Quand les ténèbres commencèrent à faire place au jour, la ville
avait un aspect étrange.
C'est à peine si personne avait songé à se coucher de toute la
nuit. L'inquiétude générale était si visible sur les visages des
habitants, avec une expression si altérée par le défaut de sommeil
(car tous ceux qui avaient quelque chose à perdre étaient restés
sur pied depuis le lundi), qu'un étranger qui serait tombé dans
les rues, sans rien savoir, aurait pu croire qu'il y avait quelque
peste ou quelque épidémie qui désolait la ville. Au lieu de
l'animation qui égaye d'habitude le matin, tout était mort et
silencieux. Les boutiques restaient fermées, les bureaux et les
magasins étaient clos, les stations de fiacres et de chaises à
porteurs étaient désertes; pas une charrette, pas un wagon qui
réveillât de ses cahots les rues paresseuses; les cris des
marchands ne se faisaient pas entendre; partout régnait un silence
morne. Un grand nombre de gens étaient dehors dès avant le point
du jour; mais ils glissaient plutôt qu'ils ne marchaient, comme
s'ils avaient peur du bruit même de leurs pas: on aurait dit que
la voie publique était plutôt hantée par des revenants que
fréquentée par la population, et on voyait, autour des ruines
fumantes, des ombres muettes écartées les unes des autres, qui
n'osaient pas se risquer à blâmer les perturbateurs ou à en avoir
seulement l'air par leurs chuchotements.
Chez le lord président à Piccadilly, dans le palais Lambeth, chez
le lord chancelier dans Grent-Ormond-Street, à la Bourse, à la
Banque, à Guildhall, dans les _Inns_ de la Cour, dans les salles
de justice, dans chaque chambre ayant sa façade sur les rues des
environs de Westminster et du Parlement, il y avait des
détachements de soldats, postés là avant le jour. Un corps de
Horse-Guards était en parade devant Palace-Yard. On avait formé
dans le Park un camp où quinze cents hommes et cinq bataillons de
la milice étaient sous les armes; la Tour était fortifiée, les
ponts-levis étaient dressés, les canons chargés et pointés, avec
deux régiments d'artillerie occupés à renforcer la forteresse et à
la mettre en état de défense. Un fort détachement de soldats
stationnait sur le qui-vive à New-River-Head, que le peuple avait
menacé d'attaquer, et où l'on disait qu'ils avaient l'intention de
couper les conduits, afin qu'il n'y eût pas d'eau pour éteindre
les flammes. Dans le marché à la volaille, à Corn-Hill, sur
plusieurs autres points principaux, on avait tendu à travers les
rues des chaînes de fer; des escouades avaient été distribuées
dans quelques vieilles églises de la Cité, pendant qu'il faisait
encore nuit, ainsi que dans un certain nombre de maisons
particulières, comme celle de lord Buckingham à Grosvenor-Square:
on les avait barricadées comme pour y soutenir un siège, avec des
canons pointés aux fenêtres. Le soleil, en se levant, éclaira des
appartements somptueux remplis d'hommes armés; les meubles mis en
tas dans les coins, à la hâte et sans précaution, au milieu de la
terreur du moment; les armes qui brillaient dans les chambres de
la Cité au milieu des pupitres, des tabourets, des livres
poudreux; les petits cimetières enfumés dans les ruelles
tortueuses et les rues de traverse, avec des soldats étendus parmi
les tombes, ou flânant à l'ombre de quelque vieil arbre, et leurs
fusils en faisceau étincelant au jour; les sentinelles solitaires
se promenant de long en large dans les cours de la Cité,
maintenant silencieuses, mais hier encore animées par le bruit et
le mouvement des affaires; enfin partout des postes militaires,
des garnisons, des préparatifs menaçants.
À mesure que le jour faisait fuir l'ombre, on voyait dans les rues
des spectacles encore plus inaccoutumés. Les portes du Banc du roi
et des prisons de Fleet, quand on vint les ouvrir à l'heure
ordinaire, se trouvèrent placardées d'avis annonçant que les
émeutiers reviendraient cette nuit pour les réduire en cendres.
