IX

Un des derniers jours de juillet, Lionel annonça brusquement à Renée

qu'il partait en voyage, et qu'il resterait deux mois absent.

Il avait évité jusque-là de lui apprendre--pour ne pas l'affliger,

dit-il--qu'il faisait ses vingt-huit jours en septembre. Au printemps

même il avait passé l'examen, très facile pour lui, qui lui donnait le

grade d'officier. Sous-lieutenant dans un régiment de ligne, il allait

prendre part aux grandes manœuvres. Il reviendrait sans doute juste à

temps pour la délivrance de Renée, attendue vers la fin de septembre.

--Et le mois d'août, où le passes-tu? demanda la jeune femme, qu'un froid

soudain glaçait des pieds à la tête, semblant gagner jusqu'à son cœur et

en suspendre les battements.

--Chez mes parents et mes amis du Midi. J'ai toute une tournée à faire.

Je suis invité de tous les côtés. On m'envoie les projets les plus

attrayants de réjouissances et d'excursions préparées à mon intention. Je

pousserai une pointe jusqu'en Espagne, pour visiter une sœur de ma

grand'mère, une comtesse d'Alvarez, qui raffole de moi et qui ne m'a pas

vu depuis des années. Juge un peu si un mois est de trop pour tout cela!

Et encore, un mois... pas tout à fait, puisque je dois rejoindre mon

régiment le 24.

--Et, dit Renée, en apparence très calme, quel jour pars-tu?

--Mais... après-demain.

«Jamais, pensa-t-elle, jamais je ne pourrai demeurer deux mois sans le

voir, sans voir personne au monde. Il ne m'aime plus; je l'ennuie; il va

chercher des distractions ailleurs. Jamais je ne pourrai vivre si

longtemps en tête-à-tête avec cette idée. Pourquoi d'ailleurs mettre au

monde son malheureux enfant, pauvre être que font sans cesse tressaillir

au fond de moi les secousses de mes sanglots? Je vais mourir, je mourrai

de mon désespoir. Oh! mourir, comme ce sera bon!»

Elle fut tout à coup si persuadée qu'un apaisement prochain l'attendait

dans la tombe, qu'elle se montra très courageuse et ne laissa échapper ni

un regret ni une plainte pendant les deux jours qui précédèrent le départ

de Lionel. Lui, paraissait d'une gaîté folle. Il fredonnait, sifflait,

lutinait Renée, la fatiguait matériellement par son entrain. Il se

réjouissait à haute voix d'être enfin très loin de cet assommant Paris,

qui, à moitié vide, semblait bâiller d'ennui en plein soleil par toutes

ses larges rues brûlantes et désertes. Il répétait à chaque instant: «Que

les heures sont longues! Je voudrais déjà être en route!»

«Je ne lui ai jamais fait de mal, songeait Renée. Qui donc l'oblige à se

montrer si cruel?»

Le mal qu'elle lui faisait, il l'expliquait à son ami Fabrice, la veille

de son départ, enfoncé dans un fauteuil au coin de la haute cheminée,

genre ancien, que M. de Ligneul avait fait placer dans sa

bibliothèque--la pièce la plus élégante, quoique la plus sévère, du petit

hôtel.

--Vois-tu, Fabrice, je n'aurais jamais cru qu'une artiste eût des goûts

si bourgeois. Elle devient tout à fait popote, tu sais... Ne parle-t-elle

pas de nourrir elle-même son enfant! Son rêve, au fond, est de rester

dans ce trou de Clamart et de me mettre complètement en ménage. Ah! mais

non, par exemple! ce n'est pas cela du tout que j'ai rêvé, mais du tout!

Elle a été forcée de se retirer là-bas, à cause de sa position, soit! Dès

qu'elle sera délivrée, je compte bien qu'elle va rentrer dans sa famille,

redevenir l'artiste gaie, enthousiaste, fêtée, charmante, qu'elle était.

Je reprendrai mes délicieux rendez-vous d'autrefois avec elle. De temps

en temps nous irons ensemble voir le bébé en nourrice quelque part aux

environs de Paris. Renée retrouvera ses beaux regards ravis, ses jolis

mots tendres, ses surprises, ses émerveillements naïfs, aux premiers

bégaiements, aux premiers pas du petit. Cela nous fera une existence

adorable!... et libre!... et désempêtrée de tous les ennuis que les

autres se créent idiotement. Merci! Un ménage organisé, une femme qui

nourrit... Ah! non. Sans compter qu'elle lâcherait sa peinture, que

j'aurais tout l'établissement sur les bras. Ça serait du joli. Autant le

mariage alors!

--Et pourquoi pas le mariage? demanda Fabrice, qui fumait aussi, très

calme, les sourcils élevés et rapprochés au-dessus des yeux, dans un

léger mouvement d'ironique attention.

Lionel eut un soubresaut stupéfait.

--Le mariage?... Mais j'y penserai plus tard. Ce n'est pas une femme que

je veux pour le moment, c'est une maîtresse. Celle-ci est ravissante,

avoue-le, quoiqu'un peu trop sentimentale.

--C'est une créature tout à fait supérieure, dit Fabrice. Et, laisse-moi

te le dire... tu n'es pas digne d'elle, mon cher.

--Bah! elle m'adore, absolument. Elle est folle de moi, mon pauvre

Fabrice, complètement folle. Aussi je te plains de tout mon cœur, ajouta

Lionel en plaisantant, car je vois très bien ce qui se passe... Tu es en

train de devenir amoureux d'elle.

--Puisque je te conseille de l'épouser.

--Ce n'est pas la peine... Je l'ai.

--Mais ton enfant?

--L'enfant?... Je suis très content, je t'assure, qu'il survienne. Il me

gardera la mère. Elle pourrait changer d'idée, un jour ou l'autre,

vouloir un mari, comme elles font toutes. Mais le bébé la retiendra... la

gênera joliment tout au moins. D'ailleurs, tu sais, au fond, cela me

flattera d'être père, si jeune... et par elle... Qui sait? elle sera

peut-être célèbre un jour, cette petite barbouilleuse-là. As-tu vu son

tableau au Salon: _Portrait de Mlle G. d'A._, qui a obtenu une médaille?

--Oui, je l'avais remarqué sans connaître l'auteur. C'est plein de

talent.

Il y eut un silence, puis Fabrice reprit:

--Le reconnaîtras-tu, l'enfant?

--J'y suis presque décidé, dit Lionel.

--Et qu'attends-tu pour prendre une résolution?

--Eh bien, voilà... Une fille, cela m'ennuierait. Ça regarderait la mère,

ça, une fille. Tandis qu'un fils, qui porterait mon nom, je ne dis pas.

Un fils, hein? Oui, je ne pourrais pas m'empêcher d'en être fier. J'ai à

peu près promis à Renée de le reconnaître, si c'était un garçon.

