Rompant le silence qu'ils avaient gardé jusque-là, ils se mirent à
pousser un grand cri, aussitôt qu'ils se furent rangés devant la
prison, et demandèrent à parler au gouverneur. Leur visite n'était
pas tout à fait inattendue, car sa maison, qui se trouvait sur la
rue, était fortement barricadée; le guichet de la geôle était
fermé, et on ne voyait personne aux grilles ni aux fenêtres. Avant
qu'ils eussent répété plusieurs fois leur sommation, un homme
apparut sur le toit de l'habitation du gouverneur, pour leur
demander ce qu'ils voulaient.
Les uns disaient une chose, les autres une autre, la plupart ne
faisaient que grogner et siffler. Comme il faisait déjà presque
nuit, et que la maison était haute, il y avait dans la foule un
grand nombre de gens qui ne s'étaient pas même aperçus qu'il fût
venu personne pour leur répondre, et qui continuaient leurs
clameurs, jusqu'à ce que la nouvelle s'en fût répandue partout
dans le rassemblement. Il s'écoula bien au moins dix minutes avant
qu'on pût entendre une voix distincte, et, pendant ce temps-là, on
voyait cette figure qui restait perchée là-haut, et dont la
silhouette se détachait sur le fond brillant d'un ciel d'été,
regardant en bas dans la rue où se passait la scène de trouble.
«N'êtes-vous pas, finit par crier Hugh, monsieur Akerman, le
geôlier en chef de la prison?
-- Certainement, c'est lui, camarade,» lui dit Dennis à l'oreille.
Mais Hugh, sans faire attention à lui, voulait avoir la réponse de
l'homme même.
«Oui, dit-il, c'est moi.
-- Vous avez là, sous votre garde, maître Akerman, quelques-uns de
mes amis.
-- J'ai là beaucoup de monde sous ma garde;» et en même temps il
jetait en bas un coup d'oeil dans l'intérieur de la prison.
Et l'idée qu'il pouvait voir de là les différentes cours, et
embrasser tout ce qui leur était masqué par ces murailles
maudites, irritait et excitait si fort la populace, qu'ils
hurlaient comme des loups.
«Eh bien! délivrez seulement nos amis, dit Hugh, et vous pourrez
garder les autres.
-- Mon devoir est de les garder tous; et je ferai mon devoir.
-- Si vous ne nous ouvrez pas les portes toutes grandes, nous
allons les enfoncer, dit Hugh, parce que nous voulons absolument
faire sortir les gens de l'émeute.
-- Tout ce que je peux faire pour vous, mes braves gens, répliqua
Akerman, c'est de vous exhorter à vous disperser, et de vous
rappeler que toutes les conséquences du moindre trouble causé dans
cette maison ne peuvent qu'être très sérieuses, et donner à bon
nombre d'entre vous d'amers et d'inutiles regrets, quand il ne
sera plus temps.»
Il fit mine de se retirer là-dessus, mais il fut arrêté par la
voix du serrurier.
«Monsieur Akerman, cria Gabriel, monsieur Akerman!
-- Je ne veux plus entendre un seul d'entre vous, répondit le
gouverneur, se tournant vers l'homme qui lui parlait, et lui
faisant signe de la main qu'il ne voulait pas parlementer plus
longtemps.
-- Mais je ne suis pas un d'entre eux, dit Gabriel. Je suis un
honnête homme, monsieur Akerman, un honorable industriel...
Gabriel Varden, le serrurier. Vous me connaissez bien?
-- Comment! vous dans la foule! cria le gouverneur d'une voix
altérée.
-- Ils m'ont amené de force... ils m'ont amené ici pour leur
forcer la serrure de la grand'porte, répondit le serrurier.
Veuillez m'être témoin, monsieur Akerman, que je m'y refuse, que
je n'en veux rien faire, advienne que pourra de mon refus. S'ils
me font quelque violence, faites-moi le plaisir de vous rappeler
ça.
-- N'avez-vous plus moyen de vous tirer de là? dit le gouverneur.
-- Non, monsieur Akerman. Vous allez faire votre devoir et moi le
mien... Encore une fois, tas de brigands et de coupe-jarrets, dit
le serrurier, se retournant de leur côté, je refuse. Ah! enrouez-
vous tant que vous voudrez à hurler contre moi, je refuse.
-- Un moment, un moment, se hâta de dire le geôlier, Monsieur
Varden, je vous connais pour un digne homme, pour un homme qui ne
consentirait jamais à rien faire contre la loi... à moins d'y être
forcé.