Les directeurs, sachant qu'ils ne tiendraient que trop bien, selon
toute apparence, leur parole, ne demandaient pas mieux que de
lâcher leurs prisonniers et de leur permettre de déménager. De
sorte que, tout le long du jour, ceux qui avaient quelques meubles
s'occupèrent à les emporter, les uns ici, les autres là, la
plupart chez des revendeurs, pour en tirer le plus d'argent qu'ils
pourraient. Parmi ces débiteurs incarcérés pour dettes, il y en
avait qui étaient si abattus par le long séjour qu'ils avaient
fait en prison, si misérables, si dénués d'amis, si morts au
monde, sans personne qui eût conservé leur souvenir ou qui leur
eût gardé quelque intérêt, qu'ils suppliaient leurs geôliers de ne
pas leur rendre leur liberté, et de les diriger sur quelque autre
maison de force. Mais les geôliers n'en avaient garde; ils
craignaient trop de s'exposer à la colère de la populace, et les
mettaient à la porte, où ils erraient çà et là dans les rues, se
rappelant à peine les chemins dont leurs pieds avaient depuis si
longtemps perdu l'habitude; et ces pauvres créatures dégradées et
pourries jusqu'au coeur par le séjour de la prison s'en allaient,
la larme à l'oeil, ratatinées dans leurs haillons, et traînant la
savate tout le long de la chaussée.
Parmi les trois cents prisonniers eux-mêmes qui s'étaient échappés
de Newgate, il y en avait... un petit nombre, il est vrai, mais
quelques-uns pourtant... qui cherchaient partout leurs geôliers
pour se remettre entre leurs mains, préférant l'emprisonnement et
une punition nouvelle aux horreurs d'une nuit à passer encore
comme la dernière. Plusieurs détenus, ramenés au lieu de leur
ancienne captivité par quelque attrait indéfinissable, ou par le
désir de triompher de sa chute et de repaître leur ressentiment du
plaisir de le voir réduit en cendres, ne craignaient pas d'y
retourner en plein midi et de flâner autour des cachots. Ce jour-
là, on en reprit cinquante dans l'enceinte de la prison; ce qui
n'empêcha pas les autres d'y retourner, malgré tout, et de s'y
faire prendre, tout le long de la semaine, plusieurs fois par
jour, par groupes de deux ou trois. Sur les cinquante dont nous
venons de parler, il y en avait quelques-uns d'occupés à essayer
de ranimer le feu; mais en général ils ne semblaient avoir d'autre
objet que de venir errer et se promener autour de leur ancienne
résidence: car souvent on les trouva là endormis au milieu des
ruines, ou assis à causer ensemble, ou même occupés à boire et à
manger, comme dans un lieu de plaisir.
Outre les placards affichés aux portes des prisons de Fleet et du
Banc du roi, on déposa plusieurs avis pareils, avant une heure de
l'après-midi, à la porte de quelques maisons particulières; et
plus tard l'émeute proclama son intention de se saisir de la
Banque, de la Monnaie, de l'Arsenal de Woolwich et des palais
royaux. Ces avis étaient presque toujours distribués par un
porteur seul, qui tantôt, si c'était une boutique, entrait pour le
déposer, avec des menaces sanglantes peut-être, sur le comptoir;
tantôt, si c'était une maison bourgeoise, frappait à la porte, et
le remettait à la servante. Malgré la présence de la force armée
dans chaque quartier de la ville, et de la troupe nombreuse campée
dans le Park, ces messagers continuèrent la distribution de leurs
manifestes avec impunité, tout le long de la journée. On vit de
même deux jeunes garçons descendre Holborn, armés de barreaux pris
aux grilles de la maison de lord Mansfield, et quêtant de l'argent
pour les émeutiers. On vit ainsi un homme de haute taille aller à
cheval dans Fleet-Street, faire une collecte pour le même objet:
celui-là refusait de recevoir autre chose que des pièces d'or.
Il circulait aussi, dans ce moment, une rumeur qui répandait
encore plus de terreur dans toute la ville de Londres que ces
intentions même annoncées publiquement d'avance par l'émeute,
quoique tout le monde ne doutât pas que la réussite de ces
machinations ne dût entraîner une banqueroute nationale et la
ruine générale. On disait qu'ils étaient résolus à ouvrir les
portes de Bedlam et à lâcher les fous. C'était là ce qui
présentait à l'esprit de la population des images si effrayantes,
et qui menaçait en effet d'un attentat si fécond en horreurs d'un
nouveau genre, dont l'imagination même ne pouvait se rendre
compte, qu'il n'y avait pas de perte si importante ni de cruauté
si barbare dont on n'eût plus volontiers couru le risque, et que
beaucoup d'hommes jouissant de leur bon sens quelques heures
auparavant furent sur le point d'en perdre la tête.
