C'est fini. Lionel et Renée viennent de se dire adieu.
Elle a lutté pour garder son amour. Elle a lutté pour garder son enfant.
Et, comme il lui a refusé l'un et l'autre, comme elle ne voit dans cette
hâte de la ramener chez elle qu'un prétexte à se dégager de tout lien
durable et sérieux, elle a trouvé le déchirant, l'affreux courage de
rompre. Le passé ne peut plus se recommencer. Comment retrouver l'ivresse
insouciante des premiers rendez-vous? Non, elle ne s'échappera plus
furtivement de la maison paternelle pour aller au hasard, dans quelque
endroit suspect, recevoir la triste aumône d'un baiser! Si l'amante était
lâche, la mère ne peut pas l'être. Elle accepterait peut-être
l'avilissement pour elle... et les partages... et l'avenir abominable
avec le grand mariage rêvé par Lionel, et son consentement, à elle, et
ses bras ouverts quand même, toujours, comme il le lui demande. Car il
devient cynique, car il lui a dit: «Pourquoi pas? Nous nous aimerions
davantage si nous étions mariés chacun de notre côté...»
Oui, elle l'a tant aimé,--lui, l'homme de chair et de sang et non plus
l'idéal chimérique des premiers jours,--elle l'a tant aimé qu'il l'eût
peut-être conduite jusqu'aux extrémités dont elle avait le plus horreur,
jusqu'à la traîtrise et au mensonge de toute la vie. Mais l'amante s'est
doublée de la mère... La dignité qu'elle renoncerait à conquérir pour
elle-même, elle l'obtiendra pour sa fille. Elle ne verra pas les yeux de
son enfant se lever vers elle plus tard avec les _pourquoi_ et les
_comment_ du petit être qui sent si finement la fausseté d'une position
et la comédie des appellations convenues. S'il existe un moyen pour que
cette enfant lui dise: «Maman,» en même temps qu'elle donnera à l'homme
qui l'a ouvertement reconnue le nom de «père»; s'il est possible qu'elle
ne perde ni l'un ni l'autre de ses parents, mais les nomme et les aime
tous les deux au grand jour, Renée cherchera ce moyen, découvrira cette
possibilité et dépensera jusqu'à son dernier souffle avant de se déclarer
vaincue.
Vaincue... hélas! et ne l'est-elle pas déjà? Il y a deux semaines à peine
qu'elle a mis au monde son enfant, et pour la dernière fois tout à
l'heure elle s'est éperdument appuyée contre la poitrine de Lionel.
Comment résiste-t-elle? Comment traverse-t-elle sans succomber une telle
crise physique et morale?
L'homme qui s'en va là-bas--et qu'elle regarde s'en aller, cramponnée à
la plus haute lucarne de la petite maison--celui qui s'éloigne et qui va
disparaître entre les deux haies d'aubépine toutes rouges de fruits,
est-il conscient de ce qu'il fait? Sait-il de combien peu il s'en faut
qu'il ne devienne un meurtrier?
C'est vers la maison de la nourrice qu'il se dirige. Il veut embrasser sa
fille avant de rentrer à Paris. Comme il doit reprendre le même chemin
pour aller à la gare, Renée attend qu'il revienne pour l'apercevoir
encore une fois.
Et, quand il reparaît, quand il lève la tête, quand il traverse après un
moment d'hésitation et qu'il sonne à la grille, la jeune femme défaille
de bonheur. Il revient!... Il ne peut pas se décider à la quitter!
Malgré sa faiblesse, elle court elle-même lui ouvrir cette porte, devant
laquelle il attend comme un étranger, car ce matin il a rendu les clefs.
--J'ai manqué un train, dit-il. Cela me ferait manger à une heure
impossible. Si tu as une côtelette ici, je vais déjeuner avec toi.
--Oh! quel bonheur.
Elle ne peut pas croire que ce soit simplement ce qu'il dit. Il a manqué
son train avec intention... Et il va lui dire que l'adieu du matin était
un cauchemar affreux dont il faut se réveiller, que le baiser donné à son
enfant lui a ôté la force de séparer leurs trois existences, et qu'il
faut trouver un moyen de s'appartenir pour jamais.
Elle prépare elle-même le repas, ayant renvoyé de bonne heure sa femme de
ménage, pour qu'une curiosité vulgaire ne pénètre pas sa douleur.
