La supérieure ajouta: «Soeur Suzanne, voyez...»

Je me levai brusquement, et je lui dis: «Madame, j'ai tout vu; je sens

que je me perds; mais un moment plus tôt ou plus tard ne vaut pas la

peine d'y penser. Faites de moi ce qu'il vous plaira; écoutez leur

fureur, consommez votre injustice...»

Et à l'instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s'en saisirent. On

m'arracha mon voile; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein

un petit portrait de mon ancienne supérieure; on s'en saisit: je

suppliai qu'on me permît de le baiser encore une fois; on me refusa. On

me jeta une chemise, on m'ôta mes bas, on me couvrit d'un sac, et l'on

me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors. Je

criais, j'appelais à mon secours; mais on avait sonné la cloche pour

avertir que personne ne parût. J'invoquais le ciel, j'étais à terre, et

l'on me traînait. Quand j'arrivai au bas des escaliers, j'avais les

pieds ensanglantés et les jambes meurtries; j'étais dans un état à

toucher des âmes de bronze. Cependant l'on ouvrit avec de grosses clefs

la porte d'un petit lieu souterrain, obscur, où l'on me jeta sur une

natte que l'humidité avait à demi pourrie. Là, je trouvai un morceau de

pain noir et une cruche d'eau avec quelques vaisseaux nécessaires et

grossiers. La natte roulée par un bout formait un oreiller; il y avait,

sur un bloc de pierre, une tête de mort avec un crucifix de bois. Mon

premier mouvement fut de me détruire; je portai mes mains à ma gorge; je

déchirai mon vêtement avec mes dents; je poussai des cris affreux; je

hurlais comme une bête féroce; je me frappai la tête contre les murs; je

me mis toute en sang; je cherchai à me détruire jusqu'à ce que les

forces me manquassent, ce qui ne tarda pas. C'est là que j'ai passé

trois jours; je m'y croyais pour toute ma vie. Tous les matins une de

mes exécutrices venait, et me disait:

«Obéissez à notre supérieure, et vous sortirez d'ici.

--Je n'ai rien fait, je ne sais ce qu'on me demande. Ah! soeur

Saint-Clément, il est un Dieu...»

Le troisième jour, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte;

c'étaient les mêmes religieuses qui m'avaient conduite. Après l'éloge

des bontés de notre supérieure, elles m'annoncèrent qu'elle me faisait

grâce, et qu'on allait me mettre en liberté.

«C'est trop tard, leur dis-je, laissez-moi ici, je veux y mourir.»

Cependant elles m'avaient relevée, et elles m'entraînaient; on me

reconduisit dans ma cellule, où je trouvai la supérieure.

«J'ai consulté Dieu sur votre sort; il a touché mon coeur: il veut que

j'aie pitié de vous: et je lui obéis. Mettez-vous à genoux, et

demandez-lui pardon.»

Je me mis à genoux, et je dis:

«Mon Dieu, je vous demande pardon des fautes que j'ai faites, comme vous

le demandâtes sur la croix pour moi.

--Quel orgueil! s'écrièrent-elles; elle se compare à Jésus-Christ, et

elle nous compare aux Juifs qui l'ont crucifié.

--Ne me considérez pas, leur dis-je, mais considérez-vous, et jugez.

--Ce n'est pas tout, me dit la supérieure, jurez-moi, par la sainte

obéissance, que vous ne parlerez jamais de ce qui s'est passé.

--Ce que vous avez fait est donc bien mal, puisque vous exigez de moi

par serment que j'en garderai le silence. Personne n'en saura jamais

rien que votre conscience, je vous le jure.

--Vous le jurez?

--Oui, je vous le jure.»

Cela fait, elles me dépouillèrent des vêtements qu'elles m'avaient

donnés, et me laissèrent me rhabiller des miens.

* * * * *

J'avais pris de l'humidité; j'étais dans une circonstance critique;

j'avais tout le corps meurtri; depuis plusieurs jours je n'avais pris

que quelques gouttes d'eau avec un peu de pain. Je crus que cette

persécution serait la dernière que j'aurais à souffrir. C'est par

l'effet momentané de ces secousses violentes qui montrent combien la

nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en très-peu

de temps; et je trouvai, quand je reparus, toute la communauté persuadée

que j'avais été malade. Je repris les exercices de la maison et ma place

à l'église. Je n'avais pas oublié mon papier, ni la jeune soeur à qui je

l'avais confié; j'étais sûre qu'elle n'avait point abusé de ce dépôt,

mais qu'elle ne l'avait pas gardé sans inquiétude. Quelques jours après

ma sortie de prison, au choeur, au moment même où je le lui avais donné,

c'est-à-dire lorsque nous nous mettons à genoux et qu'inclinées les unes

vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer

doucement par ma robe; je tendis la main, et l'on me donna un billet qui

ne contenait que ces mots: «Combien vous m'avez inquiétée! Et ce cruel

papier, que faut-il que j'en fasse?...» Après avoir lu celui-ci, je le

roulai dans mes mains, et je l'avalai. Tout cela se passait au

commencement du carême. Le temps approchait où la curiosité d'entendre

appelle à Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J'avais

la voix très-belle; j'en avais peu perdu. C'est dans les maisons

religieuses qu'on est attentif aux plus petits intérêts; on eut quelques

ménagements pour moi; je jouis d'un peu plus de liberté; les soeurs que

j'instruisais au chant purent approcher de moi sans conséquence; celle à

qui j'avais confié mon mémoire en était une. Dans les heures de

récréation que nous passions au jardin, je la prenais à l'écart, je la

faisais chanter; et pendant qu'elle chantait, voici ce que je lui dis:

«Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne

voudrais pas que vous vous compromissiez; j'aimerais mieux mourir ici

que de vous exposer au soupçon de m'avoir servie; mon amie, vous seriez

perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas; et quand votre perte me

sauverait, je ne voudrais point de mon salut à ce prix.

