Pendant que Newgate brûlait, la nuit précédente, Barnabé et son
père, après avoir passé de main en main à travers la foule,
s'arrêtèrent dans Smithfield, derrière la populace, à contempler
les flammes comme des gens qui venaient de se réveiller en
sursaut. Il s'écoula quelques moments avant qu'ils pussent
reconnaître distinctement où ils étaient, et comment ils y étaient
venus, oubliant, pendant qu'ils restaient là spectateurs inactifs
et nonchalants de l'incendie, qu'ils avaient dans les mains des
outils qu'on leur avait donnés pour se délivrer eux-mêmes de leurs
fers.
Barnabé, tout enchaîné qu'il était, n'aurait rien eu de plus
pressé, s'il avait suivi son instinct, ou qu'il eût été seul, que
de revenir se mettre aux côtés de Hugh, que son intelligence
bornée lui représentait en ce moment comme brillant d'un nouveau
lustre, depuis qu'il voyait en lui son libérateur et son plus
fidèle ami. Mais la terreur que son père éprouvait à rester dans
les rues se communiqua bientôt à son esprit, quand il eut compris
toute l'étendue de ces craintes, et lui inspira le même
empressement à chercher ailleurs leur salut.
Dans un coin du marché, au milieu des stalles à bétail, Barnabé
s'agenouilla, et se mit à briser les fers de son père, en
s'arrêtant de temps en temps pour lui passer sur la figure une
main caressante, ou pour le regarder avec un sourire. Lorsqu'il
l'eut vu se dresser, libre, sur ses pieds, et qu'il se fut
abandonné au transport de joie que lui causait cette vue, il se
mit à l'ouvrage pour son propre compte, et bientôt ses chaînes
tombant avec fracas laissèrent ses membres souples et dégagés.
Quand cette tâche fut achevée, ils se glissèrent ensemble
furtivement, passèrent devant des groupes de gens rassemblés
autour de quelque misérable, accroupi devant eux, pour le cacher
aux yeux des passants mais sans pouvoir empêcher qu'on entendit
retentir le bruit des marteaux, qui annonçaient assez haut qu'ils
étaient aussi occupés de la même besogne. Les deux fugitifs se
dirigèrent du côté de Clerkenwell, puis de là gagnèrent Islington,
comme la sortie de Londres la plus voisine, et se trouvèrent en un
moment dans les champs. Après avoir erré longtemps, ils trouvèrent
dans un pâturage, près de Finchley, un misérable hangar dont les
murs étaient de pisé et le toit de broussailles et de bruyère;
c'était un abri destiné aux bestiaux, mais il était désert pour
l'instant. C'est là qu'ils se couchèrent pour y passer la nuit.
Ils errèrent encore de tout côté, quand le jour fut venu, et
Barnabé alla seul une fois vers un petit hameau à deux ou trois
milles de là, pour y acheter du pain et du lait. Mais n'ayant pas
trouvé de meilleur lieu de retraite, ils revinrent au même
endroit, et s'y couchèrent encore en attendant la nuit.
Il n'y a que Dieu qui puisse dire avec quelle vague idée de devoir
et d'affection, avec quelle étrange inspiration de la nature,
aussi claire pour lui que pour un homme qui aurait eu
l'intelligence la plus radieuse et les facultés les plus
développées; avec quelle obscure souvenance des enfants dont il
partageait les jeux quand il était enfant lui-même, et qui lui
parlaient toujours de leur père, de leur amour pour lui, de son
amour pour eux; par quelles associations de souvenirs obscurs de
la douleur, des larmes et du veuvage de sa mère, il soignait cet
homme et veillait tendrement sur lui. Mais si vagues, si confuses
que fussent ces idées qui étaient venues l'émouvoir par degrés,
c'est à elles qu'il devait le chagrin qu'il montrait en regardant
son visage égaré, les larmes qui inondaient ses yeux en se
baissant pour l'embrasser, le soin avec lequel il l'éveillait tout
content au milieu de ses pleurs, l'abritant du soleil, l'éventant
avec des branchages, la calmant dans les sursauts de son
sommeil... Ah! quel sommeil agité!... et se demandant si elle,
elle ne voudrait pas bientôt les rejoindre, pour que leur bonheur
fût complet. Il resta assis près de lui tout le jour, l'oreille au
guet, pour écouter le pas de sa mère à chaque souffle de l'air,
cherchant au loin son ombre sur les herbes mollement balancées par
le vent, tressant les fleurs des haies pour qu'elle en eût le
plaisir quand elle arriverait, et lui aussi quand il
s'éveillerait; enfin se baissant de temps en temps pour écouter
les murmures des rêves de son père, et pour s'étonner qu'il ne
goûtât pas un meilleur repos dans un lieu si tranquille.
Le soleil disparut, la nuit vint et le trouva aussi paisible, tout
entier à ces pensées, comme s'il n'y avait qu'eux au monde, et que
le lourd nuage de fumée qu'on voyait de loin suspendu sur
l'immense cité ne recelât ni vices, ni crimes, ni vie, ni mort, ni
aucun sujet d'inquiétude... comme si c'était seulement le vide de
l'air.
