M. de Ligneul ne le laissa pas aller bien loin.

--Tu n'iras pas la voir dans l'état où tu es! s'écria-t-il en le

rejoignant. Je saurai bien t'en empêcher. Qu'est-ce que tu veux donc

d'elle? Ne seras-tu satisfait que quand tu l'auras tuée?

Il y eut presque une courte lutte entre les deux jeunes gens. Puis, comme

les commères du pays paraissaient déjà de toutes parts sur leurs portes:

--Écoute, dit Fabrice, je ne crois te devoir aucune explication, puisque

tu t'es séparé de cette jeune femme et qu'elle n'est plus rien pour toi.

Cependant, à cause d'elle-même, et pour que tu n'ailles pas la troubler

de nouveau par tes violences, je te ferai connaître jusqu'aux moindres

détails de ma conduite à son égard. Nous ne pouvons pas causer ici. Viens

à Paris. Si tu n'es pas content de ce que je te dirai, eh bien, je me

tiendrai à ta disposition.

Son calme finit par avoir raison de la fureur subite qui aveuglait

Lionel. Ils parcoururent, partie à pied, partie en voiture, le long

trajet de Clamart à la rue Las-Cases sans échanger une seule parole.

Quand ils furent tous deux enfermés dans la bibliothèque:

--Allons, parle, fit Duplessier d'un air sombre.

Fabrice, en quelques phrases, hautaines et claires, décrivit son rôle

tout de pitié, de respectueux intérêt, auprès d'une femme si malheureuse

et si cruellement traitée.

Lionel eut un long ricanement.

--Je vois ce que c'est, dit-il. Je la connais. C'était impossible qu'elle

m'oubliât... Seulement toi, avec tes idées de l'autre monde, tu lui auras

promis le mariage... Et, dame, ton nom, ton hôtel... Avec sa marotte

d'épousailles, cela lui aura tourné la tête.

--Tu deviens fou, dit Fabrice, dont les épaules se soulevèrent.

--Ah! ah! ah! reprit Lionel, riant d'un méchant rire. Eh bien, non,

j'aurais dû laisser faire, pour voir... Elle serait devenue ta femme, et

ensuite, au premier signe que j'aurais fait, elle serait retombée dans

mes bras.

--Ah! par exemple, c'en est trop! cria Fabrice en se levant. Je te

défends de l'insulter... Et, sache-le bien, je te défends de retourner

vers elle, de la tourmenter, de l'accuser, de la faire souffrir à cause

de moi. Elle recouvre à grand'peine un peu de calme, de repos d'esprit,

de courage et de santé. Tu ne lui enlèveras pas cela, tant que je serai

vivant pour l'empêcher!

M. de Ligneul était sincère en cherchant à protéger Renée contre de

nouvelles douleurs dont il pourrait se croire la cause involontaire.

Mais, dans le secret de son âme, il y avait quelque chose peut-être qu'il

redoutait plus encore que les injustes reproches de Lionel, et ce quelque

chose, c'était une réconciliation des deux amants. Non, certes, au matin

de ce même jour, il n'aimait pas assez la jeune femme pour le lui avouer

ou seulement pour se l'avouer à lui-même, mais maintenant, devant l'accès

de jalousie inattendue qui avait saisi Lionel, tout à coup, voici qu'il

l'aimait trop pour la revoir encore entre les bras d'un autre.

Cependant Duplessier, devenu brusquement d'une froideur suspecte,

demandait avec insolence:

--Et de quel droit, s'il te plaît, te fais-tu son champion?

--Du droit, riposta Fabrice, qu'elle m'accordera, j'en suis sûr, et que

je vais lui demander.

Sus ces mots, rapidement et fermement prononcés, sans qu'il y attachât

peut-être toute la portée qu'y vit aussitôt son rival, il saisit son

chapeau, ouvrit la porte et sortit.

Lionel demeura seul.

Il eut un moment de stupéfaction et d'incertitude. Une fois il se leva,

s'apprêta à suivre Ligneul, descendit quatre à quatre la moitié de

l'escalier; puis il se ravisa, remonta lentement, hésita encore, et

enfin, décidément, remit son chapeau à sa place avec un geste résolu et

un sourire presque de triomphe.

Pendant ce temps Fabrice retournait à Clamart.