-- Forcé, monsieur! reprit le serrurier, qui voyait bien d'après
le ton dont c'était dit, que le gouverneur lui ménageait une
excuse bien suffisante pour céder à la multitude qui l'assiégeait
et l'étreignait de toutes parts, et au milieu de laquelle on
voyait debout ce vieillard, seul contre tous. Forcé, monsieur! je
ne ferai rien de force ni de gré.
-- Où donc est l'homme qui me parlait tout à l'heure? dit le
gardien avec inquiétude.
-- Présent! répondit Hugh.
-- Ne savez-vous pas ce que c'est qu'une accusation de meurtre, et
qu'en retenant cet honnête artisan avec vous, vous mettez sa vie
en péril?
-- Nous savons bien ça, répondit-il; pourquoi donc croyez-vous que
nous l'avons amené ici, si ce n'est pas pour ça? Donnez-nous nos
amis, maître Akerman, et nous vous donnons le vôtre. N'est-ce pas
que vous ratifiez, ce troc, mes gars?»
La populace lui répondit par un bruyant hourra.
«Vous voyez ce que c'est, cria Varden. Ne les laissez pas entrer,
au nom du roi Georges, et rappelez-vous ce que je viens de vous
dire. Bonne nuit.»
Les négociations finirent là. Une grêle de pierres et d'autres
projectiles força le gouverneur à se retirer, et la multitude,
s'avançant par essaims le long des murailles, bloqua Gabriel
Varden contre la porte.
C'est en vain qu'on mit à ses pieds le paquet d'instruments de son
état; c'est en vain qu'on employa tour à tour, pour le forcer d'en
faire usage, les promesses, les coups, des offres de récompense,
des menaces de mort sur place: «Non, cria l'intrépide serrurier,
non, je ne veux pas.»
Il n'avait jamais tant aimé la vie, mais rien ne put l'ébranler.
Les faces sauvages qui le dévisageaient de tous côtés, les cris de
ceux qui étaient altérés de son sang, comme des bêtes féroces, la
vue des hommes qui fendaient la foule et marchaient sur le corps
de leurs camarades pour arriver jusqu'à lui, le visant, par-dessus
la tête des autres, avec leurs haches et leurs piques, tout
échouait devant son courage obstiné. Il les regardait l'un après
l'autre, homme par homme, face à face, et toujours avec sa voix
fatiguée, son visage pâlissant, il leur criait haut et ferme;
«Non, je ne veux pas!»
Dennis lui asséna sur la figure un coup de poing qui le jeta par
terre. Il se remit sur ses pieds avec la prestesse d'un jeune
homme, et, le front tout ensanglanté, il lui sauta à la gorge.
«Ah! c'est toi, chien de lâche? lui dit-il; rends-moi ma fille,
rends-moi ma fille.»
Ils luttèrent ensemble. Il y en avait qui criaient: «Tuez-le! et
d'autres qui heureusement ne se trouvaient pas assez près, qui
voulaient l'écraser sous leurs pieds. Quant au bourreau, il avait
beau serrer de toutes ses forces les poignets de son adversaire,
il ne pouvait pas venir à bout de lui faire lâcher prise.
«Si c'est comme ça que vous me remerciez, monstre d'ingratitude!
dit-il enfin avec force jurons et hors d'haleine, car il avait
toutes les peines du monde à articuler une parole.
-- Rends-moi ma fille, criait le serrurier, devenu aussi furieux
que ceux qui l'entouraient; rends-moi ma fille.
Renversé encore une fois, encore une fois redressé, puis par
terre, il luttait contre une vingtaine d'hommes qui se le
passaient de main en main, quand un grand coquin, qui sortait de
l'abattoir avec ses habits et ses grandes bottes encore chauds et
fumants de sang et de graisse, leva une hallebarde et, poussant un
horrible jurement, visa la tête découverte du brave vieillard. Au
même instant, pendant qu'il avait le bras levé pour frapper, il
tomba lui-même comme d'un coup de foudre, et un manchot lui passa
sur le corps pour venir en aide au serrurier. Il avait un autre
homme avec lui, et à eux deux ils saisirent vivement et rudement
l'artisan.
«Vous n'avez qu'à nous le laisser, crièrent-ils à Hugh en jouant
des pieds et des mains pour se frayer un passage en arrière à
travers la foule. Vous n'avez qu'à nous le laisser. N'allez-vous
pas gaspiller votre force contre cet homme-là quand il n'en faut
que deux comme nous pour lui faire son affaire en deux minutes?
Vous perdez votre temps. Songez, aux prisonniers, songez à
Barnabé.»
