XI

Un matin de septembre.

Dans le grand lit, aux tentures bleu pâle, Renée est couchée, et ses

cheveux d'un brun chaud, qui, au grand jour, s'éclairent de teintes

rousses, font dans l'ombre, sur l'oreiller neigeux, de lourdes ondes

presque noires. Les volets sont fermés ainsi que le grand rideau de

guipure; et, à cause de la petite bruine automnale qui voltige au dehors,

un feu de bois pétille dans la cheminée.

Une femme entre, venant de la cuisine où elle a fait chauffer quelque

chose. Elle repousse la porte avec précaution et s'approche sur la pointe

des pieds.

--Pas encore endormie? dit-elle en rencontrant les grands yeux ardents de

Renée. Je suis sûre que c'est sa faute, elle vous empêche... Vous devriez

me la donner.

--Oh! non, dit la jeune femme, elle est si sage! Voyez plutôt.

Et, soulevant le bord du drap, elle fait voir une toute petite tête de

nouveau-né, et une toute petite main, qui, régulièrement, s'ouvre et se

referme sur un brin de dentelle à la chemise de la jeune mère.

Depuis six heures que son enfant est au monde, Renée n'a pas fermé

l'œil, malgré l'épuisement d'une lutte physique que jamais elle n'aurait

crue si terrible. Elle songe, elle songe, et elle songe encore... Et son

cœur se fond de tendresse pour la frêle créature posée contre sa

poitrine, et dont le petit geste, instinctif et doux, passe et repasse

sur sa chair comme un appel confiant, comme une caresse.

Quand le médecin, à qui elle avait tout confessé, a refusé de lui dire

tout de suite le sexe de l'enfant, elle a deviné que c'était une fille.

Et elle craint le désappointement de Lionel, qui, peut-être, ne la

reconnaîtra pas.

Hier, déjà déchirée par les premières douleurs, elle s'est traînée

elle-même jusqu'au bureau du télégraphe et elle a envoyé une dépêche au

jeune homme, à tout hasard, chez les amis qui l'ont reçu quelque temps,

car, depuis plusieurs jours, elle n'avait plus de nouvelles, et ne sait

même pas où il se trouve, avec son régiment. La dépêche était

suffisamment énigmatique pour n'être comprise que par lui.

Et voilà que, tout à coup, ce sentiment étrange qui l'avertissait qu'elle

allait le voir et qu'elle lui avait une fois décrit, la saisit. Il

approche; il va entrer... O mon Dieu! voici deux mois, deux grands mois

qu'elle ne l'a pas embrassé. Les longues angoisses, les cruelles lettres

lui reviennent à la mémoire; puis elle jette un regard sur sa petite

fille... Et tout à coup, elle entend la porte s'ouvrir. C'est lui... Il

n'a pas sonné puisqu'il a les clefs. Elle entend la garde qui lui parle,

et puis--enfin!--sa voix profonde à lui:--«C'est cette nuit, dites-vous?

Et tout s'est bien passé?»

Il paraît. Comme c'est lui, comme c'est bien lui! malgré le costume, le

pantalon rouge, le képi à un galon d'or, le sabre qui lui bat les talons,

et ce menton rasé qui lui arrondit un peu la figure, tandis que la

moustache se relève fièrement en crocs.

Et il l'embrasse, il frotte contre les draps son caban d'officier, tout

humide de pluie.

--Où est-elle? demande-t-il, montre-la-moi, notre petite fille?

Renée lui tend la toute petite, qu'il saisit entre ses mains brunies,

qu'il élève en l'air, qu'il porte au grand jour pour mieux la voir, et

qu'il ose à peine embrasser.

--Ce n'est qu'une fille, dit Renée doucement. L'aimeras-tu tout de même?

La reconnaîtras-tu?

--Comment donc? Mais sans doute. Elle est très jolie; j'en suis très

fier, de ma fille...

