Le lendemain matin, Lionel déjeunait près du lit de Renée, et il se
levait à toute minute pour l'embrasser, avec une exubérance de gaîté et
une extravagance de tendresse qui finissaient par amener un des bons
éclats de rire d'autrefois sur les lèvres de la jeune femme.
«Peut-être, après tout, songeait-elle, n'est-il qu'un grand enfant,
volontaire, capricieux et gâté, et non pas l'homme plein de sombre
égoïsme et de misérable vanité que j'ai cru parfois entrevoir, que
j'essayais vainement de me cacher à moi-même.»
Elle entrait dans les folies du jeune homme, et tous deux s'amusèrent
comme des écoliers qui ont fait une bonne farce de la stupéfaction mal
dissimulée de leur femme de ménage. L'excellente commère flairait quelque
drame. Elle n'avait pas trop cru au voyage de «Monsieur», lors du départ
précipité qui avait causé tant de larmes à «Madame». Elle pensait bien ne
jamais revoir «Monsieur». Et voici qu'il était de retour, plus amoureux
que jamais. Et «Madame» ne parlait plus de retourner dans sa famille,
comme il en avait été question. Qu'est-ce que tout cela voulait dire?
On sonna. C'était une dépêche pour Renée. Elle la lut et pâlit. Lionel
saisit vivement le léger papier bleu.
La dépêche était signée _Fabrice_.
M. de Ligneul demandait à Renée si elle le réclamait encore comme
protecteur et comme appui, ou bien s'il devait considérer son rôle auprès
d'elle comme terminé, auquel cas il promettait de ne jamais chercher à la
revoir.
Lionel fronça les sourcils. L'expression mauvaise de la veille marqua de
nouveau son visage. Il passa rapidement son pardessus, saisit sa canne,
son chapeau.
--Où vas-tu? demanda Renée avec épouvante.
--Répondre moi-même à Fabrice, dit-il.
--O mon ami! tu m'effraies. N'y va pas. Laisse-moi lui écrire. Je lui
dirai ce que tu voudras. Songe qu'il est notre victime... Nous le brisons
dans notre lutte...
--Tu as bien peur pour lui!... cria Lionel en tordant brutalement les
bras qui cherchaient à le retenir.
Une seconde après il était hors de la maison.
Renée demeura plongée dans une inquiétude pleine d'angoisse. Que se
passerait-il entre les deux jeunes gens? Un duel, sans doute. Son Lionel,
au moment où il semblait revenir à elle pour toujours, allait-il mourir
en pleine jeunesse, au seuil de son brillant avenir, et mourir à cause
d'elle? Ou bien chargerait-il ses mains du sang de cet être charmant, de
ce beau et blond Fabrice, à la pensée si profonde, au cœur si tendre, à
l'âme si pleine d'illusions? Ce Fabrice, dont la compassion et la
sympathie pour elle-même auraient été le seul crime.
Se prenant, elle aussi, en pitié, dans l'horrible supplice de ces heures
d'incertitude et d'attente, qui dépassaient en intensité de douleur tout
ce qu'elle avait déjà traversé, elle se demandait quelles tortures lui
réservait encore son amour.
Pour oublier un peu, et faire passer plus rapidement les cruelles
minutes, elle voulut essayer de s'habiller et d'aller voir sa fille.
Mais, pouvant à peine se tenir debout, elle dut y renoncer, s'envelopper
de son peignoir et s'étendre sur le sofa.
A ce moment, Lionel et Fabrice, dans un coupé de remise attelé d'un
vigoureux cheval, accouraient à fond de train de la rue Las-Cases à
Clamart.
D'abord une scène violente s'était passée entre eux. Lionel était entré
dans la maison comme un ouragan, s'était précipité dans la bibliothèque
où travaillait son ami, et brandissant le télégramme:
--De quel droit oses-tu, s'était-il écrié, de quel droit oses-tu parler
sur un ton pareil à _ma_ femme?
M. de Ligneul, sans faire autant de bruit que le jeune Duplessier,
possédait plus de vraie bravoure, de sang-froid et de fierté. Tout de
suite, lui, il pensa à se battre. Mais telle n était pas l'idée de son
ami.
--Si tu y tiens, répondit Lionel à cette proposition, nous nous couperons
la gorge. Renée, mon cher, ne s'en sera pas moins moquée de toi.
--Moquée de moi? répéta Ligneul devenu blême.
--Absolument. Tu ne connais donc pas les femmes? Tu as été un jouet entre
ses mains, mon pauvre garçon. Elle s'est servie de toi uniquement pour me
ravoir. Elle voulait me rendre jaloux.
