Ce n'est pas du côté de la _Clef d'or_ que le vieux John alla
faire son petit tour de promenade: car entre la _Clef d'or_ et le
_Lion Noir_ il y a tout un voyage de rues à la file, comme le
savent bien ceux qui connaissent les distances respectives de
Clerkenwell et de White-Chapel, et M. Willet était connu pour
n'être pas un fameux piéton. Mais la _Clef d'or_ se trouve sur
notre chemin, si elle n'était pas sur le sien; ce chapitre va donc
nous suivre, s'il vous plaît, à la _Clef d'or_.
La _Clef d'or_ en personne, cet emblème naturel de l'état de
serrurier, avait été jetée à bas par les émeutiers, et foulée
injurieusement sous leurs pieds. Mais, en ce moment, on l'avait
remontée à sa place, dans toute la gloire d'une nouvelle couche de
peinture, et jamais elle n'avait eu si bonne mine.
Elle n'était pas la seule. Toute la façade de la maison était
élégante et coquette: on l'avait si bien rafraîchie du haut en
bas, que, s'il restait encore quelques-uns des perturbateurs, qui
étaient venus l'attaquer, la vue de ce bon vieux logis, rajeuni et
prospère, devait être pour eux un ver rongeur, un vrai crève-
coeur.
Cependant les volets de la boutique étaient clos; les jalousies du
premier étage étaient toutes abaissées, et, au lieu de la gaieté
qui régnait d'ordinaire dans la maison, on lui voyait un extérieur
triste et comme un air de deuil, que les voisins, accoutumés à
voir autrefois entrer et sortir le pauvre Barnabé, n'avaient pas
de peine à comprendre. La porte était entre-bâillée, mais on
n'entendait pas le marteau sur l'enclume; le chat était ronflant
accroupi sur les cendres de la forge: tout était désert, sombre et
silencieux.
M. Haredale et Édouard Chester se rencontrèrent sur le seuil de la
porte. Le jeune homme céda le pas à l'autre, et, après être entrés
tous les deux d'un air de familiarité qui semblait indiquer qu'ils
attendaient là quelque chose, et qu'on était accoutumé à les
laisser entrer et sortir sans les questionner, ils fermèrent la
porte derrière eux.
Ils entrèrent dans l'ancien parloir, montèrent l'escalier à pic,
façonné à l'ancienne mode, et tournèrent à droite dans la belle
salle, l'orgueil et la gloire de Mme Varden, autrefois le théâtre
des labeurs domestiques de Miggs.
«D'après ce que m'a appris Varden, dit M. Haredale, il a amené la
mère ici hier au soir.
-- Oui, répondit Édouard; elle est à présent au second, dans la
chambre au-dessus. On dit que sa douleur passe toute croyance. Je
n'ai pas besoin de vous dire, vous le savez d'avance, que le soin,
l'humanité, la sympathie de ces braves gens, sont sans limites.
-- Je m'en doute. Que le ciel les récompense de cet acte de bonté
et de bien d'autres! Varden n'est pas ici?
-- Il est retourné avec votre messager, qui l'a trouvé au moment
où il revenait chez lui. Il a été dehors toute la nuit... mais
cela, vous le savez bien, puisqu'il en a passé la plus grande
partie avec vous.
-- C'est vrai. Si je ne l'avais pas eu, c'est comme s'il m'eût
manqué mon bras droit: il a beau être plus âgé que moi, rien ne
l'arrête.
-- C'est bien le coeur le plus ferme et en ce moment l'homme le
plus gai de la terre.
-- Il en a bien le droit. Il en a bien le droit. Il n'y a jamais
eu de meilleure créature au monde. Il ne fait que récolter ce
qu'il a semé... Ce n'est que trop juste.
-- Tout le monde, dit Édouard après un moment d'hésitation, n'a
pas le bonheur de pouvoir en dire autant.
-- Il y en a plus que vous ne croyez, reprit M. Haredale;
seulement nous, nous faisons plus d'attention au temps de la
moisson qu'à celui des semailles; voilà aussi pourquoi vous vous
trompez en ce qui me concerne.»
