Pendant le cours de cette journée, tous les régiments de Londres
ou des environs furent de service dans quelque quartier de la
ville. Les troupes régulières et la milice, dispersées en
province, reçurent l'ordre, dans chaque caserne et dans chaque
poste à vingt-quatre heures de marche, de commencer à se diriger
sur la capitale. Mais les troubles avaient pris une proportion si
formidable, et, grâce à l'impunité, l'émeute était devenue si
audacieuse, que la vue de ces forces considérables,
continuellement accrues par de nouveaux renforts, au lieu de
décourager les perturbateurs, leur donna l'idée de frapper un coup
plus violent et plus hardi que tous les attentats des jours
précédents, et ne servit qu'à allumer dans Londres une ardeur de
révolte qu'on n'y avait jamais vue, même dans les anciens temps de
la révolution.
Toute la veille et tout ce jour-là, le commandant en chef essaya
de réveiller chez les magistrats le sentiment de leur devoir, et,
en particulier chez le lord-maire, le plus poltron et le plus
lâche de tous. À plusieurs reprises, on détacha, dans ce but, des
corps nombreux de soldats vers Mansion-House pour attendre ses
ordres. Mais, comme ni menaces ni conseils ne faisaient rien sur
lui, et que la troupe restait là en pleine rue, sans rien faire de
bon, exposée plutôt à de mauvaises conversations, ces tentatives
louables firent plus de mal que de bien. Car la populace, qui
n'avait pas tardé à deviner les dispositions du lord-maire, ne
manquait pas non plus d'en tirer avantage pour dire que les
autorités civiles elles-mêmes étaient opposées aux papistes, et
n'auraient pas le coeur de tourmenter des gens qui n'avaient pas
d'autre tort que de penser comme elles. Bien entendu que c'était
surtout aux oreilles des soldats qu'on faisait résonner ces
espérances, et les soldats, qui, de leur côté, naturellement,
n'ont pas de goût pour se battre contre le peuple, recevaient ces
avances avec assez de bienveillance, répondant à ceux qui leur
demandaient s'ils iraient volontiers tirer sur leurs compatriotes:
«Non! de par tous les diables!» montrant enfin des dispositions
pleines de bonté et d'indulgence. On fut donc bientôt persuadé que
les militaires n'étaient pas des _soldats du pape_, et
n'attendaient que le moment de désobéir aux ordres de leurs chefs
pour se joindre à l'émeute. Le bruit de leur répugnance pour la
cause qu'ils avaient à défendre, et de leur inclination pour celle
du peuple, se répandit de bouche en bouche avec une étonnante
rapidité, et, toutes les fois qu'il y avait quelque militaire
écarté à flâner dans les rues ou sur les places, il se formait
aussitôt un rassemblement autour de lui: on lui faisait fête, on
lui donnait des poignées de main, on lui prodiguait toutes les
marques possibles de confiance et d'affection.
Cependant la foule était partout. Plus de déguisement, plus de
dissimulation; l'émeute allait tête levée dans toute la ville. Un
des insurgés voulait-il de l'argent, il n'avait qu'à frapper à la
porte de la première maison venue, ou à entrer dans une boutique,
pour en demander au nom de l'Émeute: il était sûr de voir sa
demande sur-le-champ satisfaite. Les citoyens paisibles ayant peur
de leur mettre la main sur le collet quand ils marchaient seuls et
isolés, il n'y avait pas de danger qu'on allât leur chercher
querelle quand ils étaient en corps nombreux. Ils se rassemblaient
dans les rues, les traversaient selon leur bon plaisir, et
concertaient publiquement leurs plans. Le commerce était arrêté,
presque toutes les boutiques fermées. Presque sur toutes les
maisons était déployé un drapeau bleu, en gage d'adhésion à la
cause populaire. Il n'y avait pas jusqu'aux juifs de Houndsditch,
dans le quartier de Whitechapel, qui écrivaient sur leurs portes
et leurs volets: «C'est ici la maison d'un vrai et fidèle
protestant.» La foule faisait loi, et jamais loi ne fut acceptée
avec plus de crainte et d'obéissance.
