Mais voici un trait qui vous paraîtra bien plus étrange qu'aucun autre.
Je ne sais si c'est méchanceté ou illusion; c'est que, quoique je ne
fisse rien qui marquât un esprit dérangé, à plus forte raison un esprit
obsédé de l'esprit infernal, elles délibérèrent entre elles s'il ne
fallait pas m'exorciser; et il fut conclu, à la pluralité des voix, que
j'avais renoncé à mon chrême et à mon baptême; que le démon résidait en
moi, et qu'il m'éloignait des offices divins. Une autre ajouta qu'à
certaines prières je grinçais des dents et que je frémissais dans
l'église; qu'à l'élévation du Saint-Sacrement je me tordais les bras.
Une autre, que je foulais le Christ aux pieds et que je ne portais plus
mon rosaire (qu'on m'avait volé); que je proférais des blasphèmes que je
n'ose vous répéter. Toutes, qu'il se passait en moi quelque chose qui
n'était pas naturel, et qu'il fallait en donner avis au grand vicaire;
ce qui fut fait.
Ce grand vicaire était un M. Hébert, homme d'âge et d'expérience,
brusque, mais juste, mais éclairé. On lui fit le détail du désordre de
la maison; et il est sûr qu'il était grand, et que, si j'en étais la
cause, c'était une cause bien innocente. Vous vous doutez, sans doute,
qu'on n'omit pas dans le mémoire qui lui fut envoyé, mes courses de
nuit, mes absences du choeur, le tumulte qui se passait chez moi, ce que
l'une avait vu, ce qu'une autre avait entendu, mon aversion pour les
choses saintes, mes blasphèmes, les actions obscènes qu'on m'imputait;
pour l'aventure de la jeune religieuse, on en fit tout ce qu'on voulut.
Les accusations étaient si fortes et si multipliées, qu'avec tout son
bon sens, M. Hébert ne put s'empêcher d'y donner en partie, et de croire
qu'il y avait beaucoup de vrai. La chose lui parut assez importante,
pour s'en instruire par lui-même; fit annoncer sa visite, et vint en
effet accompagné de deux jeunes ecclésiastiques, qu'on avait attachés à
sa personne, et qui le soulageaient dans ses pénibles fonctions.
Quelques jours auparavant, la nuit, j'entendis entrer doucement dans ma
chambre. Je ne dis rien, j'attendis qu'on me parlât; et l'on m'appelait
d'une voix basse et tremblante:
«Soeur Sainte-Suzanne, dormez-vous?
--Non, je ne dors pas. Qui est-ce?
--C'est moi.
--Qui, vous?
--Votre amie, qui se meurt de peur, et qui s'expose à se perdre, pour
vous donner un conseil, peut-être inutile. Écoutez: Il y a, demain, ou
après, visite du grand vicaire: vous serez accusée; préparez-vous à vous
défendre. Adieu; ayez du courage, et que le Seigneur soit avec vous.»
Cela dit, elle s'éloigna avec la légèreté d'une ombre.
Vous le voyez, il y a partout, même dans les maisons religieuses,
quelques âmes compatissantes que rien n'endurcit.
* * * * *
Cependant, mon procès se suivait avec chaleur: une foule de personnes de
tout état, de tout sexe, de toutes conditions, que je ne connaissais
pas, s'intéressèrent à mon sort et sollicitèrent pour moi. Vous fûtes de
ce nombre, et peut-être l'histoire de mon procès vous est-elle mieux
connue qu'à moi; car, sur la fin, je ne pouvais plus conférer avec M.
Manouri. On lui dit que j'étais malade; il se douta qu'on le trompait;
il trembla qu'on ne m'eût jetée dans le cachot. Il s'adressa à
l'archevêché, où l'on ne daigna pas l'écouter; on y était prévenu que
j'étais folle, ou peut-être quelque chose de pis. Il se retourna du côté
des juges; il insista sur l'exécution de l'ordre signifié à la
supérieure de me représenter, morte ou vive, quand elle en serait
sommée. Les juges séculiers entreprirent les juges ecclésiastiques;
ceux-ci sentirent les conséquences que cet incident pouvait avoir, si on
n'allait au-devant; et ce fut là ce qui accéléra apparemment la visite
du grand vicaire; car ces messieurs, fatigués des tracasseries
éternelles de couvent, ne se pressent pas communément de s'en mêler: ils
savent, par expérience, que leur autorité est toujours éludée et
compromise.
Je profitai de l'avis de mon amie, pour invoquer le secours de Dieu,
rassurer mon âme et préparer ma défense. Je ne demandai au ciel que le
bonheur d'être interrogée et entendue sans partialité; je l'obtins, mais
vous allez apprendre à quel prix. S'il était de mon intérêt de paraître
devant mon juge innocente et sage, il n'importait pas moins à ma
supérieure qu'on me vît méchante, obsédée du démon, coupable et folle.
Aussi, tandis que je redoublais de ferveur et de prières, on redoubla de
méchancetés: on ne me donna d'aliments que ce qu'il en fallait pour
m'empêcher de mourir de faim; on m'excéda de mortifications; on
multiplia autour de moi les épouvantes; on m'ôta tout à fait le repos de
la nuit; tout ce qui peut abattre la santé et troubler l'esprit, on le
mit en oeuvre; ce fut un raffinement de cruauté dont vous n'avez pas
d'idée. Jugez du reste par ce trait:
Un jour que je sortais de ma cellule pour aller à l'église ou ailleurs,
je vis une pincette à terre, en travers dans le corridor; je me baissai
pour la ramasser, et la placer de manière que celle qui l'avait égarée
la retrouvât facilement: la lumière m'empêcha de voir qu'elle était
presque rouge; je la saisis; mais en la laissant retomber, elle emporta
avec elle toute la peau du dedans de ma main dépouillée. On exposait, la
nuit, dans les endroits où je devais passer, des obstacles ou à mes
pieds, ou à la hauteur de ma tête; je me suis blessée cent fois; je ne
sais comment je ne me suis pas tuée. Je n'avais pas de quoi m'éclairer,
et j'étais obligée d'aller en tremblant, les mains devant moi. On semait
des verres cassés sous mes pieds. J'étais bien résolue de dire tout
cela, et je me tins parole à peu près. Je trouvais la porte des
commodités fermée, et j'étais obligée de descendre plusieurs étages et
de courir au fond du jardin quand la porte en était ouverte; quand elle
ne l'était pas... Ah! monsieur, les méchantes créatures que des femmes
recluses, qui sont bien sûres de seconder la haine de leur supérieure,
et qui croient servir Dieu en vous désespérant! Il était temps que
l'archidiacre arrivât; il était temps que mon procès finît.
* * * * *
Voici le moment le plus terrible de ma vie: car songez bien, monsieur,
que j'ignorais absolument sous quelles couleurs on m'avait peinte aux
yeux de cet ecclésiastique, et qu'il venait avec la curiosité de voir
une fille possédée ou qui le contrefaisait. On crut qu'il n'y avait
qu'une forte terreur qui pût me montrer dans cet état; et voici comment
on s'y prit pour me la donner.
Le jour de sa visite, dès le grand matin, la supérieure entra dans ma
cellule; elle était accompagnée de trois soeurs; l'une portait un
bénitier, l'autre un crucifix, une troisième des cordes. La supérieure
me dit, avec une voix forte et menaçante:
«Levez-vous... Mettez-vous à genoux, et recommandez votre âme à Dieu.
--Madame, lui dis-je, avant que de vous obéir, pourrais-je vous demander
ce que je vais devenir, ce que vous avez décidé de moi et ce qu'il faut
que je demande à Dieu?»
Une sueur froide se répandit sur tout mon corps; je tremblais, je
sentais mes genoux plier; je regardais avec effroi ses trois fatales
compagnes; elles étaient debout sur une même ligne, le visage sombre,
les lèvres serrées et les yeux fermés. La frayeur avait séparé chaque
mot de la question que j'avais faite. Je crus, au silence qu'on gardait,
que je n'avais pas été entendue; je recommençai les derniers mots de
cette question, car je n'eus pas la force de la répéter tout entière; je
dis donc avec une voix faible et qui s'éteignait:
«Quelle grâce faut-il que je demande à Dieu?»
On me répondit:
«Demandez-lui pardon des péchés de toute votre vie; parlez-lui comme si
vous étiez au moment de paraître devant lui.»
À ces mots, je crus qu'elles avaient tenu conseil, et qu'elles avaient
résolu de se défaire de moi. J'avais bien entendu dire que cela se
pratiquait quelquefois dans les couvents de certains religieux, qu'ils
jugeaient, qu'ils condamnaient et qu'ils suppliciaient. Je ne croyais
pas qu'on eût jamais exercé cette inhumaine juridiction dans aucun
couvent de femmes; mais il y avait tant d'autres choses que je n'avais
pas devinées et qui s'y passaient! À cette idée de mort prochaine, je
voulus crier; mais ma bouche était ouverte, et il n'en sortait aucun
son; j'avançais vers la supérieure des bras suppliants et mon corps
défaillant se renversait en arrière; je tombai, mais ma chute ne fut pas
dure. Dans ces moments de transe où la force abandonne, insensiblement
les membres se dérobent, s'affaissent, pour ainsi dire, les uns sur les
autres; et la nature, ne pouvant se soutenir, semble chercher à
défaillir mollement. Je perdis la connaissance et le sentiment;
j'entendis seulement bourdonner autour de moi des voix confuses et
lointaines; soit qu'elles parlassent, soit que les oreilles me
tintassent, je ne distinguais rien que ce tintement qui durait. Je ne
sais combien je restai dans cet état, mais j'en fus tirée par une
fraîcheur subite qui me causa une convulsion légère, et qui m'arracha un
profond soupir. J'étais traversée d'eau; elle coulait de mes vêtements à
terre; c'était celle d'un grand bénitier qu'on m'avait répandue sur le
corps. J'étais couchée sur le côté, étendue dans cette eau, la tête
appuyée contre le mur, la bouche entr'ouverte et les yeux à demi morts
et fermés; je cherchai à les ouvrir et à regarder; mais il me sembla que
j'étais enveloppée d'un air épais, à travers lequel je n'entrevoyais que
des vêtements flottants, auxquels je cherchais à m'attacher sans le
pouvoir. Je faisais effort du bras sur lequel je n'étais pas soutenue;
je voulais le lever, mais je le trouvais trop pesant; mon extrême
faiblesse diminua peu à peu; je me soulevai; je m'appuyais le dos contre
le mur; j'avais les deux mains dans l'eau, la tête penchée sur la
poitrine; et je poussais une plainte inarticulée, entrecoupée et
pénible. Ces femmes me regardaient d'un air qui marquait la nécessité,
l'inflexibilité et qui m'ôtait le courage de les implorer. La supérieure
dit:
«Qu'on la mette debout.»
On me prit sous les bras, et l'on me releva. Elle ajouta:
«Puisqu'elle ne veut pas se recommander à Dieu, tant pis pour elle; vous
savez ce que vous avez à faire; achevez.»
Je crus que ces cordes qu'on avait apportées étaient destinées à
m'étrangler; je les regardai, mes yeux se remplirent de larmes. Je
demandai le crucifix à baiser, on me le refusa. Je demandai les cordes à
baiser, on me les présenta. Je me penchai, je pris le scapulaire de la
supérieure, et je le baisai; je dis:
«Mon Dieu, ayez pitié de moi! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Chères
soeurs, tâchez de ne pas me faire souffrir.»
Et je présentai mon cou.
Je ne saurais vous dire ce que je devins, ni ce qu'on me fit: il est sûr
que ceux qu'on mène au supplice, et je m'y croyais, sont morts avant que
d'être exécutés. Je me trouvai sur la paillasse qui me servait de lit,
les bras liés derrière le dos, assise, avec un grand christ de fer sur
mes genoux...
... Monsieur le marquis, je vois d'ici tout le mal que je vous cause;
mais vous avez voulu savoir si je méritais un peu la compassion que
j'attends de vous...
Ce fut alors que je sentis la supériorité de la religion chrétienne sur
toutes les religions du monde; quelle profonde sagesse il y avait dans
ce que l'aveugle philosophie appelle la folie de la croix. Dans l'état
où j'étais, de quoi m'aurait servi l'image d'un législateur heureux et
comblé de gloire? Je voyais l'innocent, le flanc percé, le front
couronné d'épines, les mains et les pieds percés de clous, et expirant
dans les souffrances; et je me disais: «Voilà mon Dieu, et j'ose me
plaindre!...» Je m'attachai à cette idée, et je sentis la consolation
renaître dans mon coeur; je connus la vanité de la vie, et je me trouvai
trop heureuse de la perdre, avant que d'avoir eu le temps de multiplier
mes fautes. Cependant je comptais mes années, je trouvais que j'avais à
peine vingt ans, et je soupirais; j'étais trop affaiblie, trop abattue,
pour que mon esprit pût s'élever au-dessus des terreurs de la mort; en
pleine santé, je crois que j'aurais pu me résoudre avec plus de courage.
Cependant la supérieure et ses satellites revinrent; elles me trouvèrent
plus de présence d'esprit qu'elles ne s'y attendaient et qu'elles ne
m'en auraient voulu. Elles me levèrent debout; on m'attacha mon voile
sur le visage; deux me prirent sous les bras; une troisième me poussait
par derrière, et la supérieure m'ordonnait de marcher. J'allai sans voir
où j'allais, mais croyant aller au supplice; et je disais: «Mon Dieu,
ayez pitié de moi! Mon Dieu, soutenez-moi! Mon Dieu, ne m'abandonnez
pas! Mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous ai offensé!»
J'arrivai dans l'église. Le grand vicaire y avait célébré la messe. La
communauté y était assemblée. J'oubliais de vous dire que, quand je fus
à la porte, ces trois religieuses qui me conduisaient me serraient, me
poussaient avec violence, semblaient se tourmenter autour de moi, et
m'entraînaient, les unes par les bras, tandis que d'autres me retenaient
par derrière, comme si j'avais résisté, et que j'eusse répugné à entrer
dans l'église; cependant il n'en était rien. On me conduisit vers les
marches de l'autel: j'avais peine à me tenir debout; et l'on me tirait à
genoux, comme si je refusais de m'y mettre; on me tenait comme si
j'avais eu le dessein de fuir. On chanta le _Veni, Creator_; on exposa
le Saint-Sacrement; on donna la bénédiction. Au moment de la
bénédiction, où l'on s'incline par vénération, celles qui m'avaient
saisie par le bras me courbèrent comme de force, et les autres
m'appuyaient les mains sur les épaules. Je sentais ces différents
mouvements; mais il m'était impossible d'en deviner la fin; enfin tout
s'éclaircit.