C'est ainsi que se passa la journée: les prisonniers
déménageaient; les gens couraient çà et là dans les rues,
emportant ailleurs leurs meubles et leurs effets, des groupes
silencieux restaient debout autour des maisons ruinées; tout
commerce était suspendu; et les soldats, disposés dans l'ordre que
nous avons vu, restaient dans une complète inaction. C'est ainsi
que se passa la journée, en attendant la nuit qu'on voyait
approcher avec terreur.
Enfin, le soir, sur le coup de sept heures, le Conseil privé du
roi publia une proclamation solennelle déclarant: qu'il était
devenu nécessaire d'employer la force armée; que les officiers
avaient reçu l'ordre le plus direct et le plus formel de faire à
l'instant usage de tous les moyens en leur pouvoir pour réprimer
les troubles; que tous les sujets honnêtes de Sa Majesté étaient
invités à rester chez eux cette nuit-là, eux, leurs domestiques et
leurs apprentis. Puis on distribua aux soldats de service trente-
six cartouches par homme; on battit le tambour, et toute la troupe
fut sous les armes au soleil couchant.
Les autorités municipales, stimulées par ces mesures de rigueur,
se réunirent en assemblée générale, votèrent des remercîments aux
autorités militaires pour le concours qu'elles voulaient bien
prêter à l'administration civile, l'acceptèrent et placèrent les
corps désignés sous la direction des deux shériffs. Dans le palais
de la reine, une double garde, les yeomen de service, les
officiers des menus plaisirs, et tous les autres serviteurs,
furent placés dans les corridors et sur les escaliers, à sept
heures, avec la recommandation expresse de veiller à leur poste
toute la nuit; puis on ferma toutes les portes. Les gentlemen du
Temple et autres Inns montèrent la garde à l'intérieur de leurs
bâtiments, et firent dépaver le devant de la rue pour barricader
leurs portes. Dans Lincoln's Inn, ils cédèrent la grand'salle et
les communs à la milice du Northumberland, commandée par lord
Algernon Percy; dans quelques quartiers de la Cité, les bourgeois
s'offrirent d'eux-mêmes et, sans forfanterie, firent bonne
contenance. Des centaines de gentlemen forts et robustes vinrent
se jeter, armés jusqu'aux dents, au milieu des salles des diverses
compagnies, fermèrent à double tour et au verrou toutes les
portes, en disant aux factieux dont ils étaient entourés; «Venez-
y, si vous l'osez, et vous allez voir.» Tous ces arrangements
faits simultanément, ou à peu près, furent complétés, en attendant
qu'il fît tout à fait noir: les rues se trouvèrent comparativement
dégagées, gardées aux quatre coins et dans les abords principaux
par les troupes, pendant que des officiers à cheval allaient dans
toutes les directions, ordonnant aux traînards qu'ils pouvaient
rencontrer de rentrer chez eux, et invitant les habitants à rester
dans leurs maisons, et même, en cas de fusillade, à ne pas
approcher des fenêtres. On doubla les chaînes dressées dans les
carrefours où l'on pouvait craindre davantage l'invasion des
masses, et on y établit des postes considérables de soldats. Quand
on eut pris toutes ces précautions et qu'il fit tout à fait nuit,
les commandants attendirent le résultat avec quelque anxiété, mais
aussi avec quelque espérance que ces démonstrations vigoureuses
suffiraient pour décourager la populace et prévenir de nouveaux
désordres.
Mais ils s'étaient cruellement trompés dans leurs calculs: car,
moins d'une demi-heure après, comme si la tombée de la nuit eût
été le signal arrêté d'avance, les émeutiers, ayant pris d'abord
la précaution d'empêcher, par petites bandes, l'allumage des
réverbères, se levèrent comme une mer en furie, se montrant à la
fois sur tant de points différents, et avec une rage si
inconcevable, que les officiers qui commandaient les troupes ne
surent d'abord de quel côté se tourner ni que faire. De nouveaux
incendies éclatèrent, l'un après l'autre, dans chaque quartier de
la ville, comme si les insurgés avaient l'intention d'envelopper
la Cité dans un cercle de flammes qui, se resserrant petit à
petit, la réduirait en cendres tout entière; la foule grouillait
dans les rues comme une fourmilière, avec des cris affreux; et,
comme il n'y avait plus dehors que les perturbateurs d'un côté et
les soldats de l'autre, ceux-ci pouvaient croire qu'ils voyaient
là Londres tout entier rangé contre eux en bataille, et qu'ils
étaient seuls contre toute la ville.
