuyant, avec le
coude qui lui restait, sur le dos du fauteuil de son père. C'est
justement le sujet dont je venais causer avec vous. Un homme qui
n'a plus qu'un bras, père, ne peut pas servir à grand'chose dans
l'activité générale de ce monde.
C'était là une de ces propositions vastes auxquelles M. Willet
n'avait jamais réfléchi et qui méritaient mûre considération.
Aussi ne répondit-il pas.
«Dans tous les cas, reprit Joe, il n'est pas libre de prendre et
de choisir ses moyens d'existence comme un autre. Il ne peut pas
dire: «Je vais mettre la main à ceci,» ou: «Je ne veux pas mettre
la main à cela;» il faut qu'il prenne ce qu'il trouve, et encore
qu'il se trouve heureux de n'être pas réduit à pis... Plaît-il?»
M. Willet venait, en effet, de se répéter tout bas à lui-même,
d'un air rêveur, les mots: «Défense de la Savaigne,» mais il parut
embarrassé d'avoir été entendu, et répondit: «Rien.
-- Maintenant, écoutez bien, père. M. Édouard est revenu en
Angleterre des Indes occidentales. À l'époque où on l'a perdu de
vue (vous savez, père, le même jour où je me sauvai de mon côté),
il a fait un voyage dans une île de ce pays-là, où s'était établi
un de ses camarades de collège. Quand il l'eut retrouvé là, il ne
se crut pas déshonoré de prendre un emploi dans son domaine et...
et, bref, il y a bien fait ses affaires; il y prospère, il a fait
ici un voyage pour son compte, et va y retourner au plus tôt.
C'est un bonheur de toute manière que nous soyons revenus à peu
près en même temps, et que nous nous soyons rencontrés dans les
derniers troubles: car non seulement ce fut pour nous l'occasion
de rendre service à d'anciens amis; mais cette circonstance m'a
procuré l'avantage de pouvoir me tirer d'affaire sans être à
charge à personne. En un mot, père, il peut me donner de
l'occupation; de mon côté, je me suis assuré que je peux lui être
de quelque utilité, et je m'en vais emporter mon unique bras à son
service pour en tirer le meilleur parti possible.»
Aux yeux intellectuels de M. Willet, les Indes occidentales, ou
plutôt toute contrée étrangère, n'étaient habitées que par des
nations sauvages qui ne faisaient toute la journée qu'enterrer le
calumet de paix, brandir des tomahawks, et se tatouer sur le corps
des dessins plus étranges les uns que les autres. Il n'eut donc
pas plus tôt entendu cette déclaration qu'il se renversa sur son
fauteuil, tira sa pipe de ses lèvres, et fixa sur son fils des
yeux aussi effarés que s'il le voyait déjà attaché à un pieu, et
livré aux plus cruelles tortures pour l'amusement d'une population
folâtre. Quelle forme allait-il donner à l'expression de ce
sentiment, c'est ce qu'on n'a jamais pu savoir; mais peu importe,
d'ailleurs: car, avant qu'il eût pu trouver une syllabe, Dolly
Varden accourut dans la chambre, toute en larmes, se jeta sur le
sein de Joe, sans un mot d'explication, et lui passa ses bras
blancs autour du cou.
«Dolly! cria Joe. Dolly!
-- Oui, appelez-moi comme ça, toujours comme ça, s'écria la petite
demoiselle du serrurier. Et ne me parlez plus avec froideur; ne me
tenez pas à distance, comme vous faisiez; ne m'en veuillez plus
jamais de mes folies, dont je me suis depuis longtemps repentie,
ou vous me ferez mourir de chagrin, Joe.
-- Moi vous en vouloir! dit Joe.
-- Oui... car chaque mot de bonté et de sincère franchise que vous
prononciez m'allait au coeur; car vous, qui avez tant souffert
avec moi... car vous, qui ne devez qu'à mes caprices toutes vos
peines et vos chagrins... quand je vous vois si bon... si noble
pour moi, Joe...»