Quand ils ont fini, elle emmène Lionel dans leur chambre à coucher. Elle
ouvre le coffret qui contient ses lettres et lui fait relire les plus
anciennes, celles qu'il a écrites avant même de la posséder, puis les
délicieuses expansions, et l'extase, et la reconnaissance qui ont suivi
le premier moment de bonheur. Qu'il était tendre alors, enthousiaste,
enivré! Avec quelle force et quel feu il lui dépeignait leur commun
avenir, plein d'amour et de gloire.
Lionel relit ces pages les larmes aux yeux, puis il lui dit:
--Tu ne veux pas être raisonnable. On ne peut pas rester toujours monté à
un diapason pareil. Ce n'est pas ma faute si je t'aime à présent d'une
façon plus calme. Je t'aime encore, je t'aime sincèrement... Je désire
te garder, te garder tout entière...
Renée secoua la tête avec une infinie douceur:
--Non, Lionel, tu ne me désires pas tout entière. C'est bien peu de
chose, au contraire, que tu demandes de moi: un rendez-vous bien furtif,
bien court, de temps à autre... Cela te contenterait; cela surtout
satisferait ta vanité, qui s'excite un peu parce que je te résiste. Voilà
tout. Oui, voilà tout ce que tu demandes à la mère de ton enfant.
--Eh bien, puisque c'est si peu, pourquoi donc me le refuses-tu?
--Parce que, Lionel, je ne suis pas libre de m'anéantir physiquement et
moralement. Parce que j'ai trop de devoirs à remplir. Je vis de mon art
et j'en fais vivre d'autres. Te voir comme tu le désires m'ôterait mon
énergie. Je mourrais chaque fois de douleur en te quittant, et ma vie ne
serait plus que le déchirement éternel d'un adieu...
--Eh bien, dit avec dureté le jeune homme en se levant, prononçons-le
donc une fois et pour toujours cet adieu, puisque tu l'exiges.
Il l'embrassa et la quitta trop précipitamment pour la voir pâlir et
défaillir. Il n'avait pas traversé le jardin qu'elle avait glissé du sofa
à terre, évanouie. Il n'en sut rien, courut à Paris, et, trouvant Fabrice
rue Las-Cases, lui annonça d'un air dégagé qu'il venait de rompre, que
tout était fini entre Renée et lui. Cette brusque nouvelle troubla
tellement M. de Ligneul qu'il ne chercha même pas à cacher les émotions
diverses dont il se sentit bouleversé. D'abord un sentiment de pitié
profonde pour la jeune femme, une inquiétude atroce qu'elle ne se livrât
à quelque extrémité de désespoir.
--La malheureuse! fit-il. Et tu l'as laissée!... Seule!... Dans son état
de santé. Elle se meurt peut-être, elle...
Lionel l'arrêta, et, ricanant:
--C'est elle qui l'a voulu.
Un singulier embarras fit monter une rougeur aux joues pâles de Fabrice:
--Elle?... murmura-t-il. Mais alors...
Il reprit:
--Mais toi? demanda-t-il. Tu ris... Tu ne l'aimes donc plus?
--Mon Dieu, dit Lionel, c'était une gentille maîtresse. Mais nous avons,
elle et moi, deux personnalités trop fortes pour nous entendre. Je veux
l'avoir d'une façon, elle veut m'avoir d'une autre. A lutter ainsi,
l'amour s'effarouche et s'en va. Pour ma part, j'en ai assez,--conclut-il
brutalement.
--Est-ce vrai? dit Fabrice. Est-ce tout à fait vrai? Es-tu sûr de ton
cœur? Tu ne l'aimes plus, tu ne l'épouseras pas?
Lionel haussa les épaules.
A partir de ce jour-là, une existence morale singulière commença pour les
deux jeunes habitants de l'hôtel de Ligneul. La même demeure continua de
les réunir chaque jour, la table commune les replaça sans cesse l'un en
face de l'autre, une préoccupation de nature semblable les rendit tous
deux rêveurs et silencieux. Cependant jamais ils ne furent si éloignés
l'un de l'autre.