Et il ajouta, dans son naïf égoïsme et sans penser qu'il blessait la

jeune mère:

--J'espère bien que c'est à moi qu'elle va ressembler, cette belle

demoiselle.

--Tu as reçu mon télégramme? demanda Renée.

--Ton télégramme? Non... Je viens tout droit du camp. Ah! on nous a fait

nous remuer, je t'en réponds, aux grandes manœuvres? Et, avec cela, de

la pluie tout le temps. Il me tardait que cela finît. Ta dernière lettre,

d'ailleurs, était pressante. J'ai obtenu de partir vingt-quatre heures

plus tôt que les autres, et me voilà.

A ce moment, on entendit sonner, puis la garde entra disant:

--C'est la mère de madame.

Et derrière elle, s'avançait une petite, fluette silhouette noire, et un

visage doux et pâle encadré de bandeaux prématurément blanchis...

Apparition si chère et si connue, qui fit pousser un grand cri de

tendresse et de joie à Renée lorsqu'elle l'aperçut dans l'encadrement de

la porte.

Mme Sorel, d'après les lettres de sa fille, ne pensait pas que Lionel pût

être encore de retour et qu'elle fût exposée à se trouver face à face

avec lui. Elle aussi, elle avait reçu la veille une dépêche. Et elle

n'avait pas pu y tenir... Aussitôt que possible, elle était accourue.

--O maman, maman!

Sa mère, maintenant, se penchait sur le lit, tâchait d'apaiser les

sanglots qui secouaient dangereusement le corps meurtri de l'accouchée.

Après les premières paroles et les premiers épanchements, Mme Sorel, se

redressant, reconnut Lionel, qui, debout, l'air gêné, tenait encore sa

fille dans ses mains. Il n'osait la poser, voulant se retirer pourtant.

Et la garde, par discrétion, avait disparu.

Renée, d'un regard, embrassa toute la scène. Oh! penser aux

incommensurables barrières séparant ces deux êtres, rapprochés pourtant

auprès d'elle par le même événement, et si étroitement réunis dans son

cœur!

--Donne-la-moi, Lionel.

Il lui tendit l'enfant, puis s'inclinant très bas devant Mme Sorel, qui

n'eut pas même l'air de le voir, il sortit de la chambre.

Bientôt la garde rentra, après un coup léger frappé à la porte, et,

tandis que la mère et la fille s'entretenaient à voix basse, la main dans

la main, elle sortit d'une armoire une chemise d'homme, un vêtement gris,

des effets de rechange, que «monsieur» lui avait demandés.

L'après-midi même, Lionel alla prier Fabrice de lui servir de témoin

pour déclarer la naissance de sa fille à la mairie de Clamart.

--Tu la reconnais, n'est-ce pas? demanda M. de Ligneul.

--Certainement.

--Ah! très bien, alors j'y vais. Sans cela je t'aurais conseillé de

prendre le commissionnaire du coin.

Le médecin qui soignait Renée donna la seconde signature nécessaire, et

la petite fille fut inscrite sous les noms de:

_Madeleine Marie,

fille de:

Lionel-Adolphe Duplessier, avocat,

et de:

Renée Madeleine Sorel, sans profession._

Renée, dût-elle en supporter plus tard n'importe quelle conséquence,

n'avait pas hésité une minute à reconnaître son enfant.