Il ne put rien lui dire, pas une syllabe, il y avait bien une
sorte d'éloquence assez drôle dans son bras gauche qui lui avait
serré la taille; mais, quant à ses lèvres, elles étaient muettes.
«Encore, si vous m'aviez rappelé par un mot... seulement un petit
mot... continua Dolly, sanglotant, et s'attachant encore à lui de
plus près, que je ne méritais pas la patience que vous m'aviez
montrée; si vous vous étiez un seul moment prévalu de votre
triomphe, j'en aurais eu moins de chagrin.
-- Mon triomphe!» répéta Joe, avec un sourire qui semblait dire:
«Avec cela que je suis un beau garçon pour triompher!
-- Oui, votre triomphe, criait-elle, toujours de tout son coeur et
de toute son âme, qui éclataient dans sa voix et dans les larmes
dont étaient inondées ses joues, car c'en est un. Je suis heureuse
de penser et de reconnaître que c'en est un. Je ne voudrais pas
pour tout au monde me sentir moins humiliée... Oh non! je ne
voudrais pas avoir perdu le souvenir de ce dernier soir où nous
nous sommes entretenus ici même... non, non, quand même je
pourrais effacer le passé de ma mémoire, et qu'il dépendrait de
moi que ce fût hier seulement que notre séparation eût eu lieu.»
Jamais vous n'avez vu regard d'amoureux comme celui de Joe en ce
moment.
«Cher Joe, dit Dolly, je vous ai toujours aimé... oui, dans le
fond du coeur je vous aimais toujours, malgré ma vanité et mes
étourderies. J'avais espéré que vous reviendriez ce soir-là. Je
m'étais figuré que vous n'y manqueriez pas. J'en ai fait au ciel
la prière à deux genoux. Et dans tout le cours de ces longues,
longues années que vous avez passées loin de moi, jamais je n'ai
cessé de penser à vous, et d'espérer qu'enfin nous aurions un jour
le bonheur d'être réunis.»
L'éloquence du bras de Joe surpassa toute celle du langage le plus
passionné; et celle de ses lèvres, donc!... Et cependant, avec
tout cela, il ne disait pas un mot.
«Et maintenant enfin, cria Dolly toute palpitante de l'ardeur
qu'elle mettait dans ses paroles, quand vous seriez malade,
estropié de tous vos membres, valétudinaire, infirme, morose;
quand même, au lieu d'être ce que vous êtes, vous ne seriez aux
yeux de tout le monde, non pas aux miens, qu'un débris, qu'une
ruine, plutôt qu'un homme, je n'en serais pas moins votre femme,
votre bonne amie, avec plus d'orgueil et de joie que si vous étiez
le lord le plus magnifique de toute l'Angleterre.
-- Qu'ai-je fait, s'écria Joe à son tour, qu'ai-je donc fait pour
obtenir une telle récompense?
-- Vous m'avez appris, dit Dolly, levant vers lui sa jolie figure,
à me connaître et à vous apprécier; à valoir un peu mieux que je
ne valais; à mieux me rendre digne de votre brave et virile
nature. Plus tard, cher Joe, vous verrez avec le temps que vous
m'avez appris tout cela: car je veux être, non seulement à présent
que nous sommes jeunes et pleins d'espérance, mais encore quand
nous serons devenus vieux et cassés, je veux être votre douce,
votre patiente, votre infatigable petite femme. Je ne veux plus
avoir de pensée ni de soin que pour notre ménage et pour vous; je
veux m'étudier sans cesse à vous plaire par le témoignage constant
de ma plus vive affection et de mon amour le plus dévoué. Je le
veux, oh oui, je le veux!»
Joe ne put que répéter ses premiers mouvements d'éloquence,
mais... c'était bien tout ce qu'il pouvait faire de mieux
approprié à la circonstance.