Il était à peu près six heures du soir quand un vaste attroupement
se précipita dans Lincoln's-Inn-Fields par toutes les avenues, et
là se divisa, évidemment d'après un plan préconçu, en diverses
branches. Ce n'est pas que l'arrangement prémédité fut connu de
toute la foule: c'était le secret de quelques meneurs qui, venant
se mêler aux autres, à mesure qu'ils arrivaient sur les lieux, et
les distribuant dans tel ou tel détachement, exécutaient le
mouvement avec autant du rapidité que si c'eût été une manoeuvre
faite au commandement, et que chacun eût eu son poste assigné
d'avance.
Tout le monde savait, du reste, que la bande la plus considérable,
comprenant à peu près les deux tiers de la masse, était désignée
pour l'attaque du Newgate. Elle se formait de tous les
perturbateurs qui s'étaient distingués dans les premiers troubles;
de tous ceux que la rumeur publique signalait comme des gens de
résolution et d'audace, des hommes d'action; de tous ceux qui
avaient eu des camarades arrêtés dans les affaires des jours
précédents, enfin d'un grand nombre de parents ou d'amis de
criminels détenus dans la prison. Cette dernière classe de héros
ne renfermait pas seulement les bandits les plus désespérés et les
plus redoutables de Londres; on y voyait aussi quelques personnes
comparativement honnêtes. Plus d'une femme s'était habillée en
homme pour aller aider à la délivrance d'un fils ou d'un frère. Il
y avait les deux fils d'un condamné à mort, dont la sentence
devait être exécutée le surlendemain, en compagnie de trois autres
criminels. Combien de mauvais sujets dont les camarades avaient
été emprisonnés pour filouterie! Et aussi que de misérables
femmes, parias du genre humain, qui allaient là pour faire
relâcher quelque autre créature de bas étage comme elles, ou peut-
être entraînées, Dieu seul pourrait le dire, par un sentiment
général de sympathie qui les intéressait à tous les malheureux
sans espoir!
De vieux sabres, et de vieux pistolets sans poudre ni balles; des
marteaux de forge, des couteaux, des scies, des haches, des armes
pillées dans des étals de boucherie; une véritable forêt de barres
de fer et de massues de bois; des échelles longues, pour escalader
les murs, portées par une douzaine d'hommes; des torches allumées,
des étoupes enduites de poix, de soufre, de goudron, des pieux
arrachés à des palissades ou à des haies; jusqu'à des béquilles
enlevées à des mendiants estropiés dans les rues: voilà quelles
étaient leurs armes. Quand tout fut prêt, Hugh et Dennis, aux
côtés de Simon Tappertit, prirent la tête; et derrière eux se
pressa la foule, mouvante et grondante comme une mer qui marche.
Au lieu de descendre tout droit d'Holborn à la prison, comme tout
le monde s'y attendait, les chefs de la troupe prirent par
Clerkenvall, et se répandant dans une rue paisible, s'arrêtèrent
devant une boutique de serrurier... _À la clef d'or_.
«Tapez à la porte, cria Hugh aux gens qui étaient près de lui. Il
nous faut ce soir un homme du métier. Enfoncez plutôt la porte, si
on ne vous répond pas.»
La boutique était fermée. La porte et les volets étaient de force
et de taille; on avait beau taper, rien ne bougeait. Mais quand la
foule impatiente se fut avisée de crier: «Mettons le feu à la
maison,» et que les torches s'avancèrent pour mettre la menace à
exécution, la croisée du premier s'ouvrit toute grande, et le
brave vieux serrurier se dressant à la fenêtre:
«Eh bien! canaille, dit-il, qu'est-ce que vous me voulez? Venez-
vous me rendre ma fille?
-- Pas de questions, mon vieux, répondit Hugh en faisant signe de
la main à ses camarades de le laisser parler. Pas de questions;
mais dépêchez-vous de descendre avec les outils de votre état.
Nous avons besoin de vous.
-- Besoin de moi! cria le serrurier jetant un coup d'oeil sur
l'uniforme qu'il portait. Eh bien! si bien des gens de ma
connaissance n'étaient pas des coeurs de poulets, il y a déjà
quelque temps que vous n'auriez plus besoin de moi. Faites bien
attention à ce que je vais vous dire, mon garçon, et vous aussi,
les autres. Vous avez là parmi vous une vingtaine de gens que je
vois et que je connais bien, et que je regarde, à partir de ce
moment, comme des hommes morts. Tenez! filez, vous avez encore le
temps de faire l'économie d'un enterrement; sans cela, avant qu'il
soit longtemps, vous n'aurez plus qu'à commander vos cercueils.
