Quoiqu'il n'eût pas eu de repos la nuit précédente, et qu'il eut
veillé presque sans relâche depuis quelques semaines, ne dormant
que dans le jour et à bâtons rompus, M. Haredale, depuis l'aube du
matin jusqu'au coucher du soleil, cherchait sa nièce partout où il
pouvait croire qu'elle eût cherché un refuge. Tout le long du
jour, rien, pas une goutte d'eau, ne passait ses lèvres; il avait
beau poursuivre ses recherches au loin, de tous côtés, il ne
s'était seulement pas assis... pas une fois.
Tous les quartiers qu'il pouvait imaginer, et Chickwell, et
Londres, et les maisons des artisans et commerçants à qui il avait
affaire, et toutes ses connaissances, il n'avait rien négligé dans
ses courses laborieuses. En proie à l'anxiété la plus harassante,
aux appréhensions les plus pénibles, il allait de magistrat à
magistrat, jusqu'au secrétaire d'État même. C'est de ce ministre
seulement qu'il reçut un peu de consolation. «Le gouvernement, lui
dit-il, poussé par les factieux jusqu'aux dernières prérogatives
de la couronne, était déterminé à en faire usage; on allait
probablement publier le lendemain une proclamation qui donnerait à
la force armée un pouvoir discrétionnaire et illimité pour la
répression de l'émeute. Les sympathies du roi, de l'administration
et des deux chambres du parlement, comme aussi certainement des
honnêtes gens de toutes les sectes religieuses, étaient acquises
aux catholiques persécutés; et on était résolu à leur faire
justice à tout risque et à tout prix.» Il l'assura de plus que
d'autres personnes, dont on avait incendié les maisons, avaient
aussi pendant quelque temps perdu la trace de quelque enfant ou de
quelque parent, qu'ils avaient toujours, à sa connaissance, fini
par retrouver; qu'on ne perdrait pas de vue sa déclaration, qu'on
la recommanderait particulièrement dans les instructions
transmises aux chefs de la police et à ses plus infimes agents;
qu'on ne négligerait rien de ce qu'on pourrait faire en sa faveur,
et qu'on y apporterait toute la bonne volonté et la constance
qu'il avait droit d'espérer.
Reconnaissant de ces bonnes paroles, quelque peu rassurantes que
fussent ses démarches antérieures, et sans se faire illusion sur
l'espérance qu'il en devait concevoir pour le sujet de peine dont
son coeur était dévoré, remerciant pourtant le ministre du fond du
coeur pour l'intérêt qu'il lui témoignait dans son malheur et
qu'il paraissait si bien ressentir, M. Haredale se retira. Il se
trouva, à l'entrée de la nuit, seul dans les rues, sans savoir
seulement où aller reposer sa tête.
Il entra dans un hôtel près de Charing-Cross, pour demander
quelque rafraîchissement et un lit. Il s'aperçut que son air
fatigué et abattu attirait l'attention de l'aubergiste et de ses
serviteurs. Il eut l'idée que peut-être on supposait qu'il n'avait
pas le sou; il tira sa bourse et la mit sur la table. «Ce n'est
pas cela, lui dit l'aubergiste d'une voix troublée.» Il craignait
seulement que monsieur ne fût une des victimes de l'émeute, auquel
cas il n'oserait risquer de le recevoir chez lui. Il était père de
famille, et il avait déjà reçu deux avertissements de prendre
garde aux hôtes qu'il admettrait dans son hôtel. Il en était bien
fâché, et il en demandait bien pardon à monsieur, mais il ne
pouvait faire autrement.
Non. M. Haredale le sentait mieux que personne; c'est ce qu'il lui
dit en quittant sa maison.
Comprenant qu'il aurait dû s'y attendre, d'après ce qu'il avait vu
le matin à Chigwell, où pas un homme n'avait osé toucher à une
bêche, en dépit de ses offres libérales, pour venir fouiller les
ruines de sa maison, il prit par le Strand, trop fier pour
s'exposer encore à un refus, et d'un esprit trop généreux pour
vouloir envelopper dans son chagrin ou sa ruine quelque honnête
commerçant qui aurait été assez faible pour lui donner asile. Il
errait donc dans une des rues parallèles à la Tamise, marchant au
hasard, d'un air soucieux, et pensant à des choses bien anciennes
dans son souvenir, quand il entendit un domestique crier à un
autre en face, par la fenêtre, que la populace était en train de
mettre le feu à Newgate.