Lionel, voyant les jours passer, sachant que Renée restait toujours à
Clamart, s'irritait de l'obstination de la jeune femme et craignait que
tout ne finît pas aussi aisément qu'il l'aurait voulu. Quant à Fabrice,
quoi qu'il essayât de faire, il ne pouvait se sentir étranger au drame
douloureux qui se déroulait si près de lui. Sa résolution était bien
arrêtée: il ne retournerait plus à Clamart; il n'interviendrait pas entre
Lionel et la jeune femme. Ce n'était pas son rôle, cela ne le regardait
en rien. Et pourtant, il lui devenait impossible de détacher sa pensée
d'une situation qui, semblait-il, aurait dû lui être absolument
indifférente. Chaque fois que l'heure d'un repas le ramenait en présence
de son ami, il interrogeait son visage d'une façon muette, espérant y
surprendre le secret de quelque généreuse et loyale résolution. Et chaque
fois qu'il se séparait de lui, après quelque conversation banale, et
sans avoir rien découvert, il songeait à cette petite maison près des
bois, si triste sans doute par l'automne qui s'avançait, et dans laquelle
se cachait un si grand désespoir.
Cela devint chez lui une obsession. L'image de Renée ne quitta plus sa
pensée. Il s'imagina d'abord que c'était là un effet de son anxiété pour
cette infortunée jeune femme, qui méritait mieux que sa destinée. Puis,
un beau jour, il s'aperçut qu'il souffrait de ne plus la voir, et que
l'habitude des causeries et des lectures partagées avec elle laissait,
par sa brusque interruption, un vide pénible au fond de son cœur. Il
s'épouvanta, il se révolta lorsqu'il fit cette découverte. Il s'efforça
consciencieusement d'oublier. Cela sans doute lui eût été facile s'il
avait su Renée heureuse auprès de Lionel amoureux. L'idée que cette femme
appartenait à un autre, la réalité de leur amour mutuel, la certitude de
la félicité cherchée, trouvée par les deux amants dans une liaison
irrégulière que lui, Fabrice, désapprouvait, l'eût à coup sûr éloigné,
presque dégoûté. Mais le malheur même de Renée, l'incertitude où il était
de ce qu'elle pensait, de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle allait
devenir, excitaient son imagination, sa sympathie, sa pitié, et du même
coup, son admiration, par le contraste des qualités supérieures de la
jeune femme, avec la misérable situation dans laquelle elle se
débattait.
Et le moment vint où il n'y tint plus, où il partit pour aller la voir. A
ses yeux, la plus élémentaire courtoisie excusait sa démarche. Après
tout, rien ne s'était passé entre elle et lui qui dût interrompre les
relations amicales établies autrefois. Il allait chez elle jadis par
amitié pour Lionel. Maintenant qu'il appréciait la jeune femme à la
mesure de sa haute valeur intellectuelle et morale, il devenait son ami
personnel, à elle-même. C'est à ce titre qu'il lui rendait visite. Il
voulait lui offrir ses services dans l'isolement où elle se trouvait. Il
voulait aussi lui prouver à quel point elle pouvait être estimée, même
par ceux qui connaissaient les secrets de sa vie.
Il la revit donc, simple, triste, indulgente et charmante comme il se la
rappelait, comme il se la représentait depuis des semaines dans
l'intensité d'une pensée devenue bientôt dominante. Elle se remettait à
grand'peine d'une maladie de langueur où elle avait failli s'éteindre
tout doucement après les grands bouleversements physiques et moraux
qu'elle avait subis. Le charme mystérieux de la souffrance la poétisait
singulièrement. Comme elle ne sortait jamais que pour aller à deux pas
voir sa fille, elle était constamment vêtue de longs vêtements de
chambre; leurs amples plis donnaient de la dignité à sa démarche et à sa
taille, leurs frous-frous de dentelle, en encadrant sa tête, faisaient
ressortir la finesse de ses traits et de son teint, en même temps que la
jeunesse de sa physionomie. Ses lectures, ses conversations avec Fabrice
recommencèrent. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de Lionel. M. de
Ligneul put croire qu'il était mort pour elle, qu'elle l'avait chassé de
son cœur par mépris, sans effort de volonté.