Après la bénédiction, le grand vicaire se dépouilla de sa chasuble, se
revêtit seulement de son aube et de son étole, et s'avança vers les
marches de l'autel où j'étais à genoux; il était entre les deux
ecclésiastiques, le dos tourné à l'autel, sur lequel le Saint-Sacrement
était exposé, et le visage de mon côté. Il s'approcha de moi et me dit:
«Soeur Suzanne, levez-vous.»
Les soeurs qui me tenaient me levèrent brusquement; d'autres
m'entouraient et me tenaient embrassée par le milieu du corps, comme si
elles eussent craint que je m'échappasse. Il ajouta:
«Qu'on la délie.»
On ne lui obéissait pas; on feignait de voir de l'inconvénient ou même
du péril à me laisser libre; mais je vous ai dit que cet homme était
brusque: il répéta d'une voix ferme et dure:
«Qu'on la délie.»
On obéit.
À peine eus-je les mains libres, que je poussai une plainte douloureuse
et aiguë qui le fit pâlir; et les religieuses hypocrites qui
m'approchaient s'écartèrent comme effrayées.
Il se remit; les soeurs revinrent comme en tremblant; je demeurais
immobile, et il me dit:
«Qu'avez-vous?»
Je ne lui répondis qu'en lui montrant mes deux bras; la corde dont on me
les avait garrottés m'était entrée presque entièrement dans les chairs;
et ils étaient tout violets du sang qui ne circulait plus et qui s'était
extravasé; il conçut que ma plainte venait de la douleur subite du sang
qui reprenait son cours. Il dit:
«Qu'on lui lève son voile.»
On l'avait cousu en différents endroits, sans que je m'en aperçusse: et
l'on apporta encore bien de l'embarras et de la violence à une chose qui
n'en exigeait que parce qu'on y avait pourvu; il fallait que ce prêtre
me vît obsédée, possédée ou folle; cependant à force de tirer, le fil
manqua en quelques endroits, le voile ou mon habit se déchirèrent en
d'autres, et l'on me vit.
J'ai la figure intéressante; la profonde douleur l'avait altérée, mais
ne lui avait rien ôté de son caractère; j'ai un son de voix qui touche;
on sent que mon expression est celle de la vérité. Ces qualités réunies
firent une forte impression de pitié sur les jeunes acolytes de
l'archidiacre; pour lui, il ignorait ces sentiments; juste, mais peu
sensible, il était du nombre de ceux qui sont assez malheureusement nés
pour pratiquer la vertu, sans en éprouver la douceur; ils font le bien
par esprit d'ordre, comme ils raisonnent. Il prit la manche de son
étole, et me la posant sur la tête, il me dit:
«Soeur Suzanne, croyez-vous en Dieu père, fils et Saint-Esprit?»
Je répondis:
«J'y crois.
--Croyez-vous en notre mère sainte Église?
--J'y crois.
--Renoncez-vous à Satan et à ses oeuvres?»
Au lieu de répondre, je fis un mouvement subit en avant, je poussai un
grand cri, et le bout de son étole se sépara de ma tête. Il se troubla;
ses compagnons pâlirent; entre les soeurs, les unes s'enfuirent, et les
autres qui étaient dans leurs stalles, les quittèrent avec le plus grand
tumulte. Il fit signe qu'on se rapaisât; cependant il me regardait; il
s'attendait à quelque chose d'extraordinaire. Je le rassurai en lui
disant:
«Monsieur, ce n'est rien; c'est une de ces religieuses qui m'a piquée
vivement avec quelque chose de pointu;» et levant les yeux et les mains
au ciel, j'ajoutai en versant un torrent de larmes:
«C'est qu'on m'a blessée au moment où vous me demandiez si je renonçais
à Satan et à ses pompes, et je vois bien pourquoi...»
Toutes protestèrent par la bouche de la supérieure qu'on ne m'avait pas
touchée.
L'archidiacre me remit le bas de son étole sur la tête; les religieuses
allaient se rapprocher; mais il leur fit signe de s'éloigner, et il me
redemanda si je renonçais à Satan et à ses oeuvres; et je lui répondis
fermement:
«J'y renonce, j'y renonce.»
Il se fit apporter un christ et me le présenta à baiser; et je le baisai
sur les pieds, sur les mains et sur la plaie du côté.
Il m'ordonna de l'adorer à voix haute; je le posai à terre, et je dis à
genoux:
«Mon Dieu, mon sauveur, vous qui êtes mort sur la croix pour mes péchés
et pour tous ceux du genre humain, je vous adore, appliquez-moi le
mérite des tourments que vous avez soufferts; faites couler sur moi une
goutte du sang que vous avez répandu, et que je sois purifiée.
Pardonnez-moi, mon Dieu, comme je pardonne à tous mes ennemis...»
Il me dit ensuite:
«Faites un acte de foi...» et je le fis.
«Faites un acte d'amour...» et je le fis.
«Faites un acte d'espérance...» et je le fis.
«Faites un acte de charité...» et je le fis.
Je ne me souviens point en quels termes ils étaient conçus; mais je
pense qu'apparemment ils étaient pathétiques; car j'arrachai des
sanglots de quelques religieuses, les deux jeunes ecclésiastiques en
versèrent des larmes, et l'archidiacre étonné me demanda d'où j'avais
tiré les prières que je venais de réciter.
Je lui dis:
«Du fond de mon coeur; ce sont mes pensées et mes sentiments; j'en
atteste Dieu qui nous écoute partout, et qui est présent sur cet autel.
Je suis chrétienne, je suis innocente; si j'ai fait quelques fautes,
Dieu seul les connaît; et il n'y a que lui qui soit en droit de m'en
demander compte et de les punir...»
À ces mots, il jeta un regard terrible sur la supérieure.
Le reste de cette cérémonie, où la majesté de Dieu venait d'être
insultée, les choses les plus saintes profanées, et le ministre de
l'Église bafoué, s'acheva; et les religieuses se retirèrent, excepté la
supérieure, moi et les jeunes ecclésiastiques. L'archidiacre s'assit, et
tirant le mémoire qu'on lui avait présenté contre moi, il le lut à haute
voix, et m'interrogea sur les articles qu'il contenait.
«Pourquoi, me dit-il, ne vous confessez-vous point?
--C'est qu'on m'en empêche.
--Pourquoi n'approchez-vous point des sacrements?
--C'est qu'on m'en empêche.
--Pourquoi n'assistez-vous ni à la messe, ni aux offices divins?
«C'est qu'on m'en empêche.»
La supérieure voulut prendre la parole; il lui dit avec son ton:
«Madame, taisez-vous... Pourquoi sortez-vous la nuit de votre cellule?
--C'est qu'on m'a privée d'eau, de pot à l'eau et de tous les vaisseaux
nécessaires aux besoins de la nature.
--Pourquoi entend-on du bruit la nuit dans votre dortoir et dans votre
cellule?
--C'est qu'on s'occupe à m'ôter le repos.»
La supérieure voulut encore parler; il lui dit pour la seconde fois:
«Madame, je vous ai déjà dit de vous taire; vous répondrez quand je vous
interrogerai... Qu'est-ce qu'une religieuse qu'on a arrachée de vos
mains, et qu'on a trouvée renversée à terre dans le corridor?
--C'est la suite de l'horreur qu'on lui avait inspirée de moi.
--Est-elle votre amie?
--Non, monsieur.
--N'êtes-vous jamais entrée dans sa cellule?
--Jamais.
--Ne lui avez-vous jamais fait rien d'indécent, soit à elle, soit à
d'autres?
--Jamais.
--Pourquoi vous a-t-on liée?
--Je l'ignore.
--Pourquoi votre cellule ne ferme-t-elle pas?
--C'est que j'en ai brisé la serrure.
--Pourquoi l'avez-vous brisée?
--Pour ouvrir la porte et assister à l'office le jour de l'Ascension.
--Vous vous êtes donc montrée à l'église ce jour-là?
--Oui, monsieur...»
La supérieure dit:
«Monsieur, cela n'est pas vrai; toute la communauté...»
Je l'interrompis.
«Assurera que la porte du choeur était fermée; qu'elles m'ont trouvée
prosternée à cette porte, et que vous leur avez ordonné de marcher sur
moi, ce que quelques-unes ont fait; mais je leur pardonne et à vous,
madame, de l'avoir ordonné; je ne suis pas venue pour accuser personne,
mais pour me défendre.
--Pourquoi n'avez-vous ni rosaire, ni crucifix?
--C'est qu'on me les a ôtés.
--Où est votre bréviaire?
--On me l'a ôté.
--Comment priez-vous donc?
--Je fais ma prière de coeur et d'esprit, quoiqu'on m'ait défendu de
prier.
--Qui est-ce qui vous a fait cette défense?
--Madame...»
La supérieure allait encore parler.
«Madame, lui dit-il, est-il vrai ou faux que vous lui ayez défendu de
prier? Dites oui ou non.
--Je croyais, et j'avais raison de croire...
--Il ne s'agit pas de cela; lui avez-vous défendu de prier, oui ou non?
--Je lui ai défendu, mais...»
Elle allait continuer.
«Mais, reprit l'archidiacre, mais... Soeur Suzanne, pourquoi êtes-vous
pieds nus?
--C'est qu'on ne me fournit ni bas, ni souliers.
--Pourquoi votre linge et vos vêtements sont-ils dans cet état de
vétusté et de malpropreté?
--C'est qu'il y a plus de trois mois qu'on me refuse du linge, et que je
suis forcée de coucher avec mes vêtements.
--Pourquoi couchez-vous avec vos vêtements?
--C'est que je n'ai ni rideaux, ni matelas, ni couvertures, ni draps, ni
linge de nuit.
--Pourquoi n'en avez-vous point?
--C'est qu'on me les a ôtés.
--Êtes-vous nourrie?
--Je demande à l'être.
--Vous ne l'êtes donc pas?»
Je me tus; et il ajouta:
«Il est incroyable qu'on en ait usé avec vous si sévèrement, sans que
vous ayez commis quelque faute qui l'ait mérité.
--Ma faute est de n'être point appelée à l'état religieux, et de revenir
contre des voeux que je n'ai pas faits librement.
--C'est aux lois à décider cette affaire; et de quelque manière qu'elles
prononcent, il faut, en attendant, que vous remplissiez les devoirs de
la vie religieuse.
--Personne, monsieur, n'y est plus exact que moi.
--Il faut que vous jouissiez du sort de toutes vos compagnes.
--C'est tout ce que je demande.
--N'avez-vous à vous plaindre de personne?
--Non, monsieur, je vous l'ai dit; je ne suis point venue pour accuser,
mais pour me défendre.
--Allez.
--Monsieur, où faut-il que j'aille?
--Dans votre cellule.»
Je fis quelques pas, puis je revins, et je me prosternai aux pieds de la
supérieure et de l'archidiacre.
«Eh bien, me dit-il, qu'est-ce qu'il y a?»
Je lui dis, en lui montrant ma tête meurtrie en plusieurs endroits, mes
pieds ensanglantés, mes bras livides et sans chair, mon vêtement sale et
déchiré:
«Vous voyez!»
* * * * *
Je vous entends, vous, monsieur le marquis, et la plupart de ceux qui
liront ces mémoires: «Des horreurs si multipliées, si variées, si
continues! Une suite d'atrocités si recherchées dans les âmes
religieuses! Cela n'est pas vraisemblable,» diront-ils, dites-vous. Et
j'en conviens, mais cela est vrai, et puisse le ciel que j'atteste, me
juger dans toute sa rigueur et me condamner aux feux éternels, si j'ai
permis à la calomnie de ternir une de mes lignes de son ombre la plus
légère! Quoique j'aie longtemps éprouvé combien l'aversion d'une
supérieure était un violent aiguillon à la perversité naturelle, surtout
lorsque celle-ci pouvait se faire un mérite, s'applaudir et se vanter de
ses forfaits, le ressentiment ne m'empêchera point d'être juste. Plus
j'y réfléchis, plus je me persuade que ce qui m'arrive n'était point
encore arrivé, et n'arrivera peut-être jamais. Une fois (et plût à Dieu
que ce soit la première et la dernière!) il plut à la Providence, dont
les voies nous sont inconnues, de rassembler sur une seule infortunée
toute la masse de cruautés réparties, dans ses impénétrables décrets,
sur la multitude infinie de malheureuses qui l'avaient précédée dans un
cloître, et qui devaient lui succéder. J'ai souffert, j'ai beaucoup
souffert; mais le sort de mes persécutrices me paraît et m'a toujours
paru plus à plaindre que le mien. J'aimerais mieux, j'aurais mieux aimé
mourir que de quitter mon rôle, à la condition de prendre le leur. Mes
peines finiront, je l'espère de vos bontés; la mémoire, la honte et le
remords du crime leur resteront jusqu'à l'heure dernière. Elles
s'accusent déjà, n'en doutez pas; elles s'accuseront toute leur vie; et
la terreur descendra sous la tombe avec elles. Cependant, monsieur le
marquis, ma situation présente est déplorable, la vie m'est à charge; je
suis une femme, j'ai l'esprit faible comme celles de mon sexe; Dieu peut
m'abandonner; je ne me sens ni la force ni le courage de supporter
encore longtemps ce que j'ai supporté. Monsieur le marquis, craignez
qu'un fatal moment ne revienne; quand vous useriez vos yeux à pleurer
sur ma destinée; quand vous seriez déchiré de remords, je ne sortirais
pas pour cela de l'abîme où je serais tombée; il se fermerait à jamais
sur une désespérée.
* * * * *
«Allez,» me dit l'archidiacre.
Un des ecclésiastiques me donna la main pour me relever; et
l'archidiacre ajouta:
«Je vous ai interrogée, je vais interroger votre supérieure; et je ne
sortirai point d'ici que l'ordre n'y soit rétabli.»
Je me retirai. Je trouvai le reste de la maison en alarmes; toutes les
religieuses étaient sur le seuil de leurs cellules; elles se parlaient
d'un côté du corridor à l'autre; aussitôt que je parus, elles se
retirèrent, et il se fit un long bruit de portes qui se fermaient les
unes après les autres avec violence. Je rentrai dans ma cellule; je me
mis à genoux contre le mur, et je priai Dieu d'avoir égard à la
modération avec laquelle j'avais parlé à l'archidiacre, et de lui faire
connaître mon innocence et la vérité.
Je priais, lorsque l'archidiacre, ses deux compagnons et la supérieure
parurent dans ma cellule. Je vous ai dit que j'étais sans tapisserie,
sans chaise, sans prie-dieu, sans rideaux, sans matelas, sans
couvertures, sans draps, sans aucun vaisseau, sans porte qui fermât,
presque sans vitre entière à mes fenêtres. Je me levai; et l'archidiacre
s'arrêtant tout court et tournant des yeux d'indignation sur la
supérieure, lui dit:
«Eh bien! madame?»
