montrer ni moi d'apprendre; je suis un peu fatiguée, il faut que je me
repose, adieu. Demain, sans plus tarder, je veux savoir tout ce qui
s'est passé dans cette chère petite âme-là; adieu...»
Les autres fois, quand je sortais, elle m'accompagnait jusqu'à sa porte,
elle me suivait des yeux tout le long du corridor jusqu'à la mienne;
elle me jetait un baiser avec les mains, et ne rentrait chez elle que
quand j'étais rentrée chez moi; cette fois-ci, à peine se leva-t-elle;
ce fut tout ce qu'elle put faire que de gagner le fauteuil qui était à
côté de son lit; elle s'assit, pencha la tête sur son oreiller, me jeta
le baiser avec les mains; ses yeux se fermèrent, et je m'en allai.
Ma cellule était presque vis-à-vis la cellule de Sainte-Thérèse; la
sienne était ouverte; elle m'attendait, elle m'arrêta et me dit:
«Ah! Sainte-Suzanne, vous venez de chez notre mère?
--Oui, lui dis-je.
--Vous y êtes demeurée longtemps?
--Autant qu'elle l'a voulu.
--Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
--Je ne vous ai rien promis.
--Oseriez-vous me dire ce que vous y avez fait?...»
Quoique ma conscience ne me reprochât rien, je vous avouerai cependant,
monsieur le marquis, que sa question me troubla; elle s'en aperçut, elle
insista, et je lui répondis: «Chère soeur, peut-être ne m'en
croiriez-vous pas; mais vous en croirez peut-être notre chère mère, et
je la prierai de vous en instruire.
--Ma chère Sainte-Suzanne, me dit-elle avec vivacité, gardez-vous-en
bien; vous ne voulez pas me rendre malheureuse; elle ne me le
pardonnerait jamais; vous ne la connaissez pas: elle est capable de
passer de la plus grande sensibilité jusqu'à la férocité; je ne sais pas
ce que je deviendrais. Promettez-moi de ne lui rien dire.
--Vous le voulez?
--Je vous le demande à genoux. Je suis désespérée, je vois bien qu'il
faut me résoudre; je me résoudrai. Promettez-moi de ne lui rien dire...»
Je la relevai, je lui donnai ma parole; elle y compta, elle eut raison;
et nous nous renfermâmes, elle dans sa cellule, moi dans la mienne.
Rentrée chez moi, je me trouvai rêveuse; je voulus prier, et je ne le
pus pas; je cherchai à m'occuper; je commençai un ouvrage que je quittai
pour un autre, que je quittai pour un autre encore; mes mains
s'arrêtaient d'elles-mêmes, et j'étais comme imbécile; jamais je n'avais
rien éprouvé de pareil. Mes yeux se fermèrent d'eux-mêmes; je fis un
petit sommeil, quoique je ne dorme jamais le jour. Réveillée, je
m'interrogeai sur ce qui s'était passé entre la supérieure et moi, je
m'examinai; je crus entrevoir en examinant encore... mais c'était des
idées si vagues, si folles, si ridicules, que je les rejetai loin de
moi. Le résultat de mes réflexions, c'est que c'était peut-être une
maladie à laquelle elle était sujette; puis il m'en vint une autre,
c'est que peut-être cette maladie se gagnait, que Sainte-Thérèse l'avait
prise, et que je la prendrais aussi.
Le lendemain, après l'office du matin, notre supérieure me dit:
«Sainte-Suzanne, c'est aujourd'hui que j'espère savoir tout ce qui vous
est arrivé; venez...»
J'allai. Elle me fit asseoir dans son fauteuil à côté de son lit, et
elle se mit sur une chaise un peu plus basse; je la dominais un peu,
parce que je suis plus grande, et que j'étais plus élevée. Elle était si
proche de moi, que mes deux genoux étaient entrelacés dans les siens, et
elle était accoudée sur son lit. Après un petit moment de silence, je
lui dis:
«Quoique je sois bien jeune, j'ai bien eu de la peine; il y aura bientôt
vingt ans que je suis au monde, et vingt ans que je souffre. Je ne sais
si je pourrai vous dire tout, et si vous aurez le coeur de l'entendre;
peines chez mes parents, peines au couvent de Sainte-Marie, peines au
couvent de Longchamp, peines partout; chère mère, par où voulez-vous que
je commence?
--Par les premières.
--Mais, lui dis-je, chère mère, cela sera bien long et bien triste, et
je ne voudrais pas vous attrister si longtemps.
--Ne crains rien; j'aime à pleurer: c'est un état délicieux pour une âme
tendre, que celui de verser des larmes. Tu dois aimer à pleurer aussi;
tu essuieras mes larmes, j'essuierai les tiennes, et peut-être nous
serons heureuses au milieu du récit de tes souffrances; qui sait
jusqu'où l'attendrissement peut nous mener?...» Et en prononçant ces
derniers mots, elle me regarda de bas en haut avec des yeux déjà
humides; elle me prit les deux mains; elle s'approcha de moi plus près
encore, en sorte qu'elle me touchait et que je la touchais.
«Raconte, mon enfant, dit-elle; j'attends, je me sens les dispositions
les plus pressantes à m'attendrir; je ne pense pas avoir eu de ma vie un
jour plus compatissant et plus affectueux...»
Je commençai donc mon récit à peu près comme je viens de vous l'écrire.
Je ne saurais vous dire l'effet qu'il produisit sur elle, les soupirs
qu'elle poussa, les pleurs qu'elle versa, les marques d'indignation
qu'elle donna contre mes cruels parents, contre les filles affreuses de
Sainte-Marie, contre celles de Longchamp; je serais bien fâchée qu'il
leur arrivât la plus petite partie des maux qu'elle leur souhaita; je ne
voudrais pas avoir arraché un cheveu de la tête de mon plus cruel
ennemi. De temps en temps elle m'interrompait, elle se levait, elle se
promenait, puis elle se rasseyait à sa place; d'autres fois elle levait
les mains et les yeux au ciel, et puis elle se cachait la tête entre mes
genoux. Quand je lui parlai de ma scène du cachot, de celle de mon
exorcisme, de mon amende honorable, elle poussa presque des cris; quand
je fus à la fin, je me tus, et elle resta pendant quelque temps le corps
penché sur son lit, le visage caché dans sa couverture et les bras
étendus au-dessus de sa tête; et moi, je lui disais: «Chère mère, je
vous demande pardon de la peine que je vous ai causée; je vous en avais
prévenue, mais c'est vous qui l'avez voulu...» Et elle ne me répondait
que par ces mots:
«Les méchantes créatures! les horribles créatures! Il n'y a que dans les
couvents où l'humanité puisse s'éteindre à ce point. Lorsque la haine
vient à s'unir à la mauvaise humeur habituelle, on ne sait plus où les
choses seront portées. Heureusement je suis douce; j'aime toutes mes
religieuses; elles ont pris, les unes plus, les autres moins de mon
caractère, et toutes elles s'aiment entre elles. Mais comment cette
faible santé a-t-elle pu résister à tant de tourments? Comment tous ces
petits membres n'ont-ils pas été brisés? Comment toute cette machine
délicate n'a-t-elle pas été détruite? Comment l'éclat de ces yeux ne
s'est-il pas éteint dans les larmes? Les cruelles! serrer ces bras avec
des cordes!...» Et elle me prenait les bras, et elle les baisait. «Noyer
de larmes ces yeux!...» Et elle les baisait. «Arracher la plainte et le
gémissement de cette bouche!...» Et elle la baisait. «Condamner ce
visage charmant et serein à se couvrir sans cesse des nuages de la
tristesse!...» Et elle le baisait. «Faner les roses de ces joues!...» Et
elle les flattait de la main et les baisait. «Déparer cette tête!
arracher ces cheveux! charger ce front de souci!...» Et elle baisait ma
tête, mon front, mes cheveux... «Oser entourer ce cou d'une corde, et
déchirer ces épaules avec des pointes aiguës!...» Et elle écartait mon
linge de cou et de tête; elle entr'ouvrait le haut de ma robe; mes
cheveux tombaient épars sur mes épaules découvertes; ma poitrine était à
demi nue, et ses baisers se répandaient sur mon cou, sur mes épaules
découvertes et sur ma poitrine à demi nue.
Je m'aperçus alors, au tremblement qui la saisissait, au trouble de son
discours, à l'égarement de ses yeux et de ses mains, à son genou qui se
pressait entre les miens, à l'ardeur dont elle me serrait et à la
violence dont ses bras m'enlaçaient, que sa maladie ne tarderait pas à
la prendre. Je ne sais ce qui se passait en moi; mais j'étais saisie
d'une frayeur, d'un tremblement et d'une défaillance qui me vérifiaient
le soupçon que j'avais eu que son mal était contagieux.
Je lui dis: «Chère mère, voyez dans quel désordre vous m'avez mise! si
l'on venait...
--Reste, reste, me dit-elle d'une voix oppressée; on ne viendra pas...»
Cependant je faisais effort pour me lever et m'arracher d'elle, et je
lui disais: «Chère mère, prenez garde, voilà votre mal qui va vous
prendre. Souffrez que je m'éloigne...»
Je voulais m'éloigner; je le voulais, cela est sûr; mais je ne le
pouvais pas. Je ne me sentais aucune force, mes genoux se dérobaient
sous moi. Elle était assise, j'étais debout, elle m'attirait, je
craignis de tomber sur elle et de la blesser; je m'assis sur le bord de
son lit et je lui dis:
«Chère mère, je ne sais ce que j'ai, je me trouve mal.
--Et moi aussi, me dit-elle; mais repose-toi un moment, cela passera, ce
ne sera rien...»
En effet, ma supérieure reprit du calme, et moi aussi. Nous étions l'une
et l'autre abattues; moi, la tête penchée sur son oreiller; elle, la
tête posée sur un de mes genoux, le front placé sur une de mes mains.
Nous restâmes quelques moments dans cet état; je ne sais ce qu'elle
pensait; pour moi, je ne pensais à rien, je ne le pouvais, j'étais d'une
faiblesse qui m'occupait tout entière. Nous gardions le silence, lorsque
la supérieure le rompit la première; elle me dit: «Suzanne, il m'a paru
par ce que vous m'avez dit de votre première supérieure qu'elle vous
était fort chère.
--Beaucoup.
--Elle ne vous aimait pas mieux que moi, mais elle était mieux aimée de
vous... Vous ne me répondez pas?
--J'étais malheureuse, elle adoucissait mes peines.
--Mais d'où vient votre répugnance pour la vie religieuse? Suzanne, vous
ne m'avez pas tout dit.
--Pardonnez-moi, madame.
--Quoi! il n'est pas possible, aimable comme vous l'êtes, car, mon
enfant, vous l'êtes beaucoup, vous ne savez pas combien, que personne ne
vous l'ait dit.
--On me l'a dit.
--Et celui qui vous le disait ne vous déplaisait pas?
--Non.
--Et vous vous êtes pris de goût pour lui?
--Point du tout.
--Quoi! votre coeur n'a jamais rien senti?
--Rien.
--Quoi! ce n'est pas une passion, ou secrète ou désapprouvée de vos
parents, qui vous a donné de l'aversion pour le couvent? Confiez-moi
cela; je suis indulgente.
--Je n'ai, chère mère, rien à vous confier là-dessus.
--Mais, encore une fois, d'où vient votre répugnance pour la vie
religieuse?
--De la vie même. J'en hais les devoirs, les occupations, la retraite,
la contrainte; il me semble que je suis appelée à autre chose.
--Mais à quoi cela vous semble-t-il?
--À l'ennui qui m'accable; je m'ennuie.
--Ici même?
--Oui, chère mère; ici même, malgré toute la bonté que vous avez pour
moi.
--Mais, est-ce que vous éprouvez en vous-même des mouvements, des
désirs?
--Aucun.
--Je le crois; vous me paraissez d'un caractère tranquille.
--Assez.
--Froid, même.
--Je ne sais.
--Vous ne connaissez pas le monde?
--Je le connais peu.
--Quel attrait peut-il donc avoir pour vous?
--Cela ne m'est pas bien expliqué; mais il faut pourtant qu'il en ait.
--Est-ce la liberté que vous regrettez?
--C'est cela, et peut-être beaucoup d'autres choses.
--Et ces autres choses, quelles sont-elles? Mon amie, parlez-moi à coeur
ouvert; voudriez-vous être mariée?
--Je l'aimerais mieux que d'être ce que je suis; cela est certain.
--Pourquoi cette préférence?
--Je l'ignore.
--Vous l'ignorez? Mais, dites-moi, quelle impression fait sur vous la
présence d'un homme?
--Aucune; s'il a de l'esprit et qu'il parle bien, je l'écoute avec
plaisir; s'il est d'une belle figure, je le remarque.
--Et votre coeur est tranquille?
--Jusqu'à présent, il est resté sans émotion.
--Quoi! lorsqu'ils ont attaché leurs regards animés sur les vôtres, vous
n'avez pas ressenti...
--Quelquefois de l'embarras; ils me faisaient baisser les yeux.
--Et sans aucun trouble?
--Aucun.
--Et vos sens ne vous disaient rien?
--Je ne sais ce que c'est que le langage des sens.
--Ils en ont un, cependant.
--Cela se peut.
--Et vous ne le connaissez pas?
--Point du tout.
--Quoi! vous... C'est un langage bien doux; et voudriez-vous le
connaître?
--Non, chère mère; à quoi cela me servirait-il?
--À dissiper votre ennui.
--À l'augmenter, peut-être. Et puis, que signifie ce langage des sens,
sans objet?
--Quand on parle, c'est toujours à quelqu'un; cela vaut mieux sans doute
que de s'entretenir seule, quoique ce ne soit pas tout à fait sans
plaisir.
--Je n'entends rien à cela.
--Si tu voulais, chère enfant, je te deviendrais plus claire.
--Non, chère mère, non. Je ne sais rien; et j'aime mieux ne rien savoir,
que d'acquérir des connaissances qui me rendraient peut-être plus à
plaindre que je ne le suis. Je n'ai point de désirs, et je n'en veux
point chercher que je ne pourrais satisfaire.