--Ah! dit M. de Ligneul froidement. C'est très beau de ta part. Je te

félicite.

--Bast! fit Lionel, qu'est-ce que je risque? Avec la carrière que j'ai

devant moi, ce n'est pas un enfant naturel de plus ou de moins qui me

diminuera, ni qui m'empêchera même plus tard de faire le mariage que je

voudrai.

Fabrice de Ligneul continua de fumer silencieusement. Lionel regarda sa

montre, et, vivement:

--Dix heures! s'écria-t-il, je me sauve. Je vais passer ma dernière nuit

avec la petite. Elle sera délicieuse ce soir, songeant que je m'en vais

demain. Le dur, ce sera de la décider à rentrer dans sa famille après ses

couches. Il faudra me montrer raide à l'adieu et dans mes lettres. Ah!

les femmes les plus gentilles sont quelquefois bien ennuyeuses!

Il tournait autour de la bibliothèque, un peu gêné par le mutisme de son

ami. Il reprit:

--Aussi, vois-tu, je n'y ai pas mis d'égoïsme. Pour qu'elle ne songe à

rien de définitif, je me suis privé d'aller trop souvent là-bas cet été.

Je n'y ai pas passé deux jours de suite seulement... Il ne fallait pas

qu'elle se laissât prendre à cette illusion du ménage établi, organisé...

dont elles ont la rage toutes, depuis les plus sottes jusqu'aux plus

intelligentes, de la grisette à la femme d'éducation et d'esprit. Chez

elle, aux Batignolles, ou bien à Clamart, rien n'était changé, n'est-ce

pas? Il n'y avait pas de raison pour suspendre mes habitudes et la voir

plus souvent.

--Pauvre jeune femme! dit enfin Fabrice à mi-voix.

--Mais où prends-tu que c'est une victime? répliqua Lionel avec une

indéniable sincérité. C'est elle qui a voulu tout cela. Elle préfère être

ma maîtresse, à moi, que la femme d'un autre, elle est bien libre.

--Son avenir est brisé.

--Il le serait si je la laissais faire, si je lui permettais de

s'enterrer dans ce trou de Clamart, comme elle ne demanderait pas mieux,

à laver la vaisselle et à donner le sein à son enfant. Mais dans deux

mois elle sera chez elle, revenant de voyage pour tout le monde, même

pour son père, et elle reprendra ses pinceaux. Ce sera une interruption

de six mois au plus, voilà tout.

Lionel fit encore deux tours dans la pièce, le long des rayons d'acajou

aux rainures de cuivre, couverts de livres curieusement reliés, puis,

comme la conversation ne reprenait pas, il éclata de rire.

--Tu es jeune, mon pauvre Fabrice, dit-il. Tu ne comprends absolument

rien aux femmes. D'abord tu es trop bon pour elles, jamais elles ne

pourront te souffrir. Même pour te rouler et te plumer... Ce sera encore

trop facile, cela les ennuiera. Seigneur, mon Dieu! doivent-elles

bâiller quand tu leur débites tes fadaises, quand tu leur verses à

perpétuité l'eau de fleur d'oranger dont déborde ton âme!... A propos, eh

bien, toi, tu ne voyages pas, cet été?

Fabrice secoua la tête.

Lionel rit encore plus fort.

--Mais tu voulais aller en Norwège visiter les fiords, escalader les

montagnes?... Oh! je vois ce que c'est, mauvais sournois, tu veux

profiter de mon absence... Tu te proposes de consoler Renée.

--Écoute, Lionel, reprit Fabrice très grave, si cela te déplaît en quoi

que ce soit que j'aille voir ta femme, je ne mettrai jamais les pieds

chez elle. Mais si tu me le permets, j'irai quelquefois la visiter dans

sa triste solitude... Je croirai accomplir un strict devoir d'humanité.

Elle va tant souffrir de ton absence. Et dans un moment pareil!

Maintenant reste à savoir si tu as assez confiance en moi.

--Une confiance illimitée, fit Lionel, railleur. Vous êtes tous les deux

des anges de candeur et de bonne foi. Je sais que tu aimerais mieux

mourir que de lui faire un brin de cour. Quant à elle, elle passera ses

jours à m'écrire et ses nuits à pleurer. Tel que je suis, misérable

réprouvé, elle me préfère encore à tous les chérubins du paradis.

En elles-mêmes, l'absence de Lionel, l'affreuse amertume de la

séparation, ne causèrent pas à Renée des tourments semblables à ceux qui

lui vinrent de la froide et énigmatique attitude assumée par l'homme

qu'elle adorait.

Et cependant il fut suffisamment cruel, cet horrible départ.

Avec l'idée qu'elle ne reverrait peut-être jamais Lionel, qu'elle

mourrait, soit de tristesse, soit en mettant au monde son enfant, Renée

ne put se séparer de lui qu'à la dernière extrémité. Comme il partait par

un train du soir, elle s'enveloppa d'un mantelet et d'une voilette

sombres, et, ne craignant pas d'être reconnue à pareille saison, où tous

ses amis devaient être absents, à pareille heure et dans des quartiers si

éloignés des Batignolles, elle l'accompagna à la gare d'Orléans.

Un garçon au service de Fabrice, et que Lionel appelait pompeusement «mon

domestique», apporta de son côté la valise et les effets du voyageur.

Renée affronta les regards hardis de cet homme cherchant à traverser son

voile, pour ne pas se séparer une minute plus tôt de celui qu'elle

aimait. On avait pris une voiture à la gare Montparnasse, et Lionel dit à

Renée de conserver cette voiture pour retourner prendre son train en

rentrant chez elle. Elle insista pour la renvoyer, affirmant que le

cocher avait mauvaise figure et qu'elle préférait en prendre une autre

ensuite. Par économie, cependant, elle fit le long trajet en tramway.

Lionel, pour partir, lui avait emprunté ses derniers louis, promettant de

les renvoyer dès qu'il serait arrivé chez ses parents. Il le fit, du

reste, à peu près exactement; mais, pendant quelques jours, elle eut à

peine de quoi manger.

Et rien ne fut navrant comme ce retour à Clamart, ce retour d'une heure

et demie en tramway, en chemin de fer, entre les voyageurs somnolents,

par la chaude nuit de juillet, dans l'évocation douloureuse des dernières

banales paroles d'adieu, avec le lancinant souvenir de quelques dures et

énigmatiques allusions dont elle cherchait en vain le vrai sens, et dans

le secouement intérieur des sanglots refoulés, qu'il eût été si bon de

laisser échapper à grands cris, abîmée à terre, le front heurté contre le

sol, dans l'immense douleur de son isolement et de son abandon moral.

