LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Si elle persiste dans ses sentiments, monsieur? En pouvez-vous douter?

Qu'a-t-elle de mieux à faire que d'aller passer des jours heureux et

tranquilles auprès d'un homme de bien, et dans une famille honnête?

N'est-elle pas trop heureuse que vous vous soyez ressouvenu d'elle? Et

où donnerait-elle de la tête si l'asile que vous avez eu la générosité

de lui offrir venait à lui manquer? C'est elle-même, monsieur, qui parle

ainsi; et je ne fais que vous répéter ses discours. Elle voulut encore

aller à la messe le jour de Pâques; c'était bien contre mon avis, et

cela lui réussit fort mal. Elle en revint avec de la fièvre; et depuis

ce malheureux jour elle ne s'est pas bien portée. Monsieur, je ne vous

l'enverrai point qu'elle ne soit en bonne santé. Elle sent à présent de

la chaleur au-dessus des reins, à l'endroit où elle s'est blessée dans

sa chute; je viens d'y regarder, et je n'y vois rien du tout. Mais son

médecin me dit avant-hier, comme nous descendions ensemble, qu'il

craignait qu'il n'y eût un commencement de pulsation; qu'il fallait

attendre ce que cela deviendrait. Cependant elle ne manque point

d'appétit, elle dort, l'embonpoint se soutient. Je lui trouve seulement,

par intervalle, un peu plus de couleur aux joues et plus de vivacité

dans les yeux qu'elle n'en a naturellement. Et puis ce sont des

impatiences qui me désespèrent. Elle se lève, elle essaye de marcher;

mais pour peu qu'elle penche du côté malade, c'est un cri aigu à percer

le coeur. Malgré cela, j'espère, et j'ai profité du temps pour arranger

son petit trousseau.

C'est une robe de calmande d'Angleterre, qu'elle pourra porter simple

jusqu'à la fin des chaleurs, et qu'elle doublera pour son hiver, avec

une autre de coton bleu qu'elle porte actuellement.

Plusieurs jupons blancs, dont deux de moi, de basin, garnis en

mousseline.

Deux justes pareils, que j'avais fait faire pour la plus jeune de mes

filles, et qui se sont trouvés lui aller à merveille. Cela lui fera des

habillements de toilette pour l'été.

Quinze chemises garnies de maris, les uns en batiste, les autres en

mousseline. Vers la mi-juin, je lui enverrai de quoi en faire six

autres, d'une pièce de toile qu'on me blanchit à Senlis.

Quelques corsets, tabliers et mouchoirs de cou.

Deux douzaines de mouchoirs de poche.

Plusieurs cornettes de nuit.

Six dormeuses de jour festonnées, avec huit paires de manchettes à un

rang, et trois à deux rangs.

Six paires de bas de coton fin.

C'est tout ce que j'ai pu faire de mieux. Je lui portai cela le

lendemain des fêtes, et je ne saurais vous dire avec quelle sensibilité

elle le reçut. Elle regardait une chose, en essayait une autre, me

prenait les mains et me les baisait. Mais elle ne put jamais retenir ses

larmes, quand elle vit les justes de ma fille. «Hé! lui dis-je, de quoi

pleurez-vous? Est-ce que vous ne l'avez pas toujours été? _Il est

vrai_,» me répondit-elle; puis elle ajouta: «À présent que j'espère être

heureuse, il me semble que j'aurais de la peine à mourir. Maman, est-ce

que cette chaleur de côté ne se dissipera point? Si l'on y mettait

quelque chose?» Je suis charmée, monsieur, que vous ne désapprouviez pas

mon projet, et que vous voyiez jour à le faire réussir. J'abandonne tout

à votre prudence; mais je crois devoir vous avertir que M^me la marquise

de T*** part pour la campagne, que M. A*** est inaccessible et revêche;

que le secrétaire, fier du titre d'académicien qu'il a obtenu après

vingt ans de sollicitations, s'en retourne en Bretagne, et que dans

trois ou quatre mois d'ici[38] nous serons bien oubliés. Tout passe si

vite d'intérêt dans ce pays-ci; on ne parle déjà plus guère de nous,

bientôt on n'en parlera plus du tout.

Ne craignez pas qu'elle égare l'adresse que vous lui avez envoyée. Elle

n'ouvre pas une fois ses Heures pour prier, sans la regarder; elle

oublierait plutôt son nom de Simonin que celui de M. Gassion. Je lui

demandai si elle ne voulait pas vous écrire, elle me répondit qu'elle

vous avait commencé une longue lettre qui contiendrait tout ce qu'elle

ne pourrait guère se dispenser de vous dire, si Dieu lui faisait la

grâce de guérir et de vous voir; mais qu'elle avait le pressentiment

qu'elle ne vous verrait jamais. «Cela dure trop, maman, ajouta-t-elle,

je ne profiterai ni de vos bontés ni des siennes: ou M. le marquis

changera de sentiment, ou je n'en reviendrai pas.» «Quelle folie! lui

dis-je. Savez-vous bien que si vous vous entretenez dans ces idées

tristes, ce que vous craignez vous arrivera?» Elle dit: _Que la volonté

de Dieu soit faite._ Je la priai de me montrer ce qu'elle vous avait

écrit; j'en fus effrayée, c'est un volume, c'est un gros volume. «Voilà,

lui dis-je en colère, ce qui vous tue.» Elle me répondit: «Que

voulez-vous que je fasse? Ou je m'afflige, ou je m'ennuie.--Et quand

avez-vous pu griffonner tout cela?--Un peu dans un temps, un peu dans un

autre. Que je vive ou que je meure, je veux qu'on sache tout ce que j'ai

souffert...» Je lui ai défendu de continuer. Son médecin en a fait

autant. Je vous prie, monsieur, de joindre votre autorité à mes prières;

elle vous regarde comme son cher maître, et il est sûr qu'elle vous

obéira. Cependant comme je conçois que les heures sont bien longues pour

elle, et qu'il faut qu'elle s'occupe, ne fût-ce que pour l'empêcher

d'écrire davantage, de rêver et de se chagriner, je lui ai fait porter

un tambour[39], et je lui ai proposé de commencer une veste pour vous.

Cela lui a plu extrêmement, et elle s'est mise tout de suite à

l'ouvrage. Dieu veuille qu'elle n'ait pas le temps de l'achever ici! Un

mot, s'il vous plaît, qui défende d'écrire et de trop travailler.

J'avais résolu de retourner ce soir à Versailles; mais j'ai de

l'inquiétude: ce commencement de pulsation me chiffonne, et je veux être

demain auprès d'elle lorsque son médecin reviendra. J'ai malheureusement

quelque foi aux pressentiments des malades; ils se sentent. Quand je

perdis M. Madin, tous les médecins m'assuraient qu'il en reviendrait; il

disait, lui, qu'il n'en reviendrait pas; et le pauvre homme ne disait

que trop vrai. Je resterai, et j'aurai l'honneur de vous écrire: s'il

fallait que je la perdisse, je crois que je ne m'en consolerais jamais.

Vous seriez trop heureux, vous, monsieur, de ne l'avoir point vue. C'est

à présent que les misérables qui l'ont déterminée à s'enfuir sentent la

perte qu'elles ont faite; mais il est trop tard.

J'ai l'honneur d'être avec des sentiments de respect et de

reconnaissance pour elle et pour moi, monsieur, votre très-humble et

très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 13 avril 1760.

La religieuse · 第 25 / 33 题