Le fait est que son visage pâle, ses yeux hagards et son extérieur
sombre, avaient eu tant d'influence sur la réflexion qu'Édouard
avait faite, que celui-ci, pour le moment, ne sut que répondre.
«Bah! bah! dit M. Haredale, votre allusion n'était pas difficile à
deviner. Mais, c'est égal, vous vous êtes trompé. J'ai eu ma part
de chagrins, plus que ma part, peut-être; mais je n'ai pas su la
supporter comme il fallait. J'ai rompu, quand j'aurais dû plier.
J'ai perdu dans la rêverie et la solitude le temps que j'aurais dû
employer à mêler mon existence à celles de toutes les créatures du
bon Dieu. Les hommes qui apprennent la patience, sont ceux qui
donnent à tous leurs semblables le nom de frère. Mais moi, j'ai
tourné le dos au monde, et j'en subis la peine.» Édouard allait
protester, mais M. Haredale ne lui en laissa pas le temps.
«Il est trop tard, continua-t-il, pour en éviter maintenant les
conséquences. Je me dis quelquefois que, si j'avais à recommencer
ma vie, je pourrais réparer cette faute... non pas tant
précisément, il me semble, en y réfléchissant, par amour pour ce
qui est bien, que dans mon propre intérêt. Je recule par instinct
devant l'idée de souffrir une seconde fois tout ce que j'ai
souffert, et c'est dans cette circonstance que je puise la triste
assurance que je serais encore le même, quand je pourrais effacer
le passé, et recommencer à nouveau en prenant pour guide
l'expérience que j'ai déjà faite.
-- Non, non; vous ne vous rendez pas justice, dit Édouard.
-- Vous croyez cela, répondit M. Haredale, et j'en suis bien aise.
Mais je me connais mieux que personne, et c'est ce qui fait que je
n'ai pas en moi tant de confiance. Passons à un autre sujet de
conversation... qui, d'ailleurs, n'est pas aussi éloigné du
premier qu'on pourrait le croire au premier abord. Monsieur, vous
aimez toujours ma nièce, et elle vous est toujours attachée.
-- J'en tiens l'assurance de sa bouche même, dit Édouard, et vous
savez... je suis sûr que vous n'en doutez pas... que je
n'échangerais pas cet aveu contre toute autre bénédiction que le
ciel voudrait m'octroyer.
-- Vous êtes un jeune homme franc, honorable et désintéressé, dit
M. Haredale. Vous en avez porté la conviction jusque dans mon
esprit malade, et je vous crois. Attendez ici mon retour.»
En même temps il quitta la chambre, et revint l'instant d'après
avec Mlle Haredale.
«La première et seule fois, dit-il, en les regardant tour à tour,
que nous nous sommes trouvés ensemble tous les trois sous le toit
du père de ma nièce, je vous ai enjoint, Édouard, de le quitter,
et je vous ai défendu d'y revenir jamais.
-- C'est le seul détail de l'histoire de notre amour que j'aie
oublié, reprit Édouard.
-- Vous portez un nom, dit M. Haredale, que je n'ai que trop de
raisons de me rappeler. J'étais poussé, excité par des souvenirs
de torts et d'injures qui m'étaient personnels, je le sais et le
confesse; mais, même en ce moment, je me calomnierais si je vous
disais qu'alors ou jamais j'aie cessé de faire au fond du coeur
les voeux les plus ardents pour son bonheur, ou que j'aie agi en
cela (je reconnais du reste mon erreur) par une autre impulsion
que le désir pur, unique, sincère, de remplacer près d'elle,
autant que je le pouvais du moins, le père qu'elle avait perdu.
-- Cher oncle, dit Emma en pleurant, je n'ai jamais connu d'autre
père que vous. Ma mère et mon père ne m'ont laissé à chérir que
leur mémoire; mais vous, j'ai pu vous aimer toute ma vie. Jamais
père n'a été plus tendre pour son enfant que vous ne l'avez été
pour moi, depuis le premier moment que je puis me rappeler
jusqu'au dernier.