Lorsque les trois messieurs, le père et ses deux témoins, sortirent de la

mairie de Clamart, ils se dirigèrent vers le chalet, près du bois, mais

ils n'entrèrent pas voir Renée. Ils allaient plus loin, et, au bout de

l'allée, qui semblait finir en impasse, ils se trouvèrent en face de

quelques maisonnettes de pauvre apparence, habitées par des paysans. Ils

pénétrèrent dans l'une d'elles, après avoir traversé un tout petit

jardin, et, dès qu'ils entrèrent, ils furent accueillis par des cris

d'enfants. Trois marmots, entre six mois et dix ans, jouaient et se

disputaient à grand bruit. La mère parut; elle portait sur les bras un

quatrième poupon, coquettement arrangé, que Lionel lui prit aussitôt, et

présenta à M. de Ligneul avec une certaine fierté. C'était la petite

Madeleine Duplessier, âgée d'une douzaine d'heures. La femme qui la

tenait et la ressaisit vite dans ses bras à son premier cri, était sa

nourrice, en même temps que la mère des trois autres marmots. Le médecin

examina les deux pièces qui composaient le petit logis, plaça lui-même le

berceau neuf dans la position qu'il devait occuper, puis salua d'un coup

de chapeau assez raide les deux jeunes gens, et sortit. Ils ne tardèrent

pas à le suivre, et revinrent lentement vers le chalet.

--Ainsi, dit Fabrice, on lui a enlevé son enfant, à ta pauvre petite

femme. Dieu! que ce moment a dû lui sembler dur!

--Ah! fit Lionel, ce n'est pas tout. Il va falloir la ramener chez elle,

et, plus que jamais, elle s'entête à rester dans cette bicoque--qui, aux

premiers froids, sera inhabitable--afin de demeurer à proximité de sa

petite et de la voir plusieurs fois par jour. Elle est folle. Maintenant

qu'elle est délivrée, ce serait charmant de la ramener chez elle et de

reprendre la bonne vie tranquille des premiers temps.

--Es-tu bien sûr de cette nourrice? Ta fille sera-t-elle bien soignée?

demanda Fabrice.

--C'est Renée qui l'a découverte, et je crains un peu qu'elle ne s'y soit

prise au dernier moment, tant elle s'était mis en tête de nourrir. Mais

cette femme me semble très convenable; puis les enfants... ça pousse

aussi bien partout. As-tu vu ces trois marmots? Ont-ils des joues rondes

et des airs de prospérité!

--Mais... pas trop, dit Fabrice. Ils m'ont semblé bien pâlots.

Le lendemain même, moins de quarante-huit heures après que Renée eut mis

son enfant au monde, M. de Ligneul, venant dans l'après-midi pour prendre

des nouvelles, trouva la garde qui errait dans le jardin tout effarée.

--Que se passe-t-il? Madame va-t-elle plus mal?

--Oh! monsieur, dit la bonne femme en joignant les mains. C'est une

pitié! Un jour comme aujourd'hui, où elle devrait rester immobile, sans

parler... Il la tuera!

--Qui donc?

--Son... son mari, enfin. Monsieur... Alvarez...

Elle ne savait plus comment dire, ayant vu le nom de Duplessier sur le

livret de la nourrice, et sachant naturellement à quoi s'en tenir sur la

situation.

--Comment? dit Fabrice tout pâle. Que voulez-vous dire? Il est incapable

de la brutaliser.

--Oh! non, monsieur, pas du tout. Il est même très caressant, très doux

avec elle au contraire. Je n'ai jamais vu un monsieur plus gentil.

Seulement il a une fameuse volonté; j'ai remarqué cela à des petites

choses... Et maintenant, ils causent de leurs affaires... Dame, je ne

sais pas ce qu'ils disent, car je suis sortie dans le jardin, exprès pour

ne pas avoir l'air d'écouter. Mais la petite dame a bien du chagrin; elle

le supplie, elle sanglote, elle se roule sur le lit en criant qu'elle

veut mourir... Et certainement, monsieur, c'est miracle si avant

longtemps le bon Dieu n'a pas exaucé cette prière-là. C'est le tenter

vraiment que de se secouer ainsi dans un moment pareil.

--Mais, madame, dit Fabrice sévèrement, vous auriez dû intervenir. C'est

votre droit et votre devoir; vous représentez l'autorité du médecin.

--Intervenir... ah! bien, oui, monsieur. Croyez-le bien que je n'ai pas

manqué d'intervenir. Mais monsieur m'a refermé deux fois la porte sur le

nez, et la troisième fois, il m'a presque poussée jusque dans le jardin.