En deux heures, trente-six incendies, trente-six conflagrations
importantes, étaient signalés; parmi lesquels on comptait Borough-
Clink dans Tooley-Street, le Banc du roi, la prison de la Fleet,
et le nouveau Bridewell. Chaque rue était un champ de bataille.
Dans chaque quartier, le bruit des mousquets de la troupe dominait
les clameurs et le tumulte de la populace. La fusillade commença
dans le marché à la volaille, où on avait tendu une chaîne au
travers de la chaussée; c'est là que la première décharge tua du
coup une vingtaine de factieux. Les soldats, après avoir à
l'instant emporté leurs cadavres dans l'église Saint Médard,
firent feu une seconde fois, et, serrant de près la foule qui
avait commencé à céder passage en voyant l'exécution commencer, se
reformèrent en ligne dans Cheapside et chargèrent à la baïonnette.
Les rues offraient alors un horrible spectacle. Les huées de la
canaille, les cris des femmes, les plaintes des blessés, le bruit
incessant de la fusillade, formaient un accompagnement
étourdissant et épouvantable aux diverses scènes étalées sous les
yeux à chaque bout. Là où le chemin était barré par des chaînes
était aussi le fort du combat et le plus grand nombre de victimes;
mais on peut dire qu'il n'y avait pas un carrefour important où
l'affaire ne fût pas chaude et sanglante.
À Holborn-Bridge, à Holborn-Hill, la confusion était plus grande
que partout ailleurs; car la foule qui débordait de la Cité en
deux courants impétueux, l'un par Ludgate-Hill, et l'autre par
Newgate-Street, se réunissait là et formait une masse si compacte,
qu'à chaque décharge les gens semblaient tomber par tas. On avait
posté en cet endroit un gros détachement de soldats qui tiraient
tantôt du côté de Fleet-Market, tantôt du côté de Holborn, ou de
Snowhill, balayant constamment les rues dans toutes les
directions. Là aussi il y avait plusieurs incendies considérables,
de sorte que toutes les horreurs de cette nuit terrible semblaient
s'être donné rendez-vous sur ce seul et même théâtre.
Au moins vingt fois les assaillants, ayant à leur tête un homme
qui brandissait une hache dans sa main droite, monté sur un gros
et grand cheval de brasseur, caparaçonné avec les chaînes
emportées de Newgate, dont le cliquetis accompagnait chacun de ses
pas, firent une tentative pour forcer le passage et mettre le feu
à la maison du négociant en vins. Au moins vingt fois ils furent
repoussés avec perte, ce qui ne les empêcha pas de revenir à la
charge; et, quoique le bandit qui était à leur tête fût bien
reconnaissable, et bien visible, car il n'y avait pas d'autre
factieux à cheval, pas un coup ne put l'atteindre. Chaque fois que
la fumée de la fusillade se dissipait, on était sûr de le trouver
là, appelant ses compagnons de sa voix enrouée, brandissant
toujours sa hache sur sa tête, et prenant un nouvel élan, comme
s'il portait un charme qui protégeât sa vie, et qu'il fût à
l'épreuve de la poudre et des balles.
C'était Hugh: c'était lui qu'on voyait se multiplier sur tous les
points dans l'émeute. C'était lui qui avait dirigé deux attaques
sur la Banque, qui avait aidé à renverser les baraques de péage
sur le pont de Black-Friars, et en avait semé l'argent sur le
pavé; qui avait mis le feu de sa propre main à deux prisons; qui,
ici, là, partout et toujours, était à l'avant-garde, toujours en
mouvement, frappant les soldats, encourageant la foule, faisant
entendre la musique de fer de son cheval à travers les cris et le
tapage, sans jamais être atteint ni arrêté un moment. Cerné d'un
côté, il se faisait jour de vive force ailleurs; obligé de se
retirer sur ce point, il avançait sur cet autre à l'instant même.
Repoussé de Holborn pour la vingtième fois, il poussait son cheval
à la tête d'une grosse troupe d'insurgés droit à Saint-Paul,
attaquait un poste de soldats chargés de la garde des prisonniers
derrière les grilles, les forçait à la retraite, leur prenait les
hommes dont ils devaient compte, et, avec ce renfort, revenait à
la charge, dans le délire du vin et de la rage, les excitant de
ses hourras comme un démon.