-- Vous me parlez avec trop de tendresse, répondit-il, et pourtant
je n'ai pas le courage de souhaiter que vous me jugiez moins
favorablement: j'ai trop de plaisir à entendre ces mots de votre
bouche, comme j'en aurai toujours à me les rappeler quand nous
serons séparés; ce sera le bonheur de ma vie. Encore un peu de
patience, je vous prie, Édouard; elle et moi nous avons passé bien
des années ensemble; et, quoique je sache bien qu'en la remettant
entre vos mains je mets le sceau à son bonheur futur, je sens
qu'il me faut un effort pour m'y résigner.»
Il la pressa tendrement contre son sein et, après une minute de
silence, il reprit:
«J'ai eu tort avec vous, monsieur, et je vous en demande pardon...
ce n'est pas ici une formule banale, ni un regret affecté: c'est
l'expression vraie et sincère de ma pensée. Avec la même
franchise, je vous avouerai à tous deux qu'il a été un temps où je
me suis rendu complice par connivence d'une trahison dont le but
était de vous séparer à jamais... car, si je n'y ai point trempé
moi-même, j'ai du moins laissé faire: je m'en confesse coupable.
-- Vous vous jugez trop sévèrement, dit Édouard. Laissons cela de
côté.
-- Non, cette trahison se dresse pour ma condamnation; je regarde
en arrière, et ce n'est pas aujourd'hui la première fois,
répondit-il. Je ne peux pas me séparer de vous sans obtenir mon
pardon plein et entier. Car je n'ai plus guère de temps à passer
dans la vie commune du monde, et j'ai déjà bien assez de regrets à
emporter dans la solitude à laquelle désormais je me voue, sans en
grossir le nombre.
-- Vous n'emporterez de nous deux, dit-elle, que des bénédictions.
Ne mêlez jamais le souvenir de votre Emma... qui vous doit tant
d'amour et de respect... avec aucun autre sentiment que celui
d'une affection et d'une reconnaissance éternelles pour le passé,
et les voeux les plus ardents pour votre félicité à venir.
-- L'avenir, reprit son oncle avec un sourire mélancolique, est un
mot plein de bonheur pour vous, et son image doit vous apparaître
entourée d'une guirlande de joyeuses espérances. Mais, pour moi,
c'est autre chose: puisse-t-il être seulement un temps de paix,
exempt de soucis et de haine! Quand vous quitterez l'Angleterre,
je la quitterai comme vous. Il y a sur le continent des cloîtres,
mon seul asile, maintenant que les deux grands voeux de ma vie
sont satisfaits. Cela vous fait de la peine, parce que vous
oubliez que je deviens vieux, et que me voilà bientôt au bout de
ma carrière. Allons! nous en reparlerons... plutôt deux fois
qu'une, et je vous demanderai, Emma, vos bons conseils.
-- Pour les suivre? lui dit sa nièce.
-- Au moins les écouterai-je, répondit-il en l'embrassant, et je
vous promets que je les prendrai en considération. Voyons! n'ai-je
pas encore quelque chose à vous dire? Vous vous êtes vus beaucoup
depuis quelque temps. Il vaut mieux il est plus convenable que je
laisse de côté les circonstances du passé qui avaient causé votre
séparation et semé entre nous le soupçon et la défiance.
-- Oui, oui, cela vaut beaucoup mieux, répéta tout bas Emma.
-- J'avoue la part que j'y ai prise à cette époque, dit
M. Haredale, tout en me le reprochant. Cela prouve qu'on ne doit
jamais s'écarter, si peu que ce soit, du bon chemin, du chemin de
l'honneur, sous le prétexte spécieux que la fin justifie les
moyens. Quand la fin qu'on se propose est bonne, il faut l'obtenir
par de bons moyens. Ceux qui font autrement sont des méchants, et
il n'y a rien de mieux à faire que de les regarder comme tels et
de ne point se faire leur complice.»
Il détourna ses yeux de sa nièce pour les reporter sur Édouard, et
lui dit d'un ton plus doux:
«Vous avez maintenant presque autant de fortune l'un que l'autre.