--Et pourquoi ne le pourrais-tu pas?
--Et comment le pourrais-je?
--Comme moi.
--Comme vous! Mais il n'y a personne dans cette maison.
--J'y suis, chère amie; vous y êtes.
--Eh bien! que vous suis-je? que m'êtes-vous?
--Qu'elle est innocente!
--Oh! il est vrai, chère mère, que je le suis beaucoup, et que
j'aimerais mieux mourir que de cesser de l'être.»
Je ne sais ce que ces derniers mots pouvaient avoir de fâcheux pour
elle, mais ils la firent tout à coup changer de visage; elle devint
sérieuse, embarrassée; sa main, qu'elle avait posée sur un de mes
genoux, cessa d'abord de le presser, et puis se retira; elle tenait ses
yeux baissés.
Je lui dis: «Ma chère mère, qu'est-ce qui m'est arrivé? Est-ce qu'il me
serait échappé quelque chose qui vous aurait offensée? Pardonnez-moi.
J'use de la liberté que vous m'avez accordée; je n'étudie rien de ce que
j'ai à vous dire; et puis, quand je m'étudierais, je ne dirais pas
autrement, peut-être plus mal. Les choses dont nous nous entretenons me
sont si étrangères! Pardonnez-moi...»
En disant ces derniers mots, je jetai mes deux bras autour de son cou,
et je posai ma tête sur son épaule. Elle jeta les deux siens autour de
moi, et me serra fort tendrement. Nous demeurâmes ainsi quelques
instants; ensuite, reprenant sa tendresse et sa sérénité, elle me dit:
«Suzanne, dormez-vous bien?
--Fort bien, lui dis-je, surtout depuis quelque temps.
--Vous endormez-vous tout de suite?
--Assez communément.
--Mais quand vous ne vous endormez pas tout de suite, à quoi
pensez-vous?
--À ma vie passée, à celle qui me reste; ou je prie Dieu, ou je pleure;
que sais-je?
--Et le matin, quand vous vous éveillez de bonne heure?
--Je me lève.
--Tout de suite?
--Tout de suite.
--Vous n'aimez donc pas à rêver?
--Non.
--À vous reposer sur votre oreiller?
--Non.
--À jouir de la douce chaleur du lit?
--Non.
--Jamais?...»
Elle s'arrêta à ce mot, et elle eut raison; ce qu'elle avait à me
demander n'était pas bien, et peut-être ferai-je beaucoup plus mal de le
dire, mais j'ai résolu de ne rien celer. «... Jamais vous n'avez été
tentée de regarder, avec complaisance, combien vous êtes belle?
--Non, chère mère. Je ne sais pas si je suis si belle que vous le dites;
et puis, quand je le serais, c'est pour les autres qu'on est belle, et
non pour soi.
--Jamais vous n'avez pensé à promener vos mains sur cette belle gorge,
sur ces cuisses, sur ce ventre, sur ces chairs si fermes, si douces et
si blanches?
--Oh! pour cela, non; il y a du péché à cela; et si cela m'était arrivé,
je ne sais comment j'aurais fait pour l'avouer à confesse...»
Je ne sais ce que nous dîmes encore, lorsqu'on vint l'avertir qu'on la
demandait au parloir. Il me parut que cette visite lui causait du dépit,
et qu'elle aurait mieux aimé continuer de causer avec moi, quoique ce
que nous disions ne valût guère la peine d'être regretté; cependant nous
nous séparâmes.
Jamais la communauté n'avait été plus heureuse que depuis que j'y étais
entrée. La supérieure paraissait avoir perdu l'inégalité de son
caractère; on disait que je l'avais fixée. Elle donna même en ma faveur
plusieurs jours de récréation, et ce qu'on appelle des fêtes; ces jours
on est un peu mieux servi qu'à l'ordinaire; les offices sont plus
courts, et tout le temps qui les sépare est accordé à la récréation.
Mais ce temps heureux devait passer pour les autres et pour moi.
La scène que je viens de peindre fut suivie d'un grand nombre d'autres
semblables que je néglige. Voici la suite de la précédente.
L'inquiétude commençait à s'emparer de la supérieure; elle perdait sa
gaieté, son embonpoint, son repos. La nuit suivante, lorsque tout le
monde dormait et que la maison était dans le silence, elle se leva;
après avoir erré quelque temps dans les corridors, elle vint à ma
cellule. J'ai le sommeil léger, je crus la reconnaître. Elle s'arrêta.
En s'appuyant le front apparemment contre ma porte, elle fit assez de
bruit pour me réveiller, si j'avais dormi. Je gardai le silence; il me
sembla que j'entendais une voix qui se plaignait, quelqu'un qui
soupirait: j'eus d'abord un léger frisson, ensuite je me déterminai à
dire _Ave_. Au lieu de me répondre, on s'éloignait à pas léger. On
revint quelque temps après; les plaintes et les soupirs recommencèrent;
je dis encore _Ave_, et l'on s'éloigna pour la seconde fois. Je me
rassurai, et je m'endormis. Pendant que je dormais, on entra, on s'assit
à côté de mon lit; mes rideaux étaient entr'ouverts; on tenait une
petite bougie dont la lumière m'éclairait le visage, et celle qui la
portait me regardait dormir; ce fut du moins ce que j'en jugeai à son
attitude, lorsque j'ouvris les yeux; et cette personne, c'était la
supérieure.
Je me levai subitement; elle vit ma frayeur; elle me dit: «Suzanne,
rassurez-vous? c'est moi...» Je me remis la tête sur mon oreiller, et je
lui dis: «Chère mère, que faites-vous ici à l'heure qu'il est? Qu'est-ce
qui peut vous avoir amenée? Pourquoi ne dormez-vous pas?
--Je ne saurais dormir, me répondit-elle; je ne dormirai de longtemps.
Ce sont des songes fâcheux qui me tourmentent; à peine ai-je les yeux
fermés, que les peines que vous avez souffertes se retracent à mon
imagination; je vous vois entre les mains de ces inhumaines, je vois vos
cheveux épars sur votre visage, je vous vois les pieds ensanglantés, la
torche au poing, la corde au cou; je crois qu'elles vont disposer de
votre vie; je frissonne, je tremble; une sueur froide se répand sur tout
mon corps; je veux aller à votre secours; je pousse des cris, je
m'éveille, et c'est inutilement que j'attends que le sommeil revienne.
Voilà ce qui m'est arrivé cette nuit; j'ai craint que le ciel ne
m'annonçât quelque malheur arrivé à mon amie; je me suis levée, je me
suis approchée de votre porte, j'ai écouté; il m'a semblé que vous ne
dormiez pas; vous avez parlé, je me suis retirée; je suis revenue, vous
avez encore parlé, et je me suis encore éloignée; je suis revenue une
troisième fois; et lorsque j'ai cru que vous dormiez, je suis entrée. Il
y a déjà quelque temps que je suis à côté de vous, et que je crains de
vous éveiller: j'ai balancé d'abord si je tirerais vos rideaux; je
voulais m'en aller, crainte de troubler votre repos; mais je n'ai pu
résister au désir de voir si ma chère Suzanne se portait bien; je vous
ai regardée: que vous êtes belle à voir, même quand vous dormez!
--Ma chère mère, que vous êtes bonne!
--J'ai pris du froid; mais je sais que je n'ai rien à craindre de
fâcheux pour mon enfant, et je crois que je dormirai. Donnez-moi votre
main.»
Je la lui donnai.
«Que son pouls est tranquille! qu'il est égal! rien ne l'émeut.
--J'ai le sommeil assez paisible.
--Que vous êtes heureuse!
--Chère mère, vous continuerez de vous refroidir.
--Vous avez raison; adieu, belle amie, adieu, je m'en vais.»
Cependant elle ne s'en allait point, elle continuait à me regarder; deux
larmes coulèrent de ses yeux. «Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous?
vous pleurez; que je suis fâchée de vous avoir entretenue de mes
peines!...» À l'instant elle ferma ma porte, elle éteignit sa bougie, et
elle se précipita sur moi. Elle me tenait embrassée; elle était couchée
sur ma couverture à côté de moi; son visage était collé sur le mien, ses
larmes mouillaient mes joues; elle soupirait, et elle me disait d'une
voix plaintive et entrecoupée: «Chère amie, ayez pitié de moi!
--Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous? Est-ce que vous vous trouvez
mal? Que faut-il que je fasse?
--Je tremble, me dit-elle, je frissonne; un froid mortel s'est répandu
sur moi.
--Voulez-vous que je me lève et que je vous cède mon lit?
--Non, me dit-elle, il ne serait pas nécessaire que vous vous levassiez;
écartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous; que
je me réchauffe, et que je guérisse.
--Chère mère, lui dis-je, mais cela est défendu. Que dirait-on si on le
savait? J'ai vu mettre en pénitence des religieuses, pour des choses
beaucoup moins graves. Il arriva dans le couvent de Sainte-Marie à une
religieuse d'aller la nuit dans la cellule d'une autre, c'était sa bonne
amie, et je ne saurais vous dire tout le mal qu'on en pensait. Le
directeur m'a demandé quelquefois si l'on ne m'avait jamais proposé de
venir dormir à côté de moi, et il m'a sérieusement recommandé de ne le
pas souffrir. Je lui ai même parlé des caresses que vous me faisiez; je
les trouve très-innocentes, mais lui, il ne pense point ainsi; je ne
sais comment j'ai oublié ses conseils; je m'étais bien proposé de vous
en parler.
--Chère amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura
rien. C'est moi qui récompense ou qui punis; et quoi qu'en dise le
directeur, je ne vois pas quel mal il y a à une amie, à recevoir à côté
d'elle une amie que l'inquiétude a saisie, qui s'est éveillée, et qui
est venue, pendant la nuit et malgré la rigueur de la saison, voir si sa
bien-aimée n'était dans aucun péril. Suzanne, n'avez-vous jamais partagé
le même lit chez vos parents avec une de vos soeurs?
--Non, jamais.
--Si l'occasion s'en était présentée, ne l'auriez-vous pas fait sans
scrupule? Si votre soeur, alarmée et transie de froid, était venue vous
demander place à côté de vous, l'auriez-vous refusée?
--Je crois que non.
--Et ne suis-je pas votre chère mère?
--Oui, vous l'êtes; mais cela est défendu.
--Chère amie, c'est moi qui le défends aux autres, et qui vous le
permets et vous le demande. Que je me réchauffe un moment, et je m'en
irai. Donnez-moi votre main...» Je la lui donnai. «Tenez, me dit-elle,
tâtez, voyez; je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre...» et
cela était vrai. «Oh! la chère mère, lui dis-je, elle en sera malade.
Mais attendez, je vais m'éloigner sur le bord, et vous vous mettrez dans
l'endroit chaud.» Je me rangeai de côté, je levai la couverture, et elle
se mit à ma place. Oh! qu'elle était mal! Elle avait un tremblement
général dans tous les membres; elle voulait me parler, elle voulait
s'approcher de moi; elle ne pouvait articuler, elle ne pouvait se
remuer. Elle me disait à voix basse: «Suzanne, mon amie, approchez-vous
un peu...» Elle étendait ses bras; je lui tournais le dos; elle me prit
doucement, elle me tira vers elle; elle passa son bras droit sous mon
corps et l'autre dessus, et elle me dit: «Je suis glacée; j'ai si froid
que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.
--Chère mère, ne craignez rien.»
Aussitôt elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de
ma ceinture; ses pieds étaient posés sous les miens, et je les pressais
pour les réchauffer; et la chère mère me disait: «Ah! chère amie, voyez
comme mes pieds se sont promptement réchauffés, parce qu'il n'y a rien
qui les sépare des vôtres.
--Mais, lui dis-je, qui empêche que vous ne vous réchauffiez partout de
la même manière?
--Rien, si vous voulez.»
Je m'étais retournée, elle avait écarté son linge, et j'allais écarter
le mien, lorsque tout à coup on frappa deux coups violents à la porte.
Effrayée, je me jette sur-le-champ hors du lit d'un côté, et la
supérieure de l'autre; nous écoutons, et nous entendons quelqu'un qui
regagnait, sur la pointe du pied, la cellule voisine, «Ah! lui dis-je,
c'est ma soeur Sainte-Thérèse; elle vous aura vue passer dans le
corridor, et entrer chez moi; elle nous aura écoutées, elle aura surpris
nos discours; que dira-t-elle?...» J'étais plus morte que vive. «Oui,
c'est elle, me dit la supérieure d'un ton irrité; c'est elle, je n'en
doute pas; mais j'espère qu'elle se ressouviendra longtemps de sa
témérité.
--Ah! chère mère, lui dis-je, ne lui faites point de mal.
--Suzanne, me dit-elle, adieu, bonsoir: recouchez-vous, dormez bien, je
vous dispense de l'oraison. Je vais chez cette étourdie. Donnez-moi
votre main...»
Je la lui tendis d'un bord du lit à l'autre; elle releva la manche qui
me couvrait le bras, elle le baisa en soupirant sur toute la longueur,
depuis l'extrémité des doigts jusqu'à l'épaule; et elle sortit en
protestant que la téméraire qui avait osé la troubler s'en
ressouviendrait. Aussitôt je m'avançai promptement à l'autre bord de ma
couche vers la porte, et j'écoutai: elle entra chez soeur Thérèse. Je
fus tentée de me lever et d'aller m'interposer entre elle et la
supérieure, s'il arrivait que la scène devînt violente; mais j'étais si
troublée, si mal à mon aise, que j'aimai mieux rester dans mon lit; mais
je n'y dormis pas. Je pensai que j'allais devenir l'entretien de la
maison; que cette aventure, qui n'avait rien en soi que de bien simple,
serait racontée avec les circonstances les plus défavorables; qu'il en
serait ici pis encore qu'à Longchamp, où je fus accusée de je ne sais
quoi; que notre faute parviendrait à la connaissance des supérieurs, que
notre mère serait déposée; et que nous serions l'une et l'autre
sévèrement punies. Cependant j'avais l'oreille au guet, j'attendais avec
impatience que notre mère sortît de chez soeur Thérèse; cette affaire
fut difficile à accommoder apparemment, car elle y passa presque la
nuit. Que je la plaignais! elle était en chemise, toute nue, et transie
de colère et de froid.