Elle répondit:
«Je l'ignorais.
--Vous l'ignoriez? vous mentez! Avez-vous passé un jour sans entrer ici,
et n'en descendiez-vous pas quand vous êtes venue?... Soeur Suzanne,
parlez: madame n'est-elle pas entrée ici d'aujourd'hui?»
Je ne répondis rien; il n'insista pas; mais les jeunes ecclésiastiques
laissant tomber leurs bras, la tête baissée et les yeux comme fixés en
terre, décelaient assez leur peine et leur surprise. Ils sortirent tous;
et j'entendis l'archidiacre qui disait à la supérieure dans le corridor:
«Vous êtes indigne de vos fonctions; vous mériteriez d'être déposée.
J'en porterai mes plaintes à monseigneur. Que tout ce désordre soit
réparé avant que je sois sorti.»
Et continuant de marcher, et branlant sa tête, il ajoutait:
«Cela est horrible. Des chrétiennes! des religieuses! des créatures
humaines! cela est horrible.»
Depuis ce moment je n'entendis plus parler de rien; mais j'eus du linge,
d'autres vêtements, des rideaux, des draps, des couvertures, des
vaisseaux, mon bréviaire, mes livres de piété, mon rosaire, mon
crucifix, des vitres, en un mot, tout ce qui me rétablissait dans l'état
commun des religieuses; la liberté du parloir me fut aussi rendue, mais
seulement pour mes affaires.
Elles allaient mal. M. Manouri publia un premier mémoire qui fit peu de
sensation; il y avait trop d'esprit, pas assez de pathétique, presque
point de raisons. Il ne faut pas s'en prendre tout à fait à cet habile
avocat. Je ne voulais point absolument qu'il attaquât la réputation de
mes parents; je voulais qu'il ménageât l'état religieux et surtout la
maison où j'étais; je ne voulais pas qu'il peignît de couleurs trop
odieuses mes beaux-frères et mes soeurs. Je n'avais en ma faveur qu'une
première protestation, solennelle à la vérité, mais faite dans un autre
couvent, et nullement renouvelée depuis. Quand on donne des bornes si
étroites à ses défenses, et qu'on a affaire à des parties qui n'en
mettent aucune dans leur attaque, qui foulent aux pieds le juste et
l'injuste, qui avancent et nient avec la même impudence, et qui ne
rougissent ni des imputations, ni des soupçons, ni de la médisance, ni
de la calomnie, il est difficile de l'emporter, surtout à des tribunaux,
où l'habitude et l'ennui des affaires ne permettent presque pas qu'on
examine avec quelque scrupule les plus importantes; et où les
contestations de la nature de la mienne sont toujours regardées d'un
oeil défavorable par l'homme politique, qui craint que, sur le succès
d'une religieuse réclamant contre ses voeux, une infinité d'autres ne
soient engagées dans la même démarche: on sent secrètement que, si l'on
souffrait que les portes de ces prisons s'abattissent en faveur d'une
malheureuse, la foule s'y porterait et chercherait à les forcer. On
s'occupe à nous décourager et à nous résigner toutes à notre sort par le
désespoir de le changer. Il me semble pourtant que, dans un État bien
gouverné, ce devrait être le contraire: entrer difficilement en
religion, et en sortir facilement. Et pourquoi ne pas ajouter ce cas à
tant d'autres, où le moindre défaut de formalité anéantit une procédure,
même juste d'ailleurs? Les couvents sont-ils donc si essentiels à la
constitution d'un État? Jésus-Christ a-t-il institué des moines et des
religieuses? L'Église ne peut-elle absolument s'en passer? Quel besoin a
l'époux de tant de vierges folles? et l'espèce humaine de tant de
victimes? Ne sentira-t-on jamais la nécessité de rétrécir l'ouverture de
ces gouffres, où les races futures vont se perdre? Toutes les prières de
routine qui se font là, valent-elles une obole que la commisération
donne au pauvre? Dieu qui a créé l'homme sociable, approuve-t-il qu'il
se renferme? Dieu qui l'a créé si inconstant, si fragile, peut-il
autoriser la témérité de ses voeux? Ces voeux, qui heurtent la pente
générale de la nature, peuvent-ils jamais être bien observés que par
quelques créatures mal organisées, en qui les germes des passions sont
flétris, et qu'on rangerait à bon droit parmi les monstres, si nos
lumières nous permettaient de connaître aussi facilement et aussi bien
la structure intérieure de l'homme que sa forme extérieure? Toutes ces
cérémonies lugubres qu'on observe à la prise d'habit et à la profession,
quand on consacre un homme ou une femme à la vie monastique et au
malheur, suspendent-elles les fonctions animales? Au contraire ne se
réveillent-elles pas dans le silence, la contrainte et l'oisiveté avec
une violence inconnue aux gens du monde, qu'une foule de distractions
emporte? Où est-ce qu'on voit des têtes obsédées par des spectres impurs
qui les suivent et qui les agitent? Où est-ce qu'on voit cet ennui
profond, cette pâleur, cette maigreur, tous ces symptômes de la nature
qui languit et se consume? Où les nuits sont-elles troublées par des
gémissements, les jours trempés de larmes versées sans cause et
précédées d'une mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer? Où est-ce que
la nature, révoltée d'une contrainte pour laquelle elle n'est point
faite, brise les obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse, jette
l'économie animale dans un désordre auquel il n'y a plus de remède? En
quel endroit le chagrin et l'humeur ont-ils anéanti toutes les qualités
sociales? Où est-ce qu'il n'y a ni père, ni frère, ni soeur, ni parent,
ni ami? Où est-ce que l'homme, ne se considérant que comme un être d'un
instant et qui passe, traite les liaisons les plus douces de ce monde,
comme un voyageur les objets qu'il rencontre, sans attachement? Où est
le séjour de la haine, du dégoût et des vapeurs? Où est le lieu de la
servitude et du despotisme? Où sont les haines qui ne s'éteignent point?
Où sont les passions couvées dans le silence? Où est le séjour de la
cruauté et de la curiosité? On ne sait pas l'histoire de ces asiles,
disait ensuite M. Manouri dans son plaidoyer, on ne la sait pas. Il
ajoutait dans un autre endroit: «Faire voeu de pauvreté, c'est s'engager
par serment à être paresseux et voleur; faire voeu de chasteté, c'est
promettre à Dieu l'infraction constante de la plus sage et de la plus
importante de ses lois; faire voeu d'obéissance, c'est renoncer à la
prérogative inaliénable de l'homme, la liberté. Si l'on observe ces
voeux, on est criminel; si on ne les observe pas, on est parjure. La vie
claustrale est d'un fanatique ou d'un hypocrite.»
Une fille demanda à ses parents la permission d'entrer parmi nous. Son
père lui dit qu'il y consentait, mais qu'il lui donnait trois ans pour y
penser. Cette loi parut dure à la jeune personne, pleine de ferveur;
cependant il fallut s'y soumettre. Sa vocation ne s'étant point
démentie, elle retourna à son père, et elle lui dit que les trois ans
étaient écoulés. «Voilà qui est bien, mon enfant, lui répondit-il; je
vous ai accordé trois ans pour vous éprouver, j'espère que vous voudrez
bien m'en accorder autant pour me résoudre...» Cela parut encore
beaucoup plus dur, et il y eut des larmes répandues; mais le père était
un homme ferme qui tint bon. Au bout de ces six années elle entra, elle
fit profession. C'était une bonne religieuse, simple, pieuse, exacte à
tous ses devoirs; mais il arriva que les directeurs abusèrent de sa
franchise, pour s'instruire au tribunal de la pénitence de ce qui se
passait dans la maison. Nos supérieures s'en doutèrent; elle fut
enfermée; privée des exercices de la religion; elle en devint folle: et
comment la tête résisterait-elle aux persécutions de cinquante personnes
qui s'occupent depuis le commencement du jour jusqu'à la fin à vous
tourmenter? Auparavant on avait tendu à sa mère un piége, qui marque
bien l'avarice des cloîtres. On inspira à la mère de cette recluse le
désir d'entrer dans la maison et de visiter la cellule de sa fille. Elle
s'adressa aux grands vicaires, qui lui accordèrent la permission qu'elle
sollicitait. Elle entra; elle courut à la cellule de son enfant; mais
quel fut son étonnement de n'y voir que les quatre murs tout nus! On en
avait tout enlevé. On se doutait bien que cette mère tendre et sensible
ne laisserait pas sa fille dans cet état; en effet, elle la remeubla, la
remit en vêtements et en linge, et protesta bien aux religieuses que
cette curiosité lui coûtait trop cher pour l'avoir une seconde fois; et
que trois ou quatre visites par an comme celle-là ruineraient ses frères
et ses soeurs... C'est là que l'ambition et le luxe sacrifient une
portion des familles pour faire à celle qui reste un sort plus
avantageux; c'est la sentine où l'on jette le rebut de la société.
Combien de mères comme la mienne expient un crime secret par un autre!
* * * * *
M. Manouri publia un second mémoire qui fit un peu plus d'effet. On
sollicita vivement; j'offris encore à mes soeurs de leur laisser la
possession entière et tranquille de la succession de mes parents. Il y
eut un moment où mon procès prit le tour le plus favorable, et où
j'espérai la liberté; je n'en fus que plus cruellement trompée; mon
affaire fut plaidée à l'audience et perdue. Toute la communauté en était
instruite, que je l'ignorais. C'était un mouvement, un tumulte, une
joie, de petits entretiens secrets, des allées, des venues chez la
supérieure, et des religieuses les unes chez les autres. J'étais toute
tremblante; je ne pouvais ni rester dans ma cellule, ni en sortir; pas
une amie entre les bras de qui j'allasse me jeter. Ô la cruelle matinée
que celle du jugement d'un grand procès! Je voulais prier, je ne pouvais
pas; je me mettais à genoux, je me recueillais, je commençais une
oraison, mais bientôt mon esprit était emporté malgré moi au milieu de
mes juges: je les voyais, j'entendais les avocats, je m'adressais à eux,
j'interrompais le mien, je trouvais ma cause mal défendue. Je ne
connaissais aucun des magistrats, cependant je m'en faisais des images
de toute espèce; les unes favorables, les autres sinistres, d'autres
indifférentes: j'étais dans une agitation, dans un trouble d'idées qui
ne se conçoit pas. Le bruit fit place à un profond silence; les
religieuses ne se parlaient plus; il me parut qu'elles avaient au choeur
la voix plus brillante qu'à l'ordinaire, du moins celles qui chantaient;
les autres ne chantaient point; au sortir de l'office elles se
retirèrent en silence. Je me persuadais que l'attente les inquiétait
autant que moi: mais l'après-midi, le bruit et le mouvement reprirent
subitement de tout côté; j'entendis des portes s'ouvrir, se refermer,
des religieuses aller et venir, le murmure de personnes qui se parlent
bas. Je mis l'oreille à ma serrure; mais il me parut qu'on se taisait en
passant, et qu'on marchait sur la pointe des pieds. Je pressentis que
j'avais perdu mon procès, je n'en doutai pas un instant. Je me mis à
tourner dans ma cellule sans parler; j'étouffais, je ne pouvais me
plaindre, je croisais mes bras sur ma tête, je m'appuyais le front
tantôt contre un mur, tantôt contre l'autre; je voulais me reposer sur
mon lit, mais j'en étais empêchée par un battement de coeur: il est sûr
que j'entendais battre mon coeur, et qu'il faisait soulever mon
vêtement. J'en étais là lorsqu'on me vint dire que l'on me demandait. Je
descendis, je n'osais avancer. Celle qui m'avait avertie était si gaie,
que je pensai que la nouvelle que l'on m'apportait ne pouvait être que
fort triste: j'allai pourtant. Arrivée à la porte du parloir, je
m'arrêtai tout court, et je me jetai dans le recoin des deux murs; je ne
pouvais me soutenir; cependant j'entrai. Il n'y avait personne;
j'attendis; on avait empêché celui qui m'avait fait appeler de paraître
avant moi; on se doutait bien que c'était un émissaire de mon avocat; on
voulait savoir ce qui se passerait entre nous; on s'était rassemblé pour
entendre. Lorsqu'il se montra, j'étais assise, la tête penchée sur mon
bras, et appuyée contre les barreaux de la grille.
«C'est de la part de M. Manouri, me dit-il.
--C'est, lui répondis-je, pour m'apprendre que j'ai perdu mon procès.
--Madame, je n'en sais rien; mais il m'a donné cette lettre; il avait
l'air affligé quand il m'en a chargé; et je suis venu à toute bride,
comme il me l'a recommandé.
--Donnez...»
Il me tendit la lettre, et je la pris sans me déplacer et sans le
regarder; je la posai sur mes genoux, et je demeurai comme j'étais.
Cependant cet homme me demanda: «N'y a-t-il point de réponse?
--Non, lui dis-je, allez.»
Il s'en alla; et je gardai la même place, ne pouvant me remuer ni me
résoudre à sortir.
Il n'est permis en couvent ni d'écrire, ni de recevoir des lettres sans
la permission de la supérieure; on lui remet et celles qu'on reçoit, et
celles qu'on écrit: il fallait donc lui porter la mienne. Je me mis en
chemin pour cela; je crus que je n'arriverais jamais: un patient, qui
sort du cachot pour aller entendre sa condamnation, ne marche ni plus
lentement, ni plus abattu. Cependant me voilà à sa porte. Les
religieuses m'examinaient de loin; elles ne voulaient rien perdre du
spectacle de ma douleur et de mon humiliation. Je frappai, on ouvrit. La
supérieure était avec quelques autres religieuses; je m'en aperçus au
bas de leurs robes, car je n'osai lever les yeux; je lui présentai ma
lettre d'une main vacillante; elle la prit, la lut et me la rendit. Je
m'en retournai dans ma cellule; je me jetai sur mon lit, ma lettre à
côté de moi, et j'y restai sans la lire, sans me lever pour aller dîner,
sans faire aucun mouvement jusqu'à l'office de l'après-midi. À trois
heures et demie, la cloche m'avertit de descendre. Il y avait déjà
quelques religieuses d'arrivées; la supérieure était à l'entrée du
choeur; elle m'arrêta, m'ordonna de me mettre à genoux en dehors; le
reste de la communauté entra, et la porte se ferma. Après l'office,
elles sortirent toutes; je les laissai passer; je me levai pour les
suivre la dernière: je commençai dès ce moment à me condamner à tout ce
qu'on voudrait: on venait de m'interdire l'église, je m'interdis de
moi-même le réfectoire et la récréation. J'envisageais ma condition de
tous les côtés, et je ne voyais de ressource que dans le besoin de mes
talents et dans ma soumission. Je me serais contentée de l'espèce
d'oubli où l'on me laissa durant plusieurs jours. J'eus quelques
visites, mais celle de M. Manouri fut la seule qu'on me permit de
recevoir. Je le trouvai, en entrant au parloir, précisément comme
j'étais quand je reçus son émissaire, la tête posée sur les bras, et les
bras appuyés contre la grille. Je le reconnus, je ne lui dis rien. Il
n'osait ni me regarder, ni me parler.