--Eh bien, oui, le sort en est jeté. Je ferai tout, je lui dirai tout, je

m'engagerai à tout, pourvu seulement qu'elle retourne dans sa famille et

qu'elle me laisse arranger son avenir... notre avenir. Qu'importe les

rigides traditions de ma race et l'idéal de mariage et d'existence que

j'ai accepté, tout fait pour ainsi dire, de mes parents en venant au

monde? Je sens bien à présent que je le poursuivrai en pure perte, cet

idéal, qu'il ne m'apporterait pas le bonheur. J'ai connu autre chose, qui

ne lui est pas préférable au point de vue des préjugés peut-être, mais

dont je ne puis plus me passer. Après tout, je suis orphelin, je suis

libre, absolument maître de ma vie et de mes affections.

Lorsque Fabrice sonna, le cœur battant de mille émotions diverses, à la

grille du chalet, la femme de ménage, qui lui ouvrit, lui annonça que

«madame» était de nouveau souffrante, et que peut-être elle ne pourrait

pas le recevoir.

--Dites que c'est moi, fit-il, et que je suis venu pour lui parler de

choses extrêmement importantes.

Un moment après, il pénétrait dans la chambre. Renée, sans le savoir, s'y

tenait dans le costume et dans l'attitude où il la préférait, à demi

étendue sur le sofa, et sa jolie tête touchante encadrée par la dentelle

couleur d'ivoire, sous laquelle ses cheveux faisaient de chaudes ombres

rousses.

--Encore malade? dit avec douceur le jeune homme en s'asseyant auprès

d'elle.

--Non, presque rien, dit Renée en souriant.

--Ces violettes, j'espère, ne vous feront pas mal à la tête, dit Fabrice

en posant un énorme bouquet sur ses genoux.

La jeune femme ne dit pas à son ami la vraie cause de sa langueur. Elle

souffrait de tous les souvenirs si soigneusement ensevelis, et remués de

nouveau à l'idée du départ. Depuis la veille, elle n'avait pas mangé,

toute nourriture lui semblant insupportable. Dans la faiblesse qui

l'envahissait, elle espérait presque sentir se fondre, se dissiper et

s'anéantir tout son être. Elle venait de relire une des dernières lettres

de Lionel et elle serrait encore le papier entre ses doigts sous le

neigeux châle blanc qui la recouvrait à moitié.

Pourtant ce qui lui avait rendu un peu d'énergie, c'est que tout à

l'heure on lui avait apporté sa fille. La frêle créature lui avait envoyé

son premier sourire, et, passionnément, Renée l'avait serrée sur sa

poitrine, jurant dans sa petite oreille, aux échos encore indistincts,

qu'elle s'efforcerait de vivre pour l'amour d'elle. Puis, comme le soir

s'approchait, la nourrice était venue reprendre la petite Madeleine. Elle

repartait à peine quand M. de Ligneul était arrivé.

Et maintenant, voici que Fabrice, respectueusement, avec d'infinies

délicatesses, abordait des sujets de confidences qui, pendant longtemps,

avaient paru ne pas exister pour lui. Renée, surprise d'abord,

s'enfermait dans un silence lassé ou dans des phrases vagues.

Qu'importait à qui que ce fût l'état exact de son cœur? Qu'il fût guéri

ou qu'il saignât pour toujours, elle ne se souciait pas de s'en

expliquer? Cependant le besoin où elle était de s'affirmer bien haut

certaines choses à elle-même, la fit changer de ton brusquement, et M. de

Ligneul entendit à la fin les hautaines déclarations de rupture absolue

avec le passé, qu'il cherchait à provoquer et dont il avait soif.

Il les crut, parce qu'on croit toujours ce qu'on désire, et parce qu'il

lui semblait tout simple qu'un cœur fait comme celui de Renée n'eût plus

rien de commun avec un cœur comme celui de Lionel, dès qu'il l'avait

pénétré et compris.

Fabrice parla alors de l'avenir de Renée auprès de ses parents, et de la

possibilité qu'il y aurait pour lui-même de se faire présenter à M. et à

Mme Sorel, de devenir leur ami et de rester celui de leur fille.

Elle exprima vivement le désir qu'il en fût ainsi. Et alors lui, grisé

par la grâce et la profondeur de la reconnaissance qu'elle lui montrait,

et qui ressemblait presque à un autre sentiment dans les chaudes paroles

émues que prononça la jeune femme, il en vint à lui parler de bonheur

possible, d'oubli du passé, d'existence nouvelle. Il lui demanda si, plus

tard, elle ne consentirait pas à devenir sa femme, lui promit de

l'emmener bien loin, dans un pays où ils seraient seuls et l'un à

l'autre, comme dans cette campagne, où depuis deux mois, il avait fini

par concentrer sa vie. Seulement il trouverait un site nouveau, où rien,

rien au monde, n'éveillerait jamais une image douloureuse.