Le matin, j'avais bien envie de profiter de la permission qu'elle
m'avait donnée, et de demeurer couchée; cependant il me vint en esprit
qu'il n'en fallait rien faire. Je m'habillai bien vite, et me trouvai la
première au choeur, où la supérieure et Sainte-Thérèse ne parurent
point, ce qui me fit grand plaisir; premièrement, parce que j'aurais eu
de la peine à soutenir la présence de cette soeur sans embarras;
secondement, c'est que, puisqu'on lui avait permis de s'absenter de
l'office, elle avait apparemment obtenu de la supérieure un pardon
qu'elle ne lui aurait accordé qu'à des conditions qui devaient me
tranquilliser. J'avais deviné.
À peine l'office fut-il achevé, que la supérieure m'envoya chercher.
J'allai la voir: elle était encore au lit, elle avait l'air abattu; elle
me dit: «J'ai souffert; je n'ai point dormi; Sainte-Thérèse est folle;
si cela lui arrive encore, je l'enfermerai.
--Ah! chère mère, lui dis-je, ne l'enfermez jamais.
--Cela dépendra de sa conduite: elle m'a promis qu'elle serait
meilleure; et j'y compte. Et vous, chère Suzanne, comment vous
portez-vous?
--Bien, chère mère.
--Avez-vous un peu reposé?
--Fort peu.
--On m'a dit que vous aviez été au choeur; pourquoi n'êtes-vous pas
restée sur votre traversin?
--J'y aurais été mal; et puis j'ai pensé qu'il valait mieux...
--Non, il n'y avait point d'inconvénient. Mais je me sens quelque envie
de sommeiller; je vous conseille d'en aller faire autant chez vous, à
moins que vous n'aimiez mieux accepter une place à côté de moi.
--Chère mère, je vous suis infiniment obligée; j'ai l'habitude de
coucher seule, et je ne saurais dormir avec une autre.
--Allez donc. Je ne descendrai point au réfectoire à dîner; on me
servira ici: peut-être ne me lèverai-je pas du reste de la journée. Vous
viendrez avec quelques autres que j'ai fait avertir.
--Et soeur Sainte-Thérèse en sera-t-elle? lui demandai-je.
--Non, me répondit-elle.
--Je n'en suis pas fâchée.
--Et pourquoi?
--Je ne sais, il me semble que je crains de la rencontrer.
--Rassurez-vous, mon enfant; je te réponds qu'elle a plus de frayeur de
toi que tu n'en dois avoir d'elle.»
Je la quittai, j'allai me reposer. L'après-midi, je me rendis chez la
supérieure, où je trouvai une assemblée assez nombreuse des religieuses
les plus jeunes et les plus jolies de la maison; les autres avaient fait
leur visite et s'étaient retirées. Vous qui vous connaissez en peinture,
je vous assure, monsieur le marquis, que c'était un assez agréable
tableau à voir. Imaginez un atelier de dix à douze personnes, dont la
plus jeune pouvait avoir quinze ans, et la plus âgée n'en avait pas
vingt-trois; une supérieure qui touchait à la quarantaine, blanche,
fraîche, pleine d'embonpoint, à moitié levée sur son lit, avec deux
mentons qu'elle portait d'assez bonne grâce, des bras ronds comme s'ils
avaient été tournés, des doigts en fuseau, et tout parsemés de
fossettes; des yeux noirs, grands, vifs et tendres, presque jamais
entièrement ouverts, à demi fermés, comme si celle qui les possédait eût
éprouvé quelque fatigue à les ouvrir; des lèvres vermeilles comme la
rose, des dents blanches comme le lait, les plus belles joues, une tête
fort agréable, enfoncée dans un oreiller profond et mollet; les bras
étendus mollement à ses côtés, avec de petits coussins sous les coudes
pour les soutenir. J'étais assise sur le bord de son lit, et je ne
faisais rien; une autre dans un fauteuil, avec un petit métier à broder
sur ses genoux; d'autres, vers les fenêtres, faisaient de la dentelle;
il y en avait à terre assises sur les coussins qu'on avait ôtés des
chaises, qui cousaient, qui brodaient, qui parfilaient ou qui filaient
au petit rouet. Les unes étaient blondes, d'autres brunes; aucune ne se
ressemblait, quoiqu'elles fussent toutes belles. Leurs caractères
étaient aussi variés que leurs physionomies; celles-ci étaient sereines,
celles-là gaies, d'autres sérieuses, mélancoliques ou tristes. Toutes
travaillaient, excepté moi, comme je vous l'ai dit. Il n'était pas
difficile de discerner les amies des indifférentes et des ennemies; les
amies s'étaient placées, ou l'une à côté de l'autre, ou en face; et tout
en faisant leur ouvrage, elles causaient, elles se conseillaient, elles
se regardaient furtivement, elles se pressaient les doigts, sous
prétexte de se donner une épingle, une aiguille, des ciseaux. La
supérieure les parcourait des yeux; elle reprochait à l'une son
application, à l'autre son oisiveté, à celle-ci son indifférence, à
celle-là sa tristesse; elle se faisait apporter l'ouvrage, elle louait
ou blâmait; elle raccommodait à l'une son ajustement de tête... «Ce
voile est trop avancé... Ce linge prend trop du visage, on ne vous voit
pas assez les joues... Voilà des plis qui font mal...» Elle distribuait
à chacune, ou de petits reproches, ou de petites caresses.
Tandis qu'on était ainsi occupé, j'entendis frapper doucement à la
porte, j'y allai. La supérieure me dit: «Sainte-Suzanne, vous
reviendrez.
--Oui, chère mère.
--N'y manquez pas, car j'ai quelque chose d'important à vous
communiquer.
--Je vais rentrer...»
C'était cette pauvre Sainte-Thérèse. Elle demeura un petit moment sans
parler, et moi aussi; ensuite je lui dis: «Chère soeur, est-ce à moi que
vous en voulez?
--Oui.
--À quoi puis-je vous servir?
--Je vais vous le dire. J'ai encouru la disgrâce de notre chère mère; je
croyais qu'elle m'avait pardonné, et j'avais quelque raison de le
penser; cependant vous êtes toutes assemblées chez elle, je n'y suis
pas, et j'ai ordre de demeurer chez moi.
--Est-ce que vous voudriez entrer?
--Oui.
--Est-ce que vous souhaiteriez que j'en sollicitasse la permission?
--Oui.
--Attendez, chère amie, j'y vais.
--Sincèrement, vous lui parlerez pour moi?
--Sans doute; et pourquoi ne vous le promettrais-je pas, et pourquoi ne
le ferais-je pas après vous l'avoir promis?
--Ah! me dit-elle, en me regardant tendrement, je lui pardonne, je lui
pardonne le goût qu'elle a pour vous; c'est que vous possédez tous les
charmes, la plus belle âme et le plus beau corps.»
J'étais enchantée d'avoir ce petit service à lui rendre. Je rentrai. Une
autre avait pris ma place en mon absence sur le bord du lit de la
supérieure, était penchée vers elle, le coude appuyé entre ses deux
cuisses, et lui montrait son ouvrage; la supérieure, les yeux presque
fermés, lui disait oui et non, sans presque la regarder; et j'étais
debout à côté d'elle sans qu'elle s'en aperçût. Cependant elle ne tarda
pas à revenir de sa légère distraction. Celle qui s'était emparée de ma
place, me la rendit; je me rassis; ensuite me penchant doucement vers la
supérieure, qui s'était un peu relevée sur ses oreillers, je me tus,
mais je la regardai comme si j'avais une grâce à lui demander. «Eh bien,
me dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? parlez, que voulez-vous? est-ce qu'il
est en moi de vous refuser quelque chose?
--La soeur Sainte-Thérèse...
--J'entends. Je suis très-mécontente d'elle; mais Sainte-Suzanne
intercède pour elle, et je lui pardonne; allez lui dire qu'elle peut
entrer.»
J'y courus. La pauvre petite soeur attendait à la porte; je lui dis
d'avancer: elle le fit en tremblant, elle avait les yeux baissés; elle
tenait un long morceau de mousseline attaché sur un patron qui lui
échappa des mains au premier pas; je le ramassai; je la pris par un bras
et la conduisis à la supérieure. Elle se jeta à genoux; elle saisit une
de ses mains, qu'elle baisa en poussant quelques soupirs, et en versant
une larme; puis elle s'empara d'une des miennes, qu'elle joignit à celle
de la supérieure, et les baisa l'une et l'autre. La supérieure lui fit
signe de se lever et de se placer où elle voudrait; elle obéit. On
servit une collation. La supérieure se leva; elle ne s'assit point avec
nous, mais elle se promenait autour de la table, posant sa main sur la
tête de l'une, la renversant doucement en arrière et lui baisant le
front, levant le linge de cou à une autre, plaçant sa main dessus, et
demeurant appuyée sur le dos de son fauteuil; passant à une troisième,
et laissant aller sur elle une de ses mains, ou la plaçant sur sa
bouche; goûtant du bout des lèvres aux choses qu'on avait servies, et
les distribuant à celle-ci, à celle-là. Après avoir circulé ainsi un
moment, elle s'arrêta en face de moi, me regardant avec des yeux
très-affectueux et très-tendres; cependant les autres les avaient
baissés, comme si elles eussent craint de la contraindre ou de la
distraire, mais surtout la soeur Sainte-Thérèse. La collation faite, je
me mis au clavecin; et j'accompagnai deux soeurs qui chantèrent sans
méthode, avec du goût, de la justesse et de la voix. Je chantai aussi,
et je m'accompagnai. La supérieure était assise au pied du clavecin, et
paraissait goûter le plus grand plaisir à m'entendre et à me voir; les
autres écoutaient debout sans rien faire, ou s'étaient remises à
l'ouvrage. Cette soirée fut délicieuse. Cela fait, toutes se retirèrent.
Je m'en allais avec les autres; mais la supérieure m'arrêta: «Quelle
heure est-il? me dit-elle.
--Tout à l'heure six heures.
--Quelques-unes de nos discrètes vont entrer. J'ai réfléchi sur ce que
vous m'avez dit de votre sortie de Longchamp; je leur ai communiqué mes
idées; elles les ont approuvées, et nous avons une proposition à vous
faire. Il est impossible que nous ne réussissions pas; et si nous
réussissons, cela fera un petit bien à la maison et quelque douceur pour
vous...»
À six heures, les discrètes entrèrent; la discrétion des maisons
religieuses est toujours bien décrépite et bien vieille. Je me levai,
elles s'assirent; et la supérieure me dit: «Soeur Sainte-Suzanne, ne
m'avez-vous pas appris que vous deviez à la bienfaisance de M. Manouri
la dot qu'on vous a faite ici?
--Oui, chère mère.
--Je ne me suis donc pas trompée, et les soeurs de Longchamp sont
restées en possession de la dot que vous leur avez payée en entrant chez
elles?
--Oui, chère mère.
--Elles ne vous en ont rien rendu?
--Non, chère mère.
--Elles ne vous en font point de pension?
--Non, chère mère.
--Cela n'est pas juste; c'est ce que j'ai communiqué à nos discrètes; et
elles pensent, comme moi, que vous êtes en droit de demander contre
elles, ou que cette dot vous soit restituée au profit de notre maison,
ou qu'elles vous en fassent la rente. Ce que vous tenez de l'intérêt que
M. Manouri a pris à votre sort, n'a rien de commun avec ce que les
soeurs de Longchamp vous doivent; ce n'est point à leur acquit qu'il a
fourni votre dot.
--Je ne le crois pas; mais pour s'en assurer, le plus court c'est de lui
écrire.
--Sans doute; mais au cas que sa réponse soit telle que nous la
désirons, voici les propositions que nous avons à vous faire: nous
entreprendrons le procès en votre nom contre la maison de Longchamp; la
nôtre fera les frais, qui ne seront pas considérables, parce qu'il y a
bien de l'apparence que M. Manouri ne refusera pas de se charger de
cette affaire; et si nous gagnons, la maison partagera avec vous moitié
par moitié le fonds ou la rente. Qu'en pensez-vous, chère soeur? vous ne
répondez pas, vous rêvez.
--Je rêve que ces soeurs de Longchamp m'ont fait beaucoup de mal, et que
je serais au désespoir qu'elles imaginassent que je me venge.
--Il ne s'agit pas de se venger; il s'agit de redemander ce qui vous est
dû.
--Se donner encore une fois en spectacle!
--C'est le plus petit inconvénient; il ne sera presque pas question de
vous. Et puis notre communauté est pauvre, et celle de Longchamp est
riche. Vous serez notre bienfaitrice, du moins tant que vous vivrez;
nous n'avons pas besoin de ce motif pour nous intéresser à votre
conservation; nous vous aimons toutes...» Et toutes les discrètes à la
fois: «Et qui est-ce qui ne l'aimerait pas? elle est parfaite.
--Je puis cesser d'être d'un moment à l'autre, une autre supérieure
n'aurait pas peut-être pour vous les mêmes sentiments que moi: ah! non,
sûrement, elle ne les aurait pas. Vous pouvez avoir de petites
indispositions, de petits besoins; il est fort doux de posséder un petit
argent dont on puisse disposer pour se soulager soi-même ou pour obliger
les autres.
--Chères mères, leur dis-je, ces considérations ne sont pas à négliger,
puisque vous avez la bonté de les faire; il y en a d'autres qui me
touchent davantage; mais il n'y a point de répugnance que je ne sois
prête à vous sacrifier. La seule grâce que j'aie à vous demander, chère
mère, c'est de ne rien commencer sans en avoir conféré en ma présence
avec M. Manouri.
--Rien n'est plus convenable. Voulez-vous lui écrire vous-même?
--Chère mère, comme il vous plaira.
--Écrivez-lui; et pour ne pas revenir deux fois là-dessus, car je n'aime
pas ces sortes d'affaires, elles m'ennuient à périr, écrivez à
l'instant.»