«Madame, me dit-il, sans se déranger, je vous ai écrit; vous avez lu ma
lettre?
--Je l'ai reçue, mais je ne l'ai pas lue.
--Vous ignorez donc...
--Non, monsieur, je n'ignore rien, j'ai deviné mon sort, et j'y suis
résignée.
--Comment en use-t-on avec vous?
--On ne songe pas encore à moi; mais le passé m'apprend ce que l'avenir
me prépare. Je n'ai qu'une consolation, c'est que, privée de l'espérance
qui me soutenait, il est impossible que je souffre autant que j'ai déjà
souffert; je mourrai. La faute que j'ai commise n'est pas de celles
qu'on pardonne en religion. Je ne demande point à Dieu d'amollir le
coeur de celles à la discrétion desquelles il lui plaît de m'abandonner,
mais de m'accorder la force de souffrir, de me sauver du désespoir, et
de m'appeler à lui promptement.
--Madame, me dit-il en pleurant, vous auriez été ma propre soeur que je
n'aurais pas mieux fait...»
Cet homme a le coeur sensible.
«Madame, ajouta-t-il, si je puis vous être utile à quelque chose,
disposez de moi. Je verrai le premier président, j'en suis considéré; je
verrai les grands vicaires et l'archevêque.
--Monsieur, ne voyez personne, tout est fini.
--Mais si l'on pouvait vous faire changer de maison?
--Il y a trop d'obstacles.
--Mais quels sont donc ces obstacles?
--Une permission difficile à obtenir, une dot nouvelle à faire ou
l'ancienne à retirer de cette maison; et puis, que trouverai-je dans un
autre couvent? Mon coeur inflexible, des supérieures impitoyables, des
religieuses qui ne seront pas meilleures qu'ici, les mêmes devoirs, les
mêmes peines. Il vaut mieux que j'achève ici mes jours; ils y seront
plus courts.
--Mais, madame, vous avez intéressé beaucoup d'honnêtes gens, la plupart
sont opulents: on ne vous arrêtera pas ici, quand vous sortirez sans
rien emporter.
--Je le crois.
--Une religieuse qui sort ou qui meurt, augmente le bien-être de celles
qui restent.
--Mais ces honnêtes gens, ces gens opulents ne pensent plus à moi, et
vous les trouverez bien froids lorsqu'il s'agira de me doter à leurs
dépens. Pourquoi voulez-vous qu'il soit plus facile aux gens du monde de
tirer du cloître une religieuse sans vocation, qu'aux personnes pieuses
d'y en faire entrer une bien appelée? Dote-t-on facilement ces
dernières? Eh! monsieur, tout le monde s'est retiré depuis la perte de
mon procès; je ne vois plus personne.
--Madame, chargez-moi seulement de cette affaire; j'y serai plus
heureux.
--Je ne demande rien, je n'espère rien, je ne m'oppose à rien, le seul
ressort qui me restait est brisé. Si je pouvais seulement me promettre
que Dieu me changeât, et que les qualités de l'état religieux
succédassent dans mon âme à l'espérance de le quitter, que j'ai
perdue... Mais cela ne se peut; ce vêtement s'est attaché à ma peau, à
mes os, et ne m'en gêne que davantage. Ah! quel sort! être religieuse à
jamais, et sentir qu'on ne sera jamais que mauvaise religieuse! passer
toute sa vie à se frapper la tête contre les barreaux de sa prison!»
En cet endroit je me mis à pousser des cris; je voulais les étouffer,
mais je ne pouvais. M. Manouri, surpris de ce mouvement, me dit:
«Madame, oserais-je vous faire une question?
--Faites, monsieur.
--Une douleur aussi violente n'aurait-elle pas quelque motif secret?
--Non, monsieur. Je hais la vie solitaire, je sens là que je la hais, je
sens que je la haïrai toujours. Je ne saurais m'assujettir à toutes les
misères qui remplissent la journée d'une recluse: c'est un tissu de
puérilités que je méprise; j'y serais faite, si j'avais pu m'y faire;
j'ai cherché cent fois à m'en imposer, à me briser là-dessus; je ne
saurais. J'ai envié, j'ai demandé à Dieu l'heureuse imbécillité d'esprit
de mes compagnes; je ne l'ai point obtenue, il ne me l'accordera pas. Je
fais tout mal, je dis tout de travers, le défaut de vocation perce dans
toutes mes actions, on le voit; j'insulte à tout moment à la vie
monastique; on appelle orgueil mon inaptitude; on s'occupe à m'humilier;
les fautes et les punitions se multiplient à l'infini, et les journées
se passent à mesurer des yeux la hauteur des murs.
--Madame, je ne saurais les abattre, mais je puis autre chose.
--Monsieur, ne tentez rien.
--Il faut changer de maison, je m'en occuperai. Je viendrai vous revoir;
j'espère qu'on ne vous cèlera pas; vous aurez incessamment de mes
nouvelles. Soyez sûre que, si vous y consentez, je réussirai à vous
tirer d'ici. Si l'on en usait trop sévèrement avec vous, ne me le
laissez pas ignorer.»
Il était tard quand M. Manouri s'en alla. Je retournai dans ma cellule.
L'office du soir ne tarda pas à sonner: j'arrivai des premières; je
laissai passer les religieuses, et je me tins pour dit qu'il fallait
demeurer à la porte; en effet, la supérieure la ferma sur moi. Le soir,
à souper, elle me fit signe en entrant de m'asseoir à terre au milieu du
réfectoire; j'obéis, et l'on ne me servit que du pain et de l'eau; j'en
mangeai un peu, que j'arrosai de quelques larmes. Le lendemain on tint
conseil; toute la communauté fut appelée à mon jugement; et l'on me
condamna à être privée de récréation, à entendre pendant un mois
l'office à la porte du choeur, à manger à terre au milieu du réfectoire,
à faire amende honorable trois jours de suite, à renouveler ma prise
d'habit et mes voeux, à prendre le cilice, à jeûner de deux jours l'un,
et à me macérer après l'office du soir tous les vendredis. J'étais à
genoux, le voile baissé, tandis que cette sentence m'était prononcée.
Dès le lendemain, la supérieure vint dans ma cellule avec une religieuse
qui portait sur son bras un cilice et cette robe d'étoffe grossière dont
on m'avait revêtue lorsque je fus conduite dans le cachot. J'entendis ce
que cela signifiait; je me déshabillai, ou plutôt on m'arracha mon
voile, on me dépouilla; et je pris cette robe. J'avais la tête nue, les
pieds nus, mes longs cheveux tombaient sur mes épaules; et tout mon
vêtement se réduisait à ce cilice que l'on me donna, à une chemise
très-dure, et à cette longue robe qui me prenait sous le cou et qui me
descendait jusqu'aux pieds. Ce fut ainsi que je restai vêtue pendant la
journée, et que je comparus à tous les exercices.
Le soir, lorsque je fus retirée dans ma cellule, j'entendis qu'on s'en
approchait en chantant les litanies; c'était toute la maison rangée sur
deux lignes. On entra, je me présentai; on me passa une corde au cou; on
me mit dans la main une torche allumée et une discipline dans l'autre.
Une religieuse prit la corde par un bout, me tira entre les deux lignes,
et la procession prit son chemin vers un petit oratoire intérieur
consacré à sainte Marie: on était venu en chantant à voix basse, on s'en
retourna en silence. Quand je fus arrivée à ce petit oratoire, qui était
éclairé de deux lumières, on m'ordonna de demander pardon à Dieu et à la
communauté du scandale que j'avais donné; la religieuse qui me
conduisait me disait tout bas ce qu'il fallait que je répétasse, et je
le répétai mot à mot. Après cela on m'ôta la corde, on me déshabilla
jusqu'à la ceinture, on me prit mes cheveux qui étaient épars sur mes
épaules, on les rejeta sur un des côtés de mon cou, on me mit dans la
main droite la discipline que je portais de la main gauche, et l'on
commença le _Miserere_. Je compris ce que l'on attendait de moi, et je
l'exécutai. Le _Miserere_ fini, la supérieure me fit une courte
exhortation; on éteignit les lumières, les religieuses se retirèrent, et
je me rhabillai.
Quand je fus rentrée dans ma cellule, je sentis des douleurs violentes
aux pieds; j'y regardai; ils étaient tout ensanglantés des coupures de
morceaux de verre que l'on avait eu la méchanceté de répandre sur mon
chemin.
Je fis amende honorable de la même manière, les deux jours suivants;
seulement le dernier, on ajouta un psaume au _Miserere_.
Le quatrième jour, on me rendit l'habit de religieuse, à peu près avec
la même cérémonie qu'on le prend à cette solennité quand elle est
publique.
Le cinquième, je renouvelai mes voeux. J'accomplis pendant un mois le
reste de la pénitence qu'on m'avait imposée, après quoi je rentrai à peu
près dans l'ordre commun de la communauté: je repris ma place au choeur
et au réfectoire, et je vaquai à mon tour aux différentes fonctions de
la maison. Mais quelle fut ma surprise, lorsque je tournai les yeux sur
cette jeune amie qui s'intéressait à mon sort! elle me parut presque
aussi changée que moi; elle était d'une maigreur à effrayer; elle avait
sur son visage la pâleur de la mort, les lèvres blanches et les yeux
presque éteints.
«Soeur Ursule, lui dis-je tout bas, qu'avez-vous?--Ce que j'ai! me
répondit-elle; je vous aime, et vous me le demandez! il était temps que
votre supplice finît, j'en serais morte.»
Si, les deux derniers jours de mon amende honorable, je n'avais pas eu
les pieds blessés, c'était elle qui avait eu l'attention de balayer
furtivement les corridors, et de rejeter à droite et à gauche les
morceaux de verre. Les jours où j'étais condamnée à jeûner au pain et à
l'eau, elle se privait d'une partie de sa portion qu'elle enveloppait
d'un linge blanc, et qu'elle jetait dans ma cellule. On avait tiré au
sort la religieuse qui me conduirait par la corde, et le sort était
tombé sur elle; elle eut la fermeté d'aller trouver la supérieure, et de
lui protester qu'elle se résoudrait plutôt à mourir qu'à cette infâme et
cruelle fonction. Heureusement cette jeune fille était d'une famille
considérée; elle jouissait d'une pension forte qu'elle employait au gré
de la supérieure; et elle trouva, pour quelques livres de sucre et de
café, une religieuse qui prit sa place. Je n'oserais penser que la main
de Dieu se soit appesantie sur cette indigne; elle est devenue folle, et
elle est enfermée; mais la supérieure vit, gouverne, tourmente et se
porte bien.
Il était impossible que ma santé résistât à de si longues et de si dures
épreuves; je tombai malade. Ce fut dans cette circonstance que la soeur
Ursule montra bien toute l'amitié qu'elle avait pour moi; je lui dois la
vie. Ce n'était pas un bien qu'elle me conservait, elle me le disait
quelquefois elle-même: cependant il n'y avait sorte de services qu'elle
ne me rendît les jours qu'elle était d'infirmerie; les autres jours je
n'étais pas négligée, grâce à l'intérêt qu'elle prenait à moi, et aux
petites récompenses qu'elle distribuait à celles qui me veillaient,
selon que j'en avais été plus ou moins satisfaite. Elle avait demandé à
me garder la nuit, et la supérieure le lui avait refusé, sous prétexte
qu'elle était trop délicate pour suffire à cette fatigue: ce fut un
véritable chagrin pour elle. Tous ses soins n'empêchèrent point les
progrès du mal; je fus réduite à toute extrémité; je reçus les derniers
sacrements. Quelques moments auparavant je demandai à voir la communauté
assemblée, ce qui me fut accordé. Les religieuses entourèrent mon lit,
la supérieure était au milieu d'elles; ma jeune amie occupait mon
chevet, et me tenait une main qu'elle arrosait de ses larmes. On présuma
que j'avais quelque chose à dire, on me souleva, et l'on me soutint sur
mon séant à l'aide de deux oreillers. Alors, m'adressant à la
supérieure, je la priai de m'accorder sa bénédiction et l'oubli des
fautes que j'avais commises; je demandai pardon à toutes mes compagnes
du scandale que je leur avais donné. J'avais fait apporter à côté de moi
une infinité de bagatelles, ou qui paraient ma cellule, ou qui étaient à
mon usage particulier, et je priai la supérieure de me permettre d'en
disposer; elle y consentit, et je les donnai à celles qui lui avaient
servi de satellites lorsqu'on m'avait jetée dans le cachot. Je fis
approcher la religieuse qui m'avait conduite par la corde le jour de mon
amende honorable, et je lui dis en l'embrassant et en lui présentant mon
rosaire et mon christ: «Chère soeur, souvenez-vous de moi dans vos
prières, et soyez sûre que je ne vous oublierai pas devant Dieu...» Et
pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas prise dans ce moment? J'allais à lui sans
inquiétude. C'est un si grand bonheur! et qui est-ce qui peut se le
promettre deux fois? qui sait ce que je serai au dernier moment? il faut
pourtant que j'y vienne. Puisse Dieu renouveler encore mes peines, et me
l'accorder aussi tranquille que je l'avais! Je voyais les cieux ouverts,
et ils l'étaient, sans doute; car la conscience alors ne trompe pas, et
elle me promettait une félicité éternelle.
Après avoir été administrée, je tombai dans une espèce de léthargie; on
désespéra de moi pendant toute cette nuit. On venait de temps en temps
me tâter le pouls; je sentais des mains se promener sur mon visage, et
j'entendais différentes voix qui disaient, comme dans le lointain: «Il
remonte... Son nez est froid... Elle n'ira pas à demain... Le rosaire et
le christ vous resteront...» Et une autre voix courroucée qui disait:
«Éloignez-vous, éloignez-vous; laissez-la mourir en paix; ne l'avez-vous
pas assez tourmentée?...» Ce fut un moment bien doux pour moi, lorsque
je sortis de cette crise, et que je rouvris les yeux, de me trouver
entre les bras de mon amie. Elle ne m'avait point quittée; elle avait
passé la nuit à me secourir, à répéter les prières des agonisants, à me
faire baiser le christ et à l'approcher de ses lèvres, après l'avoir
séparé des miennes. Elle crut, en me voyant ouvrir de grands yeux et
pousser un profond soupir, que c'était le dernier; et elle se mit à
jeter des cris et à m'appeler son amie; à dire: «Mon Dieu, ayez pitié
d'elle et de moi! Mon Dieu, recevez son âme! Chère amie! quand vous
serez devant Dieu, ressouvenez-vous de soeur Ursule...» Je la regardai
en souriant tristement, en versant une larme et en lui serrant la main.