Ceci fut répété partout dans la foule. Les marteaux commencèrent à
battre contre les murs; chacun fit des efforts pour arriver au
pied de la prison et prendre place au premier rang. S'ouvrant de
force un passage à travers les mutins avec une ardeur aussi
désespérée que s'ils étaient au milieu d'ennemis acharnés et non
de leurs propres camarades, les deux hommes opérèrent leur
retraite avec le serrurier au milieu d'eux, et l'entraînèrent
jusqu'au coeur même du rassemblement.
Pendant ce temps-là, les coups commençaient à pleuvoir comme la
grêle sur la grande porte et sur le bâtiment, qui ne s'en émouvait
guère: car ceux qui ne pouvaient approcher de la porte étaient
toujours bien aises de décharger leur rage sur n'importe quoi...
même sur les gros blocs de pierre qui brisaient leurs armes en
morceaux dans leurs mains, leur donnant jusque dans les bras des
fourmillements douloureux, comme s'ils ne se contentaient pas
d'une résistance passive et qu'ils leur rendissent coup pour coup.
Le fracas du fer contre le fer se mêlait au tumulte étourdissant
qu'il dominait par son bruit éclatant, à mesure que les grands
marteaux de forge s'abaissaient sur les clous et les plaques de la
porte. C'était une pluie d'étincelles. Les gens travaillaient par
bandes et se relayaient à de courts intervalles, pour mettre toute
la fraîcheur de leur force au service de cette oeuvre de
destruction. Mais c'est égal: on voyait toujours debout le grand
portail, aussi fier, aussi sombre, aussi fort qu'avant, et, sauf
les marques des coups à sa surface, toujours le même.
Pendant qu'il y en avait qui dépensaient toute leur énergie à
cette tâche pénible, il y en avait d'autres qui dressaient des
échelles contre la prison, et qui essayaient de grimper de là
jusqu'au haut des murs, où elles ne pouvaient atteindre parce
qu'elles étaient trop courtes. Il y en avait d'autres qui
soutenaient un engagement avec une escouade de la police, forte
d'une centaine d'hommes, et la faisaient reculer à grands coups,
ou l'écrasaient sous leur nombre; d'autres encore faisaient le
siège de la maison sur laquelle s'était montré le gouverneur, et,
enfonçant les portes, revenaient avec tous les meubles, les
empilaient contre la porte de la prison pour en faire un feu de
joie qui pût la consumer. Aussitôt qu'on eut vent de cette idée,
tous ceux qui se donnaient jusque-là une peine inutile jetèrent là
leurs outils et se mirent à augmenter le tas, qui bientôt
atteignit la largeur de la moitié de la rue, et une telle hauteur
que ceux qui allaient porter en haut des combustibles étaient
obligés de prendre des échelles. Quand tout le mobilier et les
effets du gouverneur eurent été jetés sur ce riche bûcher,
jusqu'au dernier, on se mit à les enduire de poix, de goudron, de
résine, apportés de toutes parts, et on arrosa le tout de
térébenthine. Ils en firent autant à tout le bois qui garnissait
les portes de la prison, sans oublier la moindre traverse ni le
moindre madrier. Après avoir accompli ce baptême infernal, ils
mirent le feu au bûcher avec des allumettes flamboyantes et du
goudron enflammé; puis alors ils se tinrent auprès, pour en
surveiller le résultat.
Comme les meubles étaient très secs et rendus plus inflammables
encore par l'huile et la bougie qui s'y trouvaient mêlées, sans
parler des autres moyens employés, ils n'eurent pas de peine à
prendre feu. Les flammes s'élancèrent avec un rugissement
terrible, noircissant le mur de la prison, et se dressant jusqu'au
haut de sa façade en serpents de feu. Dans le commencement, les
insurgés ramassés autour de l'incendie ne témoignaient l'ivresse
de leur triomphe que par leurs regards satisfaits; mais quand il
devint plus brûlant et plus menaçant... quand il se mit à craquer,
à bondir, à mugir, comme une grande fournaise... quand il se
réfléchit sur les maisons vis-à-vis, et qu'il illumina non
seulement les visages pâles et étonnés aux fenêtres, mais
jusqu'aux plus intimes recoins de chaque habitation... quand ils
le virent caresser la grande porte de sa lueur rougeâtre, et
badiner avec elle, tantôt s'attachant à sa surface durcie, tantôt
la quittant tout à coup avec une inconstance sauvage pour prendre
son essor vers les cieux, puis revenant l'envelopper dans ses
serres brûlantes et préparer sa ruine... quand il répandit une si
vive clarté que le cadran de l'église du Saint-Sépulcre, dont
l'aiguille marque si souvent l'heure de la mort pour les
condamnés, était aussi lisible qu'en plein jour, et que le coq qui
tourne au haut de son clocher brillait à ce soleil inaccoutumé
comme un riche joyau monté de pierreries chatoyantes... quand la
pierre noircie et la brique sombre devinrent toutes rouges par la
force de la réflexion, et que les croisées reluisirent comme de
l'or bruni, miroitant aussi loin que pouvait s'étendre la vue,
avec leurs vitres purpurines... quand les murs et les tours, les
toits et les blocs de cheminées, au milieu des flammes
vacillantes, semblèrent trembler et chanceler comme un homme
ivre... quand des milliers d'objets qu'on n'avait jamais vus
jusqu'alors vinrent s'étaler à la vue, et que les choses les plus
familières prirent un aspect tout nouveau... alors la populace
commença à faire chorus avec le tourbillon enflammé, et à pousser
des cris, des clameurs, des vociférations comme heureusement il
est rare d'en entendre, s'agitant en même temps pour entretenir le
feu et le tenir en haleine, afin de ne pas le laisser décroître.