On me donna une plume, de l'encre et du papier, et sur-le-champ je priai
M. Manouri de vouloir bien se transporter à Arpajon aussitôt que ses
occupations le lui permettraient; que j'avais besoin encore de ses
secours et de son conseil dans une affaire de quelque importance, etc.
Le concile assemblé lut cette lettre, l'approuva, et elle fut envoyée.
M. Manouri vint quelques jours après. La supérieure lui exposa ce dont
il s'agissait; il ne balança pas un moment à être de son avis; on traita
mes scrupules de ridiculités; il fut conclu que les religieuses de
Longchamp seraient assignées dès le lendemain. Elles le furent; et voilà
que, malgré que j'en aie, mon nom reparaît dans des mémoires, des
factum, à l'audience, et cela avec des détails, des suppositions, des
mensonges et toutes les noirceurs qui peuvent rendre une créature
défavorable à ses juges et odieuse aux yeux du public. Mais, monsieur le
marquis, est-ce qu'il est permis aux avocats de calomnier tant qu'il
leur plaît? Est-ce qu'il n'y a point de justice contre eux? Si j'avais
pu prévoir toutes les amertumes que cette affaire entraînerait, je vous
proteste que je n'aurais jamais consenti à ce qu'elle s'entamât. On eut
l'attention d'envoyer à plusieurs religieuses de notre maison les pièces
qu'on publia contre moi. À tout moment, elles venaient me demander les
détails d'événements horribles qui n'avaient pas l'ombre de la vérité.
Plus je montrais d'ignorance, plus on me croyait coupable; parce que je
n'expliquais rien, que je n'avouais rien, que je niais tout, on croyait
que tout était vrai; on souriait, on me disait des mots entortillés,
mais très-offensants; on haussait les épaules à mon innocence. Je
pleurais, j'étais désolée.
* * * * *
Mais une peine ne vient jamais seule. Le temps d'aller à confesse
arriva. Je m'étais déjà accusée des premières caresses que ma supérieure
m'avait faites; le directeur m'avait très-expressément défendu de m'y
prêter davantage; mais le moyen de se refuser à des choses qui font
grand plaisir à une autre dont on dépend entièrement, et auxquelles on
n'entend soi-même aucun mal?
Ce directeur devant jouer un grand rôle dans le reste de mes mémoires,
je crois qu'il est à propos que vous le connaissiez.
C'est un cordelier; il s'appelle le P. Lemoine; il n'a pas plus de
quarante-cinq ans. C'est une des plus belles physionomies qu'on puisse
voir; elle est douce, sereine, ouverte, riante, agréable quand il n'y
pense pas; mais quand il y pense, son front se ride, ses sourcils se
froncent, ses yeux se baissent, et son maintien devient austère. Je ne
connais pas deux hommes plus différents que le P. Lemoine à l'autel et
le P. Lemoine au parloir seul ou en compagnie. Au reste, toutes les
personnes religieuses en sont là; et moi-même je me suis surprise
plusieurs fois sur le point d'aller à la grille, arrêtée tout court,
rajustant mon voile, mon bandeau, composant mon visage, mes yeux, ma
bouche, mes mains, mes bras, ma contenance ma démarche, et me faisant un
maintien et une modestie d'emprunt qui duraient plus ou moins, selon les
personnes avec lesquelles j'avais à parler. Le P. Lemoine est grand,
bien fait, gai, très-aimable quand il s'oublie; il parle à merveille; il
a dans sa maison la réputation d'un grand théologien, et dans le monde
celle d'un grand prédicateur; il converse à ravir. C'est un homme
très-instruit d'une infinité de connaissances étrangères à son état: il
a la plus belle voix, il sait la musique, l'histoire et les langues; il
est docteur de Sorbonne. Quoiqu'il soit jeune, il a passé par les
dignités principales de son ordre. Je le crois sans intrigue et sans
ambition; il est aimé de ses confrères. Il avait sollicité la
supériorité de la maison d'Étampes, comme un poste tranquille où il
pourrait se livrer sans distraction à quelques études qu'il avait
commencées; et on la lui avait accordée. C'est une grande affaire pour
une maison de religieuses que le choix d'un confesseur: il faut être
dirigée par un homme important et de marque. On fit tout pour avoir le
P. Lemoine, et on l'eut, du moins par extraordinaire.
On lui envoyait la voiture de la maison la veille des grandes fêtes, et
il venait. Il fallait voir le mouvement que son attente produisait dans
toute la communauté; comme on était joyeuse, comme on se renfermait,
comme on travaillait à son examen, comme on se préparait à l'occuper le
plus longtemps qu'il serait possible.
C'était la veille de la Pentecôte. Il était attendu. J'étais inquiète,
la supérieure s'en aperçut, elle m'en parla. Je ne lui cachai point la
raison de mon souci; elle m'en parut plus alarmée encore que moi,
quoiqu'elle fît tout pour me le celer. Elle traita le P. Lemoine d'homme
ridicule, se moqua de mes scrupules, me demanda si le P. Lemoine en
savait plus sur l'innocence de ses sentiments et des miens que notre
conscience, et si la mienne me reprochait quelque chose. Je lui répondis
que non. «Eh bien! me dit-elle, je suis votre supérieure, vous me devez
l'obéissance, et je vous ordonne de ne lui point parler de ces sottises.
Il est inutile que vous alliez à confesse, si vous n'avez que des
bagatelles à lui dire.»
Cependant le P. Lemoine arriva; et je me disposais à la confession,
tandis que de plus pressées s'en étaient emparées. Mon tour approchait,
lorsque la supérieure vint à moi, me tira à l'écart, et me dit:
«Sainte-Suzanne, j'ai pensé à ce que vous m'avez dit; retournez-vous-en
dans votre cellule, je ne veux pas que vous alliez à confesse
aujourd'hui.
--Et pourquoi, lui répondis-je, chère mère? C'est demain un grand jour,
c'est jour de communion générale: que voulez-vous qu'on pense, si je
suis la seule qui n'approche point de la sainte table?
--N'importe, on dira tout ce qu'on voudra, mais vous n'irez point à
confesse.
--Chère mère, lui dis-je, s'il est vrai que vous m'aimiez, ne me donnez
point cette mortification, je vous le demande en grâce.
--Non, non, cela ne se peut; vous me feriez quelque tracasserie avec cet
homme-là, et je n'en veux point avoir.
--Non, chère mère, je ne vous en ferai point!
--Promettez-moi donc... Cela est inutile, vous viendrez demain matin
dans ma chambre, vous vous accuserez à moi: vous n'avez commis aucune
faute, dont je ne puisse vous réconcilier et vous absoudre; et vous
communierez avec les autres. Allez.»
Je me retirai donc, et j'étais dans ma cellule, triste, inquiète,
rêveuse, ne sachant quel parti prendre, si j'irais au P. Lemoine malgré
ma supérieure, si je m'en tiendrais à son absolution le lendemain, et si
je ferais mes dévotions avec le reste de la maison, ou si je
m'éloignerais des sacrements, quoi qu'on en pût dire. Lorsqu'elle
rentra, elle s'était confessée, et le P. Lemoine lui avait demandé
pourquoi il ne m'avait point aperçue, si j'étais malade; je ne sais ce
qu'elle lui avait répondu, mais la fin de cela, c'est qu'il m'attendait
au confessionnal. «Allez-y donc, me dit-elle, puisqu'il le faut, mais
assurez-moi que vous vous tairez.» J'hésitais, elle insistait. «Eh!
folle, me disait-elle, quel mal veux-tu qu'il y ait à taire ce qu'il n'y
a point eu de mal à faire?
--Et quel mal y a-t-il à le dire? lui répondis-je.
--Aucun, mais il y a de l'inconvénient. Qui sait l'importance que cet
homme peut y mettre? Assurez-moi donc...» Je balançai encore; mais enfin
je m'engageai à ne rien dire, s'il ne me questionnait pas, et j'allai.
Je me confessai, et je me tus; mais le directeur m'interrogea, et je ne
dissimulai rien. Il me fit mille demandes singulières, auxquelles je ne
comprends rien encore à présent que je me les rappelle. Il me traita
avec indulgence; mais il s'exprima sur la supérieure dans des termes qui
me firent frémir; il l'appela indigne, libertine, mauvaise religieuse,
femme pernicieuse, âme corrompue; et m'enjoignit, sous peine de péché
mortel, de ne me trouver jamais seule avec elle, et de ne souffrir
aucune de ses caresses.
«Mais, mon père, lui dis-je, c'est ma supérieure; elle peut entrer chez
moi, m'appeler chez elle quand il lui plaît.
--Je le sais, je le sais, et j'en suis désolé. Chère enfant, me dit-il,
loué soit Dieu qui vous a préservée jusqu'à présent! Sans oser
m'expliquer avec vous plus clairement, dans la crainte de devenir
moi-même le complice de votre indigne supérieure, et de faner, par le
souffle empoisonné qui sortirait malgré moi de mes lèvres, une fleur
délicate, qu'on ne garde fraîche et sans tache jusqu'à l'âge où vous
êtes, que par une protection spéciale de la Providence, je vous ordonne
de fuir votre supérieure, de repousser loin de vous ses caresses, de ne
jamais entrer seule chez elle, de lui fermer votre porte, surtout la
nuit; de sortir de votre lit, si elle entre chez vous malgré vous;
d'aller dans le corridor, d'appeler s'il le faut, de descendre toute nue
jusqu'au pied des autels, de remplir la maison de vos cris, et de faire
tout ce que l'amour de Dieu, la crainte du crime, la sainteté de votre
état et l'intérêt de votre salut vous inspireraient, si Satan en
personne se présentait à vous et vous poursuivait. Oui, mon enfant,
Satan; c'est sous cet aspect que je suis contraint de vous montrer votre
supérieure; elle est enfoncée dans l'abîme du crime, elle cherche à vous
y plonger; et vous y seriez déjà peut-être avec elle, si votre innocence
même ne l'avait remplie de terreur, et ne l'avait arrêtée.» Puis levant
les yeux au ciel, il s'écria: «Mon Dieu! continuez de protéger cette
enfant... Dites avec moi: _Satana, vade retrò, apage, Satana._ Si cette
malheureuse vous interroge, dites-lui tout, répétez-lui mon discours;
dites-lui qu'il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas née, ou qu'elle se
précipitât seule aux enfers par une mort violente.
--Mais, mon père, lui répliquai-je, vous l'avez entendue elle-même tout
à l'heure.»
Il ne me répondit rien; mais poussant un soupir profond, il porta ses
bras contre une des parois du confessionnal, et appuya sa tête dessus
comme un homme pénétré de douleur: il demeura quelque temps dans cet
état. Je ne savais que penser; les genoux me tremblaient; j'étais dans
un trouble, un désordre qui ne se conçoit pas. Tel serait un voyageur
qui marcherait dans les ténèbres entre des précipices qu'il ne verrait
pas, et qui serait frappé de tout côté par des voix souterraines qui lui
crieraient: «C'est fait de toi!» Me regardant ensuite avec un air
tranquille, mais attendri, il me dit: «Avez-vous de la santé?
--Oui, mon père.
--Ne seriez-vous pas trop incommodée d'une nuit que vous passeriez sans
dormir?
--Non, mon père.
--Eh bien! me dit-il, vous ne vous coucherez point celle-ci; aussitôt
après votre collation vous irez dans l'église, vous vous prosternerez au
pied des autels, vous y passerez la nuit en prières. Vous ne savez pas
le danger que vous avez couru: vous remercierez Dieu de vous en avoir
garantie; et demain vous approcherez de la sainte table avec toutes les
autres religieuses. Je ne vous donne pour pénitence que de vous tenir
loin de votre supérieure, et que de repousser ses caresses empoisonnées.
Allez; je vais de mon côté unir mes prières aux vôtres. Combien vous
m'allez causer d'inquiétudes! Je sens toutes les suites du conseil que
je vous donne; mais je vous le dois, et je me le dois à moi-même. Dieu
est le maître; et nous n'avons qu'une loi.»
Je ne me rappelle, monsieur, que très-imparfaitement tout ce qu'il me
dit. À présent que je compare son discours tel que je viens de vous le
rapporter, avec l'impression terrible qu'il me fit, je n'y trouve pas de
comparaison; mais cela vient de ce qu'il est brisé, décousu; qu'il y
manque beaucoup de choses que je n'ai pas retenues, parce que je n'y
attachais aucune idée distincte, et que je ne voyais et ne vois encore
aucune importance à des choses sur lesquelles il se récriait avec le
plus de violence. Par exemple, qu'est-ce qu'il trouvait de si étrange
dans la scène du clavecin? N'y a-t-il pas des personnes sur lesquelles
la musique fait la plus violente impression? On m'a dit à moi-même que
certains airs, certaines modulations changeaient entièrement ma
physionomie: alors j'étais tout à fait hors de moi, je ne savais presque
pas ce que je devenais; je ne crois pas que j'en fusse moins innocente.
Pourquoi n'en eût-il pas été de même de ma supérieure, qui était
certainement, malgré toutes ses folies et ses inégalités, une des femmes
les plus sensibles qu'il y eût au monde? Elle ne pouvait entendre un
récit un peu touchant sans fondre en larmes; quand je lui racontai mon
histoire, je la mis dans un état à faire pitié. Que ne lui faisait-il un
crime aussi de sa commisération? Et la scène de la nuit, dont il
attendait l'issue avec une frayeur mortelle... Certainement cet homme
est trop sévère.