J'ai été pour elle un intendant fidèle, et à ce qui lui reste des
biens autrefois plus considérables de son père, je désire ajouter,
comme gage de mon affection, une pauvre pitance qui ne vaut pas la
peine d'en parler, et dont je n'ai plus besoin. Je suis bien aise
que vous alliez voyager à l'étranger. Que notre maison maudite
reste en ruines! Quand vous reviendrez après quelques années
prospères, vous en ferez bâtir une meilleure, et, j'espère, plus
fortunée. Voulez-vous faire la paix?»
Édouard prit la main que lui tendait Haredale, et la serra
cordialement.
«Vous ne mettez ni retard ni froideur dans votre réponse, dit
M. Haredale, en lui rendant une poignée de main aussi chaleureuse,
et maintenant, que je vous connais, je me dis, quand je vous
regarde, que vous êtes bien l'homme que j'aurais voulu lui choisir
pour époux. Son père était d'un caractère généreux, et vous lui
auriez convenu tout à fait. Je vous la donne en son nom, et je
vous bénis pour lui. Si le monde et moi, nous nous séparons là-
dessus, nous nous serons séparés en meilleurs termes que nous
n'avons vécu ensemble depuis longtemps.»
Il la mit dans les bras de son mari, et il allait quitter la
chambre, quand il fut arrêté dans sa marche, sur le pas de la
porte, par un grand bruit dans le lointain, qui les fit
tressaillir en silence.
C'était un tumulte éclatant, mêlé d'acclamations frénétiques qui
déchiraient l'air. Les clameurs approchaient de plus en plus à
chaque moment, avec tant de rapidité que, rien que le temps d'y
prêter l'oreille, elles éclatèrent en une confusion de sons
assourdissants au coin de la rue.
«Il faut mettre ordre à ça... il faut apaiser ce tapage, dit
M. Haredale avec vivacité. Nous aurions dû y penser et l'empêcher.
Je vais les trouver à l'instant.»
Mais, avant qu'il pût atteindre la porte de la rue, avant
qu'Édouard eût eu seulement le temps de prendre son chapeau pour
le suivre, ils furent encore arrêtés par un cri perçant, qui,
cette fois, partait du haut de l'escalier. En même temps la femme
du serrurier se précipita dans la chambre, et courant tout
bonnement se jeter dans les bras de M. Haredale, elle s'écria:
«Elle sait tout, cher monsieur... elle sait tout. Nous lui en
avons dit quelques mots petit à petit, et maintenant elle est
toute préparée.»
Après cette communication, accompagnée des actions de grâces les
plus ferventes pour remercier Dieu de ce nouveau bienfait, la
bonne dame, fidèle à l'usage classique des matrones dans toutes
les occasions d'une émotion vive, se pâma tout de suite.
Ils coururent à la fenêtre, levèrent le châssis, et regardèrent
dans la rue encombrée par la foule. Au milieu d'une immense
multitude parmi laquelle il n'y avait pas une personne qui restât
un moment en repos, on voyait en plein la bonne grosse et
rougeaude figure du serrurier, culbuté à droite, à gauche, comme
s'il luttait contre une mer agitée. Tantôt il était emporté vingt
pas en arrière, tantôt poussé en avant presque jusqu'à la porte;
puis emporté par un nouveau flot, puis pressé contre le mur d'en
face, puis contre les maisons attenantes à la sienne, puis soulevé
jusque sur un perron où les bras d'une cinquantaine de gens le
poursuivaient de leurs saluts, pendant que tous les autres, dans
le plus grand tumulte, s'égosillaient à l'applaudir de toutes
leurs forces. Quoique véritablement il fût en danger de se voir
mettre en morceaux par l'enthousiasme général, le serrurier, aussi
rassuré que jamais, répondait à leurs acclamations par les
siennes, jusqu'à s'en faire mal à la gorge, et, dans un élan de
joie et de bonne humeur, il agitait son chapeau avec tant
d'ardeur, que le jour avait fini par y passer entre le bord et la
forme.
Mais au milieu de tout cela, ballotté de main en main, avançant un
pas, reculant deux, poussé, bousculé comme il était, il n'en
reparaissait que plus jovial et plus radieux après chaque assaut.