--Tu en as menti! cria Fabrice. Elle n'en est pas capable.
--Et si je le lui fais dire devant toi, à toi-même, retireras-tu ton
démenti?
--Certainement. Je te ferai même des excuses. Mais je te défie de lui
faire avouer une action qu'elle n'aurait pas même imaginée.
--Viens donc, dit Lionel.
Et voilà comment leur voiture roulait si rapidement sur la route de
Clamart. De temps en temps, Fabrice se jetait à moitié hors de la
portière:
--Plus vite! plus vite! criait-il au cocher. Je paierai plutôt le prix de
votre cheval.
Et quand il retombait sur les coussins, pâle, les yeux enflammés et
fixes, Lionel le saisissait dans ses bras et lui disait en versant de
vraies larmes:
--Ah! mon pauvre ami, tu ne veux pas croire à ce qui t'attend. Mais
prépare-toi: tu vas te faire écarteler le cœur.
Au fond, Lionel Duplessier n'avait jamais trouvé l'existence plus digne
d'être vécue, plus remplie de montant, plus passionnément amusante.
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de Renée, la jeune femme se dressa,
s'accoudant à ses coussins, soulagée de les voir ensemble, mais terrifiée
du rôle qu'elle aurait à jouer entre eux deux.
--Voilà, dit Lionel en s'avançant et en désignant Fabrice d'un geste
théâtral, voilà celui à qui tu dois demander pardon.
Comment se serait-elle doutée du jour sous lequel son amant avait
présenté sa conduite? Demander pardon à Fabrice de le faire souffrir,
même involontairement, cela, oui, elle s'y sentait portée. C'était la
façon la plus délicate de retirer la promesse qu'elle lui avait faite.
Aurait-elle jamais imaginé le sens que Lionel prêtait à cette action et
que Fabrice à son tour allait y attacher?
Elle se mit debout, chancelante et gracieuse, plus blanche que sa
mantille de dentelle, sous laquelle roula la lourde torsade de ses
cheveux mal attachés. Elle fit un pas vers Fabrice, lui prit les deux
mains:
--Oh! oui, pardonnez-moi, pardonnez-moi! dit-elle.
Il eut un geste d'indignation et de recul, tandis qu'elle retombait
assise, le visage dans ses mains. Il répondit:
--Expliquez-vous.
--Il est le père de mon enfant, dit-elle. Il ma demandé un serment cette
nuit, et je l'ai prononcé comme il voulait.
--Quel serment?
--Je t'en dégage, cria Lionel. Renée, écoute, tu es libre, absolument
libre. Choisis librement entre nous. Lui, il veut t'épouser, tu le sais.
Moi, je ne t'épouserai jamais. Encore une fois, choisis.
C'était le grand effet qu'il avait préparé. Et cette scène, si pénible,
devait servir de châtiment à la présomption de Fabrice. Si Renée, à ce
moment, eût tendu la main à M. de Ligneul, Lionel se sentait capable de
les tuer tous les deux.
Mais Renée vint tout droit vers lui et cacha la tête sur son épaule.
Fabrice eut un cri, aussitôt réprimé. Quelques secondes s'écoulèrent,
solennellement, scandées par le tic-tac de la pendule, et sans qu'aucun
des trois acteurs de cette scène fît un mouvement.
Puis M. de Ligneul esquissa un sourire amer, qui se termina en une
secousse nerveuse de tous ses traits, et il se dirigea vers la porte.
Lionel courut après lui, dans le jardin. Il lui saisit le bras.
--Ah! mon ami, disait-il, tu souffres. Mais moi, je souffre plus que toi.
Pardonne-moi, pardonne-lui! Il ne faut pas lui en vouloir. Les femmes
sont féroces quand elles aiment. Et celle-ci m'aime jusqu'à la folie,
jusqu'au crime s'il me plaisait de l'y pousser.
--Je le vois, parbleu, clairement, dit Fabrice. Et je ne lui souhaite pas
de s'en repentir. Adieu.
Il salua, sans vouloir toucher la main que lui tendait Lionel, remonta en
voiture, et repartit pour Paris.
Une sorte de lune de miel recommença pour les amants dans la petite
maison de Clamart. Les quelques lettres que M. de Ligneul avait eu
l'occasion d'écrire à Renée furent brûlées sur la demande de Lionel; et
le jeune homme tenait sa maîtresse serrée contre lui, tandis qu'elle
regardait d'un œil pensif s'envoler parmi les étincelles tant de
délicates paroles qui jadis avaient apaisé ses angoisses et fait
connaître à son âme la profondeur et la vérité d'un sentiment absolu.