Quoique la chaleur fût si intense que le badigeon des maisons en
face de la prison grillait et se craquelait, formant ça et là des
boursouflures, comme des pustules à la peau du patient tenu sur le
gril par le bourreau, et finissait par crever et tomber en
miettes: quoique les carreaux tombassent en éclats des croisées,
et que le plomb et le fer sur les toits dépouillassent la main
imprudente qui venait à s'y frotter par hasard; que les moineaux
sortissent de leurs trous pour prendre leur vol sur les
gouttières, et qu'étourdis par la fumée, ils tombassent tremblants
jusque sur le bûcher embrasé; le feu n'en était pas moins activé
sans relâche par des mains infatigables, et l'on voyait tout
autour des ombres aller et venir sans cesse. Jamais ils ne se
ralentissaient dans leur zèle, jamais ils ne se retiraient à
l'écart; au contraire, ils serraient la flamme de si près que les
spectateurs du premier rang avaient fort à faire pour que les
chauffeurs, dans leur ardeur, ne les jetassent pas dedans, par la
même occasion. Si un homme s'évanouissait ou se laissait choir, il
y en avait une douzaine qui se disputaient sa place, et cela,
quoiqu'ils sussent bien que c'était un poste de torture, de soif,
de fatigue insupportables. Ceux qui tombaient évanouis, et qui
avaient le bonheur de ne pas être écrasés sous les pieds ou brûlés
par la flamme, étaient emportés dans une cour d'auberge tout près
de là, pour y recevoir une douche à la pompe. On se passait de
mains en mains de pleins baquets d'eau dans la foule; mais la soif
était si ardente et si générale, l'empressement si grand à qui
boirait le premier, que, le plus souvent, tout le contenu en était
renversé par terre, sans que pas un eût pu seulement humecter ses
lèvres.
Cependant, au milieu des cris et du vacarme, ceux qui étaient le
plus près du bûcher continuaient de rejeter dans le tas les
fragments embrasés qui venaient à rouler en bas, et poussaient les
charbons ardents contre la porte, qui, malgré ce linceul de
flammes, n'en restait pas moins fermée et barricadée, sans leur
ouvrir de passage. On passait, par-dessus la tête des gens, de
gros tisons à ceux qui se tenaient au pied des échelles, tout
prêts à grimper jusqu'au dernier échelon, pour les tenir d'une
main contre le mur de la prison, déployant tout ce qu'ils avaient
d'habileté et de force pour lancer ces brandons sur le toit, ou
les jeter en bas dans les cours intérieures. Souvent ils en
venaient à bout, et c'était alors un redoublement d'horreur dans
cette scène effroyable: car les prisonniers enfermés là-dedans,
voyant, à travers leurs barreaux, le feu prendre dans plusieurs
endroits et s'approcher menaçant, pendant qu'ils étaient là sous
clef pour la nuit, commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient en
danger de brûler vifs. Cette crainte horrible, se répandant de
cellule en cellule, leur arrachait des cris et des lamentations
épouvantables; ils appelaient au secours avec des cris si affreux,
que la prison tout entière retentissait de leurs plaintes; on
entendait leurs clameurs dominer les hurlements de la populace et
le mugissement des flammes: c'était un tumulte d'agonie et de
désespoir à faire trembler les plus hardis.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces cris commencèrent par
le côté de la prison qui faisait face à Newgate-Street, où tout le
monde savait qu'étaient renfermés les hommes condamnés à être
exécutés le mardi suivant. Et non seulement ces quatre criminels,
qui avaient si peu de temps à vivre, furent les premiers à prendre
l'alarme, en se voyant menacés de brûler vifs, mais ce furent
aussi, du commencement jusqu'à la fin, les plus importuns de tous:
car on les entendait distinctement, malgré la solide épaisseur des
murailles, crier que le vent donnait de leur côté et que les
flammes allaient bientôt les atteindra; ils appelaient les agents
de la prison, pour qu'ils vinssent éteindre le feu en puisant de
l'eau à la citerne qui était dans leur cour, et pleine d'eau. À en
juger du milieu de la foule, au dehors, ces quatre condamnés ne
cessaient pas un instant d'appeler au secours, et cela avec autant
de frayeur et d'attachement frénétique à l'existence, que si
chacun d'eux avait devant lui le long espoir d'une vie heureuse et
honorée, au lieu de quarante-huit heures d'un emprisonnement
misérable, suivi d'une mort violente et infâme.
