LA RELIGIEUSE

La réponse de M. le marquis de Croismare, s'il m'en fait une, me

fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, j'ai

voulu le connaître. C'est un homme du monde, il s'est illustré au

service; il est âgé, il a été marié; il a une fille et deux fils qu'il

aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de

l'esprit, de la gaieté, du goût pour les beaux-arts, et surtout de

l'originalité. On m'a fait l'éloge de sa sensibilité, de son honneur et

de sa probité; et j'ai jugé par le vif intérêt qu'il a pris à mon

affaire, et par tout ce qu'on m'en a dit que je ne m'étais point

compromise en m'adressant à lui: mais il n'est pas à présumer qu'il se

détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et c'est ce motif

qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en

entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans

talent et sans art, avec la naïveté d'un enfant de mon âge et la

franchise de mon caractère. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que

peut-être la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps où des

faits éloignés auraient cessé d'être présents à ma mémoire, j'ai pensé

que l'abrégé qui les termine, et la profonde impression qui m'en restera

tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.

* * * * *

Mon père était avocat. Il avait épousé ma mère dans un âge assez avancé;

il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu'il n'en fallait pour

les établir solidement; mais pour cela il fallait au moins que sa

tendresse fût également partagée; et il s'en manque bien que j'en puisse

faire cet éloge. Certainement je valais mieux que mes soeurs par les

agréments de l'esprit et de la figure, le caractère et les talents; et

il semblait que mes parents en fussent affligés. Ce que la nature et

l'application m'avaient accordé d'avantages sur elles devenant pour moi

une source de chagrins, afin d'être aimée, chérie, fêtée, excusée

toujours comme elles l'étaient, dès mes plus jeunes ans j'ai désiré de

leur ressembler. S'il arrivait qu'on dît à ma mère: «Vous avez des

enfants charmants...» jamais cela ne s'entendait de moi. J'étais

quelquefois bien vengée de cette injustice; mais les louanges que

j'avais reçues me coûtaient si cher quand nous étions seules, que

j'aurais autant aimé de l'indifférence ou même des injures; plus les

étrangers m'avaient marqué de prédilection, plus on avait d'humeur

lorsqu'ils étaient sortis. Ô combien j'ai pleuré de fois de n'être pas

née laide, bête, sotte, orgueilleuse; en un mot, avec tous les travers

qui leur réussissaient auprès de nos parents! Je me suis demandé d'où

venait cette bizarrerie, dans un père, une mère d'ailleurs honnêtes,

justes et pieux. Vous l'avouerai-je, monsieur? Quelques discours

échappés à mon père dans sa colère, car il était violent; quelques

circonstances rassemblées à différents intervalles, des mots de voisins,

des propos de valets, m'en ont fait soupçonner une raison qui les

excuserait un peu. Peut-être mon père avait-il quelque incertitude sur

ma naissance; peut-être rappelais-je à ma mère une faute qu'elle avait

commise, et l'ingratitude d'un homme qu'elle avait trop écouté; que

sais-je? Mais quand ces soupçons seraient mal fondés, que risquerais-je

à vous les confier? Vous brûlerez cet écrit, et je vous promets de

brûler vos réponses.

Comme nous étions venues au monde à peu de distance les unes des autres,

nous devînmes grandes tous les trois ensemble. Il se présenta des

partis. Ma soeur aînée fut recherchée par un jeune homme charmant;

bientôt je m'aperçus qu'il me distinguait, et je devinai qu'elle ne

serait incessamment que le prétexte de ses assiduités. Je pressentis

tout ce que cette préférence pouvait m'attirer de chagrins; et j'en

avertis ma mère. C'est peut-être la seule chose que j'aie faite en ma

vie qui lui ait été agréable, et voici comment j'en fus récompensée.

Quatre jours après, ou du moins à peu de jours, on me dit qu'on avait

arrêté ma place dans un couvent; et dès le lendemain j'y fus conduite.

J'étais si mal à la maison, que cet événement ne m'affligea point; et

j'allai à Sainte-Marie, c'est mon premier couvent, avec beaucoup de

gaieté. Cependant l'amant de ma soeur ne me voyant plus, m'oublia, et

devint son époux. Il s'appelle M. K***; il est notaire, et demeure à

Corbeil, où il fait le plus mauvais ménage. Ma seconde soeur fut mariée

à un M. Bauchon, marchand de soieries à Paris, rue Quincampoix, et vit

assez bien avec lui.