Le plus habile cavalier aurait eu bien de la peine à rester à
cheval au milieu d'une telle foule et d'un pareil tumulte mais,
quoique ce furieux roulât sur la croupe (il n'avait pas de selle)
comme un bateau ballotté par la mer, il n'était pas un instant
embarrassé de se tenir ferme et de diriger sa monture partout où
il voulait. Dans les rangs les plus épais et les plus pressés, sur
les cadavres et les débris enflammés, tantôt sur les trottoirs,
tantôt sur la chaussée, tantôt poussant son cheval sur les marches
d'un perron pour mieux se faire voir de son parti, tantôt enfin se
frayant un passage dans une masse d'êtres vivants, si serrée et si
compacte qu'on n'aurait pas pu en couper une tranche avec la lame
d'un couteau, il allait toujours, sûr de surmonter tous les
obstacles à son gré. Et peut être est-ce à cette circonstance même
qu'il devait de n'avoir pas encore reçu une balle: car son audace
extrême, et la certitude où l'on était qu'il devait être un de
ceux dont la proclamation officielle avait mis à prix la capture,
inspiraient aux soldats le désir de le prendre vivant et
détournaient bien des coups qui, sans cela, ne se seraient pas
égarés loin de lui.
Le négociant et M. Haredale, ne pouvant plus rester tranquillement
assis à écouter le bruit, sans voir ce qui se passait, avaient
grimpé sur le toit de la maison, et là, cachés derrière une pile
de cheminées, ils regardaient en bas avec précaution dans la rue;
ils avaient quelque espérance qu'après tant d'attaques toujours
repoussées, les assaillants allaient céder, quand un grand cri
leur annonça qu'un parti nouveau arrivait de l'autre côté, et
quand l'effroyable fracas de ces fers maudits les avertit en même
temps que c'était encore Hugh qui était à la tête de cette troupe.
Les soldats s'étaient avancés dans Fleet-Market, où ils étaient
occupés à disperser la foule devant eux; ce qui permit aux
assaillants de marcher sans rencontrer d'obstacle et d'arriver
bientôt devant la maison.
«Tout est perdu maintenant, dit le négociant: dans une minute
voilà cinquante mille livres sterling qui vont être jetées dans la
rue. Il faut nous sauver. Nous ne pouvons plus rien faire, trop
heureux si nous pouvons seulement échapper.»
Leur première idée avait été de se glisser comme ils pourraient le
long des toits des maisons, et d'aller frapper à la fenêtre de
quelque mansarde pour qu'on leur permît de passer par là, et de
descendre dans la rue afin de se sauver. Mais un autre cri, plus
furieux encore, monta de la populace, dont tous les visages en
l'air étaient tournés vers eux, et leur apprit qu'ils étaient
découverts, que même on avait reconnu M. Haredale: car Hugh, le
voyant en plein, à la lueur du feu qui éclairait ce côté de la
maison _a giorno_, l'appela par son nom, en jurant qu'il voulait
avoir sa vie.
«Laissez-moi, dit M. Haredale au négociant, et au nom du ciel, mon
bon ami, sauvez-vous... Viens y donc, marmottait-il entre ses
dents en se tournant du côté de Hugh, et en lui faisant face, sans
prendre davantage aucun souci de se cacher. Le toit est haut et,
si une fois je t'y tiens, je te réponds que nous mourrons
ensemble.
-- Folie! dit l'honnête marchand en le tirant par derrière; folie
toute pure! Entendez raison, monsieur; mon bon monsieur, entendez
raison. Je ne pourrais plus maintenant me faire ouvrir en allant
cogner à quelque fenêtre, et, quand je le pourrais, je ne
trouverais personne d'assez hardi pour favoriser ma fuite.
Traversons les caves; il y a là sur la rue de derrière une espèce
de passage par où nous entrons et sortons les tonneaux. Ne perdez
pas un instant: venez avec moi... pour nous deux... pour moi...
mon cher monsieur.»