À Newgate! où était son homme! Sa force défaillante lui revint, et
son énergie, sur le moment, fut dix fois plus puissante que
jamais. Quoi! se pourrait-il faire... S'ils allaient délivrer
l'Assassin... et que lui, Haredale, après tout ce qu'il avait déjà
souffert, finit par mourir sans avoir pu se laver du soupçon
d'avoir égorgé son frère!
Sans savoir seulement qu'il se dirigeait vers la prison, il ne
s'arrêta que quand il fut en face d'elle. La foule y était en
effet, serrée et pressée en une masse épaisse, sombre, mouvante;
et on voyait les flammes prendre leur essor dans les airs. La tête
lui tournait, mille lumières dansaient devant ses yeux, et il se
débattait contre deux hommes qui arrêtaient son élan.
«Non, non, disait l'un; possédez-vous, mon bon monsieur. Nous
attirons ici l'attention. Allons-nous-en. Qu'est-ce que vous
voulez faire dans tout ce monde-là?
-- C'est égal, le gentleman est pour qu'on fasse quelque chose,
dit l'autre, l'entraînant tout en parlant. Je lui sais toujours
gré de ça; je lui en sais bon gré.»
Pendant ce temps-là ils avaient gagné une cour près de là, tout à
fait à côté de la prison. Lui, il les regardait tour à tour, et,
en essayant de se remettre, il sentit qu'il n'était pas bien ferme
sur ses jambes. Le premier qui lui avait parlé était le vieux
gentleman qu'il avait vu chez le lord-maire; l'autre était John
Grueby, qui l'avait si bravement soutenu à Westminster.
«Qu'est-ce que cela veut dire? demanda-t-il d'une voix
défaillante. Où donc nous sommes-nous rencontrés?
-- Derrière la foule, répondit le distillateur; mais venez avec
nous. Je vous en prie, venez avec nous. Il me semble que vous
connaissez mon ami que voilà?
-- Certainement, dit M. Haredale, le regardant avec une sorte de
stupeur.
-- Eh bien! il vous dira, reprit le vieux gentleman, que je suis
un homme à qui vous pouvez vous fier. Il me connaît, c'est mon
domestique. Il était ci-devant (comme vous savez, je crois) au
service de lord Georges Gordon; mais il l'a quitté, et, par pur
intérêt pour moi et quelques autres victimes désignées de
l'émeute, il est venu me donner les renseignements qu'il a pu
recueillir sur les desseins de ces misérables.
-- C'est vrai, monsieur, dit John, mettant la main à son chapeau;
mais vous savez, à une condition: c'est que vous ne porterez pas
témoignage contre milord... Un homme égaré, monsieur; mais au fond
un bon homme. Ce n'est pas milord qui a jamais conduit ces
complots.
-- C'est une condition que j'observerai, vous pouvez en être sûr,
répliqua le vieux distillateur. Je vous le garantis sur mon
honneur. Mais venez avec nous, monsieur, je vous en prie, venez
avec nous.»
John Grueby, sans joindre ses instances à celles de son maître,
adopta un autre moyen de persuasion plus direct, en passant son
bras dans celui de M. Haredale, pendant que son maître en faisait
autant de son côté, et en l'emmenant au plus tôt.
M. Haredale, à l'étrange égarement de sa tête, et à la difficulté
qu'il éprouvait à fixer ses idées, tellement qu'il ne pouvait se
rappeler ses nouveaux compagnons deux minutes de suite sans les
regarder tour à tour, sentit qu'il avait le cerveau troublé par
l'agitation et la souffrance qui l'avaient assailli depuis quelque
temps, et auxquelles il était encore en proie: il se laissa donc
emmener où ils voulaient. Tout le long du chemin, il avait le
sentiment qu'il ne savait plus ce qu'il disait ni ce qu'il
faisait, et qu'il avait peur de devenir fou.
Le distillateur demeurait, comme il le lui avait déjà dit lors de
leur première rencontre, à Holborn-Hill, où il avait de vastes
magasins, et où il faisait son commerce sur une grande échelle.
Ils pénétrèrent chez lui par une porte de derrière, pour ne pas
attirer l'attention de la foule, et montèrent dans une chambre sur
le devant. Cependant les fenêtres en étaient, comme toutes celles
de la maison, fermées au volet, pour qu'à l'extérieur tout parût
dans l'obscurité.
Ils le placèrent là sur un sofa, tout à fait sans connaissance.
Mais, John ayant couru tout de suite chercher un chirurgien qui
lui fit une copieuse saignée, il reprit graduellement ses sens.