Mes deux soeurs établies, je crus qu'on penserait à moi, et que je ne

tarderais pas à sortir du couvent. J'avais alors seize ans et demi. On

avait fait des dots considérables à mes soeurs, je me promettais un sort

égal au leur: et ma tête s'était remplie de projets séduisants,

lorsqu'on me fit demander au parloir. C'était le père Séraphin,

directeur de ma mère; il avait été aussi le mien; ainsi il n'eut pas

d'embarras à m'expliquer le motif de sa visite: il s'agissait de

m'engager à prendre l'habit. Je me récriai sur cette étrange

proposition; et je lui déclarai nettement que je ne me sentais aucun

goût pour l'état religieux. «Tant pis, me dit-il, car vos parents se

sont dépouillés pour vos soeurs, et je ne vois plus ce qu'ils pourraient

pour vous dans la situation étroite où ils se sont réduits.

Réfléchissez-y, mademoiselle; il faut ou entrer pour toujours dans cette

maison, ou s'en aller dans quelque couvent de province où l'on vous

recevra pour une modique pension, et d'où vous ne sortirez qu'à la mort

de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps...» Je me

plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure

était prévenue; elle m'attendait au retour du parloir. J'étais dans un

désordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit: «Et qu'avez-vous, ma

chère enfant? (Elle savait mieux que moi ce que j'avais.) Comme vous

voilà! Mais on n'a jamais vu un désespoir pareil au vôtre, vous me

faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre père ou

madame votre mère?» Je pensai lui répondre, en me jetant entre ses bras,

«Eh! plût à Dieu!...» je me contentai de m'écrier: «Hélas! je n'ai ni

père ni mère; je suis une malheureuse qu'on déteste et qu'on veut

enterrer ici toute vive.» Elle laissa passer le torrent; elle attendit

le moment de la tranquillité. Je lui expliquai plus clairement ce qu'on

venait de m'annoncer. Elle parut avoir pitié de moi; elle me plaignit;

elle m'encouragea à ne point embrasser un état pour lequel je n'avais

aucun goût; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh!

monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses! vous

n'en avez point d'idée. Elle écrivit en effet. Elle n'ignorait pas les

réponses qu'on lui ferait; elle me les communiqua; et ce n'est qu'après

bien du temps que j'ai appris à douter de sa bonne foi. Cependant le

terme qu'on avait mis à ma résolution arriva, elle vint m'en instruire

avec la tristesse la mieux étudiée. D'abord elle demeura sans parler,

ensuite elle me jeta quelques mots de commisération, d'après lesquels je

compris le reste. Ce fut encore une scène de désespoir; je n'en aurai

guère d'autres à vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art.

Ensuite elle me dit, en vérité je crois que ce fut en pleurant: «Eh

bien! mon enfant, vous allez donc nous quitter! chère enfant, nous ne

nous reverrons plus!...» Et d'autres propos que je n'entendis pas.

J'étais renversée sur une chaise; ou je gardais le silence, ou je

sanglotais, ou j'étais immobile, ou je me levais, ou j'allais tantôt

m'appuyer contre les murs, tantôt exhaler ma douleur sur son sein. Voilà

ce qui s'était passé lorsqu'elle ajouta: «Mais que ne faites-vous une

chose? Écoutez, et n'allez pas dire au moins que je vous en ai donné le

conseil; je compte sur une discrétion inviolable de votre part: car,

pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu'on eût un reproche à me

faire. Qu'est-ce qu'on demande de vous? Que vous preniez le voile? Eh

bien! que ne le prenez-vous? À quoi cela vous engage-t-il? À rien, à

demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit;

deux ans, c'est du temps, il peut arriver bien des choses en deux

ans...» Elle joignit à ces propos insidieux tant de caresses, tant de

protestations d'amitié, tant de faussetés douces: «je savais où j'étais,

je ne savais pas où l'on me mènerait,» et je me laissai persuader. Elle

écrivit donc à mon père; sa lettre était très-bien, oh! pour cela on ne

peut mieux: ma peine, ma douleur, mes réclamations n'y étaient point

dissimulées; je vous assure qu'une fille plus fine que moi y aurait été

trompée; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle

célérité tout fut préparé! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment

de la cérémonie arrivé, sans que j'aperçoive aujourd'hui le moindre

intervalle entre ces choses.