Tout en parlant, tout en tirant M. Haredale, il put, comme lui,
jeter un coup d'oeil sur la rue; un simple coup d'oeil, mais qui
suffit pour leur montrer la foule se resserrant et se pressant
contre la maison: les uns avec des armes courant au premier rang
pour enfoncer les portes et les fenêtres; les autres apportant des
tisons du feu voisin; d'autres, le nez en l'air, suivant des yeux
leur course sur les toits et les montrant à leurs compagnons;
tous, furieux et mugissants, comme les flammes qu'ils avaient
allumées. Ils virent des hommes avides des trésors de liqueurs
fortes qu'ils savaient entassés là, ils en virent d'autres, qui
avaient été blessés, étendus par terre pour y mourir, dans les
allées d'en face, misérables abandonnés, au milieu de ce vaste
rassemblement; ici une femme tout effrayée qui cherchait à
s'échapper; là un enfant perdu; plus loin un ignoble ivrogne, qui,
sans s'apercevoir seulement d'une blessure mortelle qu'il avait
reçue à la tête, criait et se battait jusqu'à la fin. Ils virent
tout cela distinctement, même avec une foule d'incidents
vulgaires, comme un homme qui avait perdu son chapeau, ou qui se
retournait, ou qui se baissait, ou qui donnait une poignée de main
à un autre, mais d'un coup d'oeil si rapide que, rien que le temps
de faire un pas pour se retirer, ils avaient perdu de vue tout ce
spectacle, et ne voyaient plus que leur pâleur mutuelle, et le
ciel en feu sur leurs têtes.
M. Haredale céda aux prières de son compagnon, plutôt parce qu'il
était résolu à le défendre, que par souci de sa propre vie et pour
assurer sa fuite; ils rentrèrent donc dans la maison et
redescendirent ensemble l'escalier. Les coups roulaient comme le
tonnerre sur les volets; les pinces travaillaient déjà sous la
porte; les vitres tombaient des croisées: une lumière éclatante
brillait par les plus minces ouvertures, et ils entendaient parler
les meneurs si près de chaque trou de serrure ou autre, qu'on
aurait dit que ces brigands leur murmuraient à l'oreille d'une
voix enrouée des menaces de mort. Ils n'eurent que le temps
d'arriver au bas des degrés de la cave et de fermer la porte
derrière eux: la populace était entrée dans la maison.
Les voûtes étaient d'une obscurité profonde, et, comme ils
n'avaient ni torche ni chandelle (ils se seraient bien gardés de
trahir ainsi leur lieu de refuge), ils étaient obligés de chercher
leur chemin à tâtons. Mais ils ne furent pas longtemps sans y voir
clair: car ils n'avaient encore fait que quelques pas, lorsqu'ils
entendirent l'émeute forcer la porte, et, en jetant derrière eux
un regard sous les arcades du corridor, ils purent les voir de
loin se précipiter çà et là avec des flambeaux, mettre les
tonneaux en perce, défoncer les cuves, tourner à droite à gauche
dans les celliers, et se jeter à plat ventre pour boire aux
ruisseaux de spiritueux qui déjà coulaient sur le sol.
Les deux fugitifs n'en pressaient que mieux le pas, et déjà ils
avaient pénétré jusqu'à la dernière voûte qui les séparait du
passage, quand tout à coup, dans la direction où ils allaient, une
vive lumière vint éclairer leurs visages, et, avant même qu'ils
eussent pu se jeter sur le côté, ou faire un pas en arrière, ou
chercher une cachette, deux hommes, dont l'un portait une torche,
arrivèrent sur eux et s'écrièrent, dans une espèce de murmure de
saisissement: «Les voilà!»
Au même instant ils jetèrent la coiffure postiche dont ils
s'étaient affublés. M. Haredale vit devant lui Édouard Chester, et
puis après, quand le négociant étonné eut la force d'ouvrir la
bouche pour prononcer ce nom... Joe Willet.
Vraiment oui! c'était bien Joe Willet en personne, le même Joe
(avec un bras de moins pourtant), qui, tous les ans, faisait à
chaque trimestre un voyage sur la jument grise pour venir payer le
mémoire du rougeaud marchand de vins. Et c'était ce même rougeaud
marchand de vins, ci-devant de Thomas-Street, qui en ce moment le
regardait en face et l'appelait par son nom.
«Donnez-moi la main, dit Joe doucement et, qui plus est, la
prenant de lui-même bon gré mal gré, n'ayez pas peur de secouer la
mienne: elle est à vous de bon coeur; malheureusement elle n'a
plus sa camarade. Mais, avez-vous bonne mine! quel gaillard vous
faites! Et vous... que Dieu vous bénisse, monsieur. Prenez
courage, prenez courage. Nous les retrouverons, allez! n'ayez pas
peur; nous n'avons pas perdu notre temps.»
