C'était le matin du 8 janvier 1883.
Une merveilleuse lumière grise et rose, à la fois sereine et attendrie,
avec ses tons de cendre et d'aurore, éclairait la place de la Concorde.
Sur cette place, le long des larges voies qui y aboutissent, sur les deux
terrasses des Tuileries, se pressait une foule immense et muette. A
chaque instant, de tous côtés, débouchaient des groupes d'hommes
supportant d'énormes couronnes de fleurs et se dirigeant vers le
Palais-Bourbon. A la façade de ce palais, prenant entre deux colonnes et
rejeté largement sur le toit comme par un geste désespéré, s'étendait un
ample voile noir. Les marches disparaissaient sous d'autres couronnes
entassées, déposées là durant huit jours, et qui formaient des
amoncellements de roses, de violettes, de lilas blanc, d'anémones et de
mimosa.
Un drapeau noir flottait à mi-hauteur du mât qui surmonte le ministère de
la Marine. Un voile de crêpe couvrait la tête et la face de la statue de
Strasbourg et descendait en plis funèbres jusqu'au socle où
s'amoncelaient les immortelles. Jamais deuil plus spontané, plus unanime,
plus poétique et plus sincère n'avait transformé la physionomie d'une
ville, de cette grande ville sceptique que l'on appelle Paris. Et Renée,
prise d'une émotion indicible tandis qu'elle contemplait ce spectacle, se
demandait qui elle venait voir ensevelir avec tant de pompe, de grâce, de
sympathique attendrissement, si c'était le grand patriote, et si ce
n'était pas plutôt son amour: car elle ne pouvait pas croire que le
premier fût mort, tandis qu'elle sentait le second peser comme un cadavre
tout au fond de son cœur.
Elle était venue là toute seule, refusant les invitations de ceux de ses
amis qui avaient des fenêtres sur le parcours, ne voulant pas répondre à
des conversations ou à des réflexions autour d'elle, désireuse de
savourer âprement et solitairement cette mélancolie universelle qui lui
semblait l'expansion de la sienne au dehors d'elle, à l'infini; ayant la
crainte, la pudeur et le respect de tout ce qui parlerait en elle
lorsqu'elle verrait passer ce char emportant vers le mystère éternel de
la tombe celui en qui, par un sentiment singulier, elle avait vu
l'incarnation de son amour comme de sa patrie. Elle avait cherché la
solitude si profonde que l'on rencontre au sein des grandes multitudes.
Son instinct artistique l'avait conduite au point où la scène devait
apparaître dans toute sa beauté triste et dans toute sa grandeur, au coin
de la terrasse des Feuillants, juste derrière la statue de Strasbourg. Un
monsieur lui avait apporté une chaise avant que les rangs des
spectateurs, par derrière, se fussent trop épaissis.
Un mouvement se produisit dans la foule qui couvrait la place; les
sergents de ville la massèrent, l'enveloppèrent de leurs cordons serrés,
tandis que des gardes de Paris à cheval galopaient sur son double front
pour la contenir. Le cortège venait de s'ébranler.
Tout d'abord s'avançait la musique de la garde républicaine. Elle marcha
silencieusement à travers la place, puis, au moment de tourner vers la
rue de Rivoli, attaqua la _Marseillaise_. Joué par un tel orchestre et
dépouillé des paroles, qui n'ont plus guère de sens aujourd'hui, ce chant
devient absolument sublime. Jamais le patriotisme et la bravoure ne
trouveront plus vibrante et plus magnifique expression. Pour l'approprier
aux funérailles, on en avait ralenti quelque peu la mesure, et il montait
pur, sonore, arrachant des larmes, dans l'air merveilleusement calme,
léger, frémissant, de ce matin-là. Il s'affaiblit par degrés,
s'éteignit, et, derrière l'état-major de Paris, ses brillants uniformes
et ses superbes chevaux maintenus à grand'peine au pas, le défilé des
fleurs commença. Toutes celles que leurs donateurs ne portaient pas
eux-mêmes dans le cortége, précédaient le char, entassées sur des affûts
de canon et des prolonges d'artillerie. Il y en avait! il y en avait!...
Renée, quittant des yeux les monceaux qui passaient là, en voyait
l'horizon tout plein jusqu'à l'Esplanade des Invalides. Là-bas, le long
du quai, les énormes couronnes se suivaient--l'une sur l'autre,
semblait-il à cette distance. C'était un fleuve, un torrent de pétales
embaumés. D'où venaient-elles, toutes ces fleurs? Où s'étaient-elles
épanouies ainsi, au cœur de l'hiver, au commencement de janvier? Le Midi
les avait fournies. La Provence les avait arrachées précipitamment de sa
robe de fête. On en avait acheté au loin, à grand prix, en Espagne, en
Italie, partout où le soleil brille en décembre. Depuis huit jours, tous
les trains de grande vitesse étaient occupés à les transporter. Et elles
ondulaient maintenant, balancées comme des crêtes de vagues, suivant le
cours de ces flots humains qui soutenaient leurs lourdes guirlandes.
Elles mirent six heures à s'écouler. Il y en avait pour plus d'un
million. Des fleurs pour un million!