Pendant longtemps il continua ainsi; et, devant le silence obstiné de

Renée, il s'excitait dans son désir, il s'animait dans sa prière; il la

suppliait seulement de ne pas dire irrévocablement _non_, de ne pas le

désespérer. Il sentait vraiment à cette minute, que si elle lui

échappait, si elle refusait de rien lui promettre, la vie pour lui

deviendrait sans espoir et sans charme, sans goût et sans saveur, fade

jusqu'à l'écœurement, et qu'il n'aurait pas le courage de l'épuiser

jusqu'au bout.

Renée l'écoutait dans un attendrissement profond. Une mélancolie infinie

l'envahissait à l'idée des erreurs étranges du cœur et de la destinée.

Le bonheur eût été là pour elle, si elle eût rencontré Fabrice sur son

chemin au lieu de Lionel, et, même encore aujourd'hui, si elle pouvait

aimer celui qui en était si digne. Et elle ne le pouvait pas! Elle

regardait ce jeune homme, beau pourtant aussi, éloquent, sincère, et si

divinement délicat et tendre, et, tandis qu'il étreignait avec une

ferveur passionnée les doigts de sa main droite, elle serrait dans sa

main gauche cette lettre de Lionel qu'elle avait relue jusqu'à la savoir

par cœur, et qui la brûlait.

Elle n'avait pas encore parlé, elle ne décourageait M. de Ligneul que de

son regard, lorsque sa domestique vint frapper à la porte et entra, lui

remettant une enveloppe qu'un commissionnaire venait d'apporter. Sur

cette enveloppe, Renée et Fabrice en même temps reconnurent l'écriture

de Lionel.

Cependant la femme de ménage tardait à quitter la chambre, demandant si

madame n'avait besoin de rien, et finissant par déclarer timidement que

l'heure où elle s'en allait d'habitude était passée et qu'il devenait

grand temps pour elle d'aller tremper la soupe de son homme. Renée la

congédia jusqu'au lendemain matin.

M. de Ligneul s'était éloigné du sofa, et se tenait maintenant debout

devant l'une des fenêtres, le front contre la vitre, le regard comme

fasciné par les tristesses de l'automne au dehors. Son destin sans doute

tenait dans le court billet que Renée lisait en ce moment. Quelle

violence, quelle ruse ou quelle fausse tendresse employait Duplessier

pour triompher, pour se venger de lui, et pour briser à jamais

l'infortunée qu'il sacrifiait non à son amour, mais à son infernal

orgueil?

Cinq mortelles minutes s'écoulèrent, puis une voix douce, mais qui ne

tremblait pas, dit:

--Monsieur Fabrice!...

Le jeune homme se retourna vivement.

Renée se tenait debout au milieu de la chambre, très pâle, les yeux

brillants et secs, la contenance résolue. Elle lui tendait la main.

--J'accepte, dit-elle, l'avenir que vous m'avez généreusement offert. Je

tâcherai qu'il soit heureux pour vous, et que vous n'ayez jamais à vous

repentir de votre noble confiance en moi.