Mais l'heure était enfin venue où il fallait qu'il allât seul
chercher l'aveugle (quel bonheur pour lui!) et le ramener là, en
prenant grand soin qu'on ne l'épiât et qu'on ne le suivît en
chemin. Il écouta bien les instructions qu'il devait observer, les
répéta souvent pour être sûr de les retenir, et, après être revenu
deux ou trois fois sur ses pas pour faire une surprise à son père,
en riant à coeur joie, il finit par partir sérieusement pour
accomplir sa commission, en lui recommandant d'avoir soin de Grip,
qu'il n'avait pas oublié d'emporter de la prison dans ses bras.
Agile et impatient de revenir, il ne fut pas long à gagner la
ville; cependant, quand il arriva, les incendies étaient déjà
allumés et insultaient aux ténèbres de la nuit avec leur éclat
affreux. À son entrée dans la ville, peut-être ce changement
venait-il de ce qu'il n'avait plus là près de lui ses anciens
compagnons, et qu'il n'était point chargé d'une commission
violente; peut-être aussi cela venait-il de la beauté de la
solitude, où il avait passé la journée, ou des pensées qui
l'avaient occupé, mais enfin Londres lui parut peuplé d'une légion
de démons. Cette fuite et cette poursuite, cette dévastation
cruelle par le fer et la flamme, ces cris effrayants, ce tapage
étourdissant, il se demandait si c'était bien là la noble cause du
bon lord.
Malgré la stupeur où le plongeait cette scène sauvage, il trouva
pourtant le logis de l'aveugle. Tout était fermé: il n'y avait
personne. Il attendit longtemps, mais en vain. Il finit par s'en
aller, et, comme il apprit justement en ce moment-là que les
soldats venaient de tirer, et qu'il devait y avoir beaucoup de
morts, il se dirigea vers Holborn, où on lui avait dit qu'était le
grand rassemblement; il voulait essayer d'y rencontrer Hugh, pour
lui persuader d'éviter le danger et de revenir avec lui.
S'il avait été abasourdi et dégoûté du tumulte tout à l'heure, son
horreur ne fit que redoubler en pénétrant dans ce tourbillon de
l'émeute, et lorsqu'il en eut sous les yeux ce terrible spectacle,
sans y prendre part. Mais enfin, là, au beau milieu, dominant le
reste des insurgés, tout près de la maison qu'on attaquait alors,
Hugh était à cheval, appelant, animant tous les autres.
Le tumulte qui l'entourait, la chaleur étouffante, les cris, les
craquements, tout cela lui faisait mal au coeur; cependant il
pénétra de force au travers de la foule, reconnu de bien des gens
qui se reculaient eu poussant des bravos pour le laisser passer,
et il arrivait justement auprès de Hugh, au moment où il proférait
des menaces sauvages contre quelqu'un; mais contre qui et
pourquoi, l'extrême confusion de cette scène ne permettait pas à
Barnabé de le savoir. Au même instant, la foule se précipita dans
la maison dont elle avait brisé la porte, et Hugh... il fut
impossible de savoir comment... tomba à terre tout de son long.
Barnabé était à côté de lui, quand il se remit sur ses pieds,
encore tout chancelant; heureusement pour lui qu'il fit entendre
sa voix, car Hugh levait sa hache pour lui fendre le crâne en
deux.
«Barnabé!... vous! Quelle était donc la main qui m'a jeté par
terre?
-- Ce n'est toujours pas la mienne.
-- Qui donc est-ce?,... je vous demande qui c'est? cria-t-il en
vacillant et en regardant autour de lui d'un air farouche. Voyons!
dépêchons-nous! où est-il? qu'on me le montre.
-- Vous avez du mal,» lui dit Barnabé; et, en effet, il était
blessé à la tête, d'abord du coup qu'il avait reçu, et puis d'une
ruade de son cheval. «Venez-vous-en avec moi.»
En même temps il prit en main la bride, tourna le cheval, et
entraîna Hugh à quelques pas de là. Cela suffit pour les dégager
de la foule qui se précipitait de la rue dans les caves du
négociant en vins.
«Où donc?... où donc est Dennis? dit Hugh s'arrêtant tout court et
saisissant Barnabé de son bras vigoureux. Où est-il resté tout le
jour? Qu'est-ce qu'il voulait dire en me laissant là, hier au
soir, dans la prison? Dites-moi ça... le savez-vous?»
En faisant tourner son arme dangereuse, il tomba par terre, étendu
comme un chien. Une minute après, quoique exalté déjà jusqu'à la
frénésie par la boisson et par sa blessure à la tête, il rampa
jusqu'à un courant d'eau-de-vie enflammée qui coulait dans le
ruisseau, et se mit à en boire comme de l'eau.