Comme il était, pour le moment, trop faible pour marcher, ils
n'eurent pas de peine à lui persuader de passer là la nuit, et le
mirent au lit sans perdre une minute. Cela fait, ils lui firent
prendre un cordial et un biscuit avec une bonne potion
fortifiante, dont l'influence le plongea bientôt dans une
léthargie où il oublia un instant toutes ses peines.
Le négociant en vins, qui était un vieillard plein de coeur, et
tout à fait un digne homme, n'avait pas la moindre envie de se
coucher lui-même, car il avait reçu des émeutiers plusieurs
avertissements menaçants, et, s'il était sorti ce soir-là, c'était
précisément pour tâcher de savoir, dans les conversations de la
populace, si ce n'était pas sa maison qu'on devait venir attaquer
après. Il passa toute la nuit dans la même chambre, sur un
fauteuil, faisant par-ci par-là un petit somme, et recevant de
temps en temps les rapports de John Grueby et de trois ou quatre
autres employés de confiance, qui s'en allaient aux écoutes dans
la foule; il leur avait fait préparer, pour les soutenir, une
bonne provision de comestibles dans la chambre voisine, et même,
malgré son anxiété, il allait de temps en temps lui-même y
chercher du réconfort.
Ces rapports étaient tout d'abord d'une nature assez alarmante;
mais, à mesure que la nuit avançait, ils n'en furent que plus
inquiétants, et contenaient de telles menaces de violence et de
destruction, qu'en comparaison de ce nouveau plan, tous les
troubles antérieurs ne paraissaient rien.
La première nouvelle qu'on lui apporta fut celle de la prise de
Newgate et de la fuite de tous les prisonniers, dont la marche, à
mesure qu'ils montaient par Holborn et les rues adjacentes,
s'annonçait à tous les citoyens renfermés dans leurs maisons par
le fracas de leurs chaînes, concert épouvantable, qui s'entendait
dans toutes les directions, comme autant de forges en exercice.
D'ailleurs les flammes jetaient un tel éclat par les voûtes
vitrées du distillateur, que les chambres et les escaliers au-
dessous étaient presque aussi bien éclairés qu'en plein jour,
pendant que les clameurs éloignées de la multitude faisaient
trembler jusqu'aux murailles et aux plafonds.
À la fin on les entendit approcher de la maison, et il y eut là
quelques minutes d'une anxiété épouvantable. Ils arrivèrent tout
près, et s'arrêtèrent devant; mais, après avoir poussé trois cris
effroyables, ils continuèrent leur chemin, et, quoiqu'ils y
revinssent cette nuit à plusieurs reprises, donnant chaque fois
une nouvelle alarme, ils ne firent rien: ils avaient les mains
pleines. Peu de temps après qu'ils avaient disparu pour la
première fois, un des éclaireurs du brave négociant accourut avec
la nouvelle qu'ils s'étaient arrêtés devant la maison de lord
Mansfield, dans Bloomsbury-Square.
Bientôt après, il en arriva un autre, puis un autre; puis le
premier revint à son tour, et ainsi de suite, petit à petit: voici
ce qu'ils racontèrent. L'attroupement qui s'était arrêté devant la
maison de lord Mansfield avait sommé les gens qui étaient dedans
de leur ouvrir, et ne recevant point de réponse (lord et lady
Mansfield s'échappaient en ce moment par une porte dérobée), ils
étaient entrés de force, selon leur habitude. Là, ils se mirent à
démolir la maison avec la plus grande furie, et, y mettant le feu
en plusieurs endroits, ils avaient enveloppé dans une ruine
commune tout le mobilier, qui était d'une grande valeur,
l'argenterie, les bijoux, une magnifique galerie de tableaux, la
plus rare collection de manuscrits qu'il y eût jamais eu au monde
entre les mains d'un particulier, et, ce qui était pis encore,
parce que c'était irréparable, l'immense bibliothèque de droit,
contenant presque à chaque page des notes de la main même du juge,
et d'une valeur inestimable, parce que c'était le résultat des
études et de l'expérience de sa vie tout entière. Pendant qu'ils
étaient à sauter en hurlant autour du feu, une troupe de soldats,
un magistrat en tête, était survenue, trop tard, il est vrai, pour
empêcher le mal déjà fait; mais pourtant ils s'étaient mis à
disperser la foule. On avait lu le _riot act_[1], et, comme
l'attroupement ne se dissipait pas, les soldats avaient reçu
l'ordre de faire feu, et, mettant leurs fusils en joue, avaient
fait tomber roide morts, à la première décharge, six hommes et une
femme; il y avait eu beaucoup de blessés. Ils avaient rechargé
sur-le-champ, fait une seconde décharge, mais probablement en
l'air, car on n'avait vu tomber personne. Là-dessus, effrayée sans
doute aussi par les cris et le tumulte, la foule s'était mise à se
disperser; les soldats avaient avancé, laissant par terre les
morts et les blessés. Mais ils n'avaient pas eu plus tôt le dos
tourné, que les factieux étaient revenus emporter les cadavres et
les blessés pour faire une procession funèbre, les corps en tête.