Qu'éprouvait-elle, en voyant danser les cruelles flammes légères, moins
cruelles que son propre cœur, heureux en ce moment? Elle se tourna vers
Lionel:
--Tu es satisfait? lui demanda-t-elle. Elles étaient pourtant bien
innocentes, ces lettres.
--Cela ne fait rien, dit-il. Je ne voulais pas les voir entre tes mains,
dans tes affaires, à côté de celles que je t'ai écrites. Je t'aime tant,
ma chérie! Je sais maintenant vraiment ce que c'est que le bonheur.
--Notre bonheur, dit-elle doucement, est le même qu'il y a un an...
Pourquoi, puisque nous le possédions, l'avoir racheté si cher, nous être
chargés d'un remords?...
--Ne regrette rien, reprit-il. J'étais fou, si tu veux... Pourtant il ne
m'en fallait pas moins pour l'apprécier véritablement, ce bonheur.
Maintenant je suis sûr de toi, j'ai vu ce que tu pouvais me sacrifier.
Il fut un peu ébranlé cependant, au milieu de sa sécurité égoïste,
lorsque, retournant rue Las-Cases au bout de quelques jours, pour
reprendre également à Fabrice les billets de Renée, il apprit par les
domestiques que M. le vicomte se trouvait en danger de mort, soigné par
une tante de province, accourue à la première nouvelle, et visité
plusieurs fois chaque jour par une des illustrations de la Faculté.
--Quand? Comment est-il tombé malade? interrogea-t-il.
C'était une fièvre cérébrale d'une violence extrême; pendant les premiers
transports, on avait dû lutter avec le jeune homme pour l'empêcher
d'attenter à sa vie. La nuit au commencement de laquelle Lionel était
revenu à Clamart, avait été passée par Fabrice à errer dans la campagne.
Il ne se pardonnait pas d'avoir cédé à la prière de Renée et d'avoir
laissé la jeune femme seule avec celui dont il redoutait pour elle la
jalouse fureur. Plusieurs fois, dans l'humidité glacée de novembre, il
avait recommencé un long trajet résolument accompli, pour revenir rôder
autour de la maison. La fatigue physique, l'angoisse morale l'avaient mal
préparé à la cruelle scène du lendemain. L'humiliation et la douleur
l'avaient ensuite rendu presque fou. On l'avait surpris et arrêté dans
une tentative de suicide, alors qu'il venait de se labourer
maladroitement la poitrine avec un poignard ancien détaché d'une
panoplie. Avait-il encore la lucidité nécessaire pour prendre de
sang-froid une pareille résolution, ou le délire l'éblouissait-il déjà?
Il ne le sut jamais lui-même, et les médecins n'auraient pu le dire. Sa
vie fut en danger pendant huit ou dix jours. Lionel, pris d'un bon
mouvement, voulut s'installer à son chevet et le soigner. Il apprit que
son ami--dans ses divagations, dit la garde,--lui défendait sa porte, lui
abandonnant d'ailleurs, pour aussi longtemps qu'il le voudrait, le reste
de l'hôtel, et ne lui interdisant que l'accès de son appartement
particulier. Avec ses habitudes impérieuses, Lionel força la consigne,
pénétra inopinément près du malade; mais le délire de celui-ci en fut
tellement aggravé, que les médecins défendirent absolument toute autre
tentative du même genre.
Alors Lionel Duplessier se prépara à quitter l'hôtel de la rue Las-Cases.
C'était un moment décisif. Comment s'installerait-il. Vivrait-il avec
Renée, avec leur enfant? Il consulta la jeune femme. Elle était prête à
le suivre partout où il voudrait. Mais elle se sentait encore bien
faible, après les rechutes terribles, les accidents graves, suites des
révolutions qu'elle avait éprouvées.
--Si, lui dit-il un jour,--non sans hésitation,--si tu allais tout
tranquillement te remettre auprès de ta mère. L'automne s'avance... Ton
père t'attend d'un moment à l'autre. Comment lui cacheras-tu plus
longtemps la vérité si tu ne rentres pas?
--Et comment, fit-elle, reviendrai-je jamais auprès de toi et de notre
Madeleine, si je retourne aujourd'hui auprès de mes parents?
--Madeleine est en nourrice. Tu ne peux donc pas être avec elle
maintenant. Nous trouverons un arrangement pour nous installer ensemble
lorsqu'elle sera sevrée et qu'il faudra la retirer.