-- Voulez-vous descendre? cria Hugh.
-- Voulez-vous me rendre ma fille, brigand? cria le serrurier.
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua Hugh. Allons!
camarades, mettons le feu à la porte.
-- Arrêtez! cria le serrurier d'une voix qui les fit trembler, en
leur présentant la gueule de son fusil. Faites plutôt faire la
besogne par un vieux; ce serait dommage de tuer cet innocent.»
Le jeune gars qui tenait la torche, et qui s'était accroupi devant
la porte pour y mettre le feu, se hâta de se lever à ces mots et
recula de quelques pas. Le serrurier promena ses yeux sur les
visages qui lui faisaient face, en abaissant son arme dirigée sur
le pas de sa porte. La crosse de son fusil fixée contre son épaule
n'avait pas besoin d'autre appui, elle était ferme comme un roc.
«Je préviens l'individu qui va faire ça de commencer par dire son
_In manus_, ajouta-t-il d'une voix sûre; je ne le prends pas en
traître.»
Arrachant à un de ses voisins la torche qu'il portait, Hugh
s'avançait en jurant comme un possédé, quand il fut arrêté par un
cri vif et perçant, et en levant les yeux il vit un vêtement
flottant au haut de la maison.
Alors on entendit encore un cri, puis un autre; puis une voix
perçante s'écria: «Simon est-il en bas?» En même temps un grand
col maigre s'allongea sur la fenêtre de la mansarde, et
Mlle Miggs, dont la forme indistincte commençait à être moins
manifeste sous l'influence du crépuscule se mit à crier avec
frénésie:
«Ah! mes chers messieurs, laissez-moi, laissez-moi entendre Simon
me répondre de ses propres lèvres. Parlez-moi, Simon; parlez-moi
donc!»
M. Tappertit, qui n'était pas autrement flatté de cette faveur,
leva les yeux pour la prier de se taire et lui donner l'ordre de
descendre ouvrir la porte, parce qu'ils avaient besoin de son
maître, et qu'il ne ferait pas bon leur désobéir.
«Ô mes bons messieurs, cria Mlle Miggs. Ô mon précieux, précieux
Simon!
-- Dites donc, avez-vous bientôt fini vos bêtises? répliqua
M. Tappertit. Descendez donc plutôt nous ouvrir la porte...
Gabriel Varden, relevez votre fusil, ou vous n'en serez pas le bon
marchand.
-- Ne vous inquiétez pas de son fusil, cria Miggs, Simon et
messieurs, j'ai versé dans le canon une chope de petite bière.»
La foule poussa un grand cri de joie, qui fut bientôt suivi d'un
grand éclat de rire. «N'ayez pas peur qu'il parte, quand il serait
chargé jusqu'à la gueule, continua Miggs, Simon et messieurs, je
suis enfermée dans la mansarde, la petite porte à droite, quand
vous croirez être tout en haut de la maison; et, par parenthèse,
prenez garde, en montant les dernières marches du coin, de ne pas
vous cogner la tête contre les poutres et de ne pas marcher sur le
côté: vous tomberiez à travers le plafond dans la chambre à deux
lits du premier étage, car le plafond est mince, je vous en
préviens. Simon et messieurs, je suis enfermée ici pour plus du
sûreté; mais ils auront beau faire, mon intention a toujours été
et sera toujours de marcher dans la bonne cause, la sainte
cause... Je renonce au pape de Babylone, et à toutes ses oeuvres
intérieures et extérieures. Foin du païen!... Je sais bien que mon
opinion n'est pas grand'chose (et ici sa voix devenait de plus en
plus criarde et perçante), puisque je ne suis qu'une pauvre
domestique, et par conséquent un objet d'humiliation; mais ça ne
m'empêchera pas de dire ce que je pense, et de me confier dans
l'appui de ceux qui pensent comme moi.»