M. de Ligneul comprit alors la discrétion dont s'était vantée la garde;

mais le chagrin et la terreur de la brave femme étaient visiblement

sincères. Il s'élança vers la maison, traversa la première pièce, et,

presque sans frapper, entra dans la chambre à coucher.

Le spectacle qui s'offrit à ses yeux différait fort de celui qu'il

attendait. Pourtant, il commençait à trop connaître son ami, pour en

éprouver beaucoup d'étonnement.

Lionel était à genoux contre le bord du lit; il tenait la main de Renée

et la couvrait de baisers; deux grosses larmes, échappées de ses yeux,

roulaient lentement vers sa moustache. C'était avec de telles attitudes

d'adoration, d'humilité, de repentir, qu'il torturait le pauvre cœur

avide de franchise et d'amour, qui vainement cherchant à le comprendre,

se déchirait au dur rocher invisible de son intraitable égoïsme.

--Ah! gémit-il sans se relever lorsqu'il aperçut Fabrice, viens, mon

pauvre ami, viens m'aider à lui dire comme je suis malheureux! J'ai brisé

sa vie... J'ai cru qu'elle m'acceptait tel que je suis... Et voilà

qu'elle comprend le bonheur autrement, et que je ne puis pas le lui

donner!...

--Le bonheur?... répéta doucement la malade, avec un intraduisible accent

qui fit mal à Fabrice. Est-ce que je demande le bonheur?

M. de Ligneul la regarda alors, elle. Renée, absolument épuisée,

renversait sur l'oreiller sa tête, enveloppée ainsi que ses épaules dans

une dentelle espagnole couleur d'ivoire. Malgré la grande pâleur de ses

traits, son teint délicat, légèrement brouillé vers la fin de sa

grossesse, reprenait déjà sa pureté; son visage s'affinait; les

mystérieuses émotions de la maternité, les tourments de la passion,

transformaient son regard, le voilaient d'une ombre mélancolique,

voluptueuse, et, dans une profondeur troublante, y effaçait pour jamais

la candide lumière d'autrefois.

«Qu'elle est charmante! pensa Fabrice. Elle est positivement belle. Je la

trouvais bien touchante, mais je ne me doutais pas de toutes ces grâces,

reprises aujourd'hui par elle, comme un vêtement quitté hier, comme cette

mantille de dentelle, qui lui sied si bien! Et il faut lui voir prodiguer

tout cela à cet homme qui, tout à l'heure, dans la rue, me prendra le

bras pour me faire suivre quelque grisette dont la tournure lui aura plu,

qui lui semblera bien chaussée... Misère!... Il pleure à ses pieds!... Et

ce qu'il y a de monstrueux, c'est que sans doute, en ce moment, il est

absolument sincère.»

--Tiens! s'écria Lionel, bondissant debout brusquement, et serrant à les

briser les mains de son ami,... tiens, Fabrice! parle-lui, parle pour

moi. Je souffre trop, je ne sais que lui dire.

Et il s'élança au dehors, comme en proie à une sorte d'égarement. Mais, à

peine sur la route, il tira sa montre, vit qu'il était à l'heure pour le

prochain train, ralentit le pas, alluma un cigare, et, levant la tête,

aspira presque joyeusement l'air excitant et vif de ce bel après-midi de

septembre. Par-dessus les murs des parcs se déroulait la pourpre

flottante de la vigne vierge; parfois, prématurément détachée de l'arbre,

une châtaigne tombait au bord du chemin, enfonçant ses piquants dans le

sable doré; et, là-haut, dans l'azur pâle, les cimes des hauts peupliers

se balançaient doucement, doucement, comme des fronts charmés qui

s'agitent en mesure, par un mouvement involontaire, au son d'une rêveuse

musique. Jour délicieux parmi tous les jours de l'année!... heure

délicieuse parmi toutes les heures de ce jour et dans laquelle il

semblait bon de vivre!...

Amour d'aujourd'hui · 第 20 / 29 题