M. Bouvard[15] arriva dans ce moment; c'est le médecin de la maison; cet
homme est habile, à ce qu'on dit, mais il est despote, orgueilleux et
dur. Il écarta mon amie avec violence; il me tâta le pouls et la peau;
il était accompagné de la supérieure et de ses favorites. Il fit
quelques questions monosyllabiques sur ce qui s'était passé; il
répondit: «Elle s'en tirera.» Et regardant la supérieure, à qui ce mot
ne plaisait pas: «Oui, madame, lui dit-il, elle s'en tirera; la peau est
bonne, la fièvre est tombée, et la vie commence à poindre dans les
yeux.»
À chacun de ces mots, la joie se déployait sur le visage de mon amie; et
sur celui de la supérieure et de ses compagnes je ne sais quoi de
chagrin que la contrainte dissimulait mal.
«Monsieur, lui dis-je, je ne demande pas à vivre.
--Tant pis,» me répondit-il; puis il ordonna quelque chose, et sortit.
On dit que pendant ma léthargie, j'avais dit plusieurs fois: «Chère
mère, je vais donc vous joindre! je vous dirai tout.» C'était
apparemment à mon ancienne supérieure que je m'adressais, je n'en doute
pas. Je ne donnai son portrait à personne, je désirais de l'emporter
avec moi sous la tombe.
Le pronostic de M. Bouvard se vérifia; la fièvre diminua, des sueurs
abondantes achevèrent de l'emporter; et l'on ne douta plus de ma
guérison: je guéris en effet, mais j'eus une convalescence très-longue.
Il était dit que je souffrirais dans cette maison toutes les peines
qu'il est possible d'éprouver. Il y avait eu de la malignité dans ma
maladie; la soeur Ursule ne m'avait presque point quittée. Lorsque je
commençais à prendre des forces, les siennes se perdirent, ses
digestions se dérangèrent, elle était attaquée l'après-midi de
défaillances qui duraient quelquefois un quart d'heure: dans cet état,
elle était comme morte, sa vue s'éteignait, une sueur froide lui
couvrait le front, et se ramassait en gouttes qui coulaient le long de
ses joues; ses bras, sans mouvement, pendaient à ses côtés. On ne la
soulageait un peu qu'en la délaçant, et qu'en relâchant ses vêtements.
Quand elle revenait de cet évanouissement, sa première idée était de me
chercher à ses côtés, et elle m'y trouvait toujours; quelquefois même,
lorsqu'il lui restait un peu de sentiment et de connaissance, elle
promenait sa main autour d'elle sans ouvrir les yeux. Cette action était
si peu équivoque, que quelques religieuses s'étant offertes à cette main
qui tâtonnait, et n'en étant pas reconnues, parce qu'alors elle
retombait sans mouvement, elles me disaient: «Soeur Suzanne, c'est à
vous qu'elle en veut, approchez-vous donc...» Je me jetais à ses genoux,
j'attirais sa main sur mon front, et elle y demeurait posée jusqu'à la
fin de son évanouissement; quand il était fini, elle me disait: «Eh
bien! soeur Suzanne, c'est moi qui m'en irai, et c'est vous qui
resterez; c'est moi qui la reverrai la première, je lui parlerai de
vous, elle ne m'entendra pas sans pleurer. S'il y a des larmes amères,
il en est aussi de bien douces, et si l'on aime là-haut, pourquoi n'y
pleurerait-on pas?» Alors elle penchait sa tête sur mon cou; elle en
répandait avec abondance, et elle ajoutait: «Adieu, Soeur Suzanne;
adieu, mon amie; qui est-ce qui partagera vos peines quand je n'y serai
plus? Qui est-ce qui...? Ah! chère amie, que je vous plains! Je m'en
vais, je le sens, je m'en vais. Si vous étiez heureuse, combien j'aurais
de regret à mourir!»
Son état m'effrayait. Je parlai à la supérieure. Je voulais qu'on la mît
à l'infirmerie, qu'on la dispensât des offices et des autres exercices
pénibles de la maison, qu'on appelât un médecin; mais on me répondit
toujours que ce n'était rien, que ces défaillances se passeraient toutes
seules; et la chère soeur Ursule ne demandait pas mieux que de
satisfaire à ses devoirs et à suivre la vie commune. Un jour, après les
matines, auxquelles elle avait assisté, elle ne parut point. Je pensai
qu'elle était bien mal; l'office du matin fini, je volai chez elle, je
la trouvai couchée sur son lit tout habillée; elle me dit: «Vous voilà,
chère amie? Je me doutais que vous ne tarderiez pas à venir, et je vous
attendais. Écoutez-moi. Que j'avais d'impatience que vous vinssiez! Ma
défaillance a été si forte et si longue, que j'ai cru que j'y resterais
et que je ne vous reverrais plus. Tenez, voilà la clef de mon oratoire,
vous en ouvrirez l'armoire, vous enlèverez une petite planche qui sépare
en deux parties le tiroir d'en bas; vous trouverez derrière cette
planche un paquet de papiers; je n'ai jamais pu me résoudre à m'en
séparer, quelque danger que je courusse à les garder, et quelque douleur
que je ressentisse à les lire; hélas! ils sont presque effacés de mes
larmes: quand je ne serai plus, vous les brûlerez...»
Elle était si faible et si oppressée, qu'elle ne put prononcer de suite
deux mots de ce discours; elle s'arrêtait presque à chaque syllabe, et
puis elle parlait si bas, que j'avais peine à l'entendre, quoique mon
oreille fût presque collée sur sa bouche. Je pris la clef, je lui
montrai du doigt l'oratoire, et elle me fit signe de la tête que oui;
ensuite, pressentant que j'allais la perdre, et persuadée que sa maladie
était une suite ou de la mienne, ou de la peine qu'elle avait prise, ou
des soins qu'elle m'avait donnés, je me mis à pleurer et à me désoler de
toute ma force. Je lui baisai le front, les yeux, le visage, les mains;
je lui demandai pardon: cependant elle était comme distraite, elle ne
m'entendait pas; et une de ses mains se reposait sur mon visage et me
caressait; je crois qu'elle ne me voyait plus, peut-être même me
croyait-elle sortie, car elle m'appela.
«Soeur Suzanne?»
Je lui dis: «Me voilà.
--Quelle heure est-il?
--Il est onze heures et demie.
--Onze heures et demie! Allez-vous-en dîner; allez, vous reviendrez tout
de suite...»
Le dîner sonna, il fallut la quitter. Quand je fus à la porte elle me
rappela; je revins; elle fit un effort pour me présenter ses joues; je
les baisai: elle me prit la main, elle me la tenait serrée; il semblait
qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait me quitter: «cependant il le
faut, dit-elle en me lâchant, Dieu le veut; adieu, soeur Suzanne.
Donnez-moi mon crucifix...» Je le lui mis entre les mains, et je m'en
allai.
On était sur le point de sortir de table. Je m'adressai à la supérieure,
je lui parlai, en présence de toutes les religieuses, du danger de la
soeur Ursule, je la pressai d'en juger par elle-même. «Eh bien!
dit-elle, il faut la voir.» Elle y monta, accompagnée de quelques
autres; je les suivis: elles entrèrent dans sa cellule; la pauvre soeur
n'était plus; elle était étendue sur son lit, toute vêtue, la tête
inclinée sur son oreiller, la bouche entr'ouverte, les yeux fermés, et
le christ entre ses mains. La supérieure la regarda froidement, et dit:
«Elle est morte. Qui l'aurait crue si proche de sa fin? C'était une
excellente fille: qu'on aille sonner pour elle, et qu'on l'ensevelisse.»
Je restai seule à son chevet. Je ne saurais vous peindre ma douleur;
cependant j'enviais son sort. Je m'approchai d'elle, je lui donnai des
larmes, je la baisai plusieurs fois, et je tirai le drap sur son visage,
dont les traits commençaient à s'altérer; ensuite je songeai à exécuter
ce qu'elle m'avait recommandé. Pour n'être pas interrompue dans cette
occupation, j'attendis que tout le monde fût à l'office: j'ouvris
l'oratoire, j'abattis la planche et je trouvai un rouleau de papiers
assez considérable que je brûlai dès le soir. Cette jeune fille avait
toujours été mélancolique; et je n'ai pas mémoire de l'avoir vue
sourire, excepté une fois dans sa maladie.
Me voilà donc seule dans cette maison, dans le monde; car je ne
connaissais pas un être qui s'intéressât à moi. Je n'avais plus entendu
parler de l'avocat Manouri; je présumais, ou qu'il avait été rebuté par
les difficultés; ou que, distrait par des amusements ou par ses
occupations, les offres de services qu'il m'avait faites étaient bien
loin de sa mémoire, et je ne lui en savais pas très-mauvais gré: j'ai le
caractère porté à l'indulgence; je puis tout pardonner aux hommes,
excepté l'injustice, l'ingratitude et l'inhumanité. J'excusais donc
l'avocat Manouri tant que je pouvais, et tous ces gens du monde qui
avaient montré tant de vivacité dans le cours de mon procès, et pour qui
je n'existais plus; et vous-même, monsieur le marquis, lorsque nos
supérieurs ecclésiastiques firent une visite dans la maison.
Ils entrent, ils parcourent les cellules, ils interrogent les
religieuses, ils se font rendre compte de l'administration temporelle et
spirituelle; et, selon l'esprit qu'ils apportent à leurs fonctions, ils
réparent ou ils augmentent le désordre. Je revis donc l'honnête et dur
M. Hébert, avec ses deux jeunes et compatissants acolytes. Ils se
rappelèrent apparemment l'état déplorable où j'avais autrefois comparu
devant eux; leurs yeux s'humectèrent; et je remarquai sur leur visage
l'attendrissement et la joie. M. Hébert s'assit, et me fit asseoir
vis-à-vis de lui; ses deux compagnons se tinrent debout derrière sa
chaise; leurs regards étaient attachés sur moi. M. Hébert me dit:
«Eh bien! Suzanne, comment en use-t-on à présent avec vous?»
Je lui répondis: «Monsieur, on m'oublie.
--Tant mieux.
--Et c'est aussi tout ce que je souhaite: mais j'aurais une grâce
importante à vous demander; c'est d'appeler ici ma mère supérieure.
--Et pourquoi?
--C'est que, s'il arrive que l'on vous fasse quelque plainte d'elle,
elle ne manquera de m'en accuser.
--J'entends; mais dites-moi toujours ce que vous en savez.
--Monsieur, je vous supplie de la faire appeler, et qu'elle entende
elle-même vos questions et mes réponses.
--Dites toujours.
--Monsieur, vous m'allez perdre.
--Non, ne craignez rien; de ce jour vous n'êtes plus sous son autorité;
avant la fin de la semaine vous serez transférée à Sainte-Eutrope, près
d'Arpajon. Vous avez un bon ami.
--Un bon ami, monsieur! je ne m'en connais point.
--C'est votre avocat.
--M. Manouri?
--Lui-même.
--Je ne croyais pas qu'il se souvînt encore de moi.
--Il a vu vos soeurs; il a vu M. l'archevêque, le premier président,
toutes les personnes connues par leur piété; il vous a fait une dot dans
la maison que je viens de vous nommer; et vous n'avez plus qu'un moment
à rester ici. Ainsi, si vous avez connaissance de quelque désordre, vous
pouvez m'en instruire sans vous compromettre; et je vous l'ordonne par
la sainte obéissance.
--Je n'en connais point.
--Quoi! on a gardé quelque mesure avec vous depuis la perte de votre
procès?
--On a cru, et l'on a dû croire que j'avais commis une faute en revenant
contre mes voeux; et l'on m'en a fait demander pardon à Dieu.
--Mais ce sont les circonstances de ce pardon que je voudrais savoir...»
Et en disant ces mots il secouait la tête, il fronçait les sourcils; et
je conçus qu'il ne tenait qu'à moi de renvoyer à la supérieure une
partie des coups de discipline qu'elle m'avait fait donner; mais ce
n'était pas mon dessein. L'archidiacre vit bien qu'il ne saurait rien de
moi, et il sortit en me recommandant le secret sur ce qu'il m'avait
confié de ma translation à Sainte-Eutrope d'Arpajon.
Comme le bonhomme Hébert marchait seul dans le corridor, ses deux
compagnons se retournèrent, et me saluèrent d'un air très-affectueux et
très-doux. Je ne sais qui ils sont: mais Dieu veuille leur conserver ce
caractère tendre et miséricordieux qui est si rare dans leur état, et
qui convient si fort aux dépositaires de la faiblesse de l'homme et aux
intercesseurs de la miséricorde de Dieu. Je croyais M. Hébert occupé à
consoler, à interroger ou à réprimander quelque autre religieuse,
lorsqu'il rentra dans ma cellule. Il me dit:
«D'où connaissez-vous M. Manouri?
--Par mon procès.
--Qui est-ce qui vous l'a donné?
--C'est madame la présidente.
--Il a fallu que vous conférassiez souvent avec lui dans le cours de
votre affaire?
--Non, monsieur, je l'ai peu vu.
--Comment l'avez-vous instruit?
--Par quelques mémoires écrits de ma main.
--Vous avez des copies de ces mémoires?
--Non, monsieur.
--Qui est-ce qui lui remettait ces mémoires?
--Madame la présidente.
--Et d'où la connaissiez-vous?
--Je la connaissais par la soeur Ursule, mon amie et sa parente.
--Vous avez vu M. Manouri depuis la perte de votre procès?
--Une fois.
--C'est bien peu. Il ne vous a point écrit?
--Non, monsieur.
--Vous ne lui avez point écrit?
--Non, monsieur.
--Il vous apprendra sans doute ce qu'il a fait pour vous. Je vous
ordonne de ne le point voir au parloir; et s'il vous écrit, soit
directement, soit indirectement, de m'envoyer sa lettre sans l'ouvrir;
entendez-vous, sans l'ouvrir.
--Oui, monsieur; et je vous obéirai...»
Soit que la méfiance de M. Hébert me regardât, ou mon bienfaiteur, j'en
fus blessée.
M. Manouri vint à Longchamp dans la soirée même: je tins parole à
l'archidiacre; je refusai de lui parler. Le lendemain il m'écrivit par
son émissaire; je reçus sa lettre et je l'envoyai, sans l'ouvrir, à M.