Une fois que Miggs eut déclaré que le fusil était hors de service,
personne ne s'avisa plus de s'amuser à l'écouter, et on la laissa
bavarder à son aise. Les assiégeants dressèrent une échelle contre
la fenêtre où se tenait le serrurier, et, malgré la résistance de
son courage obstiné, on eut bientôt forcé l'entrée en cassant un
carreau et en mettant le châssis en pièces. Après avoir distribué
quelques bons coups autour de lui, il se trouva sans défense au
milieu d'une populace furieuse qui inondait la chambre et ne
présentait plus partout qu'une masse confuse de figures inconnues,
à la fenêtre et à la porte.
On était très irrité contre lui, car il avait blessé deux hommes
grièvement, et on invitait d'en bas ceux qui étaient montés à
l'apporter pour le pendre à un réverbère. Mais Gabriel restait
indomptable, et, regardant tour à tour Hugh et Dennis qui lui
tenaient chacun un bras, et Simon Tappertit qui lui faisait face:
«Vous m'avez déjà volé ma fille, disait-il, ma fille qui m'est
plus chère que la vie; vous pouvez bien me prendre aussi la vie,
si vous voulez. Je remercie Dieu d'avoir permis que j'aie pu
dérober ma femme à cette scène, et de m'avoir donné un coeur qui
ne demandera pas quartier à des gens comme vous.
-- Oui, oui, disait M. Dennis, vous avez raison. Vous êtes un
brave homme, et vous ne pouvez pas montrer plus de coeur pour
votre âge. Bah! qu'est-ce que ça vous fait, un réverbère ce soir,
ou un lit de plume dans dix ans d'ici? Voilà-t-il pas une belle
affaire!»
Le serrurier lui lança un regard dédaigneux sans lui rien
répondre.
«Pour ma part, dit le bourreau, qui trouvait particulièrement de
son goût l'idée du réverbère, j'honore vos principes et je les
partage. Quand je rencontre des gens aussi bien pensants (et ici
il colora son discours par un bon gros juron), je suis tout prêt à
leur épargner, comme à vous, la moitié du chemin... N'avez-vous
pas quelque part par là un bon bout de corde? Si vous n'en avez
pas, ne vous inquiétez pas; un mouchoir fera l'affaire tout de
même.
-- Pas de bêtises, maître! murmura Hugh en saisissant rudement
Varden par l'épaule. Faites ce qu'on vous dit. Vous saurez bientôt
ce qu'on vous demande. Allons! faites.
-- Je ne ferai rien du tout de ce que vous me demanderez ni vous,
ni tout autre coquin de la bande, répondit le serrurier. Si vous
vous attendez à obtenir de moi quelque service, vous pouvez vous
épargner la peine de me dire ce que c'est. Je vous en préviens
d'avance, je ne ferai rien pour vous.
M. Dennis fut si touché de la constance du vieux grognard, qu'il
protesta, presque la larme à l'oeil, qu'il y aurait de la cruauté
à faire violence à ses inclinations et que, pour sa part, il ne
voudrait pas avoir pareil tort sur la conscience. Ce gentleman,
disait-il, avait déjà déclaré à plusieurs reprises qu'il lui était
égal qu'on l'exécutât; en conséquence, il regardait comme un
devoir pour eux, en leur qualité de populace civilisée et
éclairée, de l'exécuter en effet. On n'avait pas, comme il le
faisait observer, on n'avait pas tous les jours la bonne fortune
de pouvoir s'accommoder aux voeux des gens dont on était assez
malheureux pour ne pas partager la manière de voir. Mais,
puisqu'ils étaient justement tombés sur un individu qui exprimait
un désir auquel ils pouvaient raisonnablement satisfaire (et, pour
sa part, il ne demandait pas mieux que d'avouer que, dans son
opinion, ce désir faisait honneur à ses sentiments), il espérait
bien qu'on se déciderait à lui passer sa fantaisie avant d'aller
plus loin. C'était un exercice qui, avec un peu d'habileté et de
dextérité, ne demandait pas plus de cinq minutes pour s'accomplir
à l'entière satisfaction des deux parties; et, quoique sa modestie
l'empêchât de faire lui-même son propre éloge, il demandait la
permission de dire qu'il avait dans ces matières des connaissances
pratiques assez connues, et que comme il était en même temps d'un
caractère obligeant et serviable, il se ferait un véritable
plaisir d'exécuter le gentleman.