La paix de son âme n'en était pas plus affectée que s'il avait
volé comme une plume sur la surface de l'eau et il n'en tenait pas
moins ferme, sans le lâcher seulement une fois, un bras serré
contre le sien; c'était celui d'un ami vers lequel il se tournait
de temps en temps pour lui frapper sur l'épaule, ou bien pour lui
glisser un mot d'encouragement solide, ou bien pour l'égayer par
un sourire; mais avant tout, son soin constant était de le
défendre contre l'empressement indiscret de la foule, et de lui
ouvrir un passage pour le faire entrer à la _Clef d'or_. Passif et
timide, effarouché, pâle, étonné, regardant la foule comme s'il
venait de ressusciter des morts, et qu'il se considérât lui-même
comme un revenant au milieu des vivants, Barnabé... non pas
Barnabé en esprit, mais bel et bien Barnabé en chair et en os,
avec un pouls naturel, des nerfs, des muscles, un coeur qui
battait bien fort, et des émotions violentes... se pendait au bras
de son vieil ami, le robuste serrurier, se laissant conduire par
lui comme un enfant.
C'est ainsi qu'à la fin des fins ils atteignirent la porte, que
des mains complaisantes tenaient toute prête en dedans pour les
recevoir. Alors, se glissant par l'ouverture, et repoussant de
vive force la foule de ses pétulants admirateurs, Gabriel ferma la
porte derrière lui, et se trouva entre M. Haredale et Édouard
Chester, pendant que Barnabé ne faisait qu'un bond au haut de
l'escalier et tombait à genoux au pied du lit de sa mère.
«Bénie soit la fin de la plus heureuse et de la plus rude besogne
que nous ayons faite de notre vie! dit à M. Haredale le serrurier
haletant. Les mâtins! avons-nous eu du mal à nous en débarrasser!
En vérité, j'ai vu le moment où, avec toutes leurs belles amitiés,
nous allions y rester.»
Ils avaient employé toute la journée précédente à tâcher
d'arracher Barnabé à son triste destin. Trompés dans leurs
tentatives auprès des premières autorités auxquelles ils s'étaient
adressés, ils les renouvelèrent d'un autre côté. Encore repoussés
par là, ils recommencèrent sur nouveaux frais au milieu de la
nuit, et finirent par parvenir, non seulement jusqu'au juge et au
jury qui l'avaient condamné, mais jusqu'à des personnages
influents à la cour, jusqu'au jeune prince de Galles, et jusqu'à
l'antichambre du roi lui-même, ayant enfin réussi à éveiller
quelque intérêt en sa faveur, et à donner l'envie d'examiner son
cas avec moins de passion, ils avaient eu une entrevue avec le
ministre, dans son lit, à huit heures du matin. Le résultat d'une
enquête minutieuse, due à leurs démarches, et secondée par les
attestations en faveur d'un pauvre garçon qu'ils connaissaient
depuis son enfance, fut qu'entre onze heures et midi le pardon
absolu da Barnabé Rudge fut apprêté, signé, et confié à un
cavalier pour le porter en toute hâte au lieu de l'exécution. Le
messager de grâce arriva sur les lieux juste au moment où on
voyait déjà paraître la fatale charrette; et, pendant qu'elle
remportait Barnabé à la prison, M. Haredale, après s'être assuré
que tout était fini, était revenu tout droit de Bloomsbury-Square
à la _Clef d'or_, laissant à Gabriel l'agréable tâche de le
ramener chez lui en triomphe.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, fit observer là-dessus le
serrurier après avoir donné des poignées de main à tous les hommes
de la maison, et serré dans ses bras toutes les femmes plus de
quarante-cinq fois, qu'excepté entre nous, en famille, ce n'est
pas moi qui ai voulu en faire un triomphe; mais nous n'avons pas
été plus tôt dans la rue qu'on nous a reconnus, et alors a
commencé le vacarme. Si on me donnait le choix entre les deux,
ajouta-t-il en essuyant sa figure toute cramoisie, et après avoir
éprouvé l'un et l'autre, je crois que j'aimerais encore mieux me
voir enlevé de ma maison par une bande d'ennemis qu'escorté à la
maison par une émeute d'amis.»