Hébert. C'était le mardi, autant qu'il m'en souvient. J'attendais
toujours avec impatience l'effet de la promesse de l'archidiacre et des
mouvements de M. Manouri. Le mercredi, le jeudi, le vendredi se
passèrent sans que j'entendisse parler de rien. Combien ces journées me
parurent longues! Je tremblais qu'il ne fût survenu quelque obstacle qui
eût tout dérangé. Je ne recouvrais pas ma liberté, mais je changeais de
prison; et c'est quelque chose. Un premier événement heureux fait germer
en nous l'espérance d'un second; et c'est peut-être là l'origine du
proverbe qu'un _bonheur ne vient point sans un autre_.
Je connaissais les compagnes que je quittais, et je n'avais pas de peine
à supposer que je gagnerais quelque chose à vivre avec d'autres
prisonnières; quelles qu'elles fussent, elles ne pouvaient être ni plus
méchantes, ni plus malintentionnées. Le samedi matin, sur les neuf
heures, il se fit un grand mouvement dans la maison; il faut bien peu de
chose pour mettre des têtes de religieuses en l'air. On allait, on
venait, on se parlait bas; les portes des dortoirs s'ouvraient et se
fermaient; c'est, comme vous l'avez pu voir jusqu'ici, le signal des
révolutions monastiques. J'étais seule dans ma cellule; le coeur me
battait. J'écoutais à la porte, je regardais par ma fenêtre, je me
démenais sans savoir ce que je faisais; je me disais à moi-même en
tressaillant de joie: «C'est moi qu'on vient chercher; tout à l'heure je
n'y serai plus...» et je ne me trompais pas.
Deux figures inconnues se présentèrent à moi; c'étaient une religieuse
et la tourière d'Arpajon: elles m'instruisirent en un mot du sujet de
leur visite. Je pris tumultueusement le petit butin qui m'appartenait;
je le jetai pêle-mêle dans le tablier de la tourière, qui le mit en
paquets. Je ne demandai point à voir la supérieure; la soeur Ursule
n'était plus; je ne quittais personne. Je descends; on m'ouvre les
portes, après avoir visité ce que j'emportais; je monte dans un
carrosse, et me voilà partie.
L'archidiacre et ses deux jeunes ecclésiastiques, madame la présidente
de *** et M. Manouri, s'étaient rassemblés chez la supérieure, où on les
avertit de ma sortie. Chemin faisant, la religieuse m'instruisit de la
maison; et la tourière ajoutait pour refrain à chaque phrase de l'éloge
qu'on m'en faisait: «C'est la pure vérité...» Elle se félicitait du
choix qu'on avait fait d'elle pour aller me prendre, et voulait être mon
amie; en conséquence elle me confia quelques secrets, et me donna
quelques conseils sur ma conduite; ces conseils étaient apparemment à
son usage; mais ils ne pouvaient être au mien. Je ne sais si vous avez
vu le couvent d'Arpajon; c'est un bâtiment carré, dont un des côtés
regarde sur le grand chemin, et l'autre sur la campagne et les jardins.
Il y avait à chaque fenêtre de la première façade une, deux, ou trois
religieuses; cette seule circonstance m'en apprit, sur l'ordre qui
régnait dans la maison, plus que tout ce que la religieuse et sa
compagne ne m'en avaient dit. On connaissait apparemment la voiture où
nous étions; car en un clin d'oeil toutes ces têtes voilées disparurent;
et j'arrivai à la porte de ma nouvelle prison. La supérieure vint
au-devant de moi, les bras ouverts, m'embrassa, me prit par la main et
me conduisit dans la salle de la communauté, où quelques religieuses
m'avaient devancée, et où d'autres accoururent.
* * * * *
Cette supérieure s'appelle madame ***. Je ne saurais me refuser à
l'envie de vous la peindre avant que d'aller plus loin. C'est une petite
femme toute ronde, cependant prompte et vive dans ses mouvements: sa
tête n'est jamais assise sur ses épaules; il y a toujours quelque chose
qui cloche dans son vêtement; sa figure est plutôt bien que mal; ses
yeux, dont l'un, c'est le droit, est plus haut et plus grand que
l'autre, sont pleins de feu et distraits: quand elle marche, elle jette
ses bras en avant et en arrière. Veut-elle parler? elle ouvre la bouche,
avant que d'avoir arrangé ses idées; aussi bégaye-t-elle un peu.
Est-elle assise? elle s'agite sur son fauteuil, comme si quelque chose
l'incommodait: elle oublie toute bienséance; elle lève sa guimpe pour se
frotter la peau; elle croise les jambes; elle vous interroge; vous lui
répondez, et elle ne vous écoute pas; elle vous parle, et elle se perd,
s'arrête tout court, ne sait plus où elle en est, se fâche, et vous
appelle grosse bête, stupide, imbécile, si vous ne la remettez sur la
voie: elle est tantôt familière jusqu'à tutoyer, tantôt impérieuse et
fière jusqu'au dédain; ses moments de dignité sont courts; elle est
alternativement compatissante et dure; sa figure décomposée marque tout
le décousu de son esprit et toute l'inégalité de son caractère; aussi
l'ordre et le désordre se succédaient-ils dans la maison; il y avait des
jours où tout était confondu, les pensionnaires avec les novices, les
novices avec les religieuses; où l'on courait dans les chambres les unes
des autres; où l'on prenait ensemble du thé, du café, du chocolat, des
liqueurs; où l'office se faisait avec la célérité la plus indécente; au
milieu de ce tumulte le visage de la supérieure change subitement, la
cloche sonne; on se renferme, on se retire, le silence le plus profond
suit le bruit, les cris et le tumulte, et l'on croirait que tout est
mort subitement. Une religieuse alors manque-t-elle à la moindre chose?
elle la fait venir dans sa cellule, la traite avec dureté, lui ordonne
de se déshabiller et de se donner vingt coups de discipline; la
religieuse obéit, se déshabille, prend sa discipline, et se macère; mais
à peine s'est-elle donné quelques coups, que la supérieure, devenue
compatissante, lui arrache l'instrument de pénitence, se met à pleurer,
dit qu'elle est bien malheureuse d'avoir à punir, lui baise le front,
les yeux, la bouche, les épaules; la caresse, la loue[16]. «Mais,
qu'elle a la peau blanche et douce! le bel embonpoint! le beau cou! le
beau chignon!... Soeur Sainte-Augustine, mais tu es folle d'être
honteuse; laisse tomber ce linge; je suis femme, et ta supérieure. Oh!
la belle gorge! qu'elle est ferme! et je souffrirais que cela fût
déchiré par des pointes? Non, non, il n'en sera rien...» Elle la baise
encore, la relève, la rhabille elle-même, lui dit les choses les plus
douces, la dispense des offices, et la renvoie dans sa cellule. On est
très-mal avec ces femmes-là; on ne sait jamais ce qui leur plaira ou
déplaira, ce qu'il faut éviter ou faire; il n'y a rien de réglé; ou l'on
est servi à profusion, ou l'on meurt de faim; l'économie de la maison
s'embarrasse, les remontrances sont ou mal prises ou négligées; on est
toujours trop près ou trop loin des supérieures de ce caractère; il n'y
a ni vraie distance, ni mesure; on passe de la disgrâce à la faveur, et
de la faveur à la disgrâce, sans qu'on sache pourquoi. Voulez-vous que
je vous donne, dans une petite chose, un exemple général de son
administration? Deux fois l'année, elle courait de cellule en cellule,
et faisait jeter par les fenêtres toutes les bouteilles de liqueur
qu'elle y trouvait, et quatre jours après, elle-même en renvoyait à la
plupart de ses religieuses. Voilà celle à qui j'avais fait le voeu
solennel d'obéissance; car nous portons nos voeux d'une maison dans une
autre[17].
J'entrai avec elle; elle me conduisait en me tenant embrassée par le
milieu du corps. On servit une collation de fruits, de massepains et de
confitures. Le grave archidiacre commença mon éloge, qu'elle interrompit
par: «On a eu tort, on a eu tort, je le sais...» Le grave archidiacre
voulut continuer; et la supérieure l'interrompit par: «Comment s'en
sont-elles défaites? C'est la modestie et la douceur même, on dit
qu'elle est remplie de talents...» Le grave archidiacre voulut reprendre
ses derniers mots; la supérieure l'interrompit encore, en me disant bas
à l'oreille: «Je vous aime à la folie; et quand ces pédants-là seront
sortis, je ferai venir nos soeurs, et vous nous chanterez un petit air,
n'est-ce pas?...» Il me prit une envie de rire. Le grave M. Hébert fut
un peu déconcerté; ses deux jeunes compagnons souriaient de son embarras
et du mien. Cependant M. Hébert revint à son caractère et à ses manières
accoutumées, lui ordonna brusquement de s'asseoir, et lui imposa
silence. Elle s'assit; mais elle n'était pas à son aise; elle se
tourmentait à sa place, elle se grattait la tête, elle rajustait son
vêtement où il n'était pas dérangé; elle bâillait; et cependant
l'archidiacre pérorait sensément sur la maison que j'avais quittée, sur
les désagréments que j'avais éprouvés, sur celle où j'entrais, sur les
obligations que j'avais aux personnes qui m'avaient servie. En cet
endroit je regardai M. Manouri, il baissa les yeux. Alors la
conversation devint plus générale; le silence pénible imposé à la
supérieure cessa. Je m'approchai de M. Manouri, je le remerciai des
services qu'il m'avait rendus; je tremblais, je balbutiais, je ne savais
quelle reconnaissance lui promettre. Mon trouble, mon embarras, mon
attendrissement, car j'étais vraiment touchée, un mélange de larmes et
de joie, toute mon action lui parla beaucoup mieux que je ne l'aurais pu
faire. Sa réponse ne fut pas plus arrangée que mon discours; il fut
aussi troublé que moi. Je ne sais ce qu'il me disait; mais j'entendais,
qu'il serait trop récompensé s'il avait adouci la rigueur de mon sort;
qu'il se ressouviendrait de ce qu'il avait fait, avec plus de plaisir
encore que moi; qu'il était bien fâché que ses occupations, qui
l'attachaient au Palais de Paris, ne lui permissent pas de visiter
souvent le cloître d'Arpajon; mais qu'il espérait de monsieur
l'archidiacre et de madame la supérieure la permission de s'informer de
ma santé et de ma situation.
L'archidiacre n'entendit pas cela; mais la supérieure répondit:
«Monsieur, tant que vous voudrez; elle fera tout ce qui lui plaira; nous
tâcherons de réparer ici les chagrins qu'on lui a donnés...» Et puis
tout bas à moi: «Mon enfant, tu as donc bien souffert? Mais comment ces
créatures de Longchamp ont-elles eu le courage de te maltraiter? J'ai
connu ta supérieure; nous avons été pensionnaires ensemble à Port-Royal,
c'était la bête noire des autres. Nous aurons le temps de nous voir; tu
me raconteras tout cela...» Et en disant ces mots, elle prenait une de
mes mains qu'elle me frappait de petits coups avec la sienne. Les jeunes
ecclésiastiques me firent aussi leur compliment. Il était tard; M.
Manouri prit congé de nous; l'archidiacre et ses compagnons allèrent
chez M. ***, seigneur d'Arpajon, où ils étaient invités, et je restai
seule avec la supérieure; mais ce ne fut pas pour longtemps: toutes les
religieuses, toutes les novices, toutes les pensionnaires accoururent
pêle-mêle: en un instant je me vis entourée d'une centaine de personnes.
Je ne savais à qui entendre ni à qui répondre; c'étaient des figures de
toute espèce et des propos de toutes couleurs; cependant je discernai
qu'on n'était mécontent ni de mes réponses ni de ma personne.
Quand cette conférence importune eut duré quelque temps, et que la
première curiosité eut été satisfaite, la foule diminua; la supérieure
écarta le reste, et elle vint elle-même m'installer dans ma cellule.
Elle m'en fit les honneurs à sa mode; elle me montrait l'oratoire, et
disait: «C'est là que ma petite amie priera Dieu; je veux qu'on lui
mette un coussin sur ce marchepied, afin que ses petits genoux ne soient
pas blessés. Il n'y a point d'eau bénite dans ce bénitier; cette soeur
Dorothée oublie toujours quelque chose. Essayez ce fauteuil; voyez s'il
vous sera commode...»
Et tout en parlant ainsi, elle m'assit, me pencha la tête sur le
dossier, et me baisa le front. Cependant elle alla à la fenêtre, pour
s'assurer que les châssis se levaient et se baissaient facilement: à mon
lit, et elle en tira et retira les rideaux, pour voir s'ils fermaient
bien. Elle examina les couvertures: «Elles sont bonnes.» Elle prit le
traversin, et le faisant bouffer, elle disait: «Chère tête sera fort
bien là-dessus; ces draps ne sont pas fins, mais ce sont ceux de la
communauté; ces matelas sont bons...» Cela fait, elle vient à moi,
m'embrasse, et me quitte. Pendant cette scène je disais en moi-même: «Ô
la folle créature!» Et je m'attendais à de bons et de mauvais jours.
Je m'arrangeai dans ma cellule; j'assistai à l'office du soir, au
souper, à la récréation qui suivit. Quelques religieuses s'approchèrent
de moi, d'autres s'en éloignèrent; celles-là comptaient sur ma
protection auprès de la supérieure; celles-ci étaient déjà alarmées de
la prédilection qu'elle m'avait accordée. Ces premiers moments se
passèrent en éloges réciproques, en questions sur la maison que j'avais
quittée, en essais de mon caractère, de mes inclinations, de mes goûts,
de mon esprit: on vous tâte partout; c'est une suite de petites embûches
qu'on vous tend, et d'où l'on tire les conséquences les plus justes. Par
exemple, on jette un mot de médisance, et l'on vous regarde; on entame
une histoire, et l'on attend que vous en demandiez la suite, ou que vous
la laissiez; si vous dites un mot ordinaire, on le trouve charmant,
quoiqu'on sache bien qu'il n'en est rien; on vous loue ou l'on vous
blâme à dessein; on cherche à démêler vos pensées les plus secrètes; on
vous interroge sur vos lectures; on vous offre des livres sacrés et
profanes; on remarque votre choix; on vous invite à de légères
infractions de la règle; on vous fait des confidences, on vous jette des
mots sur les travers de la supérieure: tout se recueille et se redit; on
vous quitte, on vous reprend; on sonde vos sentiments sur les moeurs,
sur la piété, sur le monde, sur la religion, sur la vie monastique, sur
tout. Il résulte de ces expériences réitérées une épithète qui vous
caractérise, et qu'on attache en surnom à celui que vous portez; ainsi
je fus appelée Sainte-Suzanne la réservée.