Ces observations, débitées à la foule qui l'entourait, au milieu
d'un tapage et d'un brouhaha effroyables, furent reçues avec
grande faveur, peut-être moins à cause de l'éloquence du bourreau
que de l'entêtement obstiné du serrurier. Gabriel était dans un
péril imminent, et il le savait bien; mais il gardait un silence
constant, et n'aurait pas ouvert davantage la bouche, quand on
aurait débattu devant lui la question de savoir si on ne le ferait
pas rôtir à petit feu.
Pendant que le bourreau parlait, il y eut quelque agitation et
quelque confusion sur l'échelle, et aussitôt qu'il eut cessé, au
grand désappointement de la foule qui était en bas et qui n'avait
pas eu le temps d'apprendre ce qu'il venait de dire, ni d'y
répondre par ses acclamations, quelqu'un cria par la fenêtre:
«Il a les cheveux gris, il est vieux; ne lui faites pas de mal.»
Le serrurier se retourna vivement du côté d'où venaient ces
paroles de pitié, et fixant un regard assuré sur ceux qui étaient
là le long de l'échelle sans rien faire, accrochés les uns aux
autres.
«Tu n'as que faire de respecter mes cheveux gris, jeune homme, se
mit-il à dire, répondant au timbre de la voix qu'il avait
entendue, plutôt qu'à la personne même qu'il n'avait pas vue. Je
ne vous demande pas de grâce. Si j'ai les cheveux gris, j'ai le
coeur encore assez vert pour vous mépriser et vous braver tous,
tas de brigands que vous êtes.»
Ce discours imprudent n'était pas fait, comme on pense, pour
apaiser la férocité des assaillants. Ils recommencèrent à demander
à grands cris qu'on le leur descendît, et l'honnête serrurier
allait passer un mauvais quart d'heure si Hugh ne leur avait pas
rappelé, dans la réponse qu'il leur adressa, qu'ils avaient besoin
de ses services, et qu'il fallait le garder pour ça.
«Voyons, dit-il à Simon Tappertit, dépêchez-vous donc de lui faire
savoir ce que nous lui demandons. Et vous, brave homme, ouvrez vos
oreilles toutes grandes, si vous voulez qu'on vous les laisse.»
Gabriel croisa ses bras maintenant libres, et considéra en silence
son ancien apprenti.
«Voyez-vous, Varden, dit Simon, c'est que nous allons à Newgate de
ce pas.
-- Certainement que vous y allez, je le vois bien, répliqua le
serrurier, vous n'avez jamais dit plus grande vérité.
-- Un instant, reprit Simon, ce n'est pas comme ça que je
l'entends. Nous allons le réduire en cendres, forcer les portes et
mettre les prisonniers en liberté. C'est vous qui avez aidé dans
le temps à faire la serrure de la grande porte.
-- Oui, oui, dit le serrurier, et vous verrez, avant peu, quand
vous y serez, que vous ne me devez pas d'obligation pour cela.
-- C'est possible, mais en attendant, il faut que vous nous
montriez le moyen de la forcer.
-- Ah vraiment!
-- Sans doute, parce qu'il n'y a que vous qui le sachiez; moi, je
n'en sais rien. Ainsi, venez avec nous pour la briser de vos
propres mains.
-- Quand vous me verrez faire ça, dit tout tranquillement le
serrurier, c'est que mes mains me tomberont des bras; et vous
ferez bien de les ramasser, Simon Tappertit, pour vous en faire
des épaulettes, mon garçon.
-- C'est bon, on verra ça, cria Hugh qui intervint en ce moment
parce qu'il voyait l'indignation de la foule s'échauffer bien
fort. Allons! remplissez-lui un panier des outils dont il va avoir
besoin pendant que moi, je vais vous faire descendre l'homme.
Ouvrez les portes en bas, vous autres, pendant qu'il y en aura qui
vont éclairer le grand capitaine. Tudieu, mes gars, à vous voir là
à ne rien faire que de grommeler les bras croisés, ne dirait-on
pas que nous n'avons plus de besogne!