--Laissons cela, me dit-elle; de quoi s'agit-il?

--Il s'agit de faire passer sûrement cette consultation à quelque habile

avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle vient, et d'en obtenir

une réponse que vous me rendrez à l'église ou ailleurs.

--À propos, me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet?

--Soyez tranquille, je l'ai avalé.

--Soyez tranquille vous-même, je penserai à votre affaire.»

Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu'elle me parlait,

qu'elle chantait tandis que je lui répondais, et que notre conversation

était entrecoupée de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur,

est encore dans la maison; son bonheur est entre vos mains; si l'on

venait à découvrir ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de

tourments auxquels elle ne fût exposée. Je ne voudrais pas lui avoir

ouvert la porte d'un cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brûlez donc ces

lettres, monsieur; si vous en séparez l'intérêt que vous voulez bien

prendre à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d'être

conservé.

Voilà ce que je vous disais alors: mais, hélas! elle n'est plus, et je

reste seule...

Elle ne tarda pas à me tenir parole, et à m'en informer à notre manière

accoutumée. La semaine sainte arriva; le concours à nos ténèbres fut

nombreux. Je chantai assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux

applaudissements que l'on donne à vos comédiens dans leurs salles de

spectacle, et qui ne devraient jamais être entendus dans les temples du

Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres où l'on

célèbre la mémoire de son fils attaché sur la croix pour l'expiation des

crimes du genre humain. Mes jeunes élèves étaient bien préparées;

quelques-unes avaient de la voix; presque toutes de l'expression et du

goût; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et

que la communauté était satisfaite du succès de mes soins.

Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on transporte le Saint-Sacrement de

son tabernacle dans un reposoir particulier, où il reste jusqu'au

vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives

des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes après les autres,

ou deux à deux. Il y a un tableau qui indique à chacune son heure

d'adoration; que je fus contente d'y lire: La soeur Sainte-Suzanne et la

soeur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu'à trois! Je me

rendis au reposoir à l'heure marquée; ma compagne y était. Nous nous

plaçâmes l'une à côté de l'autre sur les marches de l'autel; nous nous

prosternâmes ensemble, nous adorâmes Dieu pendant une demi-heure. Au

bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en

disant:

«Nous n'aurons peut-être jamais l'occasion de nous entretenir aussi

longtemps et aussi librement; Dieu connaît la contrainte où nous vivons,

et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons

tout entier. Je n'ai pas lu votre mémoire; mais il n'est pas difficile

de deviner ce qu'il contient; j'en aurai incessamment la réponse. Mais

si cette réponse vous autorise à poursuivre la résiliation de vos voeux,

ne voyez-vous pas qu'il faudra nécessairement que vous confériez avec

des gens de loi?

--Il est vrai.

--Que vous aurez besoin de liberté?

--Il est vrai.

--Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions présentes

pour vous en procurer?

--J'y ai pensé.

--Vous le ferez donc?

--Je verrai.

--Autre chose: si votre affaire s'entame, vous demeurerez ici abandonnée

à toute la fureur de la communauté. Avez-vous prévu les persécutions qui

vous attendent?

--Elles ne seront pas plus grandes que celles que j'ai souffertes.

--Je n'en sais rien.

--Pardonnez-moi. D'abord on n'osera disposer de ma liberté.

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'alors je serai sous la protection des lois: il faudra me

représenter; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le cloître;

j'aurai la bouche ouverte, la liberté de me plaindre; je vous attesterai

toutes; on n'osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre; on

n'aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux

qu'on en usât mal avec moi; mais on ne le fera pas: soyez sûre qu'on

prendra une conduite tout opposée. On me sollicitera, on me représentera

le tort que je vais me faire à moi-même et à la maison; et comptez qu'on

n'en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la

séduction ne pourront rien, et qu'on s'interdira les voies de force.

--Mais il est incroyable que vous ayez tant d'aversion pour un état dont

vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.

--Je la sens cette aversion; je l'apportai en naissant, et elle ne me

quittera pas. Je finirais par être une mauvaise religieuse; il faut

prévenir ce moment.

--Mais si par malheur vous succombez?

--Si je succombe, je demanderai à changer de maison, ou je mourrai dans

celle-ci.

--On souffre longtemps, avant que de mourir. Ah! mon amie, votre

démarche me fait frémir: je tremble que vos voeux ne soient résiliés, et

qu'ils ne le soient pas. S'ils le sont, que deviendrez-vous? Que

ferez-vous dans le monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et des

talents; mais on dit que cela ne mène à rien avec la vertu; et je sais

que vous ne vous départirez pas de cette dernière qualité.

--Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas à la vertu; c'est

sur elle seule que je compte; plus elle est rare parmi les hommes, plus

elle y doit être considérée.

--On la loue, mais on ne fait rien pour elle.

--C'est elle qui m'encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi

qu'on m'objecte, on respectera mes moeurs; on ne dira pas, du moins,

comme de la plupart des autres, que je sois entraînée hors de mon état

par une passion déréglée: je ne vois personne, je ne connais personne.

Je demande à être libre, parce que le sacrifice de ma liberté n'a pas

été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire?

--Non; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez donné, parce qu'il était

sans adresse, et que j'ai dû penser qu'il était pour moi; mais les

premières lignes m'ont détrompée, et je n'ai pas été plus loin. Que vous

fûtes bien inspirée de me l'avoir remis! un moment plus tard, on

l'aurait trouvé sur vous... Mais l'heure qui finit notre station

approche, prosternons-nous; que celles qui vont nous succéder nous

trouvent dans la situation où nous devons être. Demandez à Dieu qu'il

vous éclaire et qu'il vous conduise; je vais unir ma prière et mes

soupirs aux vôtres.»