Le premier soir, j'eus la visite de la supérieure; elle vint à mon
déshabiller; ce fut elle qui m'ôta mon voile et ma guimpe, et qui me
coiffa de nuit: ce fut elle qui me déshabilla. Elle me tint cent propos
doux, et me fit mille caresses qui m'embarrassèrent un peu, je ne sais
pas pourquoi, car je n'y entendais rien ni elle non plus; à présent même
que j'y réfléchis, qu'aurions-nous pu y entendre? Cependant j'en parlai
à mon directeur, qui traita cette familiarité, qui me paraissait
innocente et qui me le paraît encore, d'un ton fort sérieux, et me
défendit gravement de m'y prêter davantage. Elle me baisa le cou, les
épaules, les bras; elle loua mon embonpoint et ma taille, et me mit au
lit; elle releva mes couvertures d'un et d'autre côté, me baisa les
yeux, tira mes rideaux et s'en alla. J'oubliais de vous dire qu'elle
supposa que j'étais fatiguée, et qu'elle me permit de rester au lit tant
que je voudrais.
J'usai de sa permission; c'est, je crois, la seule bonne nuit que j'aie
passée dans le cloître; et si, je n'en suis presque jamais sortie. Le
lendemain, sur les neuf heures, j'entendis frapper doucement à ma porte;
j'étais encore couchée; je répondis, on entra; c'était une religieuse
qui me dit, d'assez mauvaise humeur, qu'il était tard, et que la mère
supérieure me demandait. Je me levai, je m'habillai à la hâte, et
j'allai.
«Bonjour, mon enfant, me dit-elle; avez-vous bien passé la nuit? Voilà
du café qui vous attend depuis une heure; je crois qu'il sera bon;
dépêchez-vous de le prendre, et puis après nous causerons...»
Et tout en disant cela elle étendait un mouchoir sur la table, en
déployait un autre sur moi, versait le café, et le sucrait. Les autres
religieuses en faisaient autant les unes chez les autres. Tandis que je
déjeunais, elle m'entretint de mes compagnes, me les peignit selon son
aversion ou son goût, me fit mille amitiés, mille questions sur la
maison que j'avais quittée, sur mes parents, sur les désagréments que
j'avais eus; loua, blâma à sa fantaisie, n'entendit jamais ma réponse
jusqu'au bout. Je ne la contredis point; elle fut contente de mon
esprit, de mon jugement et de ma discrétion. Cependant il vint une
religieuse, puis une autre, puis une troisième, puis une quatrième, une
cinquième; on parla des oiseaux de la mère, celle-ci des tics de la
soeur, celle-là de tous les petits ridicules des absentes; on se mit en
gaieté. Il y avait une épinette dans un coin de la cellule, j'y posai
les doigts par distraction; car, nouvelle arrivée dans la maison, et ne
connaissant point celles dont on plaisantait, cela ne m'amusait guère;
et quand j'aurais été plus au fait, cela ne m'aurait pas amusée
davantage. Il faut trop d'esprit pour bien plaisanter; et puis, qui
est-ce qui n'a point un ridicule? Tandis que l'on riait, je faisais des
accords; peu à peu j'attirai l'attention. La supérieure vint à moi, et
me frappant un petit coup sur l'épaule: «Allons, Sainte-Suzanne, me
dit-elle, amuse-nous; joue d'abord, et puis après tu chanteras.» Je fis
ce qu'elle me disait, j'exécutai quelques pièces que j'avais dans les
doigts; je préludai de fantaisie; et puis je chantai quelques versets
des psaumes de Mondonville.
«Voilà qui est fort bien, me dit la supérieure; mais nous avons de la
sainteté à l'église tant qu'il nous plaît: nous sommes seules; celles-ci
sont mes amies, et elles seront aussi les tiennes; chante-nous quelque
chose de plus gai.»
Quelques-unes des religieuses dirent: «Mais elle ne sait peut-être que
cela; elle est fatiguée de son voyage; il faut la ménager; en voilà bien
assez pour une fois.
--Non, non, dit la supérieure, elle s'accompagne à merveille, elle a la
plus belle voix du monde (et en effet je ne l'ai pas laide; cependant
plus de justesse, de douceur et de flexibilité que de force et
d'étendue), je ne la tiendrai quitte qu'elle ne nous ait dit autre
chose.»
J'étais un peu offensée du propos des religieuses; je répondis à la
supérieure que cela n'amusait plus les soeurs.
«Mais cela m'amuse encore, moi.»
Je me doutais de cette réponse. Je chantai donc une chansonnette assez
délicate; et toutes battirent des mains, me louèrent, m'embrassèrent, me
caressèrent, m'en demandèrent une seconde; petites minauderies fausses,
dictées par la réponse de la supérieure; il n'y en avait presque pas une
là qui ne m'eût ôté ma voix et rompu les doigts, si elle l'avait pu.
Celles qui n'avaient peut-être entendu de musique de leur vie,
s'avisèrent de jeter sur mon chant des mots aussi ridicules que
déplaisants, qui ne prirent point auprès de la supérieure.
«Taisez-vous, leur dit-elle, elle joue et chante comme un ange, et je
veux qu'elle vienne ici tous les jours; _j'ai su un peu de clavecin_
autrefois, et je veux qu'elle m'y remette.
--Ah! madame, lui dis-je, quand on a su autrefois, on n'a pas tout
oublié...
--Très-volontiers, cède-moi ta place...»
Elle préluda, elle joua des choses folles, bizarres, décousues comme ses
idées; mais je vis, à travers tous les défauts de son exécution, qu'elle
avait la main infiniment plus légère que moi. Je le lui dis, car j'aime
à louer, et j'ai rarement perdu l'occasion de le faire avec vérité; cela
est si doux! Les religieuses s'éclipsèrent les unes après les autres, et
je restai presque seule avec la supérieure à parler musique. Elle était
assise; j'étais debout; elle me prenait les mains, et elle me disait en
les serrant: «Mais outre qu'elle joue bien, c'est qu'elle a les plus
jolis doigts du monde; voyez donc, soeur Thérèse...» Soeur Thérèse
baissait les yeux, rougissait et bégayait; cependant, que j'eusse les
doigts jolis ou non, que la supérieure eût tort ou raison de l'observer,
qu'est-ce que cela faisait à cette soeur? La supérieure m'embrassait par
le milieu du corps; et elle trouvait que j'avais la plus jolie taille.
Elle m'avait tirée à elle; elle me fit asseoir sur ses genoux; elle me
relevait la tête avec les mains, et m'invitait à la regarder; elle
louait mes yeux, ma bouche, mes joues, mon teint: je ne répondais rien,
j'avais les yeux baissés, et je me laissais aller à toutes ces caresses
comme une idiote. Soeur Thérèse était distraite, inquiète, se promenait
à droite et à gauche, touchait à tout sans avoir besoin de rien, ne
savait que faire de sa personne, regardait par la fenêtre, croyait avoir
entendu frapper à la porte; et la supérieure lui dit: «Sainte-Thérèse,
tu peux t'en aller si tu t'ennuies.
--Madame, je ne m'ennuie pas.
--C'est que j'ai mille choses à demander à cette enfant.
--Je le crois.
--Je veux savoir toute son histoire; comment réparerai-je les peines
qu'on lui a faites, si je les ignore? Je veux qu'elle me les raconte
sans rien omettre; je suis sûre que j'en aurai le coeur déchiré, et que
j'en pleurerai; mais n'importe: Sainte-Suzanne, quand est-ce que je
saurai tout?
--Madame, quand vous l'ordonnerez.
--Je t'en prierais tout à l'heure, si nous en avions le temps. Quelle
heure est-il?...»
Soeur Thérèse répondit: «Madame, il est cinq heures, et les vêpres vont
sonner.
--Qu'elle commence toujours.
--Mais, madame, vous m'aviez promis un moment de consolation avant
vêpres. J'ai des pensées qui m'inquiètent; je voudrais bien ouvrir mon
coeur à maman. Si je vais à l'office sans cela, je ne pourrai prier, je
serai distraite.
--Non, non, dit la supérieure, tu es folle avec tes idées. Je gage que
je sais ce que c'est; nous en parlerons demain.
--Ah! chère mère, dit soeur Thérèse, en se jetant aux pieds de la
supérieure et en fondant en larmes, que ce soit tout à l'heure.
--Madame, dis-je à la supérieure, en me levant de sur ses genoux où
j'étais restée, accordez à ma soeur ce qu'elle vous demande; ne laissez
pas durer sa peine; je vais me retirer; j'aurai toujours le temps de
satisfaire l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi; et quand vous
aurez entendu ma soeur Thérèse, elle ne souffrira plus...»
Je fis un mouvement vers la porte pour sortir; la supérieure me retenait
d'une main; soeur Thérèse, à genoux, s'était emparée de l'autre, la
baisait et pleurait; et la supérieure lui disait:
«En vérité, Sainte-Thérèse, tu es bien incommode avec tes inquiétudes;
je te l'ai déjà dit, cela me déplaît, cela me gêne; je ne veux pas être
gênée.
--Je le sais, mais je ne suis pas maîtresse de mes sentiments, je
voudrais et je ne saurais...»
Cependant je m'étais retirée, et j'avais laissé avec la supérieure la
jeune soeur. Je ne pus m'empêcher de la regarder à l'église; il lui
restait de l'abattement et de la tristesse; nos yeux se rencontrèrent
plusieurs fois; et il me sembla qu'elle avait de la peine à soutenir mon
regard. Pour la supérieure, elle s'était assoupie dans sa stalle.
L'office fut dépêché en un clin d'oeil: le choeur n'était pas, à ce
qu'il me parut, l'endroit de la maison où l'on se plaisait le plus. On
en sortit avec la vitesse et le babil d'une troupe d'oiseaux qui
s'échapperaient de leur volière; et les soeurs se répandirent les unes
chez les autres, en courant, en riant, en parlant; la supérieure se
renferma dans sa cellule, et la soeur Thérèse s'arrêta sur la porte de
la sienne, m'épiant comme si elle eût été curieuse de savoir ce que je
deviendrais. Je rentrai chez moi, et la porte de la cellule de la soeur
Thérèse ne se referma que quelque temps après, et se referma doucement.
Il me vint en idée que cette jeune fille était jalouse de moi, et
qu'elle craignait que je ne lui ravisse la place qu'elle occupait dans
les bonnes grâces et l'intimité de la supérieure. Je l'observai
plusieurs jours de suite; et lorsque je me crus suffisamment assurée de
mon soupçon par ses petites colères, ses puériles alarmes, sa
persévérance à me suivre à la piste, à m'examiner, à se trouver entre la
supérieure et moi, à briser nos entretiens, à déprimer mes qualités, à
faire sortir mes défauts; plus encore à sa pâleur, à sa douleur, à ses
pleurs, au dérangement de sa santé, et même de son esprit, je l'allai
trouver et je lui dis: «Chère amie, qu'avez-vous?»
Elle ne me répondit pas; ma visite la surprit et l'embarrassa; elle ne
savait ni que dire, ni que faire.
«Vous ne me rendez pas assez de justice; parlez-moi vrai, vous craignez
que je n'abuse du goût que notre mère a pris pour moi; que je ne vous
éloigne de son coeur. Rassurez-vous; cela n'est pas dans mon caractère:
si j'étais jamais assez heureuse pour obtenir quelque empire sur son
esprit...
--Vous aurez tout celui qu'il vous plaira; elle vous aime; elle fait
aujourd'hui pour vous précisément ce qu'elle a fait pour moi dans les
commencements.
--Eh bien! soyez sûre que je ne me servirai de la confiance qu'elle
m'accordera, que pour vous rendre plus chérie.
--Et cela dépendra-t-il de vous?
--Et pourquoi cela n'en dépendrait-il pas?»
Au lieu de me répondre, elle se jeta à mon cou, et elle me dit en
soupirant: «Ce n'est pas votre faute, je le sais bien, je me le dis à
tout moment; mais promettez-moi...
--Que voulez-vous que je vous promette?
--Que...
--Achevez; je ferai tout ce qui dépendra de moi.»
Elle hésita, se couvrit les yeux de ses mains, et me dit d'une voix si
basse qu'à peine je l'entendais: «Que vous la verrez le moins souvent
que vous pourrez...»
Cette demande me parut si étrange, que je ne pus m'empêcher de lui
répondre: «Et que vous importe que je voie souvent ou rarement notre
supérieure? Je ne suis point fâchée que vous la voyiez sans cesse, moi.
Vous ne devez pas être plus fâchée que j'en fasse autant; ne suffit-il
pas que je vous proteste que je ne vous nuirai auprès d'elle, ni à vous,
ni à personne?»
Elle ne me répondit que par ces mots qu'elle prononça d'une manière
douloureuse, en se séparant de moi, et en se jetant sur son lit: «Je
suis perdue!
--Perdue! Et pourquoi? Mais il faut que vous me croyiez la plus méchante
créature qui soit au monde!»
Nous en étions là lorsque la supérieure entra. Elle avait passé à ma
cellule; elle ne m'y avait point trouvée; elle avait parcouru presque
toute la maison inutilement; il ne lui vint pas en pensée que j'étais
chez soeur Sainte-Thérèse. Lorsqu'elle l'eut appris par celles qu'elle
avait envoyées à ma découverte, elle accourut. Elle avait un peu de
trouble dans le regard et sur son visage; mais toute sa personne était
si rarement ensemble! Sainte-Thérèse était en silence, assise sur son
lit, moi debout. Je lui dis: «Ma chère mère, je vous demande pardon
d'être venue ici sans votre permission.
--Il est vrai, me répondit-elle, qu'il eût été mieux de la demander.
--Mais cette chère soeur m'a fait compassion; j'ai vu qu'elle était en
peine.
--Et de quoi?
--Vous le dirai-je? Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? C'est une
délicatesse qui fait tant d'honneur à son âme, et qui marque si vivement
son attachement pour vous. Les témoignages de bonté que vous m'avez
donnés, ont alarmé sa tendresse; elle a craint que je n'obtinsse dans
votre coeur la préférence sur elle; ce sentiment de jalousie, si honnête
d'ailleurs, si naturel et si flatteur pour vous, chère mère, était, à ce
qu'il m'a semblé, devenu cruel pour ma soeur, et je la rassurais.»
La supérieure, après m'avoir écoutée, prit un air sévère et imposant, et
lui dit:
«Soeur Thérèse, je vous ai aimée, et je vous aime encore; je n'ai point
à me plaindre de vous, et vous n'aurez point à vous plaindre de moi;
mais je ne saurais souffrir ces prétentions exclusives.
Défaites-vous-en, si vous craignez d'éteindre ce qui me reste
d'attachement pour vous, et si vous vous rappelez le sort de la soeur
Agathe...» Puis, se tournant vers moi, elle me dit: «C'est cette grande
brune que vous voyez au choeur vis-à-vis de moi.» (Car je me répandais
si peu; il y avait si peu de temps que j'étais à la maison; j'étais si
nouvelle, que je ne savais pas encore tous les noms de mes compagnes.)