Quoi qu'il en soit, j'exécutai ponctuellement ce qu'il m'avait prescrit,
et dont il avait sans doute prévu la suite immédiate. Tout au sortir du
confessionnal, j'allai me prosterner au pied des autels; j'avais la tête
troublée d'effroi; j'y demeurai jusqu'à souper. La supérieure, inquiète
de ce que j'étais devenue, m'avait fait appeler; on lui avait répondu
que j'étais en prière. Elle s'était montrée plusieurs fois à la porte du
choeur; mais j'avais fait semblant de ne la point apercevoir. L'heure du
souper sonna; je me rendis au réfectoire; je soupai à la hâte; et le
souper fini, je revins aussitôt à l'église; je ne parus point à la
récréation du soir; à l'heure de se retirer et de se coucher je ne
remontai point. La supérieure n'ignorait pas ce que j'étais devenue. La
nuit était fort avancée; tout était en silence dans la maison,
lorsqu'elle descendit auprès de moi. L'image sous laquelle le directeur
me l'avait montrée, se retraça à mon imagination; le tremblement me
prit, je n'osai la regarder, je crus que je la verrais avec un visage
hideux, et tout enveloppée de flammes, et je disais au dedans de moi:
«_Satana, vade retrò, apage, Satana._ Mon Dieu, conservez-moi, éloignez
de moi ce démon.»
Elle se mit à genoux, et après avoir prié quelque temps, elle me dit:
«Sainte-Suzanne, que faites-vous ici?
--Madame, vous le voyez.
--Savez-vous l'heure qu'il est?
--Oui, madame.
--Pourquoi n'êtes-vous pas rentrée chez vous à l'heure de la retraite?
--C'est que je me disposais à célébrer demain le grand jour.
--Votre dessein était donc de passer ici la nuit?
--Oui, madame.
--Et qui est-ce qui vous l'a permis?
--Le directeur me l'a ordonné.
--Le directeur n'a rien à ordonner contre la règle de la maison; et moi,
je vous ordonne de vous aller coucher.
--Madame, c'est la pénitence qu'il m'a imposée.
--Vous la remplacerez par d'autres oeuvres.
--Cela n'est pas à mon choix.
--Allons, me dit-elle, mon enfant, venez. La fraîcheur de l'église
pendant la nuit vous incommodera; vous prierez dans votre cellule.»
Après cela, elle voulut me prendre par la main; mais je m'éloignai avec
vitesse. «Vous me fuyez, me dit-elle.
--Oui, madame, je vous fuis.»
Rassurée par la sainteté du lieu, par la présence de la Divinité, par
l'innocence de mon coeur, j'osai lever les yeux sur elle; mais à peine
l'eus-je aperçue, que je poussai un grand cri et que je me mis à courir
dans le choeur comme une insensée, en criant: «Loin de moi, Satan!...»
Elle ne me suivait point, elle restait à sa place, et elle me disait, en
tendant doucement ses deux bras vers moi, et de la voix la plus
touchante et la plus douce: «Qu'avez-vous? D'où vient cet effroi?
Arrêtez. Je ne suis point Satan, je suis votre supérieure et votre
amie.»
Je m'arrêtai, je retournai encore la tête vers elle, et je vis que
j'avais été effrayée par une apparence bizarre que mon imagination avait
réalisée; c'est qu'elle était placée, par rapport à la lampe de
l'église, de manière qu'il n'y avait que son visage et que l'extrémité
de ses mains qui fussent éclairées, et que le reste était dans l'ombre,
ce qui lui donnait un aspect singulier. Un peu revenue à moi, je me
jetai dans une stalle. Elle s'approcha, elle allait s'asseoir dans la
stalle voisine, lorsque je me levai et me plaçai dans la stalle
au-dessous. Je voyageai ainsi de stalle en stalle, et elle aussi jusqu'à
la dernière: là, je m'arrêtai, et je la conjurai de laisser du moins une
place vide entre elle et moi.
«Je le veux bien,» me dit-elle.
Nous nous assîmes toutes deux; une stalle nous séparait; alors la
supérieure prenant la parole, me dit: «Pourrait-on savoir de vous,
Sainte-Suzanne, d'où vient l'effroi que ma présence vous cause?
--Chère mère, lui dis-je, pardonnez-moi, ce n'est pas moi, c'est le P.
Lemoine. Il m'a représenté la tendresse que vous avez pour moi, les
caresses que vous me faites, et auxquelles je vous avoue que je
n'entends aucun mal, sous les couleurs les plus affreuses. Il m'a
ordonné de vous fuir, de ne plus entrer chez vous, seule; de sortir de
ma cellule, si vous y veniez; il vous a peinte à mon esprit comme le
démon. Que sais-je ce qu'il ne m'a pas dit là-dessus.
--Vous lui avez donc parlé?
--Non, chère mère; mais je n'ai pu me dispenser de lui répondre.
--Me voilà donc bien horrible à vos yeux?
--Non, chère mère, je ne saurais m'empêcher de vous aimer, de sentir
tout le prix de vos bontés, de vous prier de me les continuer; mais
j'obéirai à mon directeur.
--Vous ne viendrez donc plus me voir?
--Non, chère mère.
--Vous ne me recevrez plus chez vous?
--Non, chère mère.
--Vous repousserez mes caresses?
--Il m'en coûtera beaucoup, car je suis née caressante, et j'aime à être
caressée; mais il le faudra; je l'ai promis à mon directeur, et j'en ai
fait le serment au pied des autels. Si je pouvais vous rendre la manière
dont il s'explique! C'est un homme pieux, c'est un homme éclairé; quel
intérêt a-t-il à me montrer du péril où il n'y en a point? À éloigner le
coeur d'une religieuse du coeur de sa supérieure? Mais peut-être
reconnaît-il, dans des actions très-innocentes de votre part et de la
mienne, un germe de corruption secrète qu'il croit tout développé en
vous, et qu'il craint que vous ne développiez en moi. Je ne vous
cacherai pas qu'en revenant sur les impressions que j'ai quelquefois
ressenties... D'où vient, chère mère, qu'au sortir d'auprès de vous, en
rentrant chez moi, j'étais agitée, rêveuse? D'où vient que je ne pouvais
ni prier, ni m'occuper? D'où vient une espèce d'ennui que je n'avais
jamais éprouvé? Pourquoi, moi qui n'ai jamais dormi le jour, me
sentais-je aller au sommeil? Je croyais que c'était en vous une maladie
contagieuse, dont l'effet commençait à s'opérer en moi; mais le P.
Lemoine voit cela bien autrement.
--Et comment voit-il cela?
--Il y voit toutes les noirceurs du crime, votre perte consommée, la
mienne projetée. Que sais-je?
--Allez, me dit-elle, votre P. Lemoine est un visionnaire; ce n'est pas
la première algarade de cette nature qu'il m'ait causée. Il suffit que
je m'attache à quelqu'un d'une amitié tendre, pour qu'il s'occupe à lui
tourner la cervelle; peu s'en est fallu qu'il n'ait rendu folle cette
pauvre Sainte-Thérèse. Cela commence à m'ennuyer, et je me déferai de
cet homme-là; aussi bien il demeure à dix lieues d'ici; c'est un
embarras que de le faire venir; on ne l'a pas quand on veut: mais nous
parlerons de cela plus à l'aise. Vous ne voulez donc pas remonter?
--Non, chère mère, je vous demande en grâce de me permettre de passer
ici la nuit. Si je manquais à ce devoir, demain je n'oserais approcher
des sacrements avec le reste de la communauté. Mais vous, chère mère,
communierez-vous?
--Sans doute.
--Mais le P. Lemoine ne vous a donc rien dit?
--Non.
--Mais comment cela s'est-il fait?
--C'est qu'il n'a point été dans le cas de me parler. On ne va à
confesse que pour s'accuser de ses péchés; et je n'en vois point à aimer
bien tendrement une enfant aussi aimable que Sainte-Suzanne. S'il y
avait quelque faute, ce serait de rassembler sur elle seule un sentiment
qui devrait se répandre également sur toutes celles qui composent la
communauté; mais cela ne dépend pas de moi; je ne saurais m'empêcher de
distinguer le mérite où il est, et de m'y porter d'un goût de
préférence. J'en demande pardon à Dieu; et je ne conçois pas comment
votre P. Lemoine voit ma damnation scellée dans une partialité si
naturelle, et dont il est si difficile de se garantir. Je tâche de faire
le bonheur de toutes; mais il y en a que j'estime et que j'aime plus que
d'autres, parce qu'elles sont plus aimables et plus estimables. Voilà
tout mon crime avec vous; Sainte-Suzanne, le trouvez-vous bien grand?
--Non, chère mère.
--Allons, chère enfant, faisons encore chacune une petite prière, et
retirons-nous.»
Je la suppliai derechef de permettre que je passasse la nuit dans
l'église; elle y consentit, à condition que cela n'arriverait plus, et
elle se retira.
Je revins sur ce qu'elle m'avait dit; je demandai à Dieu de m'éclairer;
je réfléchis et je conclus, tout bien considéré, que quoique des
personnes fussent d'un même sexe, il pouvait y avoir du moins de
l'indécence dans la manière dont elles se témoignaient leur amitié; que
le P. Lemoine, homme austère, avait peut-être outré les choses, mais que
le conseil d'éviter l'extrême familiarité de ma supérieure, par beaucoup
de réserve, était bon à suivre, et je me le promis.
Le matin, lorsque les religieuses vinrent au choeur, elles me trouvèrent
à ma place; elles approchèrent toutes de la sainte table, et la
supérieure à leur tête, ce qui acheva de me persuader son innocence,
sans me détacher du parti que j'avais pris. Et puis il s'en manquait
beaucoup que je sentisse pour elle tout l'attrait qu'elle éprouvait pour
moi. Je ne pouvais m'empêcher de la comparer à ma première supérieure:
quelle différence! ce n'était ni la même piété, ni la même gravité, ni
la même dignité, ni la même ferveur, ni le même esprit, ni le même goût
de l'ordre.
* * * * *
Il arriva dans l'intervalle de peu de jours deux grands événements:
l'un, c'est que je gagnai mon procès contre les religieuses de
Longchamp; elles furent condamnées à payer à la maison de
Sainte-Eutrope, où j'étais, une pension proportionnée à ma dot; l'autre,
c'est le changement de directeur. Ce fut la supérieure qui m'apprit
elle-même ce dernier.
Cependant je n'allais plus chez elle qu'accompagnée; elle ne venait plus
seule chez moi. Elle me cherchait toujours, mais je l'évitais; elle s'en
apercevait, et m'en faisait des reproches. Je ne sais ce qui se passait
dans cette âme, mais il fallait que ce fût quelque chose
d'extraordinaire. Elle se levait la nuit et se promenait dans les
corridors, surtout dans le mien; je l'entendais passer et repasser;
s'arrêter à ma porte, se plaindre, soupirer; je tremblais, et je me
renfonçais dans mon lit. Le jour, si j'étais à la promenade, dans la
salle du travail, ou dans la chambre de récréation, de manière que je ne
pusse l'apercevoir, elle passait des heures entières à me considérer;
elle épiait toutes mes démarches: si je descendais, je la trouvais au
bas des degrés; elle m'attendait au haut quand je remontais. Un jour
elle m'arrêta, elle se mit à me regarder sans mot dire; des pleurs
coulèrent abondamment de ses yeux, puis tout à coup se jetant à terre et
me serrant un genou entre ses deux mains, elle me dit: «Soeur cruelle,
demande-moi ma vie, je te la donnerai, mais ne m'évite pas; je ne
saurais plus vivre sans toi...» Son état me fit pitié, ses yeux étaient
éteints; elle avait perdu son embonpoint et ses couleurs. C'était ma
supérieure, elle était à mes pieds, la tête appuyée contre mon genou
qu'elle tenait embrassé; je lui tendis les mains, elle les prit avec
ardeur, elle les baisait, et puis elle me regardait encore; je la
relevai. Elle chancelait, elle avait peine à marcher; je la reconduisis
à sa cellule. Quand sa porte fut ouverte, elle me prit par la main, et
me tira doucement pour me faire entrer, mais sans me parler et sans me
regarder.
«Non, lui dis-je, chère mère, non, je me le suis promis; c'est le mieux
pour vous et pour moi; j'occupe trop de place dans votre âme, c'est
autant de perdu pour Dieu à qui vous la devez tout entière.
--Est-ce à vous à me le reprocher?...»
Je tâchais, en lui parlant, à dégager ma main de la sienne.
«Vous ne voulez donc pas entrer? me dit-elle.
--Non, chère mère, non.
--Vous ne le voulez pas, Sainte-Suzanne? vous ne savez pas ce qui peut
en arriver, non, vous ne le savez pas: vous me ferez mourir...»
Ces derniers mots m'inspirèrent un sentiment tout contraire à celui
qu'elle se proposait; je retirai ma main avec vivacité, et je m'enfuis.
Elle se retourna, me regarda aller quelques pas, puis, rentrant dans sa
cellule dont la porte demeura ouverte, elle se mit à pousser les
plaintes les plus aiguës. Je les entendis; elles me pénétrèrent. Je fus
un moment incertaine si je continuerais de m'éloigner ou si je
retournerais; cependant je ne sais par quel mouvement d'aversion je
m'éloignai, mais ce ne fut pas sans souffrir de l'état où je la
laissais; je suis naturellement compatissante. Je me renfermai chez moi,
je m'y trouvai mal à mon aise; je ne savais à quoi m'occuper; je fis
quelques tours en long et en large, distraite et troublée; je sortis, je
rentrai; enfin j'allai frapper à la porte de Sainte-Thérèse, ma voisine.
Elle était en conversation intime avec une autre jeune religieuse de ses
amies; je lui dis: «Chère soeur, je suis fâchée de vous interrompre,
mais je vous prie de m'écouter un moment, j'aurais un mot à vous
dire...» Elle me suivit chez moi, et je lui dis: «Je ne sais ce qu'a
notre mère supérieure, elle est désolée; si vous alliez la trouver,
peut-être la consoleriez-vous...» Elle ne me répondit pas; elle laissa
son amie chez elle, ferma sa porte, et courut chez notre supérieure.
Cependant le mal de cette femme empira de jour en jour; elle devint
mélancolique et sérieuse; la gaieté, qui depuis mon arrivée dans la
maison n'avait point cessé, disparut tout à coup; tout rentra dans
l'ordre le plus austère; les offices se firent avec la dignité
convenable; les étrangers furent presque entièrement exclus du parloir;
défense aux religieuses de fréquenter les unes chez les autres; les
exercices reprirent avec l'exactitude la plus scrupuleuse; plus
d'assemblée chez la supérieure, plus de collation; les fautes les plus
légères furent sévèrement punies; on s'adressait encore à moi
quelquefois pour obtenir grâce, mais je refusais absolument de la
demander. La cause de cette révolution ne fut ignorée de personne; les
anciennes n'en étaient pas fâchées, les jeunes s'en désespéraient; elles
me regardaient de mauvais oeil; pour moi, tranquille sur ma conduite, je
négligeais leur humeur et leurs reproches.