Si Lionel avait pu voir l'effet immédiat produit par sa lettre, il eût

été satisfait, car il l'avait sincèrement cherché. Lorsque Fabrice le

quitta, déclarant qu'il courait demander à Renée le droit d'être

désormais son défenseur et son appui, son premier mouvement fut de le

suivre et de l'en empêcher. Hors de lui de fureur, il aurait commis à ce

moment quelque irréparable violence. Jamais son intention n'avait été de

perdre pour toujours sa maîtresse. Il voulait simplement la punir d'oser

lui résister, la dompter par le silence et la solitude et la contraindre

à rentrer chez ses parents. En soupçonnant l'amour de Fabrice, il avait

senti se réveiller le sien, exalté du reste par la séparation qu'il

s'imposait. La jalousie le domina un instant. Mais il était trop

vaniteux, trop sûr de lui, pour craindre sérieusement un rival, surtout

ce doux Fabrice dont il méprisait ce qu'il appelait «la sentimentalité

féminine.» Comment! c'était ce sournois, sans ressort, sans personnalité,

sans talent, sans muscles, qui songeait à le supplanter, lui... lui,

Lionel! Et qui peut-être y travaillait depuis longtemps... Mais lui-même

n'aurait qu'à paraître, qu'à dire un mot, pour que Renée fît jeter

Fabrice dehors. L'idée d'une scène théâtrale où il paraîtrait entre eux

deux, où, par sa seule présence, il renverserait les rôles et

reconquerrait celle qui peut-être aurait écouté par lassitude, par

faiblesse, les déclarations et les promesses de l'autre, lui vint à

l'esprit, tandis qu'il combinait des plans de triomphe et de vengeance.

Cette idée flatta sa fureur mauvaise en même temps que son besoin de

paraître, de déclamer, et tous ses instincts comédiens. Il souhaita que

Renée eût été aussi loin que possible dans ses engagements, pour que

Fabrice fût ensuite plus humilié, et il écrivit à la jeune femme une

lettre offensante, par laquelle il lui conseillait d'accepter les

propositions qui lui seraient faites, «propositions qu'elle préparait et

amenait de longue main, disait-il, depuis le premier jour où il lui avait

présenté le vicomte de Ligneul.» L'ingratitude, la fausseté voulue,

l'ironie méchante de cette lettre, produisirent chez Renée le mouvement

d'indignation spontanée, invincible, qui lui fit tendre la main à

Fabrice, en même temps qu'elle prenait la résolution de joindre au don de

cette main, autant qu'il serait possible, le don absolu de son cœur.

Cependant quelques heures passèrent, le sang de Lionel se calma, et, à

mesure que descendirent les ombres de cette soirée de novembre, il sentit

sa colère tomber un peu, ses fibres intérieures se détendre. Une

inquiétude le prit sur les suites de son action, puis un attendrissement

qui venait peut-être moins de son âme que de ses sens, émus de songer

obstinément à Renée et au désir qu'un autre avait d'elle.

Il lui devint impossible d'attendre davantage pour la revoir. Il allait

partir pour Clamart; il y arriverait vers neuf heures; il la trouverait

seule, triste, méditant avec des larmes, sans doute, sur les soupçons

injurieux de son Lionel, sur la conversation, quelle qu'elle fût, qu'elle

aurait eue dans la journée avec M. de Ligneul, et sur la résolution

qu'elle aurait à prendre. Il sonnerait à ce moment-là; il entrerait; elle

tomberait dans ses bras. La réconciliation serait délicieuse. Et demain

elle écrirait à Fabrice qu'elle ne voulait plus le revoir.

Avec la nature bouillante et impatiente de Lionel, l'action suivait de

près la pensée. Déjà il était dans le train de Versailles, rive gauche,

et, roulé dans sa fourrure, il ne se sentait pas emporté assez vite à son

gré vers celle que jamais il n'avait plus aimée que ce soir-là.

Les circonstances lui réservaient une punition--malheureusement de trop

courte durée.--Mais il passa quelques moments cruels.

Aussitôt après la promesse, fort distincte et fort décidée, que Renée

avait faite à M. de Ligneul, tous deux sentant que cette promesse ne

pouvait se rapporter qu'à un avenir relativement lointain, et que la

situation devenait extrêmement délicate, s'étaient, par un accord

tacite, absolument rejetés et renfermés dans le moment présent. Ils

avaient fixé quelques arrangements matériels pour le retour de Renée à

Paris dès le surlendemain; puis Fabrice, voyant la décoloration absolue

et persistante du visage de la jeune femme, s'était fort prosaïquement

inquiété de savoir si elle ne songeait pas à dîner. Elle déclara qu'il

lui serait impossible de manger, et il découvrit en outre qu'elle n'avait

rien voulu prendre depuis la veille.

--Mais c'est de la folie! s'écria-t-il.

Il insista si bien qu'il obtînt d'elle pleins pouvoirs. Prenant les clefs

de la maison, pour ne pas la déranger au retour, il s'élança dehors

chercher des provisions. Elle se sentait soulagée qu'il partît. Depuis

qu'elle s'était comme engagée à lui, l'amitié, la reconnaissance,

l'estime profonde, tous les doux sentiments qu'il lui inspirait depuis

longtemps semblaient s'évanouir. Elle les recherchait en vain; de

l'irritation, presque de la haine les remplaçait tout à coup. Elle en

demeurait surprise et épouvantée.