J'avais l'âme un peu soulagée. Ma compagne priait droite; moi, je me

prosternai; mon front était appuyé contre la dernière marche de l'autel,

et mes bras étaient étendus sur les marches supérieures. Je ne crois pas

m'être jamais adressée à Dieu avec plus de consolation et de ferveur; le

coeur me palpitait avec violence; j'oubliai en un instant tout ce qui

m'environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni

combien j'y serais encore restée; mais je fus un spectacle bien

touchant, il le faut croire, pour ma compagne et pour les deux

religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus être seule; je

me trompais; elles étaient toutes les trois placées derrière moi et

fondant en larmes: elles n'avaient osé m'interrompre; elles attendaient

que je sortisse de moi-même de l'état de transport et d'effusion où

elles me voyaient. Quand je me retournai de leur côté, mon visage avait

sans doute un caractère bien imposant, si j'en juge par l'effet qu'il

produisit sur elles et par ce qu'elles ajoutèrent, que je ressemblais

alors à notre ancienne supérieure, lorsqu'elle nous consolait, et que ma

vue leur avait causé le même tressaillement. Si j'avais eu quelque

penchant à l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse voulu jouer un

rôle dans la maison, je ne doute point qu'il ne m'eût réussi. Mon âme

s'allume facilement, s'exalte, se touche; et cette bonne supérieure m'a

dit cent fois en m'embrassant que personne n'aurait aimé Dieu comme moi;

que j'avais un coeur de chair et les autres un coeur de pierre. Il est

sûr que j'éprouvais une facilité extrême à partager son extase; et que,

dans les prières qu'elle faisait à haute voix, quelquefois il m'arrivait

de prendre la parole, de suivre le fil de ses idées et de rencontrer,

comme d'inspiration, une partie de ce qu'elle aurait dit elle-même. Les

autres l'écoutaient en silence ou la suivaient, moi je l'interrompais,

ou je la devançais, ou je parlais avec elle. Je conservais

très-longtemps l'impression que j'avais prise; et il fallait apparemment

que je lui en restituasse quelque chose; car si l'on discernait dans les

autres qu'elles avaient conversé avec elle, on discernait en elle

qu'elle avait conversé avec moi. Mais qu'est-ce que cela signifie, quand

la vocation n'y est pas?... Notre station finie, nous cédâmes la place à

celles qui nous succédaient; nous nous embrassâmes bien tendrement, ma

jeune compagne et moi, avant que de nous séparer.

La scène du reposoir fit bruit dans la maison; ajoutez à cela le succès

de nos ténèbres du vendredi saint: je chantai, je touchai de l'orgue, je

fus applaudie. Ô têtes folles de religieuses! je n'eus presque rien à

faire pour me réconcilier avec toute la communauté; on vint au-devant de

moi, la supérieure la première. Quelques personnes du monde cherchèrent

à me connaître; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m'y refuser.

Je vis M. le premier président, madame de Soubise, et une foule

d'honnêtes gens, des moines, des prêtres, des militaires, des

magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde; et parmi tout cela

cette sorte d'étourdis que vous appelez des _talons rouges_, et que

j'eus bientôt congédiés. Je ne cultivai de connaissances que celles

qu'on ne pouvait m'objecter; j'abandonnai le reste à celles de nos

religieuses qui n'étaient pas si difficiles.

J'oubliais de vous dire que la première marque de bonté qu'on me donna,

ce fut de me rétablir dans ma cellule. J'eus le courage de redemander le

petit portrait de notre ancienne supérieure; et l'on n'eut pas celui de

me le refuser; il a repris sa place sur mon coeur, il y demeurera tant

que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d'élever mon

âme à Dieu, le second est de le baiser; lorsque je veux prier et que je

me sens l'âme froide, je le détache de mon cou, je le place devant moi,

je le regarde, et il m'inspire. C'est bien dommage que nous n'ayons pas

connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposés à notre

vénération; ils feraient bien une autre impression sur nous; ils ne nous

laisseraient pas à leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y

demeurons.

* * * * *

J'eus la réponse à mon mémoire; elle était d'un M. Manouri[14], ni

favorable ni défavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on

demandait un grand nombre d'éclaircissements auxquels il était difficile

de satisfaire sans se voir; je me nommai donc; et j'invitai M. Manouri à

se rendre à Longchamp. Ces messieurs se déplacent difficilement;

cependant il vint. Nous nous entretînmes très-longtemps; nous convînmes

d'une correspondance par laquelle il me ferait parvenir sûrement ses

demandes, et je lui enverrais mes réponses. J'employai de mon côté tout

le temps qu'il donnait à mon affaire, à disposer les esprits, à

intéresser à mon sort et à me faire des protections. Je me nommai, je

révélai ma conduite dans la première maison que j'avais habitée, ce que

j'avais souffert dans la maison domestique, les peines qu'on m'avait

faites en couvent, ma réclamation à Sainte-Marie, mon séjour à

Longchamp, ma prise d'habit, ma profession, la cruauté avec laquelle

j'avais été traitée depuis que j'avais consommé mes voeux. On me

plaignit, on m'offrit du secours; je retins la bonne volonté qu'on me

témoignait pour le temps où je pourrais en avoir besoin, sans

m'expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison; j'avais

obtenu de Rome la permission de réclamer contre mes voeux; incessamment

l'action allait être intentée, qu'on était là-dessus dans une sécurité

profonde. Je vous laisse donc à penser quelle fut la surprise de ma

supérieure, lorsqu'on lui signifia, au nom de soeur Marie-Suzanne

Simonin, une protestation contre ses voeux, avec la demande de quitter

l'habit de religion, et de sortir du cloître pour disposer d'elle comme

elle le jugerait à propos.