Cette supérieure, que je ne pouvais ni soulager ni m'empêcher de
plaindre, passa successivement de la mélancolie à la piété, et de la
piété au délire. Je ne la suivrai point dans le cours de ces différents
progrès, cela me jetterait dans un détail qui n'aurait point de fin; je
vous dirai seulement que, dans son premier état, tantôt elle me
cherchait, tantôt elle m'évitait; nous traitait quelquefois, les autres
et moi, avec sa douceur accoutumée; quelquefois aussi elle passait
subitement à la rigueur la plus outrée; elle nous appelait et nous
renvoyait; donnait récréation et révoquait ses ordres un moment après;
nous faisait appeler au choeur; et lorsque tout était en mouvement pour
lui obéir, un second coup de cloche renfermait la communauté. Il est
difficile d'imaginer le trouble de la vie que l'on menait; la journée se
passait à sortir de chez soi et à y rentrer, à prendre son bréviaire et
à le quitter, à monter et à descendre, à baisser son voile et à le
relever. La nuit était presque aussi interrompue que le jour.
Quelques religieuses s'adressèrent à moi, et tâchèrent de me faire
entendre qu'avec un peu plus de complaisance et d'égards pour la
supérieure, tout reviendrait à l'ordre, elles auraient dû dire au
désordre, accoutumé: je leur répondais tristement: «Je vous plains; mais
dites-moi clairement ce qu'il faut que je fasse...» Les unes s'en
retournaient en baissant la tête et sans me répondre; d'autres me
donnaient des conseils qu'il m'était impossible d'arranger avec ceux de
notre directeur; je parle de celui qu'on avait révoqué, car pour son
successeur, nous ne l'avions pas encore vu.
La supérieure ne sortait plus de nuit, elle passait des semaines
entières sans se montrer ni à l'office, ni au choeur, ni au réfectoire,
ni à la récréation; elle demeurait renfermée dans sa chambre; elle
errait dans les corridors ou elle descendait à l'église; elle allait
frapper aux portes des religieuses et elle leur disait d'une voix
plaintive: «Soeur une telle, priez pour moi; soeur une telle, priez pour
moi...» Le bruit se répandit qu'elle se disposait à une confession
générale.
* * * * *
Un jour que je descendis la première à l'église, je vis un papier
attaché au voile de la grille, je m'en approchai et je lus: «Chères
soeurs, vous êtes invitées à prier pour une religieuse qui s'est égarée
de ses devoirs et qui veut retourner à Dieu...» Je fus tentée de
l'arracher, cependant je le laissai. Quelques jours après, c'en était un
autre, sur lequel on avait écrit: «Chères soeurs, vous êtes invitées à
implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qui a reconnu ses
égarements; ils sont grands...» Un autre jour, c'était une autre
invitation qui disait: «Chères soeurs, vous êtes priées de demander à
Dieu d'éloigner le désespoir d'une religieuse qui a perdu toute
confiance dans la miséricorde divine...»
Toutes ces invitations où se peignaient les cruelles vicissitudes de
cette âme en peine m'attristaient profondément. Il m'arriva une fois de
demeurer comme un terme vis-à-vis un de ces placards; je m'étais demandé
à moi-même qu'est-ce que c'était que ces égarements qu'elle se
reprochait; d'où venaient les transes de cette femme; quels crimes elle
pouvait avoir à se reprocher; je revenais sur les exclamations du
directeur, je me rappelais ses expressions, j'y cherchais un sens, je
n'y en trouvais point et je demeurais comme absorbée. Quelques
religieuses qui me regardaient causaient entre elles; et si je ne me
suis pas trompée, elles me regardaient comme incessamment menacée des
mêmes terreurs.
Cette pauvre supérieure ne se montrait que son voile baissé; elle ne se
mêlait plus des affaires de la maison; elle ne parlait à personne; elle
avait de fréquentes conférences avec le nouveau directeur qu'on nous
avait donné. C'était un jeune bénédictin. Je ne sais s'il lui avait
imposé toutes les mortifications qu'elle pratiquait; elle jeûnait trois
jours de la semaine; elle se macérait; elle entendait l'office dans les
stalles inférieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller à
l'église; là, nous la trouvions prosternée, le visage contre terre, et
elle ne se relevait que quand il n'y avait plus personne. La nuit, elle
descendait en chemise, nus pieds; si Sainte-Thérèse ou moi nous la
rencontrions par hasard, elle se retournait et se collait le visage
contre le mur. Un jour que je sortais de ma cellule, je la trouvai
prosternée, les bras étendus et la face contre terre; et elle me dit:
«Avancez, marchez, foulez-moi aux pieds; je ne mérite pas un autre
traitement.»
Pendant des mois entiers que cette maladie dura, le reste de la
communauté eut le temps de pâtir et de me prendre en aversion. Je ne
reviendrai pas sur les désagréments d'une religieuse qu'on hait dans sa
maison, vous en devez être instruit à présent. Je sentis peu à peu
renaître le dégoût de mon état. Je portai ce dégoût et mes peines dans
le sein du nouveau directeur; il s'appelle dom Morel; c'est un homme
d'un caractère ardent; il touche à la quarantaine. Il parut m'écouter
avec attention et avec intérêt; il désira de connaître les événements de
ma vie; il me fit entrer dans les détails les plus minutieux sur ma
famille, sur mes penchants, mon caractère, les maisons où j'avais été,
celle où j'étais, sur ce qui s'était passé entre ma supérieure et moi.
Je ne lui cachai rien. Il ne me parut pas mettre à la conduite de la
supérieure avec moi la même importance que le P. Lemoine; à peine
daigna-t-il me jeter là-dessus quelques mots; il regarda cette affaire
comme finie; la chose qui le touchait le plus, c'étaient mes
dispositions secrètes sur la vie religieuse. À mesure que je m'ouvrais,
sa confiance faisait les mêmes progrès; si je me confessais à lui, il se
confiait à moi; ce qu'il me disait de ses peines avait la plus parfaite
conformité avec les miennes; il était entré en religion malgré lui; il
supportait son état avec le même dégoût, et il n'était guère moins à
plaindre que moi.
«Mais, chère soeur, ajoutait-il, que faire à cela? Il n'y a plus qu'une
ressource, c'est de rendre notre condition la moins fâcheuse qu'il sera
possible.» Et puis il me donnait les mêmes conseils qu'il suivait; ils
étaient sages. «Avec cela, ajoutait-il, on n'évite pas les chagrins, on
se résout seulement à les supporter. Les personnes religieuses ne sont
heureuses qu'autant qu'elles se font un mérite devant Dieu de leurs
croix; alors elles s'en réjouissent, elles vont au-devant des
mortifications; plus elles sont amères et fréquentes, plus elles s'en
félicitent; c'est un échange qu'elles ont fait de leur bonheur présent
contre un bonheur à venir; elles s'assurent celui-ci par le sacrifice
volontaire de celui-là. Quand elles ont bien souffert, elles disent à
Dieu: _Ampliùs, Domine_; Seigneur, encore davantage... et c'est une
prière que Dieu ne manque guère d'exaucer. Mais si ces peines sont
faites pour vous et pour moi comme pour elles, nous ne pouvons pas nous
en promettre la même récompense, nous n'avons pas la seule chose qui
leur donnerait de la valeur, la résignation: cela est triste. Hélas!
comment vous inspirerai-je la vertu qui vous manque et que je n'ai pas?
Cependant sans cela nous nous exposons à être perdus dans l'autre vie,
après avoir été bien malheureux dans celle-ci. Au sein des pénitences,
nous nous damnons presque aussi sûrement que les gens du monde au milieu
des plaisirs; nous nous privons, ils jouissent; et après cette vie les
mêmes supplices nous attendent. Que la condition d'un religieux, d'une
religieuse qui n'est point appelée, est fâcheuse! c'est la nôtre,
pourtant; et nous ne pouvons la changer. On nous a chargés de chaînes
pesantes, que nous sommes condamnés à secouer sans cesse, sans aucun
espoir de les rompre; tâchons, chère soeur, de les traîner. Allez, je
reviendrai vous voir.»
Il revint quelques jours après; je le vis au parloir, je l'examinai de
plus près. Il acheva de me confier de sa vie, moi de la mienne, une
infinité de circonstances qui formaient entre lui et moi autant de
points de contact et de ressemblance; il avait presque subi les mêmes
persécutions domestiques et religieuses. Je ne m'apercevais pas que la
peinture de ses dégoûts était peu propre à dissiper les miens; cependant
cet effet se produisait en moi, et je crois que la peinture de mes
dégoûts produisait le même effet en lui. C'est ainsi que la ressemblance
des caractères se joignant à celle des événements, plus nous nous
revoyions, plus nous nous plaisions l'un à l'autre; l'histoire de ses
moments, c'était l'histoire des miens; l'histoire de ses sentiments,
c'était l'histoire des miens; l'histoire de son âme, c'était l'histoire
de la mienne.
Lorsque nous nous étions bien entretenus de nous, nous parlions aussi
des autres, et surtout de la supérieure. Sa qualité de directeur le
rendait très-réservé; cependant j'aperçus à travers ses discours que la
disposition actuelle de cette femme ne durerait pas; qu'elle luttait
contre elle-même, mais en vain; et qu'il arriverait de deux choses
l'une, ou qu'elle reviendrait incessamment à ses premiers penchants, ou
qu'elle perdrait la tête. J'avais la plus forte curiosité d'en savoir
davantage; il aurait bien pu m'éclairer sur des questions que je m'étais
faites et auxquelles je n'avais jamais pu me répondre; mais je n'osais
l'interroger; je me hasardai seulement à lui demander s'il connaissait
le P. Lemoine.
«Oui, me dit-il, je le connais; c'est un homme de mérite, il en a
beaucoup.
--Nous avons cessé de l'avoir d'un moment à l'autre.
--Il est vrai.
--Ne pourriez-vous point me dire comment cela s'est fait?
--Je serais fâché que cela transpirât.
--Vous pouvez compter sur ma discrétion.
--On a, je crois, écrit contre lui à l'archevêché.
--Et qu'a-t-on pu dire?
--Qu'il demeurait trop loin de la maison; qu'on ne l'avait pas quand on
voulait; qu'il était d'une morale trop austère; qu'on avait quelque
raison de le soupçonner des sentiments des novateurs; qu'il semait la
division dans la maison, et qu'il éloignait l'esprit des religieuses de
leur supérieure.
--Et d'où savez-vous cela?
--De lui-même.
--Vous le voyez donc?
--Oui, je le vois; il m'a parlé de vous quelquefois.
--Qu'est-ce qu'il vous en a dit?
--Que vous étiez bien à plaindre; qu'il ne concevait pas comment vous
aviez pu résister à toutes les peines que vous aviez souffertes; que,
quoiqu'il n'ait eu l'occasion de vous entretenir qu'une ou deux fois, il
ne croyait pas que vous pussiez jamais vous accommoder de la vie
religieuse; qu'il avait dans l'esprit...»
Là, il s'arrêta tout court; et moi j'ajoutai: «Qu'avait-il dans
l'esprit?»
Dom Morel me répondit: «Ceci est une affaire de confiance trop
particulière pour qu'il me soit libre d'achever...»
Je n'insistai pas, j'ajoutai seulement: «Il est vrai que c'est le P.
Lemoine qui m'a inspiré de l'éloignement pour ma supérieure.
--Il a bien fait.
--Et pourquoi?
--Ma soeur, me répondit-il en prenant un air grave, tenez-vous-en à ses
conseils, et tâchez d'en ignorer la raison tant que vous vivrez.
--Mais il me semble que si je connaissais le péril, je serais d'autant
plus attentive à l'éviter.
--Peut-être aussi serait-ce le contraire.
--Il faut que vous ayez bien mauvaise opinion de moi.
--J'ai de vos moeurs et de votre innocence l'opinion que j'en dois
avoir; mais croyez qu'il y a des lumières funestes que vous ne pourriez
acquérir sans y perdre. C'est votre innocence même qui en a imposé à
votre supérieure; plus instruite, elle vous aurait moins respectée.
--Je ne vous entends pas.
--Tant mieux.
--Mais que la familiarité et les caresses d'une femme peuvent-elles
avoir de dangereux pour une autre femme?»
Point de réponse de la part de dom Morel.
«Ne suis-je pas la même que j'étais en entrant ici?»
Point de réponse de la part de dom Morel.
«N'aurais-je pas continué d'être la même? Où est donc le mal de s'aimer,
de se le dire, de se le témoigner? cela est si doux!
--Il est vrai, dit dom Morel en levant les yeux sur moi, qu'il avait
toujours tenus baissés tandis que je parlais.
--Et cela est-il donc si commun dans les maisons religieuses? Ma pauvre
supérieure! dans quel état elle est tombée!
--Il est fâcheux, et je crains bien qu'il n'empire. Elle n'était pas
faite pour son état; et voilà ce qui en arrive tôt ou tard, quand on
s'oppose au penchant général de la nature: cette contrainte la détourne
à des affections déréglées, qui sont d'autant plus violentes, qu'elles
sont mal fondées; c'est une espèce de folie.
--Elle est folle?
--Oui, elle l'est, et le deviendra davantage.
--Et vous croyez que c'est là le sort qui attend ceux qui sont engagés
dans un état auquel ils n'étaient point appelés?
--Non, pas tous: il y en a qui meurent auparavant; il y en a dont le
caractère flexible se prête à la longue; il y en a que des espérances
vagues soutiennent quelque temps.
--Et quelles espérances pour une religieuse?
--Quelles? d'abord celle de faire résilier ses voeux.
--Et quand on n'a plus celle-là?