«Ils le savent à la maison; dit Dolly. Pour vous suivre, je les
quitterais, s'il le fallait; mais je n'en ai pas besoin; ils
savent tout, et ils en sont charmés; ils sont aussi fiers de vous
que moi-même, et aussi pleins de reconnaissance...Ne viendrez-vous
pas me voir, comme un pauvre cher ami qui m'a connue, quand
j'étais petite fille? n'est-ce pas que vous viendrez, cher Joe?»
C'est bon! c'est bon! ne vous inquiétez pas de ce que Joe dit en
réponse: il en dit bien long, à coup sûr. Et Dolly ne fut pas en
reste. Et il pressa Dolly dans son bras, qui la serrait joliment,
pour un bras seul. Et Dolly ne fit pas de résistance; et s'il y a
jamais eu un couple heureux dans ce monde, qui avec tous ses
défauts n'est pas encore si misérable, au bout du compte, vous
pouvez dire, sans risque de vous tromper, que c'était celui-là.
Dire que, durant ces évolutions, M. Willet senior éprouvait les
plus grandes émotions de surprise dont la nature humaine soit
susceptible; dire qu'il était dans une espèce de paralysie
d'étonnement, et qu'il était enlevé dans les régions les plus
ardues, les plus étourdissantes, les plus inaccessibles, d'une
stupéfaction compliquée... ce serait faire en termes bien
imparfaits une esquisse trop incomplète de l'état d'esprit où il
se trouvait égaré. Si un _Roc_, un aigle, un griffon, un éléphant
volant, un cheval marin avec ses grandes ailes, lui eût apparu
subitement, qu'il l'eût pris sur son dos, et l'eût emporté
corporellement au coeur même de la _Savaigne_, ce n'aurait été
pour lui qu'un événement vulgaire et journalier, en comparaison de
ce qu'il voyait de ses yeux. Quoi! être là sur sa chaise tout
tranquillement, à regarder et à entendre tout ça! se voir
complètement négligé, oublié, laissé de côté, pendant que son fils
et une demoiselle causaient ensemble d'une manière si passionnée,
s'embrassaient l'un l'autre, et ne se gênaient pas plus que s'ils
étaient chez eux! c'était vraiment une position si monstrueuse, si
inexplicable, qui passait si bien ses plus vastes facultés de
compréhension, qu'il en tomba dans une léthargie d'ébahissement
dont il ne pouvait pas plus se réveiller qu'un dormeur enchanté
dans la première année de son bail emphytéotique avec les fées.
«Père, dit Joe en lui présentant Dolly, vous voyez de quoi il
s'agit?»
M. Willet regarda d'abord la jeune fille, puis son fils, puis
encore Dolly, et alors il fit un effort inutile pour tirer une
bouffée de sa pipe, qui était éteinte depuis longtemps.
«Dites seulement un mot, quand ce ne serait que... comment vous
portez-vous? insista Joe.
-- Certainement, Joseph, répondit M. Willet, oui, sans doute.
Pourquoi pas?
-- Vous avez raison, dit Joe. Pourquoi pas?
-- Oh! répliqua le père, pourquoi pas?»
Et en faisant cette réflexion à voix basse, comme s'il discutait
en lui-même quelque grave question, il se servit de son petit
doigt... si toutefois il en avait un sur les dix qui méritât cette
qualification; il se servit du petit doigt de sa main droite comme
d'un bourre-pipe, et retomba dans son silence.
Et il resta là assis au moins une demi-heure, quoique Dolly, du
ton le plus caressant, lui exprimât plus d'une douzaine de fois
l'espérance qu'il n'était pas fâché contre elle. Il resta là assis
une demi-heure, comme pétrifié, sans remuer, ni plus ni moins
qu'une grosse quille. À l'expiration de cette période, tout à
coup, et sans la moindre préparation, il poussa, au grand
saisissement des deux jeunes gens, un éclat de rire bruyant et
court, en répétant:
«Certainement, Joseph. Oui, sans doute. Pourquoi pas?»
Et il sortit pour faire un petit tour.