Les anciens doutes, les anciennes angoisses, assaillirent le cœur de
Renée.
--Oh! dit-elle, j'ai peut-être tué un homme et j'ai failli mourir
moi-même pour te garder, pour vivre avec toi, Lionel, et avec notre
enfant. Mon bien-être, ma réputation, l'honneur et le repos de mes
parents, je les sacrifiais aussi... J'ai cru que tu me revenais pour
toujours. Si ce n'était pas ta pensée, du moins aie pitié de moi. Je ne
puis pas, non, je le sens, je ne puis pas te dire adieu!
Il ne lui répondit pas, et, tout à coup, brusquement, elle revit l'abîme,
cette fois sans fond. Elle comprit qu'il était revenu par caprice, par
vanité, par jalousie, mais qu'une fois ces sentiments-là calmés,
satisfaits, il en avait assez de la vie à deux, monotone, travailleuse,
effacée, et qu'il aspirait à s'élancer de nouveau, libre et dégagé de
toutes chaînes, vers l'avenir, vers la fortune, vers l'inconnu. Et il
consentirait seulement à garder d'elle ce qui était compatible avec ses
plans, avec ses ambitions et avec ses projets. Lasse de la lutte, elle
allait céder, elle allait lui dire:
--De quelque façon que tu me veuilles, je suis à toi. Recommençons notre
roman à la première page, puisque seule cette première page t'en a plu.
Et si je dois repasser par des agonies plus effrayantes encore, eh bien,
tant mieux! car cette fois j'en mourrai, et tu ne pourras pas dire, au
moins, que ta Renée a refusé de te rendre heureux à la manière dont tu le
comprenais.
Elle allait enfin plier, et elle, si fière, si vraie, entrer pour jamais
dans le honteux engrenage de complaisances, de concessions,
d'abaissements, de mensonges, où il l'eût entraînée sans égards, sans
pitié. Mais il se perdit lui-même auprès d'elle et il la perdit
finalement par un dernier subterfuge, plus grossier, et, en même temps,
plus inutile que tous les autres.
Un jour, comme il la voyait pâle, triste, couchée dans des souffrances
qui ne finissaient pas--car le médecin désespérait de guérir le corps si
le moral n'était par rétabli--il s'étendit auprès d'elle, avec les
attitudes câlines qu'il savait irrésistibles, il entoura de son bras la
frêle taille brisée comme une tige de fleur, et murmura dans la petite
oreille surprise, enchantée:
--Ma Renée, tu m'as donné toute ta vie, il est juste qu'à mon tour je te
donne toute la mienne. Tu seras ma petite femme. J'ai résolu de
t'épouser; car moi non plus je ne peux pas me séparer de toi.
Et, comme elle refusait, prévoyant les difficultés, ne voulant pas
entraver sa carrière, il lui dit:
--C'est moi qui le veux, à présent. Je t'en supplierai, s'il le faut.
D'ailleurs, vois comme tout s'arrange. Je vais avoir une situation
superbe. Gambetta crée un nouveau service, celui des Archives de la
Chambre. Il m'a promis que j'en serai le directeur. J'aurai de beaux
appointements, un logement au Palais-Bourbon. J'ai déjà vu l'appartement
qui me sera destiné. Nous aurons une écurie; je te donnerai un petit
cheval et ma mère a promis de m'offrir la voiture. Comme tu seras jolie
dans ton petit coupé, avec Madeleine sur tes genoux! Tu comprends, cela
ne m'empêchera pas de plaider, et de me faire nommer député aux
prochaines élections...
Il parlait avec tant de chaleur et de joie qu'elle ne se défia pas un
instant de lui, même quand deux jours après il lui dit:
--Tu vois maintenant qu'il faut rentrer au plus tôt chez tes parents.
Nous sommes des fiancés, ma chère petite Reine, et nous ne sommes plus
des amants. Mon père fera le voyage de Paris, mettra son habit, ira
solennellement demander pour moi ta main à M. le professeur Sorel. On lui
présentera une jeune personne à l'air modeste, aux yeux baissés, et il
s'émerveillera du bon goût de son fils. Ah! petite friponne, tu feras sa
conquête!... Plus tard on lui montrera Mlle Madeleine, et il ne tiendra
pas rigueur à sa belle petite-fille parce qu'elle sera de deux ou trois
mois plus vieille que le contrat.