Mais on voyait bien que c'était seulement de la part de Gabriel
une façon de parler, et qu'au contraire l'affaire, d'un bout à
l'autre, lui causait un plaisir extrême; car le peuple continuant
son tapage au dehors, et redoublant ses acclamations comme s'il
venait de prendre des gosiers de rechange, capables de durer au
moins une quinzaine, il envoya chercher Grip au second étage; Grip
était revenu sur le dos de son maître et avait reconnu les faveurs
de la multitude en tirant du sang de chaque doigt qui s'aventurait
à la portée de son bec. Alors, prenant l'oiseau sur son bras, il
se présenta lui-même à la fenêtre du premier et agita encore son
chapeau, si bien que cette fois il ne tenait plus qu'à un fil
entre les quatre doigts et le pouce. Cette démonstration ayant été
accueillie par des vivats mérités, et le silence s'étant un peu
rétabli, il les remercia de leur sympathie, et, prenant la liberté
de les informer qu'il y avait quelqu'un de malade dans la maison,
il leur proposa trois hourras en faveur du roi Georges, trois
autres en faveur de la vieille Angleterre, puis trois autres en
faveur de n'importe qui, pour la clôture. La foule y consentit, en
substituant seulement le nom de Gabriel Varden dans le hourra de
n'importe qui, et en lui en donnant un de plus, pour faire la
bonne mesure; puis elle se dispersa pleine de bonne humeur. Ainsi
finit la cérémonie.
Toutes les félicitations échangées parmi les habitants de la _Clef
d'or_, quand on les eut laissés tranquilles; le débordement de
joie et de bonheur qu'ils ressentaient; la difficulté où Barnabé
en personne se trouvait de l'exprimer autrement qu'en allant comme
un fou de l'un à l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, ayant recouvré plus
de calme, il vint s'étendre par terre auprès de la couche de sa
mère, et y tomba dans un profond sommeil; tout cela n'a pas besoin
de se dire; heureusement, car ce ne serait pas facile à décrire,
si c'était nécessaire à notre récit.
Avant de quitter cette scène charmante, nous ferons bien de jeter
un coup d'oeil sur un tableau plus sombre et d'un genre tout
différent, qui, cette nuit-là même, avait eu un petit nombre de
spectateurs.
C'était dans un cimetière, à l'heure de minuit; il n'y avait
d'autres assistants qu'Édouard Chester, un ministre, un fossoyeur,
et les quatre porteurs d'une bière grossière. Ils se tenaient tous
debout autour d'une fosse nouvellement creusée, et l'un des
porteurs tenait à la main une lanterne sourde, la seule lumière
qui éclairât ces lieux funèbres, pour répandre sa faible lueur sur
le livre d'offices. Il la plaça un moment sur le cercueil, avant
de la descendre avec l'aide de ses compagnons. Le couvercle de la
bière ne portait aucune inscription.
La terre humide retomba avec un bruit solennel sur la dernière
demeure de cet homme sans nom; et le bruit du gravier laissa un
triste écho même dans l'oreille endurcie de ceux qui l'avaient
porté à son dernier asile. La fosse fut remplie jusqu'au haut,
puis aplanie en piétinant dessus, et ils s'en allèrent tous
ensemble.
-- Vous ne l'avez jamais vu de son vivant? demanda le ministre à
Édouard.
-- Pardon, souvent, mais il y a bien des années, et je ne ne
doutais pas que ce fût mon frère.
-- Jamais depuis?
-- Jamais. J'ai voulu le voir hier, mais il s'y est refusé
obstinément, malgré les instances répétées que j'ai fait faire
auprès de lui.
-- Et il a refusé de vous voir? Il fallait que ce fût un coeur
endurci et dénaturé.
-- Croyez-vous?
-- Vous avez l'air de n'être pas de mon avis?
-- En effet. Nous entendons tous les jours le monde s'étonner de
voir ce qu'il appelle des monstres d'ingratitude. Ne dirait-on pas
qu'il s'attendait plutôt à voir partout des monstres d'affection,
comme si c'était la chose la plus naturelle?»
Cependant ils étaient arrivés à la porte de la grille. Là ils se
souhaitèrent bonne nuit, et s'en retournèrent chacun chez soi.