Abandon! oui, c'était le mot. Qu'importe que son amant conservât encore

l'apparence, si froide d'ailleurs à présent, d'une liaison de cœur avec

elle! En réalité, ne sentait-elle point qu'ils n'avaient pas entre eux

une seule idée commune. Ce Lionel, si grand, si généreux, si aimant,

qu'elle avait cru si bien comprendre, où était-il? Avait-il jamais

existé? Est-ce lui que jadis, en ses élans éperdus, elle avait serré dans

ses bras?--«Hélas? songeait-elle, j'ai abaissé petit à petit, jour après

jour, mon idéal, pour le ramener à sa mesure, à lui. Est-il possible que

je n'aie jamais pu descendre cet idéal assez bas? Glissera-t-il encore

par-dessous?»

Et pourtant comme elle l'aimait toujours! Elle l'aimait plus que jamais

peut-être.

Elle attendait sa première lettre avec une impatience qui l'empêchait de

rester en place, qui la faisait courir cent fois par jour à la boîte

accrochée en dedans de la porte extérieure, qui la forçait, à peine au

bout de l'allée, à retourner sur ses pas, regarder encore, pensant avoir

mal vu, se disant qu'il était impossible que Lionel eût laissé passer le

courrier.

Au bout de quatre jours, elle eut enfin des nouvelles.

Puis, de temps à autre, très espacées, les lettres se suivirent.

Lionel Duplessier se croyait un homme fort habile avec les femmes non

moins qu'en politique. Il s'imagina qu'en s'enveloppant de mystère, en

plongeant Renée dans un abîme de doutes, de terreurs, d'inquiétudes, il

la rendrait docile à ses volontés par crainte de le perdre. Or sa volonté

bien arrêtée, à laquelle il tremblait qu'elle ne s'opposât, était que la

jeune femme réintégrât le domicile paternel immédiatement après sa

délivrance.

Elle avait eu d'autres projets; et, malgré l'amour qu'elle portait à ses

parents, elle aurait préféré continuer à vivre dans la solitude de

Clamart, lamentable sans doute en hiver, gagnant son pain comme elle

pouvait, fût-ce à peindre des éventails si l'inspiration continuait à lui

manquer, plutôt que de rentrer rue Darcet. C'est que maintenant son cœur

se trouvait partagé, et c'est que maintenant aussi il fallait choisir.

Retrouver ses parents, c'était s'arracher à Lionel et à son enfant. Le

bébé, naturellement, irait en nourrice. Une nourrice!... Non pas la

fraîche et florissante Bourguignonne, couronnée de rubans coquets,

dorlotant le cher poupon sous l'œil vigilant de la mère; mais quelque

hâve et maigre ouvrière des environs de Paris, surchargée d'enfants, qui,

tandis qu'elle se hâte à sa besogne, laisse les petits traîner à terre

entre le poële de fonte, devant lequel sèchent des linges, et le baquet

de lessive exhalant son odeur fade. Puis--abominable douleur!--il

faudrait renoncer à Lionel... Il faudrait, non seulement perdre la faible

part qu'elle avait encore dans son cœur, et ses caresses si douces et si

rares, mais il faudrait se dire que tout cela, et plus encore,

appartiendrait à quelque autre. Car--elle y était bien résolue, elle en

avait assez de mentir!--dès qu'elle aurait remis le pied sous le toit

paternel, elle briserait toute relation avec son amant. Elle ne

s'exposerait plus, elle n'exposerait plus ses parents à des catastrophes

plus terribles encore. Elle ne récompenserait pas l'indulgence, la

miséricorde, l'héroïque appui de sa mère, en la trompant perpétuellement,

en apportant le désordre, à demeure, dans sa maison. Elle n'avait plus,

la malheureuse Renée, les illusions insensées qui tout d'abord avaient

embelli, pour elle-même, sa propre faute. Elle voyait clair. Elle ne

pourrait plus sortir des bras de Lionel et rapporter un front paisible à

la table de ses parents. La coupe des voluptés--si douce encore--ne

présentait plus à ses lèvres le breuvage céleste que, jadis, elle croyait

y puiser et dont la sublime ivresse exaltait son âme; c'était une liqueur

de feu qui en débordait maintenant pour lui brûler les veines. S'il lui

plaisait d'y tremper ses lèvres et d'en mourir, du moins elle garderait

le poison pour elle seule... Non, non, quoi qu'il arrivât, elle ne

mentirait plus à sa mère qui lui avait si généreusement pardonné!

Lionel, à qui, souvent, elle avait parlé de tout cela, et qui la savait

décidée, sincère, gardait quelque inquiétude.

Il avait eu beau lui montrer qu'il ne voulait pas demeurer avec elle, lui

faire prévoir qu'en hiver il viendrait la voir plus rarement encore, il

la savait résolue à rester à la campagne toute seule, s'il le fallait,

élevant son enfant et peut-être même s'obstinant à ce projet--absurde

selon lui au suprême degré--de le nourrir elle-même.

--C'est l'idée de m'accaparer finalement qui l'entête, pensa-t-il. Je

vais faire semblant de me détacher d'elle. Je la sais fière. Elle

renoncera à moi, retournera chez elle en se voyant décidément quittée.

Puis, une fois mon joli oiseau rentré en cage, quelque scène de repentir,

quelque larme versée à propos devant le berceau du petit, arrangeront

tout en un instant. La pauvre mignonne retombera dans mes bras sans qu'il

y ait dignité ni respect filial qui tienne. Je la connais, ma Renée, si

crédule, si vite attendrie. La charmante scène, et que ce sera amusant de

la reconquérir!

Là-dessus, s'absolvant du mal qu'il causait sous le prétexte que ce mal

ne venait pas de ses vrais sentiments et serait bientôt réparé, Lionel

écrivit à Renée des lettres pleines de réticences, dont le mystère

torturait la jeune femme plus que ne l'eût fait quelque dure vérité, et

dont lui-même peut-être--il faut l'espérer pour lui--n'imaginait pas la

cruauté atroce.

Poussée à bout par son intolérable souffrance, Renée lui écrivit enfin

pour le conjurer de lui dire sa secrète pensée, sans rien en garder par

devers lui. «Si tu as cessé de m'aimer, ne crains pas de me l'avouer,

disait-elle. Tout, vois-tu, tout, plutôt que ce noir abîme d'incertitudes

où je m'enfonce avec une angoisse qui m'affole.»

Il répondit en avouant qu'il avait découvert qu'en effet il ne l'aimait

pas aussi exclusivement qu'il avait cru l'aimer. Comme indice de cette

découverte, il lui disait: «Ton souvenir n'est pas assez fort en moi pour

m'empêcher de regarder et de désirer d'autres femmes. Mon inconstance est

inguérissable, même par toi, pauvre ange. Renonce à ton méchant Lionel,

rentre dans ta famille où tu retrouveras le calme et le repos moral que

tu te plains d'avoir perdus. Mais surtout dis-moi que tu me pardonnes et

rouvre-moi ton cœur que tu sembles presque me fermer ainsi que tes bras

depuis quelque temps. Tu ne mets point de baiser au bas de ta lettre.