Renée riait, lui sautait au cou, le bénissait de leur préparer, à sa
fille et à elle, un si doux avenir; et son tendre cœur, sa vive
imagination, s'unissaient pour tracer des tableaux de merveilleuse et
douce félicité, pour annoncer à Lionel des succès et des récompenses
dépassant de beaucoup son sacrifice actuel.
--Un sacrifice?... mais je n'en fais aucun, disait-il.
Il jouissait franchement du bonheur de cette minute, où la santé, la
gaîté, rayonnaient de nouveau sur le visage de la jeune femme, et la
rendaient gracieuse, séduisante, désirable au possible. Il accueillait
sans être ému son expansive reconnaissance, les excuses qu'elle lui
faisait de l'avoir jamais injustement jugé, de l'avoir mal compris. Il
écoutait avec un sourire et sans répondre un seul mot, l'ingénieuse
psychologie qu'elle étalait et par laquelle elle expliquait, justifiait
pour sa propre satisfaction, à elle, les plus grandes duretés de l'homme
qu'elle adorait.
Bientôt Lionel annonça de nouveau un voyage dans le Midi, pour prévenir
ses parents, ramener son père. Renée eut un instant d'inquiétude. Elle se
souvint d'un projet semblable, au printemps, et de la fin qu'il avait
eue. Puis elle fut bien vite rassurée.
--C'est tout différent aujourd'hui, disait Lionel. Au commencement,
vois-tu, je ne t'aimais pas la moitié autant qu'à présent. Je te connais
si bien, je t'ai vue si dévouée, si patiente, si bonne! Puis notre fille,
notre chère petite fille, c'est envers elle aussi que je m'engage, c'est
à elle que je fais la promesse. Seulement, de ton côté, dépêche-toi,
mignonne. Rentre au plus tôt chez tes parents, afin qu'en revenant je
puisse aller t'y faire ma cour, et que nous soyons mariés bien vite.
--Puis-je annoncer la bonne nouvelle à ma mère? demanda Renée.
--Certainement, ma chérie, tu le peux, répondit Lionel. Ou, fais mieux:
tu auras besoin d'elle pour tes petits préparatifs de retour. Tu es
encore faible, je n'aimerais pas te savoir seule. Prie donc Mme Sorel de
venir ici t'aider. Je lui annoncerai moi-même ma résolution, et je
partirai bien tranquille, vous laissant à toutes les deux le cœur
content. Ta mère me pardonnera le mal que je lui ai fait, quand elle
verra comme je t'aime et que je vais tout réparer.
Renée, que l'idée de cette réconciliation comblait de sécurité et de
bonheur, prépara une entrevue entre sa mère et Lionel.
La vieille dame fut digne et émue; le jeune homme, repentant et
pathétique. Il baisa les mains de Mme Sorel et jura qu'elle trouverait en
lui le fils le plus dévoué.
Sur-le-champ, on fixa le jour où Renée rentrerait à Paris.
C'était cela seulement que voulait Lionel.
On laisserait les meubles dans la petite maison de Clamart, louée jusqu'à
janvier. D'ici là, le service des Archives serait organisé, l'appartement
du Palais-Bourbon mis à la disposition du jeune Duplessier; on
transporterait tout là-bas et l'on procéderait bien vite à l'installation
du jeune ménage.
C'est ainsi que Lionel put partir, absolument sûr cette fois qu'aucun
coup de tête de Renée, qu'aucune entreprise d'un rival ne viendrait se
mettre en travers de ses plans. La jeune femme, remise entre les mains de
sa mère, se retrouverait bientôt dans son cinquième de la rue Darcet,
comme un oiseau qu'un appât de millet et d'eau fraîche fait enfin
rentrer dans sa cage. Et la clef de cette cage, Lionel se croyait bien
certain maintenant, quoi qu'il fît, de ne pas se la voir refuser pour
longtemps.
Dès la première lettre qu'il reçut de Renée, datée de sa chambre de jeune
fille, et toute pleine des émotions du retour et des espérances de
l'avenir, il lui écrivit nettement, brutalement, en quelques mots, que,
décidément, il ne l'épousait pas, et qu'elle n'en cherchât la raison ni
dans un entêtement de ses parents, ni dans un changement quelconque à la
situation. De raison, il n'en avait pas à lui donner, sinon celle-ci:
tout simplement qu'il avait changé d'idée.
Il y a des mystères de joie et des mystères de souffrance qu'il ne faut
pas essayer de peindre. Ce qui se passa dans l'âme de Renée appartient au
domaine de ces profondes et indescriptibles choses. Sa mère seule put
s'en douter, et encore!... Extérieurement, voici ce qu'elle fit.