Mais rien ne saurait décrire l'angoisse et la souffrance des deux
fils d'un de ces malheureux, chaque fois qu'ils entendaient ou
croyaient entendre la voix de leur père. Après s'être tordu les
mains, en courant à droite, à gauche, comme des fous furieux, l'un
d'eux montait sur les épaules de l'autre pour essayer de grimper
jusqu'au mur élevé, surmonté dans le haut par des piques et des
pointes de fer. Et quand il retombait dans la foule, tout meurtri
qu'il était, cela ne l'empêchait pas de remonter, de retomber; et
enfin, lorsqu'il reconnut l'inutilité de ses tentatives, il se mit
à battre les pierres pour les déchirer avec ses mains, comme s'il
pouvait par là faire brèche dans l'épaisse muraille et s'y ouvrir
de force un passage. À la fin, ils se frayèrent, à travers la
multitude, un chemin jusqu'à la porte, quoique bien des hommes,
douze fois plus forts qu'eux, eussent en vain essayé de le faire;
et on les vit dans le feu, oui, dans le feu, faire des efforts
désespérés pour la jeter par terre avec des leviers.
Et ils n'étaient pas les seuls à être émus par le vacarme qui se
faisait entendre de la prison. Les femmes qui étaient là à
regarder, criaient à tue-tête, frappaient leurs mains l'une contre
l'autre et se bouchaient les oreilles; d'autres tombaient
évanouies. Les hommes qui n'avaient pu approcher de la muraille
pour prendre part au siège, plutôt que d'être là à ne rien faire,
arrachaient les pavés de la rue avec une furie et une ardeur aussi
grandes que si c'eût été la prison même et qu'ils avançassent
ainsi leur projet. Il n'y avait pas dans la foule une seule
créature qui ne fût dans une agitation perpétuelle. Toute cette
masse énorme était folle.
Un grand cri! Encore! encore! sans que la plupart pussent savoir
pourquoi, ni ce que cela voulait dire. C'est que les gens qui
étaient autour de la porte l'avaient vue céder tout doucement et
se détacher du gond d'en haut. Elle n'était plus suspendue de ce
côté que sur celui d'en bas; mais cela ne l'empêchait pas de
rester encore toute droite, soutenue derrière par la barre, et
affermie par son propre poids, qui l'avait fait enfoncer au pied,
dans le tas de cendres. On voyait maintenant par en haut une
ouverture béante, à travers laquelle se montrait un passage
obscur, caverneux, sombre... «Entassez le feu!»
Le feu brûlait avec rage. La porte en était toute rouge et
l'ouverture s'élargissait. Ils essayaient en vain de s'abriter le
visage avec leurs mains, et, debout, tout prêts à prendre leur
élan, ils surveillaient le progrès du leur oeuvre. On voyait
passer le long du toit de sombres figures, les unes rampant sur
leurs mains et leurs genoux, les autres emportées à bras. Il était
clair que la prison ne pouvait pas tenir plus longtemps. Le
gouverneur, avec ses agents, leurs femmes et leurs enfants,
s'échappaient... «Entassez le feu!»
La porte s'enfonce encore; elle descend plus avant dans les
cendres... elle chancelle... elle cède... la voilà par terre!
Ils poussent un nouveau cri, reculent un pas et laissent un espace
libre entre eux et l'entrée de la prison. Hugh saute sur le
monceau de braise ardente et fait voler dans les airs un
tourbillon d'étincelles, illumine le sombre passage avec les
flammèches qui se sont attachées à ses vêtements, et s'élance dans
l'intérieur.
Le bourreau le suit. Et alors il s'en précipite tant d'autres
derrière eux, que le feu s'écrase sous leurs pas et va joncher la
rue; mais ils n'ont plus besoin de lui maintenant: au dedans comme
au dehors, toute la prison est en flammes.