Moi, je t'embrasse, au contraire, très longuement et tendrement.»

Elle lui écrivit:

«Tu me demandes, Lionel, de te pardonner ta franchise; tu me demandes de

t'ouvrir de nouveau mon cœur. Que veux-tu donc voir dans ce pauvre cœur

brisé, anéanti? Si je te laissais y pénétrer jusqu'au fond, je crois que

tu ne pourrais jamais te consoler d'avoir fait tant de mal.

«Ta franchise, je te la pardonne et je t'en sais gré. Peut-être

l'horrible premier moment une fois passé, souffrirai-je moins que je ne

souffrais de l'inquiétude vague, du pressentiment triste qui souvent,

cet été, a causé mes larmes. Tu croyais que le seul souci de ma position

les faisait couler. Tu te trompais. Ne t'ai-je pas dit que l'humiliation,

le travail, la solitude me sembleraient chers tant que j'aurais ces deux

trésors: ton amour et notre enfant.

«Mais cet amour, ce précieux amour, qui m'aurait rendue heureuse à

travers les plus grandes difficultés de la vie, tu t'appliquais à me

faire sentir que nous ne le comprenions pas de la même façon. Pour moi,

c'était le don absolu, la confiance, l'ivresse, le bonheur... Pour toi,

c'était un accident, un hasard, une distraction qui devait, tôt ou tard,

devenir monotone.

«Tôt ou tard!...

«Dieu! je t'aimais tant que j'espérais quand même... Tard... Oh! ce

serait peut-être bien tard!... Jamais, jamais je n'aurais cru que ce

serait si tôt!

«Quelques mois...

«Ah! je sentais pourtant que je valais mieux qu'un caprice! Puis j'avais

ce gage béni, cet enfant qui me rendait si forte! Tant qu'il serait en

moi, tant que, tout petit, sa faiblesse demanderait qu'il nous eût

ensemble à ses côtés, tous les deux, tu ne me quitterais pas, tu me

garderais ton amour, et, comme j'avais l'enfant par le père, j'aurais

aussi le père par l'enfant.

«Oh! ces liens d'une adorable douceur, mon Lionel, tu as pu les briser!

«Et sur quel reproche as-tu fondé le terrible arrêt qui devait me plonger

dans le désespoir et faire connaître le malheur à ton enfant avant qu'il

fût au monde? Voilà:

«Je ne te suffis plus. Mon image ne t'empêche pas de regarder d'autres

femmes.

«C'est irrévocable. Contre une semblable raison, il n'y a pas d'appel

possible.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette lettre, commencée sur un ton assez ferme, s'achevait dans des

attendrissements navrés. Cependant Renée avait la force de repousser le

baiser envoyé par Lionel, le suppliant, puisqu'il ne l'aimait plus, de ne

jamais réveiller les caresses passées, de ne jamais l'exposer à la

tentation d'être pour lui moins qu'elle n'avait rêvé d'être, de ne

jamais, puisqu'il lui retirait son cœur, lui demander ses lèvres, et la

faire succomber dans une épreuve d'où elle sortirait le cœur et l'esprit

désespérément troublés. Elle préférait ne pas le revoir.

«Te rappelles-tu, disait-elle, te rappelles-tu l'une de tes premières

lettres où tu refusais de me voir en _ami_, craignant de souffrir. Ah! je

l'ai sous les yeux, cette lettre passionnée, et je ne puis la lire

jusqu'au bout à travers mes larmes.

«Aujourd'hui, c'est moi qui t'adresse la prière que tu me faisais alors.

Alors!... Et il n'y a pas un an! Et mon amour a grandi depuis, jour après

jour, minute après minute... Et notre petit enfant n'est pas né!...

«Le berceau est là, dans notre chambre. Un joli berceau, tout neuf, tout

brodé, tout blanc...

«Moi, je suis seule, je m'assieds auprès, je couds les petits draps.

«Oh! quelle affreuse douleur!»

Et, de nouveau, en réponse à ses franches paroles, si plaintives, si

déchirantes dans leur effort pour être toujours vaillantes, justes et

dignes, elle reçut un de ces petits billets vagues, pleins de molles

caresses, d'équivoques repentirs, de protestations, étranges après les

brutales déclarations d'inconstance et de lassitude.

De nouveau, elle prit la plume; et cette fois, vaincue, épuisée par cette

lutte contre l'invisible, par cette espèce de cauchemar dans lequel elle

se débattait, ne connaissant plus rien de vrai que son malheur et sa

tendresse, elle laissa déborder de son cœur ces lignes d'ironie, de

désespoir, et de folle passion:

«Pauvre Lionel! pauvre ami bien aimé!

«C'est tout?... C'est tout ce que tu as trouvé dans ton cœur après

quatre jours de cruel silence: «Tu ne sais que me dire, mais tu

m'embrasses...»

«Et tout ce que je puis comprendre est ceci: «Malheureuse Renée, tu

souffres. Tu souffriras bien plus encore... Pourtant ne pense pas à

demain, puisque aujourd'hui il me reste encore un baiser pour toi.»

«Mon Lionel, c'est là ton amour!

«Tu me demandes d'être «bonne, grande et dévouée». Il faut donc bien de

la bonté, bien du dévoûment, bien de la force, pour t'aimer comme tu

désires l'être?

«J'aurais voulu un peu de bonheur.

«Eh bien, oui, je te cède... Eh bien, oui, je tombe dans tes bras... Eh

bien, oui, j'oublie tout dans ton baiser... J'oublie les heures de

navrante solitude, les vaines attentes, les doutes amers, et les sanglots

des nuits silencieuses. J'oublie jusqu'au lendemain, ce lendemain que, de

sang-froid, tu me fais entrevoir plus atrocement désespéré que n'a été la

veille. J'oublie... et je prolonge cet oubli... et je me serre éperdument

contre ton cœur.

«Mais un baiser, si long qu'il soit, n'est qu'un éclair. Il s'achève, nos

lèvres se séparent... Et quand alors je cherche dans tes yeux, dans ta

bouche, dans ton cœur, ce que j'ai cru toucher pendant l'ivresse d'une

seconde: la sympathie toute puissante, l'espoir sans lequel on ne peut

vivre, la confiance sans laquelle on ne peut aimer, tu réponds, Lionel,

tu réponds: «Je ne sais que te dire.»

«Oh! moi, je saurai toujours que te dire, parce que je t'aime. Toi, qui

ne veux pas me montrer ton cœur, toi qui ne veux pas, qui ne veux pas me

le donner, avoue-le, tu ne m'aimes pas.