Elle écrivit à M. Duplessier, le père. Non pour qu'il blâmât ou
contraignît son fils. Comme elle le lui dit, avec un indiscutable et
ferme accent de sincérité, elle n'avait désiré obtenir sa main que de son
amour, et--maintenant qu'elle ne croyait plus à cet amour--elle ne la
désirait plus.
«Mais, ajoutait-elle, j'ai une fille qu'il a reconnue, qui porte son
nom... votre nom, Monsieur. Cette enfant a une famille, la vôtre.
J'aurais souhaité d'y entrer pour l'y suivre. Votre fils en décide
autrement, et prive d'avance notre fille soit de son père, soit de sa
mère. Pour le moment, il la prive de tous deux, puisqu'elle est entre les
mains de pauvres gens ignorants et intéressés. Mon intention, Monsieur,
est de la prendre auprès de moi aussitôt que possible. Nous trouverons un
prétexte; mon père ignore tout, mais ma mère est dévouée.
«Si je possédais autre chose que mon travail et mon faible talent, si
j'avais assuré la vieillesse de mes parents contre le besoin, j'aurais
avoué hautement ma fille et jamais elle ne m'aurait quittée. Mais mes
devoirs sont multiples, et, comme femme, je suis implacablement enfermée
dans le réseau des convenances.
«J'élèverai donc clandestinement ma fille, qui jamais--hélas!--ne me
donnera le nom de mère. Mais je suis plus fière encore pour elle que pour
moi. Elle a un père--si indigne qu'il soit,--elle a un nom, elle a une
famille, elle a une place marquée dans le dur système social: cette
place, je viens la revendiquer pour elle. Je ne veux pas qu'un
jour--quand peut-être je n'y serai plus pour rien expliquer, car j'ai
peur de succomber à ma tâche--je ne veux pas que le hasard vous apprenne
son existence, et que vous et Mme Duplessier, sa grand'mère, vous la
repoussiez avec colère et mépris, et fassiez tomber sur elle un blâme et
un dédain attachés à la mémoire de sa mère. Vous pouvez me blâmer,
Monsieur, mais, maintenant que vous savez tout, votre conscience
intime--j'en suis sûre--me justifie. Cette justification, je la devais à
mon innocente petite fille.
«J'ai le sentiment que vous me croirez. Je vous ai dit la vérité, dans un
but de justice et de tendresse à l'égard de mon enfant. Je n'y ai mêlé
aucun accent de reproche ou de haine.
«D'ailleurs interrogez votre fils. Bien qu'il ait manqué deux fois à sa
parole--la première fois en s'appuyant sur votre autorité--je ne pense
pas qu'il ose démentir un seul des faits rapidement indiqués au
commencement de cette lettre.»
Deux jours après qu'elle eut envoyé ce pli, qu'elle avait pris la
précaution de charger, Renée reçut la réponse de M. Duplessier.
Il s'exprimait d'une façon courtoise mais pas absolument franche. Il
jurait que jamais il ne s'était opposé, que jamais il ne s'opposerait
au mariage de son fils avec la femme que celui-ci aimait,
surtout--disait-il--avec une femme comme Mlle Sorel. Il ne paraissait
cependant ni le conseiller ni le désirer bien vivement. Dans une phrase
dune grâce délicate, il énonçait une curieuse observation. Dès l'arrivée
de Lionel auprès d'eux, ils s'étaient dit, sa femme et lui, qu'un grand
événement avait dû se produire dans l'existence du jeune homme; ses
attentions toutes nouvelles, sa tendresse reconnaissante envers eux,
certaines phrases émues, leur avaient fait penser qu'il connaissait le
sentiment paternel.
«On n'aime ainsi ses parents, que lorsqu'on devient père à son tour,»
ajoutait le vieillard.
Ces finesses du cœur, jointes à une implacable dureté, constituaient le
côté frappant du caractère de Lionel, et Renée, à la lecture de cette
lettre, comme plus tard dans maintes circonstances, put voir que le jeune
homme devait ce trait à son père.