Quand il n'était pas là, elle se sentait mieux disposée pour lui. Et elle

s'enfonçait dans son triste rêve, respirant les violettes qu'il lui avait

données, inclinant sa tête sur les coussins du sofa, dans le demi-jour

qu'envoyait à travers l'abat-jour de gaze, la lampe qu'il avait lui-même

allumée, avec un soin et une sollicitude de garde-malade.

Elle lui avait promis sa main?... C'était vrai. Elle avait bien dit oui.

Pourquoi? Elle épouserait cet homme... Était-ce possible? Et l'autre?...

Ah! l'autre. L'oublierait-elle, enfin, alors que la colère et le mépris

auraient accompli leur œuvre en elle?

Un bruit de voix se fit entendre. Fabrice revenait suivi d'un garçon du

restaurant de la gare qui portait un immense panier. Et Renée, sans même

se lever, écouta M. de Ligneul qui donnait des ordres, faisait dresser le

couvert dans la pièce à côté, puis renvoyait le garçon en lui

recommandant de venir reprendre toutes ses affaires le lendemain.

Elle descendit alors du sofa, et, toute chancelante, passa dans la salle

à manger. Sur la table, il y avait des huîtres, un poulet froid, des

gâteaux, du vin blanc. Et Fabrice, d'un air préoccupé, cherchait quelque

chose dans tous les compartiments du meuble ancien qui servait de buffet.

--Qu'est-ce que vous désirez donc? demanda Renée.

--Le tire-bouchon. Où le mettez-vous?

Malgré son affreuse tristesse, Renée ne put pas s'empêcher de rire.

Elle avala quelques huîtres, fit semblant de toucher à une aile de

poulet, et M. de Ligneul, plus tranquille, allait enfin partir, lorsqu'un

coup de sonnette retentit à la porte du jardin.

--C'est votre femme de ménage qui vient vous offrir ses services avant de

se coucher, dit Fabrice.

--Non, répondit Renée, elle a ses clefs, je ne comprends pas...

Déjà M. de Ligneul s'était élancé dehors. Une seconde après, dans le

cadre de la porte, parut la haute silhouette de Lionel.

Il jeta un regard circulaire autour de la petite pièce, vit les deux

couverts sous la lampe, et Fabrice, debout près de Renée, affectant l'air

inquisiteur et contrarié d'un homme qui, chez lui, se voit dérangé par un

intrus.

Que crut-il?

Il tenta une sorte d'épreuve, et s'avança vers la jeune femme, les bras

tendus, les lèvres en avant, cherchant sa bouche.

Elle recula.

--Oh! pas cela, dit-elle, oh! maintenant c'est impossible.

L'expression de Lionel devint si farouche que Fabrice, instinctivement,

entraîna Renée en arrière. Comme elle défaillait presque, il l'emmena

dans la chambre voisine et la posa sur le sofa. Derrière eux, violemment,

Lionel referma la porte, et tout à coup, dans la salle à manger où il

était resté, ils l'entendirent, parmi le grand silence de la campagne et

de la nuit, exhaler d'effrayants sanglots, semblables aux hurlements d'un

loup blessé plus qu'aux plaintes d'un être humain.

Ce n'était pas de la pitié que Renée éprouvait à l'entendre; c'était une

joie triomphante, car jamais il ne lui avait adressé si furieuse

déclaration d'amour. Qu'importaient ses caprices, son absence de deux

mois et même la lettre de cet après-midi? Peut-être que, de bonne foi, il

avait essayé de se séparer d'elle. Et l'épreuve était faite, il ne le

pouvait pas... Il lui revenait pour toujours. D'un mot elle apaiserait

son désespoir, en lui jurant que jamais elle n'en avait aimé un autre que

lui.

Elle fût allée se jeter dans ses bras, mêler ses cris d'ivresse aux cris

de douleur de cet amant adoré, si elle n'eût songé au malheureux debout

près d'elle, qui allait souffrir comme elle avait souffert par Lionel, et

comme Lionel souffrait par elle à cette même minute. Pourtant elle se

leva, et, tremblante, passa dans la salle à manger.

Il était là, devant la table chargée encore des restes du repas, et il

pleurait, la tête dans ses mains. Quand elle voulut les écarter pour voir

son visage, il la repoussa.

--Envoie Fabrice me parler, lui dit-il.