«Mais je te prie de l'avouer... Tu l'as fait. Que veulent dire ces

paroles de tendresse hésitante que tu m'adresses à présent? Dieu sait que

je ne les repousse pas. J'ai baisé ta lâche petite lettre, où tu ne sais

qu'invoquer les caresses contre lesquelles tu me sais si faible.

«Es-tu bien sûr que je le sois encore? Ah! Lionel, peut-être trouverai-je

enfin, dans mon désespoir même, la force de me défendre contre toi.

«Car je dois me défendre, je dois me reprendre. Tu me tues, tu me brises,

tu m'anéantis moralement. J'avais rêvé que ton amour serait une force.

J'étais pleine d'énergie, d'ambition, d'espérance, de gaîté, quand je

suis allée un jour mettre ma main dans la tienne, et te dire avec tant

d'imprudence et de sincérité: «Je crois en vous, faisons alliance.» Et

que tu m'as répondu: «C'est impossible, car je vous aime.»

«Tu le sais bien, c'est ainsi que je te plaisais, et peut-être que

maintenant, si tu te trouves désappointé, c'est que, par l'inquiétude et

l'étonnement que m'a causés la découverte de ton inconcevable faiblesse

morale, ma propre ardeur, qui te charmait, s'est éteinte et s'est

effacée.

«Tu m'apparaissais comme une sorte de Girondin, mais plus mâle et plus

décidé, comme un tribun patriotique et généreux, comme un philosophe

ardemment épris de l'idée, impatient de la convertir en faits, surtout

comme une intelligence dévouée planant au-dessus des avilissants égoïsmes

de notre époque. Je me faisais la plus haute idée de la façon dont tu

devais comprendre l'amour.

«Une union libre, soit! mais fière et pure. La sécurité du cœur faisant

l'indépendance de l'esprit. Un enfant, source d'expériences nouvelles et

d'intimité plus profonde, adorable lien, faiblesse qui nous eût donné de

la force.

«Ce rêve, Lionel, tu ne veux pas le réaliser avec moi. Je dois en former

un autre si je veux me retrouver moi-même, un rêve de travail solitaire

et de dévoûment... Dévoûment à mes vieux parents, dévoûment aussi au cher

être que tu m'as donné, et pour la naissance duquel, malgré tout, je te

bénirai, ô mon ami!

«Dans ce rêve austère, je t'assure, il n'y a pas de place pour tes

caresses, d'autant plus amollissantes qu'elles seraient plus douces et

plus chères. Si tu ne vois qu'elles dans l'amour, laisse-moi. Tu es de

bonne foi peut-être en pensant qu'elles me consoleraient. Elles ne

feraient que me montrer le vide immense et le néant de mes illusions.

Non, je te le jure, il me semble que désormais je ne pourrais plus

t'embrasser qu'en sanglotant.

«Mais vois donc quelle serait ma vie, et, je t'en supplie, aie pitié de

moi!

«Tu me demandes de t'aimer... O mon amour! souhaite-moi donc, oh!

souhaite-moi de t'oublier. O Lionel! ô Lionel! Où es-tu? Est-ce que tu ne

m'entends pas pleurer?

«Sais-tu seulement comme je t'aimais? Sais-tu que mes petites chambres

solitaires ont vu depuis trois semaines couler plus de larmes que jamais

tu ne m'as donné de baisers... que jamais tu ne pourrais m'en donner

quand tu me garderais tous ceux de ton cœur.

«Oh! vraiment, je souffre trop!

«Adieu, mon Lionel. Je te rends ton baiser. Oui, je veux être sincère: tu

as écrit que tu me prenais contre ton cœur, et, dans ma pensée, j'y suis

restée longtemps...»

X

La torture morale subie par Renée dans les alternatives de tendresse et

d'oubli que lui infligea Lionel, était cruelle au dernier point pour son

âme franche. En s'apercevant de sa grossesse, elle avait senti tournoyer

dans sa pensée tout un cortège de terreurs. Elle avait craint le

déshonneur, la malédiction de son père, la mort subite de sa mère

désespérée. Pourtant rien, parmi ses imaginations les plus sombres

d'alors, ne pouvait être comparé au noir abîme de mystérieuse désolation

dans lequel son âme s'enfonçait. L'être aimé, dont le cher visage se

détachait jadis si brillant et si clair sur un fond lumineux d'azur et de

ciel, devenait une misérable énigme, qu'elle n'osait même pas pénétrer,

tant elle tremblait d'en sonder le néant. Ah! si c'était seulement le

génie de Lionel dont elle avait douté!... Mais non, c'était le cœur

même de son amant qu'elle redoutait d'interroger. Quelle froide poussière

y trouverait-elle, au lieu du sang généreux et brûlant qui--à ce qu'elle

croyait jadis--le faisait battre, dans leurs étreintes, contre sa propre

poitrine?

Et nulle parole, vraiment, ne saurait peindre sa profonde douleur, cette

douleur que Fabrice de Ligneul comprenait tout entière, et qu'il

commençait à partager dans le doute et l'étonnement où le jetait

l'étrange conduite de son ami.

Car Fabrice avait tenu sa promesse. Il venait souvent à Clamart. Renée

maintenant connaissait son pas, son coup de sonnette. Elle épiait avec

impatience l'heure de son arrivée. Elle pouvait parler avec lui de

Lionel! C'était un peu de son amant qui soudain surgissait dans le désert

de sa demeure et de son âme, lorsque le jeune homme s'asseyait à ses

côtés et l'entretenait de l'absent. Jamais, ni l'un ni l'autre, ils n'en

disaient du mal. L'ancien camarade de collège, qui, jadis, se voyait

toujours enlever la première place et les premiers prix par l'extrême

facilité de travail de son rival Duplessier, conservait toujours

l'admiration généreuse que, dès les bancs de la classe, il lui avait

vouée. Il disait parfois à la jeune femme: «Voyez-vous, madame, il ne

faut pas espérer que l'amour remplisse longtemps seul la vie de Lionel.

Je crois que sa passion dominante sera une patriotique ambition. Je vois

en lui une sorte de Romain héroïque, qui s'efforce de dompter sans cesse

les dispositions tendres de son âme. C'est le secret de sa froideur et de

votre souffrance. Vous êtes assez grande et assez noble pour le

comprendre. Je suis sûr qu'il vous aime bien plus qu'il ne veut le

laisser voir. S'il vous sacrifie, c'est en vous adorant.»