J'oubliais de vous dire que je vis mon père et ma mère, que je

n'épargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce

fut un M. l'abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui m'exhorta, et M.

l'évêque d'Alep qui me donna l'habit. Cette cérémonie n'est pas gaie par

elle-même; ce jour-là elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses

s'empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes

genoux se dérober, et je me vis prête à tomber sur les marches de

l'autel. Je n'entendais rien, je ne voyais rien, j'étais stupide; on me

menait, et j'allais; on m'interrogeait, et l'on répondait pour moi.

Cependant cette cruelle cérémonie prit fin; tout le monde se retira, et

je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m'associer. Mes

compagnes m'ont entourée; elles m'embrassent, et se disent: «Mais voyez

donc, ma soeur, comme elle est belle! comme ce voile noir relève la

blancheur de son teint! comme ce bandeau lui sied! comme il lui arrondit

le visage! comme il étend ses joues! comme cet habit fait valoir sa

taille et ses bras!...» Je les écoutais à peine; j'étais désolée;

cependant, il faut que j'en convienne, quand je fus seule dans ma

cellule, je me ressouvins de leurs flatteries; je ne pus m'empêcher de

les vérifier à mon petit miroir; et il me sembla qu'elles n'étaient pas

tout à fait déplacées. Il y a des honneurs attachés à ce jour; on les

exagéra pour moi: mais j'y fus peu sensible; et l'on affecta de croire

le contraire et de me le dire, quoiqu'il fût clair qu'il n'en était

rien. Le soir, au sortir de la prière, la supérieure se rendit dans ma

cellule. «En vérité, me dit-elle après m'avoir un peu considérée, je ne

sais pourquoi vous avez tant de répugnance pour cet habit; il vous fait

à merveille, et vous êtes charmante; soeur Suzanne est une très-belle

religieuse, on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez.

Vous ne vous tenez pas assez droite; il ne faut pas être courbée comme

cela...» Elle me composa la tête, les pieds, les mains, la taille, les

bras; ce fut presque une leçon de Marcel[5] sur les grâces monastiques:

car chaque état a les siennes. Ensuite elle s'assit, et me dit: «C'est

bien; mais à présent parlons un peu sérieusement. Voilà donc deux ans de

gagnés; vos parents peuvent changer de résolution; vous-même, vous

voudrez peut-être rester ici quand ils voudront vous en tirer; cela ne

serait point du tout impossible.--Madame, ne le croyez pas.--Vous avez

été longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie;

elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs...» Vous

vous doutez bien de tout ce qu'elle put ajouter du monde et du cloître,

cela est écrit partout, et partout de la même manière; car, grâces à

Dieu, on m'a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont

débité de leur état, qu'ils connaissent bien et qu'ils détestent, contre

le monde qu'ils aiment, qu'ils déchirent et qu'ils ne connaissent pas.

Je ne vous ferai pas le détail de mon noviciat; si l'on observait toute

son austérité, on n'y résisterait pas; mais c'est le temps le plus doux

de la vie monastique. Une mère des novices est la soeur la plus

indulgente qu'on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les

épines de l'état; c'est un cours de séduction la plus subtile et la

mieux apprêtée. C'est elle qui épaissit les ténèbres qui vous

environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui

vous fascine; la nôtre s'attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas

qu'il y ait aucune âme, jeune et sans expérience, à l'épreuve de cet art

funeste. Le monde a ses précipices; mais je n'imagine pas qu'on y arrive

par une pente aussi facile. Si j'avais éternué[6] deux fois de suite,

j'étais dispensée de l'office, du travail, de la prière; je me couchais

de meilleure heure, je me levais plus tard; la règle cessait pour moi.

Imaginez, monsieur, qu'il y avait des jours où je soupirais après

l'instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fâcheuse dans

le monde qu'on ne vous en parle; on arrange les vraies, on en fait de

fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grâces

à Dieu qui nous met à couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il

approchait, ce temps que j'avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors

je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et

s'accroître. Je les allais confier[7] à la supérieure, ou à notre mère

des novices. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez:

car il ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rôle hypocrite qu'elles

jouent, et des sottises qu'elles sont forcées de vous répéter; cela

devient à la fin si usé et si maussade pour elles; mais elles s'y

déterminent, et cela pour un millier d'écus qu'il en revient à leur

maison. Voilà l'objet important pour lequel elles mentent toute leur

vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de

cinquante années, et peut-être un malheur éternel; car il est sûr,

monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il

y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent

folles, stupides ou furieuses en attendant.

Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule

où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mon bonheur ou

de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec

moi. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et

presque sans vêtement; elle traînait des chaînes de fer; ses yeux

étaient égarés; elle s'arrachait les cheveux; elle se frappait la

poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait; elle se chargeait

elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations; elle

cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je

tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette

infortunée, et sur-le-champ il fut décidé, dans mon coeur, que je

mourrais mille fois plutôt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que

cet événement pourrait faire sur mon esprit; on crut devoir le prévenir.

On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules

qui se contredisaient: qu'elle avait déjà l'esprit dérangé quand on

l'avait reçue; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique;

qu'elle était devenue sujette à des visions; qu'elle se croyait en

commerce avec les anges; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses

qui lui avaient gâté l'esprit; qu'elle avait entendu des novateurs d'une

morale outrée, qui l'avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu,

que sa tête ébranlée en avait été renversée; qu'elle ne voyait plus que

des démons, l'enfer et des gouffres de feu; qu'elles étaient bien

malheureuses; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu un pareil sujet

dans la maison; que sais-je encore quoi? Cela ne prit point auprès de

moi. À tout moment ma religieuse folle me revenait à l'esprit, et je me

renouvelais le serment de ne faire aucun voeu.

Le voici pourtant arrivé ce moment où il s'agissait de montrer si je

savais me tenir parole. Un matin, après l'office, je vis entrer la

supérieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage était celui de

la tristesse et de l'abattement; les bras lui tombaient; il semblait que

sa main n'eût pas la force de soulever cette lettre; elle me regardait;

des larmes semblaient rouler dans ses yeux; elle se taisait et moi

aussi: elle attendait que je parlasse la première; j'en fus tentée, mais

je me retins. Elle me demanda comment je me portais; que l'office avait

été bien long aujourd'hui; que j'avais un peu toussé; que je lui

paraissais indisposée. À tout cela je répondis: «Non, ma chère mère.»

Elle tenait toujours sa lettre d'une main pendante; au milieu de ces

questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie;

enfin, après avoir tourné autour de quelques questions sur mon père, sur

ma mère, voyant que je ne lui demandais point ce que c'était que ce

papier, elle me dit: «Voilà une lettre...»

À ce mot je sentis mon coeur se troubler, et j'ajoutai d'une voix

entrecoupée et avec des lèvres tremblantes: «Elle est de ma mère?

--Vous l'avez dit; tenez, lisez...»

Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d'abord avec assez de

fermeté; mais à mesure que j'avançais, la frayeur, l'indignation, la

colère, le dépit, différentes passions se succédant en moi, j'avais

différentes voix, je prenais différents visages et je faisais différents

mouvements. Quelquefois je tenais à peine ce papier, ou je le tenais

comme si j'eusse voulu le déchirer, ou je le serrais violemment comme si

j'avais été tentée de le froisser et de le jeter loin de moi.

«Eh bien! mon enfant, que répondrons-nous à cela?

--Madame, vous le savez.

--Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille

a souffert des pertes; les affaires de vos soeurs sont dérangées; elles

ont l'une et l'autre beaucoup d'enfants, on s'est épuisé pour elles en

les mariant; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu'on vous

fasse un certain sort; vous avez pris l'habit; on s'est constitué en

dépenses; par cette démarche vous avez donné des espérances; le bruit de

votre profession prochaine s'est répandu dans le monde. Au reste,

comptez toujours sur tous mes secours. Je n'ai jamais attiré personne en

religion, c'est un état où Dieu nous appelle, et il est très-dangereux

de mêler sa voix à la sienne. Je n'entreprendrai point de parler à votre

coeur, si la grâce ne lui dit rien; jusqu'à présent je n'ai point à me

reprocher le malheur d'une autre; voudrais-je commencer par vous, mon

enfant, qui m'êtes si chère? Je n'ai point oublié que c'est à ma

persuasion que vous avez fait les premières démarches; et je ne

souffrirai point qu'on en abuse pour vous engager au delà de votre

volonté. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire

profession?