Barnabé le tira de là et le força à se relever. Quoiqu'il ne fût
capable ni de marcher ni de se tenir debout, il se dirigea
involontairement en trébuchant jusqu'à son cheval, grimpa sur son
dos et s'y tint attaché. Après de vains efforts pour dépouiller
l'animal de ses harnais sonores, Barnabé sauta en croupe derrière
Hugh, attrapa la bride, tourna dans Leather-Lane, qui était tout
près de là, et mit à un bon trot le coursier effrayé.
Cependant, avant de sortir de la rue, il regarda derrière lui: il
regarda un spectacle tel qu'il ne devait plus s'effacer jamais,
même de sa pauvre mémoire, dût-il vivre cent ans. La maison du
négociant en vins, avec une demi-douzaine de maisons voisines,
n'était plus qu'une grande et brûlante fournaise. Toute la nuit,
personne n'avait essayé d'éteindre les flammes ou d'en arrêter le
progrès; mais, pour le moment, un détachement de soldats étaient
sérieusement occupés à abattre deux maisons en bois qui étaient à
chaque instant en danger de prendre feu, et qui ne pouvaient
manquer, si on les laissait s'enflammer, d'étendre au loin
l'incendie. La chute bruyante des murs vacillants et des énormes
pièces de charpente; les huées et les vociférations de la foule
furieuse, la fusillade lointaine d'autres détachements militaires;
les regards éplorés et les cris de détresse de ceux dont les
habitations étaient en péril; la course errante des gens effrayés
qui emportaient leurs effets; la réflexion, sur chaque partie du
ciel, des flammes d'un rouge de sang qui s'élançaient dans l'air,
comme si le dernier jour était enfin venu et que tout l'univers
fût en feu; la poussière, la fumée, les tourbillons de flammèches
qui venaient roussir et allumer tous les objets sur lesquels elles
tombaient; les bouffées de chaleur malsaine qui venaient tout
infecter; les étoiles, la lune, le ciel même, éclipsés: tout cela
présentait un tel spectacle de ruine et de terreur, qu'on eût dit
que le firmament était effacé du coup, et que la nuit, avec son
repos tranquille et sa lumière douce, ne reviendrait plus jamais
visiter la terre.
Mais voici un spectacle bien pire encore; pire cent fois que le
feu et la fumée, et même que la rage insensée, impitoyable de la
canaille! Les gouttières de la rue, et chaque crevasse, chaque
fissure dans les pierres de la muraille, versaient les spiritueux
enflammés, qui, bientôt endigués par des mains actives,
débordaient sur le trottoir et la chaussée et formaient une grande
mare où les gens tombaient morts par douzaines. Ils étaient
couchés par tas autour de ce lac effroyable, maris et femmes,
pères et fils, mères et filles, des femmes avec des enfants dans
leurs bras ou contre leur mamelle, et là ils buvaient jusqu'à la
mort. Pendant que les uns étaient penchés, pressant leurs lèvres
sur le bord pour ne jamais relever la tête, d'autres, d'un bond,
s'arrachaient à cette boisson de feu, et se mettaient à danser,
moitié dans les transports d'un triomphe insensé, moitié dans
l'agonie d'une suffocation dévorante, jusqu'à ce qu'enfin ils
tombaient là, plongeant leurs cadavres dans la liqueur qui les
avait tués. Eh bien! cela même, ce n'était pas encore la mort la
plus cruelle et la plus effrayante qu'on eût à déplorer cette
nuit-là. Du fond des celliers enflammés où ils avaient bu dans
leurs chapeaux, dans des seaux, dans des baquets, des cuviers, des
souliers, on tira quelques hommes encore vivants, mais qui
n'étaient qu'une flamme, des pieds à la tête. Dans l'angoisse de
leurs souffrances insupportables, avides de tout ce qui
ressemblait à de l'eau, ils roulaient leurs corps sifflants dans
cet étang hideux, et lançaient à droite et à gauche des
éclaboussures du feu liquide qui lapait tout ce qu'il rencontrait
dans sa course, n'épargnant pas plus les vivants que les morts.
Dans cette dernière nuit des grands troubles, car ce fut la
dernière, les malheureuses victimes d'une révolte absurde
devinrent elles-mêmes la cendre et la poussière des flammes
qu'elles avaient allumées, et jonchèrent de leurs débris
méconnaissables les rues et les places de Londres.
L'âme profondément empreinte de ce souvenir ineffaçable qu'un seul
coup d'oeil avait suffi pour lui révéler dans sa fuite, Barnabé
sortit en courant de la ville qui recelait de telles horreurs; et
baissant la tête pour ne pas même voir la lueur des feux souiller
le tranquille paysage qui s'étendait sous ses yeux, il fut bientôt
sur la route des champs paisibles.
Il s'arrêta environ à un demi-mille du hangar où était couché son
père, et faisant comprendre avec quelque difficulté à Hugh qu'il
fallait descendre là, il jeta le harnais du cheval au fond d'une
mare d'eau stagnante, et abandonna l'animal à lui-même. Après cela
il soutint son compagnon du mieux qu'il put, et l'emmena tout
doucement du côté de leur asile.