Le doute vint cependant pour Fabrice comme pour Renée, pour l'ami comme

pour l'amante. Mais plus ce doute déchirant grandissait dans leurs âmes,

plus leurs lèvres étaient éloquentes à plaider l'un pour l'autre et

chacun pour soi-même la cause de celui qui leur était si cher. M. de

Ligneul, en particulier, revenait avec des termes toujours plus

enthousiastes sur les qualités de son ami, même alors que Renée cessait

de faire chorus, et le regardait tristement et silencieusement, ses yeux

meurtris, cernés, brûlant d'une flamme pénible et fixe dans son visage

pâli.

C'est que maintenant Fabrice avait peur de lui-même. C'est qu'il sentait

grandir en lui un sentiment dont sa délicate conscience s'épouvantait.

S'il allait aimer la femme de son ami! S'il allait être assez lâche pour

le laisser voir, ou assez infâme pour noircir l'amant aux yeux de la

maîtresse par de perfides insinuations. Cela ne lui eût pas été

difficile, sans sortir de la vérité. Ne conservait-il pas, présentes à

sa mémoire, les conversations cyniques de Lionel, les paroles par

lesquelles celui-ci l'avait tout d'abord invité à Clamart, manquant si

profondément de respect à cette fière jeune femme qu'il représentait

comme une créature entretenue? Ne connaissait-il pas les secrètes

débauches de Lionel, dont les sens blasés trouvaient Renée trop naïve et

trop pure--il le lui avait dit à lui-même dans une ignoble confidence.

Enfin ne venait-il pas de recevoir une lettre où Lionel se vantait de

tromper actuellement, sous son propre toit, un ami qui le recevait avec

la plus cordiale hospitalité--ce même ami, dont la femme, Isabelle, avait

la première fait connaître à Renée l'amertume de la jalousie? Et lorsque

la jeune femme demandait à M. de Ligneul des détails sur les parents de

Lionel, sur ce terrible père qui défendait à son fils d'épouser celle

qu'il avait compromise, Fabrice n'aurait-il pas pu répondre par le récit

de scènes dont il avait été témoin: Ce même père, homme intelligent et

distingué, mais faible, courbant timidement l'échine devant la hauteur

insolente de son fils; ce vieux monsieur Lionel Duplessier si

complètement effacé par le tapage dont s'entourait le jeune Lionel

Duplessier, qu'il suppliait celui-ci de signer toujours avec ses deux

prénoms,--Lionel-Adolphe,--afin que sa personnalité ne se perdît pas

absolument dans la jeune renommée envahissante à laquelle depuis peu

tout allait, la réputation du vieillard, les félicitations qu'on lui

adressait sur ses écrits et jusqu'à des lettres confidentielles. Non, ce

n'est pas Fabrice qui pouvait prendre au sérieux la soumission de son ami

ni les scrupules de son respect filial. Lorsque Renée lui en parlait, il

était stupéfait d'une telle hardiesse dans le mensonge.

De plus en plus, il vit clair; de plus en plus il s'indigna qu'un

adorable cœur de femme eût été brisé pour quelques rares heures de

plaisir, avec tant d'insouciance et de cruauté. Lionel lui fit l'effet

d'un géant malfaisant qui déracinerait tout un arbre, simplement pour en

cueillir une fleur, puis qui laisserait la fraîche et frémissante verdure

se flétrir et mourir sur le sol. Il lui devint impossible de faire

l'éloge de son ami, d'interpréter au mieux sa conduite. Cependant il ne

le trahit pas, ne dit rien de ce qu'il savait ni de ce qu'il pensait. Il

se contenta de n'en plus parler.

Presque tous les jours, il allait à Clamart. Ses visites, qui d'abord la

gênaient, devinrent pour Renée une diversion très douce. Elles

l'empêchèrent de s'abandonner aux extrémités de désespoir, qui, dans sa

navrante solitude, l'eussent conduite peut-être à la folie, à la maladie

ou au suicide. Au contact de l'esprit charmant de ce parfait homme du

monde, les goûts intellectuels, le plaisir des fines causeries, si vifs

chez Renée, se réveillèrent. Les sujets interdits pour elle autrefois,

comme jeune fille, pouvaient être effleurés entre eux, et étendaient à

l'infini le champ de leur conversation. C'était une nouveauté piquante de

parler du monde, de la vie, de l'amour, et une profonde satisfaction de

voir avec quel respect, malgré leur étrange situation, Fabrice traitait

devant elle les questions un peu hasardées. Puis on causait religion,

philosophie, littérature. M. de Ligneul se montra, sinon dévot, du moins

croyant, et ce fut une surprise le jour où Renée découvrit qu'il était

protestant, comme sa mère: un Ligneul, au seizième siècle, ayant suivi,

sur le champ de bataille d'Ivry, le panache blanc de Henri IV.

Presque toutes les fois, Fabrice apportait un livre. On s'asseyait dans

le jardin, sous l'acacia touffu, parmi le parfum des rosiers et le vol

vibrant des abeilles. Les grands bois calmes dressaient tout auprès leurs

cimes, et, dans le bleu pur du ciel, flottaient de légers nuages blancs.

Renée brodait une brassière, ourlait une fine chemise, grande comme la

main, et Fabrice lui lisait des vers. Il lui relut tout Musset, il lui

fit connaître Leconte de Lisle; il apporta même des poètes anglais,

Swinburne, Shelley, Byron, dans leur langue originale, qu'il prononçait

fort bien et que Renée entendait à merveille.

Elle apprécia les beaux poèmes plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors. La

précision un peu froide, l'élégance si rigoureuse et si châtiée, la

pauvreté relative de la langue française, lui donnaient autrefois l'idée

que les nuances infinies des sentiments, que le vague des sensations, ne

pouvaient être rendus par la plume du poète aussi vivement que par la

palette inépuisablement variée du peintre ou par les fantaisies divines

du musicien. Elle reconnut son erreur. Elle s'émerveilla en voyant

combien la tendresse et la douleur rendent le génie ingénieux à combiner

des syllabes rebelles, à faire chanter et pleurer les longs et lourds

alexandrins. Et, toute hantée par la lente harmonie des strophes, par

l'allure rythmée des grands vers, par le double écho de la rime, un jour

elle prit un crayon, et, tout d'une traite, fixa, dans ce langage nouveau

pour elle, le premier, le plus cher souvenir de sa trop courte histoire

d'amour. Ce fut le récit de cet après-midi à Versailles où elle s'était

donnée à Lionel; cet après-midi voilé d'hiver, où, si souvent, elle avait

prononcé le mot de rêve, et qui, en effet, avait passé comme un songe,

sans que jamais depuis elle en retrouvât l'impression d'ivresse

délicieuse et mystique.

Et voici ce qu'elle écrivit:

«_Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire,

Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,_

_Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noire

Que celle où je descends, gardant dans ma mémoire

Ce souvenir d'un jour, amer et seducteur.