Il y avait dans le langage de Joe quelque chose de si franc et de
si honnête, que M. Haredale, involontairement, lui mit la main
dans la main, quoique leur rencontre ne laissât pas de lui être un
peu suspecte. Mais le regard qu'il lança en même temps à Édouard
Chester, la discrétion avec laquelle ce jeune gentleman se tenait
à l'écart, n'échappèrent pas à Joe, qui se mit à dire hardiment,
en jetant aussi un coup d'oeil du côté d'Édouard:
«Les temps sont bien changés, monsieur Haredale, et voilà le
moment venu de distinguer nos amis de nos ennemis et de ne pas
prendre les uns pour les autres. Permettez-moi de vous dire que,
sans ce gentleman, il est bien probable que vous ne seriez plus en
vie à cette heure, ou que vous seriez pour le moins grièvement
blessé.
-- Que dites-vous là? lui demanda M. Haredale.
-- Je dis premièrement qu'il ne fallait déjà pas être capon pour
aller dans la foule, déguisé comme un gueux de leur clique: mais
passons là-dessus, j'y songe, puisque je me trouvais dans le même
cas; secondement, que c'est une action brave et glorieuse (voilà
comme je l'appelle), d'avoir porté à ce gredin-là un coup qui l'a
descendu de son cheval, et sous leurs yeux.
-- Quel gredin? sous les yeux de qui?
-- Quel gredin, monsieur! dit Joe. Un gredin qui ne vous veut
guère de bien et qui a bien en lui l'étoffe de vingt gredins, ou
plutôt de vingt diables. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le
connais. S'il avait été une fois dans la maison, il vous aurait
bien trouvé, lui, n'importe où. Les autres n'ont pas de rancune
particulière contre vous, et, tant qu'ils ne vous verront pas, ils
ne songeront qu'à boire à mort. Mais nous perdons là notre temps.
Êtes-vous prêt?
-- Oui, dit Édouard. Éteignez la torche, Joe, et en avant. Surtout
du silence, et vous serez un bon garçon.
-- Silence ou pas, murmura Joe en jetant la torche allumée par
terre et en l'écrasant avec son pied, en même temps qu'il prenait
M. Haredale par la main; c'est égal: c'était toujours une action
brave et glorieuse... ça y est.»
M. Haredale et le digne négociant étaient trop étonnés et trop
pressés pour faire d'autres questions: ils suivirent donc leurs
guides en silence. Seulement, d'après deux mots de chuchotement
entre eux et le brave marchand sur le moyen le plus sûr de sortir
de là, il apprit qu'ils étaient entrés par la porte de derrière,
grâce à la connivence de John Grueby, qui faisait le guet dehors
avec la clef dans sa poche et qu'ils avaient mis dans leur
confidence. Comme il y avait justement une bande d'insurgés qui
arrivaient de ce côté au moment où ils venaient d'entrer, John
avait refermé la porte à double tour, et était allé chercher des
soldats pour couper la retraite à ces malfaiteurs.
Cependant, comme la porte de devant était enfoncée, et que cette
petite troupe, impatiente de se ruer sur les liquides, n'avait pas
envie de perdre son temps à en enfoncer une autre, elle avait fait
le tour et était entrée par Holborn avec les autres, laissant tout
à fait libre et déserte l'étroite ruelle sur laquelle donnait le
derrière de la maison. Ainsi donc, quand M. Haredale et ses
compagnons eurent rampé par le passage qu'avait indiqué le
négociant (ce n'était qu'une espèce de trappe mobile pour passer
les tonneaux), et qu'ils eurent réussi, avec quelque difficulté, à
déchaîner et lever la porte du fond, ils débouchèrent dans la rue
sans avoir été observés ni interrompus par personne. Joe, qui
n'avait pas lâché M. Haredale, et Édouard, qui tenait bon aussi
avec le négociant, se dépêchèrent de filer par les rues d'un pas
rapide; se jetant seulement, par occasion, à l'écart, pour laisser
passer quelques fugitifs, ou pour ne pas embarrasser la marche de
quelques soldats qui arrivaient derrière eux au pas de course, et
dont les questions, quand ils s'arrêtèrent pour leur en faire,
furent tout de suite satisfaites par un mot de réponse que Joe
leur glissa à l'oreille.