Renée les regardait au loin venir comme une marée lilas, rose, blanche,
rouge et jaune d'or. Elle s'étonnait tellement, qu'elle ne pensait plus à
suivre immédiatement à ses pieds le détail du défilé. Mais tous les
hommes qui l'entouraient se découvrirent. Le char funèbre arrivait devant
la statue de Strasbourg. Huit chevaux le traînaient, étranges sous leurs
longues housses noires semées de larmes d'argent et sous les panaches de
leurs fronteaux.
Et Gambetta était là. C'était lui qui s'en allait, étendu sous les
grandes palmes vertes et sous les drapeaux tricolores. Renée le revoyait,
tel qu'il était à la soirée des d'Altenheim, si vivant, si fort, frappant
joyeusement du poing sur une table, et affirmant la toute-puissance des
grands hommes. Elle, ce soir-là, croyait encore à la toute-puissance de
l'amour. Un an ne s'était pas écoulé depuis... Le grand orateur, blessé
d'une balle de pistolet, dormait dans un cercueil; et le grand amour,
meurtri de mille meurtrissures, agonisait dans le secret d'une âme.
Derrière le char, on portait sur un coussin de velours un peu de terre
des champs d'Alsace. Tous les sénateurs suivaient à pied, tous les
députés; puis les carrosses de la Cour des Comptes, de la Cour de
Cassation; et, aux portières, on voyait flotter les larges manches des
robes rouges. Renée eut un tressaillement. Parmi les membres de la
Chambre, elle venait d'apercevoir Lionel.
Il avait fait de ce grand deuil une occasion de se montrer, prenant une
place qui ne lui appartenait pas. Comme elle le reconnut bien là! Et
pourtant, elle lui pardonnait, en ce moment, de tant souffrir à cause de
lui, car il se trouvait éprouvé à son tour, et la perte de son
protecteur, de son ami, illustre et dévoué, devait le frapper d'un coup
terrible. Elle ne se doutait pas encore qu'il le trahirait avec autant de
facilité qu'il avait trahi ses serments d'amour. Il en avait déjà bien
assez sur la conscience. Elle le plaignait en songeant au lourd fardeau
qui devait l'oppresser: Fabrice de Ligneul, mourant, mort peut-être; la
vie de Renée a jamais brisée; et cette autre petite existence, dont il
était l'auteur, végétant, à peine soignée, chez de pauvres paysans, pour
être plus tard livrée à tous les hasards, à tous les dangers d'une
destinée irrégulière. Songeait-il, ce malheureux Lionel, à toutes les
responsabilités qu'il accumulait sur sa tête, et ne se courbait-il pas
avec un douloureux effroi devant l'avenir obscur dans lequel il emportait
de si pesants souvenirs, comme devant le présent cruel qui le privait de
son meilleur appui?
Elle n'en savait rien, car, aux quelques mots de généreuse sympathie
qu'elle lui avait envoyés dès la nouvelle de cette mort, il n'avait pas
jugé à propos de répondre. Sur sa belle physionomie, recueillie et
grave, elle ne put pas lire davantage. Elle connaissait bien cette
douloureuse et charmante expression, qui tant de fois lui avait amolli et
vaincu le cœur; elle savait quelle féroce indifférence se cachait
par-dessous. Elle croyait entendre s'échapper de ses lèvres le: «Que
veux-tu?» résigné, seule réponse à ses plus brûlantes larmes, à ses plus
déchirants cris d'amour.
Il ne leva pas les yeux, ne la vit pas dans la foule... Et maintenant la
_Marche funèbre_ de Chopin, exécutée par une autre musique militaire,
épandit soudain dans les airs et dans toutes ces âmes ébranlées sa
merveilleuse mélancolie.
Et tout l'après-midi, Renée resta là, berçant son triste rêve au roulis
incessant des fleurs, l'évaporant dans l'espace mêlé aux effluves de
funèbre harmonie, l'exaspérant au fracas des pièces d'artillerie en
marche, l'endormant au piétinement monotone de la cavalerie et de
l'infanterie au pas. Vers deux heures, on sut que la tête du cortège
arrivait au cimetière du Père-Lachaise, car il y eut un reflux parmi les
troupes, et les cuirassiers qui enfilaient alors la rue de Rivoli durent
s'arrêter, rester en place un bon quart d'heure, avant de se remettre en
mouvement. A ce moment, il y avait encore sur l'Esplanade des Invalides
des escadrons et des batteries immobiles qui n'avaient pas encore reçu le
signal du départ. Renée, dont la vue s'étendait jusque-là, n'apercevait
plus sur le quai le fleuve de fleurs du matin, mais le torrent plus
martial et plus sombre des régiments, tout reluisants d'acier. Si un
attrait bizarre ne l'eût retenue là, elle eût été bien empêchée de s'en
aller, de reprendre la route des Batignolles. Il eût fallu tourner la
queue du cortège à l'Hôtel des Invalides. Passer entre les chevaux
n'était ni convenable ni sûr et d'ailleurs strictement interdit. Des
malheurs se seraient produits, si, vers la fin, on avait laissé cette
foule compacte s'écouler parmi les soldats.
Mais Renée ne songeait point à partir. Il serait toujours temps d'aller,
de venir dans la vie, d'être obligée de parler et d'agir. Pourquoi
n'était-ce pas elle qu'on emportait ainsi vers le cimetière? Comme il
serait doux de dormir avec toutes ces fleurs! Quelle fatalité nous
condamne à survivre à nos espérances? Pourquoi n'ensevelissait-on pas
Renée, puisque son amour était mort?