--Celles qu'on trouvera les portes ouvertes, un jour; que les hommes
reviendront de l'extravagance d'enfermer dans des sépulcres de jeunes
créatures toutes vivantes, et que les couvents seront abolis; que le feu
prendra à la maison; que les murs de la clôture tomberont; que quelqu'un
les secourra. Toutes ces suppositions roulent par la tête; on s'en
entretient; on regarde, en se promenant dans le jardin, sans y penser,
si les murs sont bien hauts; si l'on est dans sa cellule, on saisit les
barreaux de sa grille, et on les ébranle doucement, de distraction; si
l'on a la rue sous ses fenêtres, on y regarde; si l'on entend passer
quelqu'un, le coeur palpite, on soupire sourdement après un libérateur;
s'il s'élève quelque tumulte dont le bruit pénètre jusque dans la
maison, on espère; on compte sur une maladie, qui nous approchera d'un
homme, ou qui nous enverra aux eaux.
--Il est vrai, il est vrai, m'écriai-je; vous lisez au fond de mon
coeur; je me suis fait, je me fais encore ces illusions.
--Et lorsqu'on vient à les perdre en y réfléchissant, car ces vapeurs
salutaires, que le coeur envoie vers la raison, sont par intervalles
dissipées, alors on voit toute la profondeur de sa misère; on se déteste
soi-même; on déteste les autres; on pleure, on gémit, on crie, on sent
les approches du désespoir. Alors les unes courent se jeter aux genoux
de leur supérieure, et vont y chercher de la consolation; d'autres se
prosternent ou dans leur cellule ou au pied des autels, et appellent le
ciel à leur secours; d'autres déchirent leurs vêtements et s'arrachent
les cheveux; d'autres cherchent un puits profond, des fenêtres bien
hautes, un lacet, et le trouvent quelquefois; d'autres, après s'être
tourmentées longtemps, tombent dans une espèce d'abrutissement et
restent imbéciles; d'autres, qui ont des organes faibles et délicats, se
consument de langueur; il y en a en qui l'organisation se trouble et qui
deviennent furieuses. Les plus heureuses sont celles en qui les mêmes
illusions consolantes renaissent et les bercent presque jusqu'au
tombeau; leur vie se passe dans les alternatives de l'erreur et du
désespoir.
--Et les plus malheureuses, ajoutai-je, apparemment, en poussant un
profond soupir, sont celles qui éprouvent successivement tous ces
états... Ah! mon père, que je suis fâchée de vous avoir entendu!
--Et pourquoi?
--Je ne me connaissais pas; je me connais; mes illusions dureront moins.
Dans les moments...»
J'allais continuer, lorsqu'une autre religieuse entra, et puis une
autre, et puis une troisième, et puis quatre, cinq, six, je ne sais
combien. La conversation devint générale; les unes regardaient le
directeur; d'autres l'écoutaient en silence et les yeux baissés;
plusieurs l'interrogeaient à la fois; toutes se récriaient sur la
sagesse de ses réponses; cependant je m'étais retirée dans un angle où
je m'abandonnais à une rêverie profonde. Au milieu de ces entretiens où
chacune cherchait à se faire valoir et à fixer la préférence de l'homme
saint par son côté avantageux, on entendit arriver quelqu'un à pas
lents, s'arrêter par intervalles et pousser des soupirs; on écouta; l'on
dit à voix basse: «C'est elle, c'est notre supérieure;» ensuite l'on se
tut et l'on s'assit en rond. Ce l'était en effet: elle entra; son voile
lui tombait jusqu'à la ceinture; ses bras étaient croisés sur sa
poitrine et sa tête penchée. Je fus la première qu'elle aperçut; à
l'instant elle dégagea de dessous son voile une de ses mains dont elle
se couvrit les yeux, et se détournant un peu de côté, de l'autre main
elle nous fit signe à toutes de sortir; nous sortîmes en silence, et
elle demeura seule avec dom Morel.
* * * * *
Je prévois, monsieur le marquis, que vous allez prendre mauvaise opinion
de moi; mais puisque je n'ai point eu honte de ce que j'ai fait,
pourquoi rougirais-je de l'avouer? Et puis comment supprimer dans ce
récit un événement qui n'a pas laissé que d'avoir des suites? Disons
donc que j'ai un tour d'esprit bien singulier; lorsque les choses
peuvent exciter votre estime ou accroître votre commisération, j'écris
bien ou mal, mais avec une vitesse et une facilité incroyables; mon âme
est gaie, l'expression me vient sans peine, mes larmes coulent avec
douceur, il me semble que vous êtes présent, que je vous vois et que
vous m'écoutez. Si je suis forcée au contraire de me montrer à vos yeux
sous un aspect défavorable, je pense avec difficulté, l'expression se
refuse, la plume va mal, le caractère même de mon écriture s'en ressent,
et je ne continue que parce que je me flatte secrètement que vous ne
lirez pas ces endroits. En voici un:
Lorsque toutes nos soeurs furent retirées...--«Eh bien! que
fîtes-vous?»--Vous ne devinez pas? Non, vous êtes trop honnête pour
cela. Je descendis sur la pointe du pied, et je vins me placer doucement
à la porte du parloir, et écouter ce qui se disait là. Cela est fort
mal, direz-vous... Oh! pour cela oui, cela est fort mal: je me le dis à
moi-même; et mon trouble, les précautions que je pris pour n'être pas
aperçue, les fois que je m'arrêtai, la voix de ma conscience qui me
pressait à chaque pas de m'en retourner, ne me permettaient pas d'en
douter; cependant la curiosité fut la plus forte, et j'allai. Mais s'il
est mal d'avoir été surprendre les discours de deux personnes qui se
croyaient seules, n'est-il pas plus mal encore de vous les rendre? Voilà
encore un de ces endroits que j'écris, parce que je me flatte que vous
ne me lirez pas; cependant cela n'est pas vrai, mais il faut que je me
le persuade.
Le premier mot que j'entendis après un assez long silence me fit frémir;
ce fut:
«Mon père, je suis damnée[18]...»
Je me rassurai. J'écoutais; le voile qui jusqu'alors m'avait dérobé le
péril que j'avais couru se déchirait lorsqu'on m'appela; il fallut
aller, j'allai donc; mais, hélas! je n'en avais que trop entendu. Quelle
femme, monsieur le marquis, quelle abominable femme!...
Ici les Mémoires de la soeur Suzanne sont interrompus; ce qui suit ne
sont plus que les réclames de ce qu'elle se promettait apparemment
d'employer dans le reste de son récit. Il paraît que sa supérieure
devint folle, et que c'est à son état malheureux qu'il faut rapporter
les fragments que je vais transcrire.
Après cette confession, nous eûmes quelques jours de sérénité. La joie
rentre dans la communauté, et l'on m'en fait des compliments que je
rejette avec indignation.
Elle ne me fuyait plus; elle me regardait; mais ma présence ne
paraissait plus la troubler. Je m'occupais à lui dérober l'horreur
qu'elle m'inspirait, depuis que par une heureuse ou fatale curiosité
j'avais appris à la mieux connaître.
Bientôt elle devint silencieuse; elle ne dit plus que oui ou non; elle
se promène seule; elle se refuse les aliments; son sang s'allume, la
fièvre la prend et le délire succède à la fièvre.
Seule dans son lit, elle me voit, elle me parle, elle m'invite à
m'approcher, elle m'adresse les propos les plus tendres. Si elle entend
marcher autour de sa chambre, elle s'écrie: «C'est elle qui passe; c'est
son pas, je le reconnais. Qu'on l'appelle... Non, non, qu'on la laisse.»
Une chose singulière, c'est qu'il ne lui arrivait jamais de se tromper,
et de prendre une autre pour moi.
Elle riait aux éclats; le moment d'après elle fondait en larmes. Nos
soeurs l'entouraient en silence, et quelques-unes pleuraient avec elle.
Elle disait tout à coup: «Je n'ai point été à l'église, je n'ai point
prié Dieu... Je veux sortir de ce lit, je veux m'habiller; qu'on
m'habille...» Si l'on s'y opposait, elle ajoutait: «Donnez-moi du moins
mon bréviaire...» On le lui donnait; elle l'ouvrait, elle en tournait
les feuillets avec le doigt, et elle continuait de les tourner lors même
qu'il n'y en avait plus; cependant elle avait les yeux égarés.
Une nuit, elle descendit seule à l'église; quelques-unes de nos soeurs
la suivirent; elle se prosterna sur les marches de l'autel, elle se mit
à gémir, à soupirer, à prier tout haut; elle sortit, elle rentra; elle
dit: «Qu'on l'aille chercher, c'est une âme si pure! c'est une créature
si innocente! si elle joignait ses prières aux miennes...» Puis
s'adressant à toute la communauté et se tournant vers des stalles qui
étaient vides, elle s'écriait: «Sortez, sortez toutes, qu'elle reste
seule avec moi. Vous n'êtes pas dignes d'en approcher; si vos voix se
mêlaient à la sienne, votre encens profane corromprait devant Dieu la
douceur du sien. Qu'on s'éloigne, qu'on s'éloigne...» Puis elle
m'exhortait à demander au ciel assistance et pardon. Elle voyait Dieu;
le ciel lui paraissait se sillonner d'éclairs, s'entr'ouvrir et gronder
sur sa tête; des anges en descendaient en courroux; les regards de la
Divinité la faisaient trembler; elle courait de tous côtés elle se
renfonçait dans les angles obscurs de l'église, elle demandait
miséricorde, elle se collait la face contre terre, elle s'y
assoupissait, la fraîcheur humide du lieu l'avait saisie, on la
transportait dans sa cellule comme morte.
Cette terrible scène de la nuit, elle l'ignorait le lendemain. Elle
disait: «Où sont nos soeurs? je ne vois plus personne, je suis restée
seule dans cette maison; elles m'ont toutes abandonnée, et
Sainte-Thérèse aussi; elles ont bien fait. Puisque Sainte-Suzanne n'y
est plus, je puis sortir, je ne la rencontrerai pas... Ah! si je la
rencontrais! mais elle n'y est plus, n'est-ce pas? n'est-ce pas qu'elle
n'y est plus?... Heureuse la maison qui la possède! Elle dira tout à sa
nouvelle supérieure; que pensera-t-elle de moi?... Est-ce que
Sainte-Thérèse est morte? j'ai entendu sonner en mort toute la nuit...
La pauvre fille! elle est perdue à jamais; et c'est moi! c'est moi! Un
jour, je lui serai confrontée; que lui dirai-je? que lui
répondrai-je?... Malheur à elle! Malheur à moi!»
Dans un autre moment, elle disait: «Nos soeurs sont-elles revenues?
Dites-leur que je suis bien malade... Soulevez mon oreiller...
Délacez-moi... Je sens là quelque chose qui m'oppresse... La tête me
brûle, ôtez-moi mes coiffes... Je veux me laver... Apportez-moi de
l'eau; versez, versez encore... Elles sont blanches; mais la souillure
de l'âme est restée... Je voudrais être morte; je voudrais n'être point
née, je ne l'aurais point vue.»
Un matin, on la trouva pieds nus, en chemise, échevelée, hurlant,
écumant et courant autour de sa cellule, les mains posées sur ses
oreilles, les yeux fermés et le corps pressé contre la muraille...
«Éloignez-vous de ce gouffre; entendez-vous ces cris? Ce sont les
enfers; il s'élève de cet abîme profond des feux que je vois; du milieu
des feux j'entends des voix confuses qui m'appellent... Mon Dieu, ayez
pitié de moi!... Allez vite; sonnez, assemblez la communauté; dites
qu'on prie pour moi, je prierai aussi... Mais à peine fait-il jour, nos
soeurs dorment... Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit; je voudrais
dormir, et je ne saurais.»
Une de nos soeurs lui disait: «Madame, vous avez quelque peine;
confiez-la-moi, cela vous soulagera peut-être.
--Soeur Agathe, écoutez, approchez-vous de moi... plus près... plus près
encore... il ne faut pas qu'on nous entende. Je vais tout révéler, tout;
mais gardez-moi le secret... Vous l'avez vue?
--Qui, madame?
--N'est-il pas vrai que personne n'a la même douceur? Comme elle marche!
Quelle décence! quelle noblesse! quelle modestie!... Allez à elle;
dites-lui... Eh! non, ne dites rien; n'allez pas... Vous n'en pourriez
approcher; les anges du ciel la gardent, ils veillent autour d'elle; je
les ai vus, vous les verriez, vous en seriez effrayée comme moi.
Restez... Si vous alliez, que lui diriez-vous? Inventez quelque chose
dont elle ne rougisse pas...
--Mais, madame, si vous consultiez votre directeur.
--Oui, mais oui... Non, non, je sais ce qu'il me dira; je l'ai tant
entendu... De quoi l'entretiendrais-je?... Si je pouvais perdre la
mémoire!... Si je pouvais rentrer dans le néant, ou renaître!...
N'appelez point le directeur. J'aimerais mieux qu'on me lût la passion
de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Lisez... Je commence à respirer... Il ne
faut qu'une goutte de ce sang pour me purifier... Voyez, il s'élance en
bouillonnant de son côté... Inclinez cette plaie sacrée sur ma tête...
Son sang coule sur moi, et ne s'y attache pas... Je suis perdue!...
Éloignez ce christ... Rapportez-le-moi...»
On le lui rapportait; elle le serrait entre ses bras, elle le baisait
partout, et puis elle ajoutait: «Ce sont ses yeux, c'est sa bouche;
quand la reverrai-je? Soeur Agathe, dites-lui que je l'aime; peignez-lui
bien mon état; dites-lui que je meurs.»
Elle fut saignée: on lui donna les bains; mais son mal semblait
s'accroître par les remèdes. Je n'ose vous décrire toutes les actions
indécentes qu'elle fit, vous répéter tous les discours malhonnêtes qui
lui échappèrent dans son délire. À tout moment elle portait la main à
son front, comme pour en écarter des idées importunes, des images, que
sais-je quelles images! Elle se renfonçait la tête dans son lit, elle se
couvrait le visage de ses draps. «C'est le tentateur, disait-elle, c'est
lui! Quelle forme bizarre il a prise! Prenez de l'eau bénite; jetez de
l'eau bénite sur moi... Cessez, cessez; il n'y est plus.»