J'avais bien prévu que je trouverais plusieurs sortes d'opposition;

celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes

beaux-frères et soeurs alarmés: ils avaient eu tout le bien de la

famille; et libre, j'aurais eu des reprises considérables à faire sur

eux. J'écrivis à mes soeurs; je les suppliai de n'apporter aucune

opposition à ma sortie; j'en appelai à leur conscience sur le peu de

liberté de mes voeux; je leur offris un désistement par acte authentique

de toutes mes prétentions à la succession de mon père et de ma mère; je

n'épargnai rien pour leur persuader que ce n'était ici une démarche ni

d'intérêt, ni de passion. Je ne m'en imposai point sur leurs sentiments;

cet acte que je leur proposais, fait tandis que j'étais encore engagée

en religion, devenait invalide; et il était trop incertain pour elles

que je le ratifiasse quand je serais libre: et puis leur convenait-il

d'accepter mes propositions? Laisseront-elles une soeur sans asile et

sans fortune? Jouiront-elles de son bien? Que dira-t-on dans le monde?

Si elle vient nous demander du pain, la refuserons-nous? S'il lui prend

fantaisie de se marier, qui sait la sorte d'homme qu'elle épousera? Et

si elle a des enfants?... Il faut contrarier de toute notre force cette

dangereuse tentative... Voilà ce qu'elles se dirent et ce qu'elles

firent.

À peine la supérieure eut-elle reçu l'acte juridique de ma demande,

qu'elle accourut dans ma cellule.

«Comment, soeur Sainte-Suzanne, me dit-elle, vous voulez nous quitter?

--Oui, madame.

--Et vous allez appeler de vos voeux?

--Oui, madame.

--Ne les avez-vous pas faits librement?

--Non, madame.

--Et qui est-ce qui vous a contrainte?

--Tout.

--Monsieur votre père?

--Mon père.

--Madame votre mère?

--Elle-même.

--Et pourquoi ne pas réclamer au pied des autels?

--J'étais si peu à moi, que je ne me rappelle pas même d'y avoir

assisté.

--Pouvez-vous parler ainsi?

--Je dis la vérité.

--Quoi! vous n'avez pas entendu le prêtre vous demander: Soeur

Sainte-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu obéissance, chasteté et

pauvreté?

--Je n'en ai pas mémoire.

--Vous n'avez pas répondu qu'oui?

--Je n'en ai pas mémoire.

--Et vous imaginez que les hommes vous en croiront?

--Ils m'en croiront ou non; mais le fait n'en sera pas moins vrai.

--Chère enfant, si de pareils prétextes étaient écoutés, voyez quels

abus il s'ensuivrait! Vous avez fait une démarche inconsidérée; vous

vous êtes laissé entraîner par un sentiment de vengeance; vous avez à

coeur les châtiments que vous m'avez obligée de vous infliger; vous avez

cru qu'ils suffisaient pour rompre vos voeux; vous vous êtes trompée,

cela ne se peut ni devant les hommes, ni devant Dieu. Songez que le

parjure est le plus grand de tous les crimes; que vous l'avez déjà

commis dans votre coeur; et que vous allez le consommer.

--Je ne serai point parjure, je n'ai rien juré.

--Si l'on a eu quelques torts avec vous, n'ont-ils pas été réparés?

--Ce ne sont point ces torts qui m'ont déterminée.

--Qu'est-ce donc?

--Le défaut de vocation, le défaut de liberté dans mes voeux.

--Si vous n'étiez point appelée; si vous étiez contrainte, que ne le

disiez-vous quand il en était temps?

--Et à quoi cela m'aurait-il servi?

--Que ne montriez-vous la même fermeté que vous eûtes à Sainte-Marie?

--Est-ce que la fermeté dépend de nous? Je fus ferme la première fois;

la seconde, j'étais imbécile.

--Que n'appeliez-vous un homme de loi? Que ne protestiez-vous? Vous avez

eu les vingt-quatre heures pour constater votre regret.

--Savais-je rien de ces formalités? Quand je les aurais sues, étais-je

en état d'en user? Quand j'aurais été en état d'en user, l'aurais-je pu?

Quoi! madame, ne vous êtes-vous pas aperçue vous-même de mon aliénation?

Si je vous prends à témoin, jurerez-vous que j'étais saine d'esprit?

--Je le jurerai!

--Eh bien! madame, c'est vous, et non pas moi, qui serez parjure.

--Mon enfant, vous allez faire un éclat inutile. Revenez à vous, je vous

en conjure par votre propre intérêt, par celui de la maison; ces sortes

d'affaires ne se suivent point sans des discussions scandaleuses.

--Ce ne sera pas ma faute.

--Les gens du monde sont méchants; on fera les suppositions les plus

défavorables à votre esprit, à votre coeur, à vos moeurs; on croira...

--Tout ce qu'on voudra.

--Mais parlez-moi à coeur ouvert; si vous avez quelque mécontentement

secret, quel qu'il soit, il y a du remède.

--J'étais, je suis et je serai toute ma vie mécontente de mon état.

--L'esprit séducteur qui nous environne sans cesse, et qui cherche à

nous perdre, aurait-il profité de la liberté trop grande qu'on vous a

accordée depuis peu, pour vous inspirer quelque penchant funeste?

--Non, madame: vous savez que je ne fais pas un serment sans peine:

j'atteste Dieu que mon coeur est innocent, et qu'il n'y eut jamais aucun

sentiment honteux.

--Cela ne se conçoit pas.

--Rien cependant, madame, n'est plus facile à concevoir. Chacun a son

caractère, et j'ai le mien; vous aimez la vie monastique, et je la hais;

vous avez reçu de Dieu les grâces de votre état, et elles me manquent

toutes; vous vous seriez perdue dans le monde; et vous assurez ici votre

salut; je me perdrais ici, et j'espère me sauver dans le monde; je suis

et je serai une mauvaise religieuse.