Hélas! j'eusse pensé ce que disait ma lèvre,

J'eusse prévu le deuil, l'angoisse et le remords,

Et qu'une heure de vie enfantait mille morts,

Que j'eusse dit encore, acceptant cette fièvre,

A l'ange épouvanté qui me parlait tout bas:

«Ah! laisse-moi rêver... Ne me réveille pas!»_

_Poètes, célébrant, du fond de votre chambre,

Par classique devoir, sur la foi des auteurs,

L'azur, et le printemps, et les bois enchanteurs,

Les parfums voltigeants formes de miel et d'ambre,

Les chuchotantes voix qui troublent..., savez-vous

Tout ce que l'amour prend d'invincible et de doux

Dans la complicité d'un jour gris de décembre?_

_Sur les massifs du parc royal, un brouillard fin

S'étendait, ouatant de ses épaisseurs blanches

L'enchevêtrement dur et sinistre des branches,

Et faisant les sentiers voilés, vagues, sans fin.

Le grand palais, hanté de visions de fête,

Dans la brume traçait la ligne de son faîte,

Solennelle, et rigide, et droite. Vers le bord

Des terrasses de marbre à l'orgueilleux abord,

Les vieux ifs découpés dressaient d'étranges formes;

Au delà de ces ifs et des vases énormes

Que des balustres lourds portaient, un voile froid,

Mystérieux, fermait notre horizon étroit,

Rendait la solitude énervante et profonde,

Et cachait pour nos yeux tout le reste du monde._

_C'est comme deux amis que nous étions venus.

Nous avons bien longtemps marché dans les allées;

Nous sondions du regard les brumes deroulées,

Imaginant plus loin des pays inconnus.

Nos pas silencieux foulaient les feuilles molles;_

_Et, comme en nous taisant une peur nous prenait,

Nous nous étourdissions par des ripostes folles,

Dont le désert pensif et troublé s'étonnait._

_O fièvre du danger bravé! Saveur étrange

Des mots contredisant les regards qu'on échange,

Morsure du désir encore inassouvi!

Lorsque tous les frissons d'une pâle nature

Aggravaient pour nos sens cette exquise torture,

A quoi notre courage aurait-il donc servi?

Nous luttions cependant. Mais les heures passèrent,

Le froid devint plus vif... Et nos bras s'enlacèrent.

Nous n'avions jamais su combien nous nous aimions!

En nous livrant enfin, brisés, vaincus, sans armes,

Nous ignorions aussi les maux que nous formions,

Et que sous nos baisers jailliraient tant de larmes._

_Eh bien, j'en puis encore verser jusqu'au tombeau:

--Leur source dans mes yeux doit être assez profonde--

Du moins j'aurai vécu... Rien qu'un jour, mais si beau!

Un instant de bonheur, c'est beaucoup dans ce monde;

C'est beaucoup d'emporter, dans l'ombre qui m'inonde,

Cette étincelle ardente à mon triste flambeau._

Renée composa ces vers une nuit où elle ne dormait pas, dans la

surexcitation d'une insomnie qui l'énervait, qui rendait plus aiguës ses

facultés et plus vivants ses souvenirs. Elle ne comptait les montrer à

personne, pas même à Lionel. Mais le lendemain, comme elle les recopiait,

elle entendit à la porte du jardin le coup de sonnette spécial de M. de

Ligneul. Se trouvant seule--car c'était l'après-midi et sa femme de

ménage ne passait chez elle que la matinée--elle alla ouvrir. Les

papiers restaient là, tels quels.

«Oh! pensa-t-elle en mettant le pied dehors, nous allons avoir un orage.»

En effet, tout absorbée par son travail et ses pensées, elle n'avait pas

vu le ciel se couvrir d'énormes nuages noirs, elle n'avait même pas

entendu le premier roulement de tonnerre.

Au moment où Fabrice entra, de larges gouttes commencèrent à tomber, en

même temps qu'une effrayante rafale de vent courbait les arbres du petit

jardin puis s'engouffrait dans la forêt avec des gémissements lugubres.

Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se précipiter dans la

maison.

--Tiens! dit Renée avec inquiétude, où donc sont mes papiers?

Le petit guéridon où elle écrivait se trouvait près de la fenêtre. Les

légères feuilles, sans doute, s'étaient envolées dans la tourmente. La

jeune femme voulut sortir pour les chercher.

--Ne faites pas cela, s'écria M. de Ligneul, regardez!

Des torrents maintenant tombaient du ciel, entraient par la fenêtre,

qu'il fallut fermer, ruisselaient en cascades sur les marches devant la

porte.

--Il faut que j'y aille, dit-elle, l'écriture va s'effacer, ils seront

perdus.

Elle hésitait pourtant, très contrariée.

--C'est une lettre de Lionel? demanda Fabrice.

Renée secoua la tête.

--Si c'est vous qui écriviez, reprit le jeune homme vous en serez quitte

pour recommencer.

--Oh! fit-elle, j'ai écrit quelques lignes si vite cette nuit que je ne

les sais pas par cœur. Il me semblait entendre comme une voix en moi qui

me dictait.

--_La Muse est une voix qui nous parle à l'oreille_,

dit en souriant Fabrice, à qui les paroles de Renée rappelèrent tout à

coup ce vers de Musset. Votre Muse à vous, madame, n'est pourtant pas

celle de la poésie, et ce n'est pas la nuit, c'est au grand jour qu'elle

vous parle.

La jeune femme rougit.

--Ah bah! s'écria Ligneul. Serait-ce possible? C'étaient des vers que

vous commettiez! Oh! mais alors, il faut les sauver à tout prix. Je

serais curieux de les voir.

Et, riant, avec cette gaîté voulue qu'il s'imposait souvent pour

distraire celle au bonheur de qui, sans le savoir lui-même, il se

consacrait chaque jour plus complètement, il s'élança sous l'averse. Deux

minutes après, il revint, tout ruisselant, agitant avec un air de

triomphe, deux feuillets souillés de boue. Ses courts cheveux,

naturellement frisés, se séparaient en une foule de petites mèches

toutes roulées sur elles-mêmes, par l'effet de l'eau.

--J'ai l'air d'un nègre blond, dit-il, s'apercevant par hasard dans une

glace.

Et, très amusé, il frottait sa chevelure avec son mouchoir, s'excusant du

procédé, refusant les serviettes que Renée lui apportait.

--Ce sont bien des vers! ce sont bien des vers! répétait-il. Maintenant,

pour ma peine, madame, vous allez me permettre de les lire.

--Ne me demandez pas cela, dit-elle.

Le connaissant si discret, elle était sûre qu'il n'insisterait pas.

Pourtant, dans cette petite circonstance, il sortit de ses habitudes.