On ne tarda pas à la séquestrer; mais sa prison ne fut pas si bien
gardée, qu'elle ne réussît un jour à s'en échapper. Elle avait déchiré
ses vêtements, elle parcourait les corridors toute nue, seulement deux
bouts de corde rompue descendaient de ses deux bras; elle criait: «Je
suis votre supérieure, vous en avez toutes fait le serment; qu'on
m'obéisse. Vous m'avez emprisonnée, malheureuses! voilà donc la
récompense de mes bontés! vous m'offensez, parce que je suis trop bonne;
je ne le serai plus... Au feu!... au meurtre!... au voleur!... à mon
secours!... À moi, soeur Thérèse... À moi, soeur Suzanne...» Cependant
on l'avait saisie, et on la reconduisait dans sa prison; et elle disait:
«Vous avez raison, vous avez raison, hélas! je suis devenue folle, je le
sens.»
Quelquefois elle paraissait obsédée du spectacle de différents
supplices; elle voyait des femmes la corde au cou ou les mains liées sur
le dos; elle en voyait avec des torches à la main; elle se joignait à
celles qui faisaient amende honorable; elle se croyait conduite à la
mort; elle disait au bourreau: «J'ai mérité mon sort, je l'ai mérité;
encore si ce tourment était le dernier; mais une éternité! une éternité
de feux!...»
Je ne dis rien ici qui ne soit vrai; et tout ce que j'aurais encore à
dire de vrai ne me revient pas, ou je rougirais d'en souiller ces
papiers.
* * * * *
Après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut.
Quelle mort, monsieur le marquis! je l'ai vue, je l'ai vue la terrible
image du désespoir et du crime à sa dernière heure; elle se croyait
entourée d'esprits infernaux; ils attendaient son âme pour s'en saisir;
elle disait d'une voix étouffée: «Les voilà! les voilà!...» et leur
opposant de droite et de gauche un christ qu'elle tenait à la main; elle
hurlait, elle criait: «Mon Dieu!... mon Dieu!...» La soeur Thérèse la
suivit de près; et nous eûmes une autre supérieure, âgée et pleine
d'humeur et de superstition.
* * * * *
On m'accuse d'avoir ensorcelé sa devancière; elle le croit, et mes
chagrins se renouvellent. Le nouveau directeur est également persécuté
par ses supérieurs, et me persuade de me sauver de la maison.
* * * * *
Ma fuite est projetée. Je me rends dans le jardin entre onze heures et
minuit. On me jette des cordes, je les attache autour de moi; elles se
cassent, et je tombe; j'ai les jambes dépouillées, et une violente
contusion aux reins. Une seconde, une troisième tentative m'élèvent au
haut du mur; je descends. Quelle est ma surprise! au lieu d'une chaise
de poste dans laquelle j'espérais d'être reçue, je trouve un mauvais
carrosse public. Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune
bénédictin. Je ne tardai pas à m'apercevoir, au ton indécent qu'il
prenait et aux libertés qu'il se permettait, qu'on ne tenait avec moi
aucune des conditions qu'on avait stipulées; alors je regrettai ma
cellule, et je sentis toute l'horreur de ma situation.
* * * * *
C'est ici que je peindrai ma scène dans le fiacre. Quelle scène! Quel
homme! Je crie; le cocher vient à mon secours. Rixe violente entre le
fiacre et le moine.
* * * * *
J'arrive à Paris. La voiture arrête dans une petite rue, à une porte
étroite qui s'ouvrait dans une allée obscure et malpropre. La maîtresse
du logis vient au-devant de moi, et m'installe à l'étage le plus élevé,
dans une petite chambre où je trouve à peu près les meubles nécessaires.
Je reçois des visites de la femme qui occupait le premier. «Vous êtes
jeune, vous devez vous ennuyer, mademoiselle. Descendez chez moi, vous y
trouverez bonne compagnie en hommes et en femmes, pas toutes aussi
aimables, mais presque aussi jeunes que vous. On cause, on joue, on
chante, on danse; nous réunissons toutes les sortes d'amusements. Si
vous tournez la tête à tous nos cavaliers, je vous jure que nos dames
n'en seront ni jalouses ni fâchées. Venez, mademoiselle...» Celle qui me
parlait ainsi était d'un certain âge, elle avait le regard tendre, la
voix douce, et le propos très-insinuant.
* * * * *
Je passe une quinzaine dans cette maison, exposée à toutes les instances
de mon perfide ravisseur, et à toutes les scènes tumultueuses d'un lieu
suspect, épiant à chaque instant l'occasion de m'échapper.
* * * * *
Un jour enfin je la trouvai; la nuit était avancée: si j'eusse été
voisine de mon couvent, j'y retournais. Je cours sans savoir où je vais.
Je suis arrêtée par des hommes; la frayeur me saisit. Je tombe évanouie
de fatigue sur le seuil de la boutique d'un chandelier; on me secourt;
en revenant à moi, je me trouve étendue sur un grabat, environnée de
plusieurs personnes. On me demande qui j'étais; je ne sais ce que je
répondis. On me donna la servante de la maison pour me conduire; je
prends son bras; nous marchons. Nous avions déjà fait beaucoup de
chemin, lorsque cette fille me dit: «Mademoiselle, vous savez
apparemment où nous allons?
--Non, mon enfant; à l'hôpital, je crois.
--À l'hôpital? est-ce que vous seriez hors de maison?
--Hélas! oui.
--Qu'avez-vous donc fait pour avoir été chassée à l'heure qu'il est!
Mais nous voilà à la porte de Sainte-Catherine; voyons si nous pourrions
nous faire ouvrir; en tout cas, ne craignez rien, vous ne resterez pas
dans la rue, vous coucherez avec moi.»
* * * * *
Je reviens chez le chandelier. Effroi de la servante, lorsqu'elle voit
mes jambes dépouillées de leur peau par la chute que j'avais faite en
sortant du couvent. J'y passe la nuit. Le lendemain au soir je retourne
à Sainte-Catherine; j'y demeure trois jours, au bout desquels on
m'annonce qu'il faut, ou me rendre à l'hôpital général, ou prendre la
première condition qui s'offrira.
* * * * *
Danger que je courus à Sainte-Catherine, de la part des hommes et des
femmes; car c'est là, à ce qu'on m'a dit depuis, que les libertins et
les matrones de la ville vont se pourvoir. L'attente de la misère ne
donna aucune force aux séductions grossières auxquelles j'y fus exposée.
Je vends mes hardes, et j'en choisis de plus conformes à mon état.
* * * * *
J'entre au service d'une blanchisseuse, chez laquelle je suis
actuellement. Je reçois le linge et je le repasse; ma journée est
pénible; je suis mal nourrie, mal logée, mal couchée, mais en revanche
traitée avec humanité. Le mari est cocher de place; sa femme est un peu
brusque, mais bonne du reste. Je serais assez contente de mon sort, si
je pouvais espérer d'en jouir paisiblement.
* * * * *
J'ai appris que la police s'était saisie de mon ravisseur, et l'avait
remis entre les mains de ses supérieurs. Le pauvre homme! il est plus à
plaindre que moi; son attentat a fait bruit; et vous ne savez pas la
cruauté avec laquelle les religieux punissent les fautes d'éclat: un
cachot sera sa demeure pour le reste de sa vie; et c'est aussi le sort
qui m'attend si je suis reprise; mais il y vivra plus longtemps que moi.
La douleur de ma chute se fait sentir; mes jambes sont enflées, et je ne
saurais faire un pas: je travaille assise, car j'aurais peine à me tenir
debout. Cependant j'appréhende le moment de ma guérison: alors quel
prétexte aurai-je pour ne point sortir? et à quel péril ne
m'exposerai-je pas en me montrant? Mais heureusement j'ai encore du
temps devant moi. Mes parents, qui ne peuvent douter que je ne sois à
Paris, font sûrement toutes les perquisitions imaginables. J'avais
résolu d'appeler M. Manouri dans mon grenier, de prendre et de suivre
ses conseils, mais il n'était plus.
Je vis dans des alarmes continuelles, au moindre bruit que j'entends
dans la maison, sur l'escalier, dans la rue, la frayeur me saisit, je
tremble comme la feuille, mes genoux me refusent le soutien, et
l'ouvrage me tombe des mains. Je passe presque toutes les nuits sans
fermer l'oeil; si je dors, c'est d'un sommeil interrompu; je parle,
j'appelle, je crie; je ne conçois pas comment ceux qui m'entourent ne
m'ont pas encore devinée.
* * * * *
Il paraît que mon évasion est publique; je m'y attendais. Une de mes
camarades m'en parlait hier, y ajoutant des circonstances odieuses, et
les réflexions les plus propres à désoler. Par bonheur elle étendait sur
des cordes le linge mouillé, le dos tourné à la lampe; et mon trouble
n'en pouvait être aperçu: cependant ma maîtresse ayant remarqué que je
pleurais, m'a dit: «Marie, qu'avez-vous?--Rien, lui ai-je répondu.--Quoi
donc, a-t-elle ajouté, est-ce que vous seriez assez bête pour vous
apitoyer sur une mauvaise religieuse sans moeurs, sans religion, et qui
s'amourache d'un vilain moine avec lequel elle se sauve de son couvent?
Il faudrait que vous eussiez bien de la compassion de reste. Elle
n'avait qu'à boire, manger, prier Dieu et dormir; elle était bien où
elle était, que ne s'y tenait-elle? Si elle avait été seulement trois ou
quatre fois à la rivière par le temps qu'il fait, cela l'aurait
raccommodée avec son état...» À cela j'ai répondu qu'on ne connaissait
bien que ses peines; j'aurais mieux fait de me taire, car elle n'aurait
pas ajouté: «Allez, c'est une coquine que Dieu punira...» À ce propos,
je me suis penchée sur ma table; et j'y suis restée jusqu'à ce que ma
maîtresse m'ait dit: «Mais, Marie, à quoi rêvez-vous donc? Tandis que
vous dormez là, l'ouvrage n'avance pas.»
* * * * *
Je n'ai jamais eu l'esprit du cloître, et il y paraît assez à ma
démarche; mais je me suis accoutumée en religion à certaines pratiques
que je répète machinalement; par exemple, une cloche vient-elle à
sonner? ou je fais le signe de la croix, ou je m'agenouille. Frappe-t-on
à la porte? je dis _Ave_. M'interroge-t-on? C'est toujours une réponse
qui finit par oui ou non, chère mère, ou ma soeur. S'il survient un
étranger, mes bras vont se croiser sur ma poitrine, et au lieu de faire
la révérence, je m'incline. Mes compagnes se mettent à rire, et croient
que je m'amuse à contrefaire la religieuse; mais il est impossible que
leur erreur dure; mes étourderies me décèleront, et je serai perdue.
* * * * *
Monsieur, hâtez-vous de me secourir. Vous me direz, sans doute:
Enseignez-moi ce que je puis faire pour vous. Le voici; mon ambition
n'est pas grande. Il me faudrait une place de femme de chambre ou de
femme de charge, ou même de simple domestique, pourvu que je vécusse
ignorée dans une campagne, au fond d'une province, chez d'honnêtes gens
qui ne reçussent pas un grand monde. Les gages n'y feront rien; de la
sécurité, du repos, du pain et de l'eau. Soyez très-assuré qu'on sera
satisfait de mon service. J'ai appris dans la maison de mon père à
travailler; et au couvent, à obéir; je suis jeune, j'ai le caractère
très-doux; quand mes jambes seront guéries, j'aurai plus de force qu'il
n'en faut pour suffire à l'occupation. Je sais coudre, filer, broder et
blanchir; quand j'étais dans le monde, je raccommodais moi-même mes
dentelles, et j'y serai bientôt remise; je ne suis maladroite à rien, et
je saurai m'abaisser à tout. J'ai de la voix, je sais la musique, et je
touche assez bien du clavecin pour amuser quelque mère qui en aurait le
goût; et j'en pourrais même donner leçon à ses enfants; mais je
craindrais d'être trahie par ces marques d'une éducation recherchée.
S'il fallait apprendre à coiffer, j'ai du goût, je prendrais un maître,
et je ne tarderais pas à me procurer ce petit talent. Monsieur, une
condition supportable, s'il se peut, ou une condition telle quelle,
c'est tout ce qu'il me faut; et je ne souhaite rien au delà. Vous pouvez
répondre de mes moeurs; malgré les apparences, j'en ai; j'ai même de la
piété. Ah! monsieur, tous mes maux seraient finis, et je n'aurais plus
rien à craindre des hommes, si Dieu ne m'avait arrêtée; ce puits
profond, situé au bout du jardin de la maison, combien je l'ai visité de
fois! Si je ne m'y suis pas précipitée, c'est qu'on m'en laissait
l'entière liberté. J'ignore quel est le destin qui m'est réservé; mais
s'il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu'il soit, je ne
réponds de rien; il y a des puits partout. Monsieur, ayez pitié de moi,
et ne vous préparez pas à vous-même de longs regrets.
* * * * *
_P. S._ Je suis accablée de fatigues, la terreur m'environne, et le
repos me fuit. Ces mémoires, que j'écrivais à la hâte, je viens de les
relire à tête reposée, et je me suis aperçue que sans en avoir le
moindre projet, je m'étais montrée à chaque ligne aussi malheureuse à la
vérité que je l'étais, mais beaucoup plus aimable que je ne le suis.
Serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles à la peinture de
nos peines qu'à l'image de nos charmes? et nous promettrions-nous encore
plus de facilité à les séduire qu'à les toucher? Je les connais trop
peu, et je ne me suis pas assez étudiée pour savoir cela. Cependant si
le marquis, à qui l'on accorde le tact le plus délicat, venait à se
persuader que ce n'est pas à sa bienfaisance, mais à son vice que je
m'adresse, que penserait-il de moi? Cette réflexion m'inquiète. En
vérité, il aurait bien tort de m'imputer personnellement un instinct
propre à tout mon sexe. Je suis une femme, peut-être un peu coquette,
que sais-je? Mais c'est naturellement et sans artifice.