Lui-même, il aurait voulu oublier l'existence de cet ancien ami. Bientôt
il se sépara de lui. Le revoir après avoir passé une heure auprès de
Renée, lui devenait impossible. Il lui abandonna momentanément sa maison
de la rue Las-Cases, prétextant un voyage. En réalité, il s'installa pour
quelques semaines à l'Hôtel de la Tête-Noire, à Bellevue.--«J'y resterai,
pensait-il, jusqu'à ce que Renée soit assez rétablie pour rentrer chez
ses parents. Quand je lui aurai rendu par mes soins la force, la santé,
la confiance en elle-même, j'aurai achevé mon œuvre. Mon rôle près
d'elle sera terminé. Je ne serai plus pour elle qu'un ami, au même titre
que tous ceux qu'elle pourra rencontrer dans la vie, et qu'attireront à
ses côtés la profondeur, la franchise de son cœur et de son caractère.
Deux mois se passèrent ainsi. La Toussaint arriva. Il devenait impossible
de rester plus longtemps à la campagne, surtout dans ce chalet de
Clamart, ouvert à tous les vents, difficile à chauffer. Renée se rendit à
l'évidence de sa situation. La seule ligne de conduite qu'elle eût à
suivre consistait à revenir prendre sa place d'autrefois entre son père
et sa mère, et à effacer--si elle le pouvait--de sa vie et de sa mémoire
l'année qui venait de s'écouler. Elle se sentait à bout de forces, entre
la tendresse de sa mère qui la rappelait dans des lettres journalières et
le silence de Lionel, dont l'abandon semblait définitif. Le plan qu'elle
avait d'abord formé de vivre là, près de sa fille, et de se conserver
fidèle à son ingrat amant, qui peut-être un jour, vaincu ou blessé dans
un des combats de la vie, reviendrait tomber dans ses bras, ce plan
romanesque, elle voyait bien à présent qu'il était impossible à
accomplir. D'ailleurs l'émotion douloureuse de la séparation une fois
surmontée, sa fierté se révoltait et se redressait, lui rendant toute
l'énergie dont elle avait besoin. La tranquille, vaillante et discrète
amitié de M. de Ligneul la soutint puissamment dans cette crise. Un jour,
très maîtresse d'elle-même, remise en apparence au moral comme au
physique, elle annonça au jeune homme que son retour à Paris avait été
fixé de concert avec Mme Sorel, et qu'elle allait bientôt lui dire adieu,
en le remerciant de son dévoûment, qu'elle n'oublierait jamais.
Le lendemain, au commencement de l'après-midi, Fabrice prit le train à
Bellevue pour faire une de ses dernières visites à la jeune femme.
D'étranges idées le préoccupaient depuis vingt-quatre heures. Il n'avait
pas dormi de la nuit, et, en sondant bravement jusqu'au repli le plus
caché de son cœur, il avait dû s'avouer que le départ de la jeune femme
lui causerait un véritable déchirement.--«L'aimerais-je? se demandait-il
avec effroi... Non, non, mille fois non!» Il s'indignait presque à cette
question instinctivement posée et qui lui semblait monstrueuse. Cependant
il fallait bien faire une concession à la vérité.--«J'étais sur la pente
de cet amour, songeait-il. C'est un bonheur pour moi qu'elle s'en aille.
Si ce n'était pas elle qui s'éloignait, il faudrait absolument que
moi-même je partisse.»
Le jeune homme en était là de ses réflexions, et se sentait à la fois
désolé, satisfait, inquiet, mais surtout irrité contre lui-même,
lorsqu'il sauta de wagon à la station de Clamart. Il donna son billet à
l'employé, fit trois pas sur la route. Quelqu'un courut après lui, une
main s'abattit sur son épaule, une voix frémissante lui cria:
--Où vas-tu?
Il se retourna. C'était Lionel, blanc de rage, la tête rejetée en
arrière, un regard mauvais et méprisant dans ses grandes prunelles
foncées, plus beau que jamais du reste, et presque digne dans son
effrayante colère.
--Je reviens de Versailles... dit-il, haletant presque, et étreignant
toujours l'épaule de Fabrice. Je t'ai vu monter à Bellevue... Je te
croyais en voyage. Alors je me suis senti sûr que tu allais descendre
ici... Et tu allais tout droit là-bas?... Tu y allais!...
Il ne trouvait plus ses mots. Comme Fabrice, absolument stupéfait, ne
répondait pas tout de suite, Lionel le lâcha, et murmurant:--«Ah! la
misérable...» partit rapidement vers le haut du village.