Elle l'envoya. Ce fut pour elle un moment d'épouvante que celui pendant

lequel dura la conversation des deux jeunes gens. Elle resta debout,

immobile, au milieu de la chambre, craignant entre eux quelque horrible

violence. Leurs voix, à côté, frémissaient, ardentes et basses.

Enfin M. de Ligneul la rejoignit.

--Madame, lui dit-il, j'ai fait part à Lionel de la promesse que j'ai

obtenue de vous aujourd'hui. Il me jure qu'il ne vous dira rien pour que

vous la rétractiez. Il ne vient pas pour cela. Cependant il insiste pour

que je le laisse seul avec vous. Votre présence me paralyse. Sous votre

toit je ne puis lui répondre comme je le ferais ailleurs. Mais

donnez-m'en l'autorisation et je saurai bien trouver des arguments pour

l'emmener hors d'ici et pour vous laisser à vous-même.

--Monsieur, balbutia Renée, puisqu'il veut me parler, laissez-le avec

moi. Je n'oublie pas ce que je vous ai dit aujourd'hui. Mais il a le

droit de s'expliquer... D'ailleurs, je suis mourante... Quelle jalousie,

lui ou vous, pourriez-vous concevoir?

M. de Ligneul passa la main sur ses yeux et sur son front comme pour

éloigner quelque cauchemar.

--Est-ce possible? fit-il. C'est là ce que vous me répondez?

Renée se tut.

--Qu'il en soit donc comme vous le voulez, reprit Fabrice. Demain je

viendrai vous demander compte de ce qui se sera passé entre vous. Oui,

j'ai confiance en vous jusque-là. Mais écoutez-moi bien, Renée:

Méfiez-vous de cet homme comme j'ai appris à m'en méfier moi-même.

J'aimerais mieux qu'il me tuât à vos pieds que de vous quitter en ce

moment dans des conditions pareilles. Rappelez-vous que vous vous êtes

engagée à moi aujourd'hui. Adieu.

Elle retomba sur le sofa, pénétrée d'horreur devant la réalité de sa

situation.

Lorsque Lionel rentra dans sa chambre, après avoir suivi Fabrice jusqu'à

la route pour bien verrouiller les portes derrière lui, elle joignit les

mains, et s'écria:

--O malheureux! qu'as-tu fait? Tu m'as rendue fausse et criminelle... Je

n'ose même plus souhaiter que tu m'aimes encore...

Il approcha son visage de celui de Renée et grinça des dents:

--Ah! tu l'avoues, tu me l'avoues en face!... cria-t-il.

Il resta un moment silencieux, l'écrasant d'un regard noir d'une haine et

d'un mépris voulus. Tout à coup il bondit sur le bouquet de violettes:

--Ah! cela, non, par exemple, c'est trop fort!

Et ouvrant la fenêtre, il jeta les fleurs au dehors, à tour de bras.

Puis il se lança dans la salle à manger.

--Des huîtres!... hurla-t-il. Du vin blanc!... Un vrai souper de fille en

cabinet particulier!...

Il souleva la table d'une main et renversa tout sur le parquet.

Cette fureur inouïe, dont elle ne comprenait pas la cause; cette scène si

différente de la réconciliation qu'elle attendait; les injures qu'elle

entendait sortir de cette bouche, qui--avait-elle cru--lui apportait des

excuses et des supplications, pétrifièrent absolument Renée. Elle n'avait

jamais vu un homme dans une colère pareille, les cheveux hérissés, les

prunelles roulant dans l'orbite agrandi, la voix tantôt rauque, tantôt

montée en éclats effrayants. Chez Lionel surtout, ces violences

l'impressionnaient d'une façon sinistre. Elle se demandait s'il était

devenu fou; ou bien si--plus méchant qu'elle ne l'aurait jamais cru--il

la torturait de parti-pris, pour le plaisir, pour se venger peut-être de

ce qu'elle avait paru se soumettre et accepter son abandon.

Il ne voulait pas d'elle... Il ne voulait pas qu'un autre l'eût... Il ne

voulait pas seulement qu'elle reprît possession d'elle-même! Tout à coup

il lui apparaissait comme un démon malfaisant--dont il avait le visage,

avec ses grincements de dents, ses gestes insensés, ses sifflements et

ses cris.

En vain elle essaya de l'apaiser par de douces paroles. Puis, dans une

agonie d'épouvante, elle alla au-devant de lui, tâcha de lui prendre les

mains. Mais il la meurtrit brutalement.