Au fond, la jeune mère vit distinctement qu'elle avait atteint son but;
que, même si elle mourait, comme son état de faiblesse inguérissable le
lui faisait craindre, son enfant serait accueillie et aimée par ceux dont
elle portait le nom. Une certaine satisfaction orgueilleuse perçait dans
la lettre de M. Duplessier. Lui et sa femme--qui bientôt entra en
correspondance régulière avec Renée au sujet de l'enfant--appréciaient
l'esprit, le talent et même la vraie passion beaucoup plus que la
légitimité. Ils se sentirent très flattés que leur fils eût pareille
aventure. Malheureusement pour eux et pour lui, il y avait une chose
qu'ils appréciaient plus que tout encore--c'était l'argent. Lionel, par
l'extension effrayante de ses besoins, leur communiquait, augmentait
chaque jour en eux son culte frénétique pour la fortune, pour le succès
qui s'estime en pièces de cent sous. Leur admiration pour lui le
prédestinait à de si éclatants succès futurs qu'ils l'approuvèrent
secrètement d'avoir si lestement agi à l'égard d'une jeune fille pauvre.
Il se sentit appuyé par eux, et les faibles soulèvements de sa conscience
en furent aussitôt calmés. Il craignait un peu cependant que Renée fût à
tout jamais perdue pour lui.
--Laisse donc, murmura son père à son oreille, en l'entraînant hors de la
chambre de Mme Duplessier. Elle est blessée pour le moment, mais elle
s'habituera à cette idée, elle se retrouvera heureuse auprès de ses
parents. Un beau jour tu la rencontreras auprès de votre fillette, et, si
elle ne tombe pas d'elle-même dans tes bras, c'est qu'elle n'est pas une
femme et qu'elle ne t'a jamais aimé. Tiens, j'en suis si sûr que j'ai
même peur après tout de te voir faire quelque bêtise. Je ne refuserai pas
mon consentement si tu l'épouses--comme tu le lui as fait croire,
fripon!--mais, entre nous, j'en serais désolé et je te jugerais un fameux
sot.
Comme Lionel s'attardait dans le Midi, Renée dut s'occuper de la petite
maison de Clamart. Elle écrivit de nouveau sur ce sujet à M. Duplessier,
et celui-ci lui répondit:
«Mon fils me dit, Madame, que tout ce qui se trouve dans cette maison
vous appartient, et que vous devez en disposer comme bon vous semblera.»
Assez surprise de cette générosité inaccoutumée et inattendue, puisque la
plupart des meubles avaient été payés par Lionel et que son habitude
n'était pas de faire des cadeaux; assez touchée, au fond, bien qu'il n'y
eût pas de quoi, Renée envoya par la poste en un petit paquet l'une de
ses clefs au père de son amant.
«Veuillez, écrivit-elle, remettre cette clef à votre fils. S'il revient à
Paris avant le 15 janvier, jour où tout doit être enlevé de la maison, et
s'il lui plaît d'aller choisir là-bas un souvenir quelconque de son
séjour à Clamart, qu'il prenne dans mes affaires aussi bien que dans les
siennes l'objet qui lui conviendra le mieux.»
Vers le milieu de décembre, elle reçut un billet de l'écriture de Lionel
et au timbre de Paris.
Elle l'ouvrit, le cœur battant, raidie d'avance contre les fausses
tendresses qu'elle allait peut-être y trouver.
Le jeune homme lui annonçait son retour. Il ne demeurait plus rue
Las-Cases. Brouillé avec Fabrice, il ne pouvait même pas dire si le
vicomte était toujours en danger; il le savait cependant fort malade
encore. Lui, il s'installait au Grand-Hôtel en attendant sa Direction
des Archives de la Chambre et son logement au Palais-Bourbon, dont
Gambetta s'occupait activement. Avec un remercîment à Renée pour l'envoi
de la clef et son aimable idée, il lui indiquait le jour où il se
proposait de se rendre à Clamart.
«J'irai voir ensuite Mlle Madeleine, ajoutait-il, constater si elle a
grossi et si elle est sage.»
Il ne demandait pas à Renée de venir le rencontrer dans leur ancien petit
nid et auprès du berceau de leur enfant. Mais elle devina bien que par
cette lettre il indiquait un rendez-vous.
Elle n'y alla pas.
Sa résolution était bien prise. Malgré l'entraînement du cœur presque
irrésistible qui l'attirait encore vers Lionel, elle avait à la fois peur
et dégoût de son lâche et vulgaire amour. Sachant tout ce qu'elle pouvait
lui donner et quels trésors elle lui avait offerts, elle se sentait
mortellement humiliée du peu qu'il désirait obtenir d'elle. Être séparée
de lui minait son cœur, mais laissait intactes son énergie et sa fierté;
lui appartenir usait et détendait toutes les fibres de son être moral
dans un supplice de chaque instant. Elle s'étonnait douloureusement de la
profondeur de souffrance contenue dans cet amour, accueilli jadis avec
tant de suprême joie.