Tout ce qui touchait à Renée l'intéressait extraordinairement. Pour lui,

l'âme de la jeune femme apparaissait comme un mystérieux sanctuaire,

dont, avec une curiosité presque religieuse, il eût voulu exploiter les

recoins les plus secrets.

Il supplia tant, qu'elle finit par lui tendre le papier en disant:

--Ce n'est que juste, après tout, je vous dois bien cela. D'ailleurs ce

griffonnage ne vous apprendra rien que vous ne connaissiez déjà.

Il le lut. Et, quand il eut fini, il mit le front dans ses mains avec un

geste pensif et presque découragé.

--Oh! murmura-t-il sourdement. Comme vous l'aimez!

--Hélas! monsieur de Ligneul, dit-elle, ne comprenant pas le sens de son

mouvement et de son exclamation. Hélas! si je m'en défendais, quelle

excuse me resterait-il?

--J'ai cru, dit-il, parlant entre ses doigts qui cachaient toujours son

visage, j'ai cru que vous aviez aimé un idéal en lui, que la désillusion

venait... Et voici, vous ne regrettez rien. Vous déclarez que les

souffrances de toute une vie ne sont rien auprès du bonheur de lui avoir

appartenu, même quelques mois, même un seul jour!...

Renée écouta cette phrase avec stupeur. Une sorte de lumière se fit tout

à coup en elle... Eh quoi! cet ami qui lui était si cher, qu'elle

appréciait tant, qu'elle savait si sensible, à qui elle avait voué une

telle reconnaissance, allait-elle involontairement lui infliger toutes

les tortures dont elle-même avait tant souffert?

Puis aussitôt, elle repoussa cette idée presque invraisemblable, avec une

sorte d'indignation contre elle-même pour l'avoir seulement laissée

naître.

Fabrice, lui, n'eut pas même ce léger débat intérieur. Il n'alla pas

jusqu'au fond de ce qu'il éprouvait. Comment eût-il pu craindre un seul

instant de ressentir pour cette jeune femme autre chose qu'une sympathie

attendrie et qu'une respectueuse pitié? Son idéal d'amour était bien

arrêté, bien défini au dedans de lui. Quand il l'aurait rencontré, il se

marierait tout de suite et ne ferait pas de roman. Celle qui deviendrait

la compagne de sa vie et qui porterait son nom ne ressemblerait pas à une

héroïne de feuilleton. Elle serait douce, modeste, absolument pure; elle

ne saurait pas trop de choses. En songeant à elle, il revoyait ses vieux

portraits de famille, des figures naïves et fières de jeunes filles,

devenues grand'mères depuis lors, dont les longs doigts fins s'enlaçaient

avec tant de ferveur dans la prière quand ils ne maniaient pas avec

agilité l'aiguille ou le fuseau. Elle existait peut-être encore dans

quelque coin de ce pays modernisé et bouleversé, cette vraie Française,

héroïque et chaste, qui s'était révélée à lui dans les vieilles légendes

huguenotes; elle grandissait peut-être pour lui. C'était bien elle qui

remplissait ses rêves. Qu'est-ce donc qu'il aurait pu craindre près de

cette ardente Renée, de cette victime volontaire d'une imprudente

passion?

Pourtant il avait éprouvé comme un singulier tressaillement douloureux en

constatant combien elle aimait Lionel. Lorsqu'elle le pressa d'expliquer

les étranges paroles qui lui étaient échappées, il eut à s'en donner

l'interprétation à lui-même en même temps qu'à elle, tant il les avait

senties sortir de son cœur involontaires. Il s'excusa, disant qu'il ne

pouvait s'empêcher de redouter l'avenir pour elle, que, plus elle

conservait encore d'illusions, plus elle devait s'apprêter à souffrir.

S'apercevant alors qu'il accusait son ami, il termina sur cette phrase

embarrassée:

--Ce n'est pas seulement à cause du caractère de Lionel que je vous parle

ainsi, madame. Le meilleur d'entre nous autres hommes quand il est aimé

exclusivement, absolument, comme une femme seule sait aimer, reçoit

encore, voyez-vous, plus qu'il ne mérite et plus qu'il ne peut rendre.

Renée élevait légèrement ses sourcils, un peu étonnée du tour à la fois

indiscret et banal que prenait la conversation. Fabrice, troublé, gêné

lui-même sans savoir pourquoi, changea de sujet brusquement.

--Madame, fit-il, me permettez-vous de vous adresser une prière?

--Laquelle?

--Voulez-vous, si la marraine que vous aurez choisie pour votre enfant y

consent, m'accepter comme son parrain?

--Hélas! monsieur, Lionel ne veut pas que le pauvre petit être soit

baptisé. Il refuserait de le reconnaître si je m'obstinais à le

contrarier sur ce point.

--Ah! madame, reprit Fabrice avec un léger accent de reproche, comme les

idées des femmes se façonnent vite sur celles de l'homme quelles aiment!

Lionel vous a convertie à son matérialisme.

--Vous vous trompez. Votre ami vous dira combien je déplore, combien je

combats sa haine de la religion. Cette haine me paraît absolument indigne

d'un esprit supérieur; elle ne concorde pas avec une compréhension

complète des évolutions de l'humanité. D'ailleurs, sans pénétrer dans ces

régions philosophiques, je dirai tout simplement que je comptais faire

baptiser mon enfant avant tout pour ne pas causer de la peine à ma mère.

Cette raison-là, dans un cœur de femme, doit primer, monsieur, toutes

les philosophies du monde.

Fabrice ne resta pas longtemps ce jour-là auprès de Renée, et, depuis

cette visite, il alla moins souvent à Clamart. Un double sentiment lui

était venu, irraisonné, indistinct. Il commençait à trouver quelque

inconvenance à ses longs tête-à-tête avec Renée, dans lesquels d'abord il

n'avait vu qu'un office de charité près de la pauvre solitaire et

d'amitié pour Lionel. Puis ces vers qu'il avait lus lui avaient

causé--effet bizarre!--comme une sourde irritation, une ombre de colère

indignée contre leur auteur. Était-il possible qu'une femme supportât

tant d'un homme, et vît dans l'humiliation et les souffrances qu'il lui

infligeait le plus beau privilége de sa vie? N'était-ce pas trop fort

surtout qu'elle l'écrivît, qu'elle l'avouât? Le jeune homme oubliait que

les lignes passionnées de Renée avaient été tracées pour elle seule,

qu'il avait lutté moralement avec elle pour les lire, qu'elle avait

accompli un vrai sacrifice en les lui montrant. Mais il se sentait changé

depuis quelques jours; il devenait nerveux, ennuyé. Surtout lorsqu'il

pensait à cette triste histoire de son ami, il perdait maintenant son

calme, sa logique et son esprit de justice. Un désir impatient le prenait

de voir Lionel de retour.

Amour d'aujourd'hui · 第 19 / 29 题