Ils se regardèrent les uns les autres, et se dispersant aussitôt,
montèrent à l'escalade sur la maison, pillant tout, cassant tout,
selon leur habitude, et emportant tous les articles de quelque
valeur qui venaient à les tenter. Ils n'eurent pas du reste grand
temps à perdre dans cette expédition, car le panier d'outils fut
bientôt prêt et suspendu aux épaules d'un homme de bonne volonté.
Les préparatifs étant donc achevés, et tout disposés pour
l'attaque, ceux qui étaient occupés à des oeuvres de pillage et de
destruction dans les autres pièces furent rappelés en bas dans
l'atelier. Enfin ils allaient tous sortir lorsque celui qui venait
de descendre le dernier du haut de la maison, s'avança pour
demander s'il fallait relâcher la jeune femme qui était dans le
grenier où elle faisait, dit-il un tapage terrible, sans
discontinuer.
En ce qui le concernait, Simon Tappertit n'aurait pas manqué de se
prononcer pour la négative; mais la masse des frères et amis, se
rappelant le bon office qu'elle leur avait rendu en abreuvant le
canon de fusil du serrurier, se montrant d'un avis contraire, le
capitaine se vit bien obligé de répondre qu'il fallait la mettre
en liberté. L'homme alors retourna à son secours, et reparut
bientôt avec miss Miggs pliée en deux et toute mouillée de ses
larmes.
Comme cette jeune demoiselle s'était laissé emporter tout le long
de l'escalier sans donner signe de vie, son libérateur la déclara
morte ou mourante, et ne sachant trop que faire d'elle, il
cherchait déjà des yeux quelque banc ou quelque tas de cendres
commode pour déposer dessus la belle insensible, lorsque tout à
coup elle se dressa sur ses pieds par je ne sais quel mécanisme
mystérieux, rejeta ses cheveux en arrière, regarda M. Tappertit
d'un air égaré en criant «la vie de mon Simmun est sauve!» et à
l'instant elle se jeta dans les bras du héros avec tant de
promptitude qu'il en perdit l'équilibre et recula de quelques pas
sous le choc de son aimable fardeau.
«Ah! que c'est embêtant! dit M. Tappertit. Voyons! des hommes ici!
qu'on l'empoigne, et qu'on la remette sous les verrous; on
n'aurait jamais dû lui ouvrir.
-- Mon Simmun! criait Mlle Miggs en larmes et défaillante; mon
cher, mon béni, mon adoré à toujours Simmun!
-- Voyons! allez-vous vous tenir, hein? disait M. Tappertit d'un
ton tout différent, ou bien je vais vous laisser tomber par terre.
Que diable avez-vous donc à glisser comme ça vos pieds le long du
plancher au lieu de vous redresser?
-- Mon bon ange Simmun! murmurait Miggs... Il m'a promis...
-- Promis! Ah! c'est vrai, répondit Simon d'un ton bourru. N'ayez
pas peur, je vous tiendrai ma promesse. Je vous ai dit que je vous
pourvoirais, et vous pouvez y compter. Allons! mais tenez-vous
donc!
-- Où voulez-vous que j'aille à présent? Qu'est-ce que je vais
devenir après ce que j'ai fait ce soir? cria Miggs. Je n'ai plus
d'autre lieu de repos à espérer que le silence de la tombe.
-- Plût à Dieu que vous y fussiez déjà, dans le silence de la
tombe, répliqua M. Tappertit, et d'une bonne tombe encore, et bien
serrée... Venez ici, cria-t-il à l'un des camarades; puis il lui
donna le mot d'ordre à voix basse dans le tuyau de l'oreille.
Emmenez-la avec vous. Vous savez où?»
L'autre fit signe qu'il le savait; et la prenant dans ses bras,
malgré ses protestations, ses sanglots et sa résistance, y compris
les égratignures, qui ne laissaient pas de rendre la lutte peu
agréable, il enleva son Hélène. Tous ceux qui étaient restés
jusque-là dans la maison sortirent dans la rue. Le serrurier fut
mis en tête de la bande et forcé de marcher entre deux
conducteurs. Toute la troupe se mit aussitôt en mouvement; et sans
cri, sans tumulte, ils allèrent droit à Newgate, et firent halte
au milieu d'une masse énorme d'insurgés déjà réunis devant la
porte de la prison.