--Tu me tues, dit-elle défaillante. C'en est trop, je sens que je meurs.

--Tu quitteras cette maison demain! criait-il. Demain, entends-tu? Je te

mettrai dans un fiacre et je te ramènerai moi-même chez ta mère.

--Je comptais rentrer après-demain, Lionel... Tu attendras bien...

--Je n'attendrai rien. Je t'emporterai demain, à la première heure, en

robe de chambre, comme tu es là. Tu ne dois pas rester seule ici une

minute de plus, puisque tu n'es pas capable de te garder toi-même.

--Que veux-tu donc, Lionel? Faire un scandale affreux?... Ne m'as-tu pas

assez perdue?

--Un scandale!... répéta-t-il. Avec cela que tu les crains, les

scandales!... Hypocrite!... En tête-à-tête avec un homme, devant un

souper fin, à onze heures du soir... Ce n'est pas scandaleux, cela?

--O Lionel! il était neuf heures et demie. A quoi penses-tu? Un souper

fin?... Je me laissais mourir de faim sans ce pauvre garçon...

--Ne me parle pas de lui!... rugit-il.

Puis, après avoir bousculé un moment de côté et d'autre, il demanda:

--Où sont les clefs de la maison? Rends-moi les clefs.

Renée, péniblement, chercha aussi, puis tout à coup, se rappelant:

--Tiens! dit-elle, M. de Ligneul les a emportées. La femme de ménage

rapportera les miennes demain matin; mais les autres, M. de Ligneul a

oublié de les remettre en revenant du restaurant.

Elle eut à peine le temps d'achever; d'un grand coup Lionel l'avait

abattue à terre. Mais la voyant évanouie, la croyant blessée, il eut peur

de ce qu'il avait fait. Il se calma soudain, la releva, la porta sur le

lit. Dès qu'elle rouvrit les yeux, cependant, sa colère le reprit. Et

Renée le croyait devenu fou, en voyant sa tête s'approcher d'elle avec

des regards aigus, des dents serrées, des injures sifflantes:

«Traîtresse!... Vipère!...»

Ne soupçonnant pas, même de loin, l'idée qui agissait en lui comme une

liqueur infernale et lui brûlait les veines, elle renonçait à le

comprendre, et, brisée, n'ayant plus même de plaintes et de larmes, elle

se contentait de gémir doucement:

--O mon Lionel! mon Lionel de Versailles? Où es-tu? Où es-tu?

Vainement elle tâchait de retrouver le bien-aimé d'autrefois dans cet

insensé qui gesticulait à côté d'elle.

Une seule chose... elle regrettait une seule chose, c'est qu'il ne l'eût

pas tuée tout à l'heure, quand il avait violemment brutalisé son pauvre

corps, si faible et tout endolori encore d'avoir mis au monde leur enfant

parmi tant de luttes et de larmes.

Elle invoqua le nom de leur fille, mais il déclara qu'elle n'était pas

digne de l'avoir et qu'il l'empêcherait de s'occuper d'elle.

Enfin, vers quatre heures du matin, elle eut l'explication de cette

horrible scène: Lionel n'avait-il pas cru que là, dans cette maison où

ils s'étaient aimés, où leur fille venait de naître, où, peu auparavant,

ils avaient échangé un si déchirant adieu, elle s'était donnée à

Fabrice!... Le soupçon était vraiment infâme, mais la jalousie d'un jeune

homme de vingt-quatre ans est une passion qui bien vite va jusqu'au

délire. Ce tableau intime, ces débris de ce qu'il avait cru un joyeux

souper, l'étonnement de trouver son rival à une heure relativement

avancée de la soirée, avaient soudain fait croire à Lionel que sa ruse

tournait contre lui et qu'il tombait dans son propre piége.

Renée souffrait tant depuis quelques heures, que, lorsque, enfin, elle

eut compris de quoi il l'accusait, elle ne s'indigna même pas.

--Oh! dit-elle avec un soupir de délivrance et en joignant les mains...

Oh! c'est cela que tu as cru? Mais quel bonheur alors! Tu vas être calmé

tout de suite. C'est si facile de te prouver que tu te trompes!