--Et pourquoi? Personne ne remplit mieux ses devoirs que vous.

--Mais c'est avec peine et à contre-coeur.

--Vous en méritez davantage.

--Personne ne peut savoir mieux que moi ce que je mérite; et je suis

forcée de m'avouer qu'en me soumettant à tout, je ne mérite rien. Je

suis lasse d'être une hypocrite; en faisant ce qui sauve les autres, je

me déteste et je me damne. En un mot, madame, je ne connais de

véritables religieuses que celles qui sont retenues ici par leur goût

pour la retraite, et qui y resteraient quand elles n'auraient autour

d'elles ni grilles, ni murailles qui les retinssent. Il s'en manque bien

que je sois de ce nombre: mon corps est ici, mais mon coeur n'y est pas;

il est au dehors: et s'il fallait opter entre la mort et la clôture

perpétuelle, je ne balancerais pas à mourir. Voilà mes sentiments.

--Quoi! vous quitterez sans remords ce voile, ces vêtements qui vous ont

consacrée à Jésus-Christ?

--Oui, madame, parce que je les ai pris sans réflexion et sans

liberté...»

Je lui répondis avec bien de la modération, car ce n'était pas là ce que

mon coeur me suggérait; il me disait: «Oh! que ne suis-je au moment où

je pourrai les déchirer et les jeter loin de moi!...»

Cependant ma réponse l'atterra; elle pâlit, elle voulut encore parler;

mais ses lèvres tremblaient; elle ne savait pas trop ce qu'elle avait

encore à me dire. Je me promenais à grands pas dans ma cellule, et elle

s'écriait:

«Ô mon Dieu! que diront nos soeurs? Ô Jésus, jetez sur elle un regard de

pitié! Soeur Sainte-Suzanne!

--Madame.

--C'est donc un parti pris? Vous voulez nous déshonorer, nous rendre et

devenir la fable publique, vous perdre!

--Je veux sortir d'ici.

--Mais si ce n'est que la maison qui vous déplaise...

--C'est la maison, c'est mon état, c'est la religion; je ne veux être

renfermée ni ici ni ailleurs.

--Mon enfant, vous êtes possédée du démon; c'est lui qui vous agite, qui

vous fait parler, qui vous transporte; rien n'est plus vrai: voyez dans

quel état vous êtes!»

En effet, je jetai les yeux sur moi, et je vis que ma robe était en

désordre, que ma guimpe s'était tournée presque sens devant derrière, et

que mon voile était tombé sur mes épaules. J'étais ennuyée des propos de

cette méchante supérieure qui n'avait avec moi qu'un ton radouci et

faux; et je lui dis avec dépit:

«Non, madame, non, je ne veux plus de ce vêtement, je n'en veux plus...»

Cependant je tâchais de rajuster mon voile; mes mains tremblaient; et

plus je m'efforçais à l'arranger, plus je le dérangeais: impatientée, je

le saisis avec violence, je l'arrachai, je le jetai par terre, et je

restai devant ma supérieure, le front ceint d'un bandeau, et la tête

échevelée. Cependant elle, incertaine si elle devait rester, allait et

venait en disant:

«Ô Jésus! elle est possédée; rien n'est plus vrai, elle est possédée...»

Et l'hypocrite se signait avec la croix de son rosaire.

Je ne tardai pas à revenir à moi; je sentis l'indécence de mon état et

l'imprudence de mes discours; je me composai de mon mieux; je ramassai

mon voile et je le remis; puis, me tournant vers elle, je lui dis:

«Madame, je ne suis ni folle, ni possédée; je suis honteuse de mes

violences, et je vous en demande pardon; mais jugez par là combien

l'état de religieuse me convient peu, et combien il est juste que je

cherche à m'en tirer, si je puis.»

Elle, sans m'écouter, répétait: «Que dira le monde? Que diront nos

soeurs?

--Madame, lui dis-je, voulez-vous éviter un éclat; il y aurait un moyen.

Je ne cours point après ma dot; je ne demande que la liberté: je ne dis

point que vous m'ouvriez les portes; mais faites seulement aujourd'hui,

demain, après, qu'elles soient mal gardées; et ne vous apercevez de mon

évasion que le plus tard que vous pourrez...

--Malheureuse! qu'osez-vous me proposer?

--Un conseil qu'une bonne et sage supérieure devrait suivre avec toutes

celles pour qui leur couvent est une prison; et le couvent en est une

pour moi mille fois plus affreuse que celles qui renferment les

malfaiteurs; il faut que j'en sorte ou que j'y périsse. Madame, lui

dis-je en prenant un ton grave et un regard assuré, écoutez-moi: si les

lois auxquelles je me suis adressée trompaient mon attente; et que,

poussée par des mouvements d'un désespoir que je ne connais que trop...

vous avez un puits... il y a des fenêtres dans la maison... partout on a

des murs devant soi... on a un vêtement qu'on peut dépecer... des mains

dont on peut user...

--Arrêtez, malheureuse! vous me faites frémir. Quoi! vous pourriez...

--Je pourrais, au défaut de tout ce qui finit brusquement les maux de la

vie, repousser les aliments; on est maître de boire et de manger, ou de

n'en rien faire... S'il arrivait, après ce que je viens de vous dire,

que j'eusse le courage..., et vous savez que je n'en manque pas, et

qu'il en faut plus quelquefois pour vivre que pour mourir...,

transportez-vous au jugement de Dieu, et dites-moi laquelle de la

supérieure ou de sa religieuse lui semblerait la plus coupable?...

Madame, je ne redemande ni ne redemanderai jamais rien à la maison;

épargnez-moi un forfait, épargnez-vous de longs remords: concertons

ensemble...