Ainsi réfléchissait-elle par un après-midi brumeux de décembre, dans le
train qui l'emportait vers Clamart. Elle ne s'attendait pas à ce qu'une
autre pénible émotion la surprît là-bas, car elle croyait les avoir
épuisées toutes. Un an, il y avait juste un an que cela avait commencé...
à Versailles... dans la chambre obscurcie où pénétraient en flèches
sanglantes les rayons du soleil couchant. C'était un jour pareil à
celui-ci. Comme ce souvenir lui sembla vivant, lorsqu'elle se retrouva
sur la route durcie et solitaire, à la campagne, en face des bois! Quels
liens étroits y a-t-il donc entre nous et les choses, pour que certains
aspects, certains sons, certains états de l'atmosphère, certains parfums
aient une prise tellement vive au fond même de notre être? La science
nous apprend que notre corps se renouvelle incessamment. Où vont les
parcelles qu'il abandonne dans sa ruine perpétuelle? Seraient-ce elles,
molécules vivantes, subtils atomes, qui en retournant au sein de la
nature muette, en nous dispersant dans l'air et dans la terre,
établiraient cette alliance étrange, source de sensations tellement
aiguës?
En entrant dans cette allée, où elle apercevait la petite porte verte, en
revoyant cette fenêtre du grenier d'où, si souvent, si inutilement
quelquefois, elle avait guetté Lionel, Renée se demandait si le temps
avait des secrets de guérison et d'oubli tels que jamais dans
l'avenir--fût-ce au bout de milliers d'années--elle pût revoir ces
choses, marcher dans ce chemin, avec indifférence.
Une émotion indicible lui étreignait le cœur tandis qu'elle traversait
l'étroit jardin. Lionel avait été là hier... S'il y était encore! S'il
avait voulu passer un jour ou deux parmi leurs souvenirs.
Elle entra dans la salle à manger, puis courut à la chambre à coucher, ne
comprenant pas ce qu'elle voyait. Là, se rendant compte, elle chancela,
voulut s'appuyer au mur, et, comme elle trébuchait, quelque chose sur
lequel elle marcha se brisa sous ses pieds.
Voici ce qu'elle devina devant le spectacle de profanation et de pillage
qui s'offrait à elle, et voici en effet ce dont elle s'assura plus tard:
Lionel, venu avec sa clef pour choisir un objet et le garder en mémoire
d'elle, avait tout enlevé dans la maison, tout fait emporter à l'Hôtel
des Ventes. Ayant besoin d'argent, il avait trouvé cet expédient. Les
rideaux seuls restaient, pendaient lugubrement du ciel de lit autour de
la place vide où roulait un peu de poussière; les meubles ayant été
débarrassés de leur contenu pour être emportés, tous les bibelots de
Renée, objets gracieux ou chéris, se trouvaient éparpillés à terre. Dans
la première minute de trouble et de consternation, elle les avait
piétinés, cassant la glace d'un petit cadre et le couvercle d'une
bonbonnière de Saxe. Et ses jambes, encore affaiblies, ployant sous elle
d'émotion indignée, elle dut se cramponner au montant de la porte, car on
n'avait pas laissé une chaise sur laquelle elle pût se reposer.
Pour se remettre, elle alla voir sa fille. Mais la petite, qui n'était
pas habituée à elle, jeta les hauts cris quand elle se vit entre ses
bras. Elle dut la rendre à la nourrice. Et, par la petite allée le long
du bois, par la morne route où le soir d'hiver descendait, elle reprit le
chemin de Paris.
Quand elle revint, elle trouva le courage inouï de montrer de la gaîté, à
cause de sa mère--sa pauvre mère, si dévouée, si patiente, si pleine de
pardon, mais toujours triste et nerveuse à présent--et aussi à cause de
son père, qui l'appelait, comme autrefois, «son petit rayon de soleil,»
le seul rayon, ajoutait-il, qui parvînt à pénétrer dans sa nuit. Rayon
toujours, en effet, brave et étincelant rayon malgré tout, qui, sortant
de telles nuées d'orage, se retrempait à quelque coin d'azur et trouvait
encore moyen de répandre tout autour de lui sa douce lumière d'amour.
Ce soir-là, lisant le journal à l'aveugle, Renée apprit que Gambetta, en
maniant un revolver, s'était fait une blessure qui paraissait sans
gravité. Telle était du moins la version que les amis du tribun
répétèrent toujours fidèlement.