Elle ajouta: «Je l'aimais, lorsque soeur Thérèse entra ici, et que je
commençai à la chérir. Elle eut les mêmes inquiétudes; elle fit les
mêmes folies: je l'en avertis; elle ne se corrigea point, et je fus
obligée d'en venir à des voies sévères qui ont duré trop longtemps, et
qui sont très-contraires à mon caractère; car elles vous diront toutes
que je suis bonne, et que je ne punis jamais qu'à contre-coeur...»
Puis s'adressant à Sainte-Thérèse, elle ajouta: «Mon enfant, je ne veux
point être gênée, je vous l'ai déjà dit; vous me connaissez; ne me
faites point sortir de mon caractère...» Ensuite elle me dit, en
s'appuyant d'une main sur mon épaule: «Venez, Sainte-Suzanne;
reconduisez-moi.»
Nous sortîmes. Soeur Thérèse voulut nous suivre; mais la supérieure
détournant la tête négligemment par-dessus mon épaule, lui dit d'un ton
de despotisme: «Rentrez dans votre cellule, et n'en sortez pas que je ne
vous le permette...» Elle obéit, ferma sa porte avec violence, et
s'échappa en quelques discours qui firent frémir la supérieure; je ne
sais pourquoi, car ils n'avaient pas de sens; je vis sa colère, et je
lui dis: «Chère mère, si vous avez quelque bonté pour moi, pardonnez à
ma soeur Thérèse; elle a la tête perdue, elle ne sait ce qu'elle dit,
elle ne sait ce qu'elle fait.
--Que je lui pardonne! Je le veux bien; mais que me donnerez-vous?
--Ah! chère mère, serais-je assez heureuse pour avoir quelque chose qui
vous plût et qui vous apaisât?»
Elle baissa les yeux, rougit et soupira; en vérité, c'était comme un
amant. Elle me dit ensuite, en se rejetant nonchalamment sur moi, comme
si elle eût défailli: «Approchez votre front, que je le baise...» Je me
penchai, et elle me baisa le front. Depuis ce temps, sitôt qu'une
religieuse avait fait quelque faute, j'intercédais pour elle, et j'étais
sûre d'obtenir sa grâce par quelque faveur innocente; c'était toujours
un baiser ou sur le front ou sur le cou, ou sur les yeux, ou sur les
joues, ou sur la bouche, ou sur les mains, ou sur la gorge, ou sur les
bras, mais plus souvent sur la bouche; elle trouvait que j'avais
l'haleine pure, les dents blanches, et les lèvres fraîches et
vermeilles.
En vérité je serais bien belle, si je méritais la plus petite partie des
éloges qu'elle me donnait: si c'était mon front, il était blanc, uni et
d'une forme charmante; si c'étaient mes yeux, ils étaient brillants; si
c'étaient mes joues, elles étaient vermeilles et douces; si c'étaient
mes mains, elles étaient petites et potelées; si c'était ma gorge, elle
était d'une fermeté de pierre et d'une forme admirable; si c'étaient mes
bras, il était impossible de les avoir mieux tournés et plus ronds; si
c'était mon cou, aucune des soeurs ne l'avait mieux fait et d'une beauté
plus exquise et plus rare: que sais-je tout ce qu'elle me disait! Il y
avait bien quelque chose de vrai dans ses louanges; j'en rabattais
beaucoup, mais non pas tout. Quelquefois, en me regardant de la tête aux
pieds, avec un air de complaisance que je n'ai jamais vu à aucune autre
femme, elle me disait: «Non, c'est le plus grand bonheur que Dieu l'ait
appelée dans la retraite; avec cette figure-là, dans le monde, elle
aurait damné autant d'hommes qu'elle en aurait vu, et elle se serait
damnée avec eux. Dieu fait bien tout ce qu'il fait.»
Cependant nous nous avancions vers sa cellule; je me disposais à la
quitter; mais elle me prit par la main et me dit: «Il est trop tard pour
commencer votre histoire de Sainte-Marie et de Longchamp; mais entrez,
vous me donnerez une petite leçon de clavecin.»
Je la suivis. En un moment elle eut ouvert le clavecin, préparé un
livre, approché une chaise; car elle était vive. Je m'assis. Elle pensa
que je pourrais avoir froid; elle détacha de dessus les chaises un
coussin qu'elle posa devant moi, se baissa et me prit les deux pieds,
qu'elle mit dessus; ensuite je jouai quelques pièces de Couperin, de
Rameau, de Scarlatti: cependant elle avait levé un coin de mon linge de
cou, sa main était placée sur mon épaule nue, et l'extrémité de ses
doigts posée sur ma gorge. Elle soupirait; elle paraissait oppressée,
son haleine s'embarrassait; la main qu'elle tenait sur mon épaule
d'abord la pressait fortement, puis elle ne la pressait plus du tout,
comme si elle eût été sans force et sans vie; et sa tête tombait sur la
mienne. En vérité cette folle-là était d'une sensibilité incroyable, et
avait le goût le plus vif pour la musique; je n'ai jamais connu personne
sur qui elle eût produit des effets aussi singuliers.
Nous nous amusions ainsi d'une manière aussi simple que douce, lorsque
tout à coup la porte s'ouvrit avec violence; j'en eus frayeur, et la
supérieure aussi: c'était cette extravagante de Sainte-Thérèse: son
vêtement était en désordre, ses yeux étaient troublés; elle nous
parcourait l'une et l'autre avec l'attention la plus bizarre; les lèvres
lui tremblaient, elle ne pouvait parler. Cependant elle revint à elle,
et se jeta aux pieds de la supérieure; je joignis ma prière à la sienne,
et j'obtins encore son pardon; mais la supérieure lui protesta, de la
manière la plus ferme, que ce serait le dernier, du moins pour des
fautes de cette nature, et nous sortîmes toutes deux ensemble.
En retournant dans nos cellules, je lui dis: «Chère soeur, prenez garde,
vous indisposerez notre mère; je ne vous abandonnerai pas; mais vous
userez mon crédit auprès d'elle; et je serai désespérée de ne pouvoir
plus rien ni pour vous ni pour aucune autre. Mais quelles sont vos
idées?»
Point de réponse.
«Que craignez-vous de moi?»
Point de réponse.
«Est-ce que notre mère ne peut pas nous aimer également toutes deux?
--Non, non, me répondit-elle avec violence, cela ne se peut; bientôt je
lui répugnerai, et j'en mourrai de douleur. Ah! pourquoi êtes-vous venue
ici? vous n'y serez pas heureuse longtemps, j'en suis sûre; et je serai
malheureuse pour toujours.
--Mais, lui dis-je, c'est un grand malheur, je le sais, que d'avoir
perdu la bienveillance de sa supérieure; mais j'en connais un plus
grand, c'est de l'avoir mérité: vous n'avez rien à vous reprocher.
--Ah! plût à Dieu!
--Si vous vous accusez en vous-même de quelque faute, il faut la
réparer; et le moyen le plus sûr, c'est d'en supporter patiemment la
peine.
--Je ne saurais; je ne saurais; et puis, est-ce à elle à m'en punir!
--À elle, soeur Thérèse, à elle! Est-ce qu'on parle ainsi d'une
supérieure? Cela n'est pas bien; vous vous oubliez. Je suis sûre que
cette faute est plus grave qu'aucune de celles que vous vous reprochez.
--Ah! plût à Dieu! me dit-elle encore, plût à Dieu!...» et nous nous
séparâmes; elle pour aller se désoler dans sa cellule, moi pour aller
rêver dans la mienne à la bizarrerie des têtes de femmes.
Voilà l'effet de la retraite. L'homme est né pour la société;
séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se
tournera, mille affections ridicules s'élèveront dans son coeur; des
pensées extravagantes germeront dans son esprit, comme les ronces dans
une terre sauvage. Placez un homme dans une forêt, il y deviendra
féroce; dans un cloître, où l'idée de nécessité se joint à celle de
servitude, c'est pis encore. On sort d'une forêt, on ne sort plus d'un
cloître; on est libre dans la forêt, on est esclave dans le cloître. Il
faut peut-être plus de force d'âme encore pour résister à la solitude
qu'à la misère; la misère avilit, la retraite déprave. Vaut-il mieux
vivre dans l'abjection que dans la folie? C'est ce que je n'oserais
décider; mais il faut éviter l'une et l'autre.
Je voyais croître de jour en jour la tendresse que la supérieure avait
conçue pour moi. J'étais sans cesse dans sa cellule, ou elle était dans
la mienne: pour la moindre indisposition, elle m'ordonnait l'infirmerie,
elle me dispensait des offices, elle m'envoyait coucher de bonne heure,
ou m'interdisait l'oraison du matin. Au choeur, au réfectoire, à la
récréation, elle trouvait moyen de me donner des marques d'amitié; au
choeur s'il se rencontrait un verset qui contînt quelque sentiment
affectueux et tendre, elle le chantait en me l'adressant, ou elle me
regardait s'il était chanté par une autre; au réfectoire, elle
m'envoyait toujours quelque chose de ce qu'on lui servait d'exquis; à la
récréation, elle m'embrassait par le milieu du corps, elle me disait les
choses les plus douces et les plus obligeantes; on ne lui faisait aucun
présent que je ne le partageasse: chocolat, sucre, café, liqueurs,
tabac, linge, mouchoirs, quoi que ce fût; elle avait déparé sa cellule
d'estampes, d'ustensiles, de meubles et d'une infinité de choses
agréables ou commodes, pour en orner la mienne; je ne pouvais presque
pas m'en absenter un moment, qu'à mon retour je ne me trouvasse enrichie
de quelques dons. J'allais l'en remercier chez elle, et elle en
ressentait une joie qui ne peut s'exprimer; elle m'embrassait, me
caressait, me prenait sur ses genoux, m'entretenait des choses les plus
secrètes de la maison, et se promettait, si je l'aimais, une vie mille
fois plus heureuse que celle qu'elle aurait passée dans le monde. Après
cela elle s'arrêtait, me regardait avec des yeux attendris, et me
disait: «Soeur Suzanne, m'aimez-vous?
--Et comment ferais-je pour ne pas vous aimer? Il faudrait que j'eusse
l'âme bien ingrate.
--Cela est vrai.
--Vous avez tant de bonté.
--Dites de goût pour vous...»
Et en prononçant ces mots, elle baissait les yeux; la main dont elle me
tenait embrassée me serrait plus fortement; celle qu'elle avait appuyée
sur mon genou pressait davantage; elle m'attirait sur elle; mon visage
se trouvait placé sur le sien, elle soupirait, elle se renversait sur sa
chaise, elle tremblait; on eût dit qu'elle avait à me confier quelque
chose, et qu'elle n'osait, elle versait des larmes, et puis elle me
disait: «Ah! soeur Suzanne, vous ne m'aimez pas!
--Je ne vous aime pas, chère mère!
--Non.
--Et dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour vous le prouver.
--Il faudrait que vous le devinassiez.
--Je cherche, je ne devine rien.»
Cependant elle avait levé son linge de cou, et avait mis une de mes
mains sur sa gorge; elle se taisait, je me taisais aussi; elle
paraissait goûter le plus grand plaisir. Elle m'invitait à lui baiser le
front, les joues, les yeux et la bouche; et je lui obéissais: je ne
crois pas qu'il y eût du mal à cela; cependant son plaisir
s'accroissait; et comme je ne demandais pas mieux que d'ajouter à son
bonheur d'une manière innocente, je lui baisais encore le front, les
joues, les yeux et la bouche. La main qu'elle avait posée sur mon genou
se promenait sur tous mes vêtements, depuis l'extrémité de mes pieds
jusqu'à ma ceinture, me pressant tantôt dans un endroit, tantôt dans un
autre; elle m'exhortait en bégayant, et d'une voix altérée et basse, à
redoubler mes caresses, je les redoublais; enfin il vint un moment, je
ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, où elle devint pâle comme la
mort; ses yeux se fermèrent, tout son corps se tendit avec violence, ses
lèvres se pressèrent d'abord, elles étaient humectées comme d'une mousse
légère; puis sa bouche s'entr'ouvrit, et elle me parut mourir en
poussant un profond soupir. Je me levai brusquement; je crus qu'elle se
trouvait mal; je voulais sortir, appeler. Elle entr'ouvrit faiblement
les yeux, et me dit d'une voix éteinte: «Innocente! ce n'est rien;
qu'allez-vous faire? arrêtez...» Je la regardai avec des yeux hébétés,
incertaine si je resterais ou si je sortirais. Elle rouvrit encore les
yeux; elle ne pouvait plus parler du tout; elle me fit signe d'approcher
et de me replacer sur ses genoux. Je ne sais ce qui se passait en moi;
je craignais, je tremblais, le coeur me palpitait, j'avais de la peine à
respirer, je me sentais troublée, oppressée, agitée, j'avais peur; il me
semblait que les forces m'abandonnaient et que j'allais défaillir;
cependant je ne saurais dire que ce fût de la peine que je ressentisse.
J'allais près d'elle; elle me fit signe encore de la main de m'asseoir
sur ses genoux; je m'assis; elle était comme morte, et moi comme si
j'allais mourir. Nous demeurâmes assez longtemps l'une et l'autre dans
cet état singulier. Si quelque religieuse fût survenue, en vérité elle
eût été bien effrayée; elle aurait imaginé, ou que nous nous étions
trouvées mal, ou que nous nous étions endormies. Cependant cette bonne
supérieure, car il est impossible d'être si sensible et de n'être pas
bonne, me parut revenir à elle. Elle était toujours renversée sur sa
chaise; ses yeux étaient toujours fermés, mais son visage s'était animé
des plus belles couleurs: elle prenait une de mes mains qu'elle baisait,
et moi je lui disais: «Ah! chère mère, vous m'avez bien fait peur...»
Elle sourit doucement, sans ouvrir les yeux. «Mais est-ce que vous
n'avez pas souffert?
--Non.
--Je l'ai cru.
--L'innocente! ah! la chère innocente! qu'elle me plaît!»
En disant ces mots, elle se releva, se remit sur sa chaise, me prit à
brasse-corps et me baisa sur les joues avec beaucoup de force, puis elle
me dit: «Quel âge avez-vous?
--Je n'ai pas encore vingt ans.
--Cela ne se conçoit pas.
--Chère mère, rien n'est plus vrai.
--Je veux savoir toute votre vie; vous me la direz?
--Oui, chère mère.
--Toute?
--Toute.
--Mais on pourrait venir; allons nous mettre au clavecin: vous me
donnerez leçon.»
Nous y allâmes; mais je ne sais comment cela se fit; les mains me
tremblaient, le papier ne me montrait qu'un amas confus de notes; je ne
pus jamais jouer. Je le lui dis, elle se mit à rire, elle prit ma place,
mais ce fut pis encore; à peine pouvait-elle soutenir ses bras.