Ces mots, prononcés si doucement, avec une telle confiance, produisirent

sur Lionel un effet de réaction presque immédiat. Une sorte de certitude

morale en faveur de Renée succéda brusquement à ses doutes. Au fond, et

de sang-froid, il la connaissait trop pour la croire coupable. Il s'était

seulement grisé de sa propre fureur. Il se précipita à genoux, et

s'écria:

--Dis-le donc, dis-le donc que tu n'as pas fait cela! Pourquoi m'as-tu

laissé toute une nuit cette abominable pensée?

--Mais, Lionel, pouvais-je imaginer que tu l'avais? C'était trop

monstrueux. Moi qui ai passé tout l'après-midi avec ma petite fille sur

les genoux!... notre petit ange, Lionel!... Et tu supposerais

qu'ensuite...

Il se roulait maintenant sur le tapis, le front dans ses mains,

gémissant:

--Oh! si je pouvais être sûr, si je pouvais être sûr!...

--Écoute, Lionel, je vois que tu souffres sincèrement. Je m'abaisserai

donc jusqu'à me défendre, jusqu'à te donner des preuves... Ces clefs...

Mais tu es donc fou, malheureux!... Qui? Moi! j'aurais donné mes clefs à

cet homme?... Tu lui demanderas comment il les a prises, et je t'en ferai

le récit ensuite, sans l'avoir revu. Tu compareras. Oui, je descendrai

jusque-là, parce que je te vois pleurer.

Il releva la tête, sombre encore.

--Et tu ne l'aimes pas, ce Fabrice? dit-il.

--D'amour, non, certes.

--Tout à l'heure, là, dans la salle à manger, il m'a dit que tu avais

promis de l'épouser.

--Promis... pas précisément. Il me demandait la permission d'espérer que

ce serait possible. Je la lui ai donnée.

--Pourquoi? gémit Lionel.

--Par dépit et par fierté vis-à-vis de toi. Par reconnaissance pour lui.

Je l'aurais certainement rendu heureux, de tout mon pouvoir.

--Ce n'est pas vrai! cria Lionel avec rage. Tu aurais été sa femme, puis

je serais revenu, et tu serais retombée dans mes bras.

--Jamais! s'écria Renée. Je serais plutôt morte. Que dis-tu? Dans quel

bourbier me traînes-tu depuis que je t'aime? A quelles pensées, à quels

sentiments arrivons-nous, mon Dieu! Veux-tu me faire un jour horreur

comme je me fais horreur à moi-même?

--Que veux-tu dire?

--Oui. Ne faut-il pas que je retire à présent la parole que j'ai donnée

loyalement à cet homme loyal? Qu'est-ce que tu m'as fait faire? Pourquoi

m'as-tu écrit cet affreux billet que j'ai reçu de toi précisément

aujourd'hui?

Lionel ne répondit pas à cette question.

--Ainsi, demanda-t-il, tu ne l'épouseras pas?

--Après ce que j'ai vu et entendu cette nuit, répondit Renée, jamais!

--Jamais?... Tu me le jures?...

Elle dit avec un soupir de lassitude mortelle:

--Je te le jure.

Il se jeta sur elle et la couvrit de baisers. Délirant dans sa joie comme

tout à l'heure dans sa colère, il balbutiait:

--Mon petit amour!... Ma douce petite femme!... Je t'adore!

Il lui demandait pardon de ses accusations, de ses violences. Il

répétait:

--Je souffrais tant! J'étais jaloux, j'étais jaloux!

Il disait avec de grands soupirs:

--Ah! que c'est bon, que c'est bon d'être heureux!

Un moment après, il dormait les deux bras autour d'elle, la serrant

parfois plus étroitement dans son sommeil, et murmurant des paroles de

caresse.

Et elle...

Elle contemplait cette belle et brune tête fine qu'elle avait tant aimée,

qu'hier encore elle aurait tout donné pour tenir pressée sur sa poitrine,

et elle s'étonnait du navrement infini, du vide affreux, de l'isolement

désespéré où elle s'enfonçait, même en retrouvant cet amour qu'elle

comprenait toujours de moins en moins. Son corps, dangereusement secoué,

s'engourdissait dans un repos traversé parfois d'étranges douleurs

aiguës. Elle retenait un cri pour ne pas réveiller Lionel. Et son cœur

arrivait à un état tout semblable: un anéantissement profond, où il

n'avait plus conscience de lui-même que lorsqu'une pensée déchirante le

perçait tout à coup, de part en part, ainsi qu'une flèche.

Amour d'aujourd'hui · 第 22 / 29 题