--Y pensez-vous, soeur Sainte-Suzanne? Que je manque au premier de mes

devoirs, que je donne les mains au crime, que je partage un sacrilége!

--Le vrai sacrilége, madame, c'est moi qui le commets tous les jours en

profanant par le mépris les habits sacrés que je porte. Ôtez-les-moi,

j'en suis indigne; faites chercher dans le village les haillons de la

paysanne la plus pauvre; et que la clôture me soit entr'ouverte.

--Et où irez-vous pour être mieux?

--Je ne sais où j'irai; mais on n'est mal qu'où Dieu ne nous veut point:

et Dieu ne me veut point ici.

--Vous n'avez rien.

--Il est vrai; mais l'indigence n'est pas ce que je crains le plus.

--Craignez les désordres auxquels elle entraîne.

--Le passé me répond de l'avenir; si j'avais voulu écouter le crime, je

serais libre. Mais s'il me convient de sortir de cette maison, ce sera,

ou de votre consentement, ou par l'autorité des lois. Vous pouvez

opter...»

Cette conversation avait duré. En me la rappelant, je rougis des choses

indiscrètes et ridicules que j'avais faites et dites; mais il était trop

tard. La supérieure en était encore à ses exclamations «que dira le

monde! que diront nos soeurs!» lorsque la cloche qui nous appelait à

l'office vint nous séparer. Elle me dit en me quittant:

«Soeur Sainte-Suzanne, vous allez à l'église; demandez à Dieu qu'il vous

touche et qu'il vous rende l'esprit de votre état; interrogez votre

conscience, et croyez ce qu'elle vous dira: il est impossible qu'elle ne

vous fasse des reproches. Je vous dispense du chant.»

Nous descendîmes presque ensemble. L'office s'acheva: à la fin de

l'office, lorsque toutes les soeurs étaient sur le point de se séparer,

elle frappa sur son bréviaire et les arrêta.

«Mes soeurs, leur dit-elle, je vous invite à vous jeter au pied des

autels, et à implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qu'il a

abandonnée, qui a perdu le goût et l'esprit de la religion, et qui est

sur le point de se porter à une action sacrilége aux yeux de Dieu, et

honteuse aux yeux des hommes.»

Je ne saurais vous peindre la surprise générale; en un clin d'oeil,

chacune, sans se remuer, eut parcouru le visage de ses compagnes,

cherchant à démêler la coupable à son embarras. Toutes se prosternèrent

et prièrent en silence. Au bout d'un espace de temps assez considérable,

la prieure entonna à voix basse le _Veni, Creator_, et toutes

continuèrent à voix basse le _Veni, Creator_; puis, après un second

silence, la prieure frappa sur son pupitre, et l'on sortit.

Je vous laisse à penser le murmure qui s'éleva dans la communauté: «Qui

est-ce? Qui n'est-ce pas? Qu'a-t-elle fait? Que veut-elle faire?...» Ces

soupçons ne durèrent pas longtemps. Ma demande commençait à faire du

bruit dans le monde; je recevais des visites sans fin: les uns

m'apportaient des reproches, d'autres m'apportaient des conseils;

j'étais approuvée des uns, j'étais blâmée des autres. Je n'avais qu'un

moyen de me justifier aux yeux de tous, c'était de les instruire de la

conduite de mes parents; et vous concevez quel ménagement j'avais à

garder sur ce point; il n'y avait que quelques personnes, qui me

restèrent sincèrement attachées, et M. Manouri, qui s'était chargé de

mon affaire, à qui je pusse m'ouvrir entièrement. Lorsque j'étais

effrayée des tourments dont j'étais menacée, ce cachot, où j'avais été

traînée une fois, se représentait à mon imagination dans toute son

horreur; je connaissais la fureur des religieuses. Je communiquai mes

craintes à M. Manouri; et il me dit: «Il est impossible de vous éviter

toutes sortes de peines: vous en aurez, vous avez dû vous y attendre; il

faut vous armer de patience, et vous soutenir par l'espoir qu'elles

finiront. Pour ce cachot, je vous promets que vous n'y rentrerez jamais;

c'est mon affaire...» En effet, quelques jours après il apporta un ordre

à la supérieure de me représenter toutes et quantes fois elle en serait

requise.

Le lendemain, après l'office, je fus encore recommandée aux prières

publiques de la communauté: l'on pria en silence, et l'on dit à voix

basse la même hymne que la veille. Même cérémonie le troisième jour,

avec cette différence que l'on m'ordonna de me placer debout au milieu

du choeur, et que l'on récita les prières pour les agonisants, les

litanies des Saints, avec le refrain _ora pro eâ_. Le quatrième jour, ce

fut une momerie qui marquait bien le caractère bizarre de la supérieure.

À la fin de l'office, on me fit coucher dans une bière au milieu du

choeur; on plaça des chandeliers à mes côtés, avec un bénitier; on me

couvrit d'un suaire, et l'on récita l'office des morts, après lequel

chaque religieuse, en sortant, me jeta de l'eau bénite, en disant:

_Requiescat in pace._ Il faut entendre la langue des couvents, pour

connaître l'espèce de menace contenue dans ces derniers mots. Deux

religieuses relevèrent le suaire, éteignirent les cierges, et me

laissèrent là, trempée jusqu'à la peau, de l'eau dont elles m'avaient

malicieusement arrosée. Mes habits se séchèrent sur moi; je n'avais pas

de quoi me rechanger. Cette mortification fut suivie d'une autre. La

communauté s'assembla; on me regarda comme une réprouvée, ma démarche

fut traitée d'apostasie; et l'on défendit, sous peine de désobéissance,

à toutes les religieuses de me parler, de me secourir, de m'approcher,

et de toucher même aux choses qui m'auraient servi. Ces ordres furent

exécutés à la rigueur. Nos corridors sont étroits; deux personnes ont,

en quelques endroits, de la peine à passer de front: si j'allais, et

qu'une religieuse vînt à moi, ou elle retournait sur ses pas, ou elle se

collait contre le mur, tenant son voile et son vêtement, de crainte

qu'il ne frottât contre le mien. Si l'on avait quelque chose à recevoir

de moi, je le posais à terre, et on le prenait avec un linge; si l'on

avait quelque chose à me donner, oh me le jetait. Si l'on avait eu le

malheur de me toucher, l'on se croyait souillée, et l'on allait s'en

confesser et s'en faire absoudre chez la supérieure. On a dit que la

flatterie était vile et basse; elle est encore bien cruelle et bien

ingénieuse, lorsqu'elle se propose de plaire par les mortifications

qu'elle invente. Combien de fois je me suis rappelé le mot de ma céleste

supérieure de Moni: «Entre toutes ces créatures que vous voyez autour de

moi, si dociles, si innocentes, si douces, eh bien! mon enfant, il n'y

en a presque pas une, non, presque pas une, dont je ne pusse faire une

bête féroce; étrange métamorphose pour laquelle la disposition est

d'autant plus grande, qu'on est entré plus jeune dans une cellule, et

que l'on connaît moins la vie sociale: ce discours vous étonne; Dieu

vous préserve d'en éprouver la vérité. Soeur Suzanne, la bonne

religieuse est celle qui apporte dans le cloître quelque grande faute à

expier.»

Je fus privée de tous les emplois. À l'église, on laissait une stalle

vide à chaque côté de celle que j'occupais. J'étais seule à une table au

réfectoire; on ne m'y servait pas; j'étais obligée d'aller dans la

cuisine demander ma portion; la première fois, la soeur cuisinière me

cria: «N'entrez pas, éloignez-vous...»

Je lui obéis.

«Que voulez-vous?

--À manger.

--À manger! vous n'êtes pas digne de vivre...»

Quelquefois je m'en retournais, et je passais la journée sans rien

prendre; quelquefois j'insistais; et l'on me mettait sur le seuil des

mets qu'on aurait eu honte de présenter à des animaux; je les ramassais

en pleurant, et je m'en allais. Arrivais-je quelquefois à la porte du

choeur la dernière, je la trouvais fermée; je m'y mettais à genoux; et

là j'attendais la fin de l'office: si c'était au jardin, je m'en

retournais dans ma cellule. Cependant, mes forces s'affaiblissant par le

peu de nourriture, la mauvaise qualité de celle que je prenais, et plus

encore par la peine que j'avais à supporter tant de marques réitérées

d'inhumanité, je sentis que, si je persistais à souffrir sans me

plaindre, je ne verrais jamais la fin de mon procès. Je me déterminai

donc à parler à la supérieure; j'étais à moitié morte de frayeur:

j'allai cependant frapper doucement à sa porte. Elle ouvrit; à ma vue,

elle recula plusieurs pas en arrière, en me criant:

«Apostate, éloignez-vous!»

Je m'éloignai.

«Encore.»

Je m'éloignai encore.

«Que voulez-vous?

--Puisque ni Dieu ni les hommes ne m'ont point condamnée à mourir, je

veux, madame, que vous ordonniez qu'on me fasse vivre.

--Vivre! me dit-elle, en me répétant le propos de la soeur cuisinière,

en êtes-vous digne?

--Il n'y a que Dieu qui le sache; mais je vous préviens que si l'on me

refuse la nourriture, je serai forcée d'en porter mes plaintes à ceux

qui m'ont acceptée sous leur protection. Je ne suis ici qu'en dépôt,

jusqu'à ce que mon sort et mon état soient décidés.

--Allez, me dit-elle, ne me souillez pas de vos regards; j'y

pourvoirai...»

Je m'en allai; et elle ferma sa porte avec violence. Elle donna ses

ordres apparemment, mais je n'en fus guère mieux soignée; on se faisait

un mérite de lui désobéir: on me jetait les mets les plus grossiers,

encore les gâtait-on avec de la cendre et toutes sortes d'ordures.

* * * * *

Voilà la vie que j'ai menée tant que mon procès a duré. Le parloir ne me

fut pas tout à fait interdit; on ne pouvait m'ôter la liberté de

conférer avec mes juges ni avec mon avocat; encore celui-ci fut-il

obligé d'employer plusieurs fois la menace pour obtenir de me voir.

Alors une soeur m'accompagnait; elle se plaignait, si je parlais bas;

elle s'impatientait, si je restais trop; elle m'interrompait, me

démentait, me contredisait, répétait à la supérieure mes discours, les

altérait, les empoisonnait, m'en supposait même que je n'avais pas

tenus; que sais-je? On en vint jusqu'à me voler, me dépouiller, m'ôter

mes chaises, mes couvertures et mes matelas; on ne me donnait plus de

linge blanc; mes vêtements se déchiraient; j'étais presque sans bas et

sans souliers. J'avais peine à obtenir de l'eau; j'ai plusieurs fois été

obligée d'en aller chercher moi-même au puits, à ce puits dont je vous

ai parlé. On me cassa mes vaisseaux: alors j'en étais réduite à boire

l'eau que j'avais tirée, sans en pouvoir emporter. Si je passais sous

des fenêtres, j'étais obligée de fuir, ou de m'exposer à recevoir les

immondices des cellules. Quelques soeurs m'ont craché au visage. J'étais

devenue d'une malpropreté hideuse. Comme on craignait les plaintes que

je pourrais faire à nos directeurs, la confession me fut interdite.

Un jour de grande fête, c'était, je crois, le jour de l'Ascension, on

embarrassa ma serrure; je ne pus aller à la messe; et j'aurais peut-être

manqué à tous les autres offices, sans la visite de M. Manouri, à qui

l'on dit d'abord que l'on ne savait pas ce que j'étais devenue, qu'on ne

me voyait plus, et que je ne faisais aucune action de christianisme.