Ils avaient marché dans cet ordre avec des éclats de gaieté
horrible et sauvage, fixant des armes dans la main même des morts
pour leur donner l'air d'être vivants, et précédés par un drôle
qui agitait de toutes ses forces la cloche du dîner de lord
Mansfield.
Les éclaireurs rapportèrent encore que cette bande de mutins
s'était renforcée d'un certain nombre d'autres gens qu'ils avaient
rencontrés, revenant de faire semblable besogne; et que, laissant
seulement un détachement pour escorter les blessés et les morts,
ils s'étaient mis en marche pour la maison de campagne de lord
Mansfield à Caen-Wood, entre Hampstead et Highgate, dans
l'intention de lui faire subir le même sort qu'à la maison de
ville, et se promettant d'y allumer un feu qui, de cette hauteur,
illuminerait Londres tout entier. Mais ils avaient été
désappointés dans cette espérance par la rencontre d'un parti de
cavalerie qui les attendait là, et qui les avait fait revenir,
plus vite qu'ils n'étaient allés, tout droit à Londres.
Chaque bande séparée qui s'était reformée dans les rues, était
allée, de son côté, se mettre à l'oeuvre, selon son caprice, et le
feu avait été mis, en un moment, à une douzaine de maisons, parmi
lesquelles celle de sir John Fielding et de deux autres juges de
paix. On en avait incendié dans Holborn (alors un des carrefours
les plus populeux de Londres) quatre autres qui brûlaient toutes à
la fois, et ne laissèrent bientôt plus qu'un amas de cendres, car
le peuple avait coupé les tuyaux d'irrigation, et n'avait pas
voulu laisser les pompiers faire jouer leurs pompes. Dans une
maison près de Moorfields, ils trouvèrent quelques serins en cage;
ils les prirent et les jetèrent tout vivants dans les flammes. Les
pauvres petites créatures criaient, dit-on, comme des enfants,
quand on les lança sur la braise: il y eut même un homme qui,
touché de leur sort, fit de vains efforts pour les sauver, à la
grande indignation de la foule, qui voulait lui faire un mauvais
parti.
Dans cette même maison, un des garnements qui avaient parcouru les
appartements, brisant les meubles et prêtant leur aide à la
destruction de la maison, trouva une poupée de petite fille... un
méchant jouet... qu'il exposa par la fenêtre aux yeux de la
populace dans la rue, comme une idole qu'adoraient les habitants
de la maison. Pendant ce temps-là, un autre de ses compagnons qui
avait la conscience aussi tendre (c'étaient justement ces deux
hommes-là qui avaient été les premiers à faire rôtir tout vifs les
serins), s'assit sur le parapet de la maison, pour adresser de là
à la foule une harangue tirée d'une brochure mise en circulation
par l'Association, sur les vrais principes du Christianisme. Que
faisait, pendant ce temps-là, le lord-maire? Il avait les mains
dans ses poches, contemplant tout cela du même oeil qu'il aurait
contemplé tout autre spectacle, charmé, à le voir, d'avoir trouvé
une bonne place.
Tels furent les rapports communiqués au vieux négociant par ses
serviteurs, pendant qu'il était assis auprès du lit de
M. Haredale, sans avoir pour ainsi dire fermé l'oeil depuis la
commencement de la nuit, aux cris de la populace, à la lueur des
divers incendies, au bruit de la fusillade des soldats. Si on
ajoute à ces détails la mise en liberté de tous les prisonniers de
la prison neuve, à Klerkenwell, bon nombre de vols commis dans les
rues contre les passants, car la foule pouvait faire à son aise
tout ce qui lui renaît dans la tête, telles furent les scènes
dont, heureusement pour lui, M. Haredale ne se douta seulement
pas, et qui se passèrent toutes avant minuit.