Cependant, à force de me tourmenter, j'abattis ma serrure, et je me

rendis à la porte du choeur, que je trouvai fermée, comme il arrivait

lorsque je ne venais pas des premières. J'étais couchée à terre, la tête

et le dos appuyés contre un des murs, les bras croisés sur la poitrine,

et le reste de mon corps étendu fermait le passage; lorsque l'office

finit, et que les religieuses se présentèrent pour sortir, la première

s'arrêta tout court; les autres arrivèrent à sa suite; la supérieure se

douta de ce que c'était, et dit:

«Marchez sur elle, ce n'est qu'un cadavre.»

Quelques-unes obéirent, et me foulèrent aux pieds; d'autres furent moins

inhumaines; mais aucune n'osa me tendre la main pour me relever. Tandis

que j'étais absente, on enleva de ma cellule mon prie-dieu, le portrait

de notre fondatrice, les autres images pieuses, le crucifix; et il ne me

resta que celui que je portais à mon rosaire, qu'on ne me laissa pas

longtemps. Je vivais donc entre quatre murailles nues, dans une chambre

sans porte, sans chaise, debout, ou sur une paillasse, sans aucun des

vaisseaux les plus nécessaires, forcée de sortir la nuit pour satisfaire

aux besoins de la nature, et accusée le matin de troubler le repos de la

maison, d'errer et de devenir folle. Comme ma cellule ne fermait plus,

on entrait pendant la nuit en tumulte, on criait, on tirait mon lit, on

cassait mes fenêtres, on me faisait toutes sortes de terreurs. Le bruit

montait à l'étage au-dessus; descendait l'étage au-dessous; et celles

qui n'étaient pas du complot disaient qu'il se passait dans ma chambre

des choses étranges; qu'elles avaient entendu des voix lugubres, des

cris, des cliquetis de chaînes, et que je conversais avec les revenants

et les mauvais esprits; qu'il fallait que j'eusse fait un pacte; et

qu'il faudrait incessamment déserter de mon corridor.

Il y a dans les communautés des têtes faibles; c'est même le grand

nombre: celles-là croyaient ce qu'on leur disait, n'osaient passer

devant ma porte, me voyaient dans leur imagination troublée avec une

figure hideuse, faisaient le signe de la croix à ma rencontre, et

s'enfuyaient en criant: «Satan, éloignez-vous de moi! Mon Dieu, venez à

mon secours!...» Une des plus jeunes était au fond du corridor, j'allais

à elle, et il n'y avait pas moyen de m'éviter; la frayeur la plus

terrible la prit. D'abord elle se tourna le visage contre le mur,

marmottant d'une voix tremblante: «Mon Dieu! mon Dieu! Jésus! Marie!...»

Cependant j'avançais; quand elle me sentit près d'elle, elle se couvre

le visage de ses deux mains de peur de me voir, s'élance de mon côté, se

précipite avec violence entre mes bras, et s'écrie: «À moi! à moi!

miséricorde! je suis perdue! Soeur Sainte-Suzanne, ne me faites point de

mal; soeur Sainte-Suzanne, ayez pitié de moi...» Et en disant ces mots,

la voilà qui tombe renversée à moitié morte sur le carreau.

On accourt à ses cris, on l'emporte; et je ne saurais vous dire comment

cette aventure fut travestie; on en fit l'histoire la plus criminelle:

on dit que le démon de l'impureté s'était emparé de moi; on me supposa

des desseins, des actions que je n'ose nommer, et des désirs bizarres

auxquels on attribua le désordre évident dans lequel la jeune religieuse

s'était trouvée. En vérité, je ne suis pas un homme, et je ne sais ce

qu'on peut imaginer d'une femme et d'une autre femme, et moins encore

d'une femme seule; cependant comme mon lit était sans rideaux, et qu'on

entrait dans ma chambre à toute heure, que vous dirai-je, monsieur? Il

faut qu'avec toute leur retenue extérieure, la modestie de leurs

regards, la chasteté de leur expression, ces femmes aient le coeur bien

corrompu: elles savent du moins qu'on commet seule des actions

déshonnêtes, et moi je ne le sais pas; aussi n'ai-je jamais bien compris

ce dont elles m'accusaient: et elles s'exprimaient en des termes si

obscurs, que je n'ai jamais su ce qu'il y avait à leur répondre.

Je ne finirais point, si je voulais suivre ce détail de persécutions.

Ah! monsieur, si vous avez des enfants, apprenez par mon sort celui que

vous leur préparez, si vous souffrez qu'ils entrent en religion sans les

marques de la vocation la plus forte et la plus décidée. Qu'on est

injuste dans le monde! On permet à un enfant de disposer de sa liberté à

un âge où il ne lui est pas permis de disposer d'un écu. Tuez plutôt

votre fille que de l'emprisonner dans un cloître malgré elle; oui,

tuez-la. Combien j'ai désiré de fois d'avoir été étouffée par ma mère en

naissant! elle eût été moins cruelle. Croiriez-vous bien qu'on m'ôta mon

bréviaire, et qu'on me défendit de prier Dieu? Vous pensez bien que je

n'obéis pas. Hélas! c'était mon unique consolation; j'élevais mes mains

vers le ciel, je poussais des cris, et j'osais espérer qu'ils étaient

entendus du seul être qui voyait toute ma misère. On écoutait à ma

porte; et un jour que je m'adressais à lui dans l'accablement de mon

coeur, et que je l'appelais à mon aide, on me dit:

«Vous appelez Dieu en vain, il n'y a plus de Dieu pour vous; mourez

désespérée, et soyez damnée...»

La religieuse · 第 4 / 33 题