--Non, madame.

--Vous ne vous sentez aucun goût pour l'état religieux?

--Non, madame.

--Vous n'obéirez point à vos parents?

--Non, madame.

--Que voulez-vous donc devenir?

--Tout, excepté religieuse. Je ne le veux pas être, je ne le serai pas.

--Eh bien! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une réponse à votre

mère...»

Nous convînmes de quelques idées. Elle écrivit, et me montra sa lettre

qui me parut encore très-bien. Cependant on me dépêcha le directeur de

la maison; on m'envoya le docteur qui m'avait prêchée à ma prise

d'habit; on me recommanda à la mère des novices; je vis M. l'évêque

d'Alep; j'eus des lances à rompre avec des femmes pieuses qui se

mêlèrent de mon affaire sans que je les connusse; c'étaient des

conférences continuelles avec des moines et des prêtres; mon père vint,

mes soeurs m'écrivirent; ma mère parut la dernière: je résistai à tout.

Cependant le jour fut pris pour ma profession; on ne négligea rien pour

obtenir mon consentement; mais quand on vit qu'il était inutile de le

solliciter, on prit le parti de s'en passer.

De ce moment, je fus renfermée dans ma cellule; on m'imposa le silence;

je fus séparée de tout le monde, abandonnée à moi-même; et je vis

clairement qu'on était résolu à disposer de moi sans moi. Je ne voulais

point m'engager; c'était un point décidé: et toutes les terreurs vraies

ou fausses qu'on me jetait sans cesse, ne m'ébranlaient pas. Cependant

j'étais dans un état déplorable; je ne savais point ce qu'il pouvait

durer; et s'il venait à cesser, je savais encore moins ce qui pouvait

m'arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti, dont vous

jugerez, monsieur, comme il vous plaira; je ne voyais plus personne, ni

la supérieure, ni la mère des novices, ni mes compagnes; je fis avertir

la première, et je feignis de me rapprocher de la volonté de mes

parents; mais mon dessein était de finir cette persécution avec éclat,

et de protester publiquement contre la violence qu'on méditait: je dis

donc qu'on était maître de mon sort, qu'on en pouvait disposer comme on

voudrait; qu'on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais.

Voilà la joie répandue dans toute la maison, les caresses revenues avec

toutes les flatteries et toute la séduction. «Dieu avait parlé à mon

coeur; personne n'était plus faite pour l'état de perfection que moi. Il

était impossible que cela ne fût pas, on s'y était toujours attendu. On

ne remplit pas ses devoirs avec tant d'édification et de constance,

quand on n'y est pas vraiment appelée. La mère des novices n'avait

jamais vu dans aucune de ses élèves de vocation mieux caractérisée; elle

était toute surprise du travers que j'avais pris, mais elle avait

toujours bien dit à notre mère supérieure qu'il fallait tenir bon, et

que cela passerait; que les meilleures religieuses avaient eu de ces

moments-là; que c'étaient des suggestions du mauvais esprit qui

redoublait ses efforts lorsqu'il était sur le point de perdre sa proie;

que j'allais lui échapper; qu'il n'y avait plus que des roses pour moi;

que les obligations de la vie religieuse me paraîtraient d'autant plus

supportables, que je me les étais plus fortement exagérées; que cet

appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait

de ce moyen pour l'alléger...» Il me paraissait assez singulier que la

même chose vînt de Dieu ou du diable, selon qu'il leur plaisait de

l'envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la

religion; et ceux qui m'ont consolée, m'ont souvent dit de mes pensées,

les uns que c'étaient autant d'instigations de Satan, et les autres,

autant d'inspirations de Dieu. Le même mal vient, ou de Dieu qui nous

éprouve, ou du diable qui nous tente.

Je me conduisis avec discrétion; je crus pouvoir me répondre de moi. Je

vis mon père; il me parla froidement; je vis ma mère; elle m'embrassa;

je reçus des lettres de congratulation de mes soeurs et de beaucoup

d'autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui

ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l'Université, qui

recevrait mes voeux. Tout alla bien jusqu'à la veille du grand jour,

excepté qu'ayant appris que la cérémonie serait clandestine, qu'il y

aurait très-peu de monde, et que la porte de l'église ne serait ouverte

qu'aux parents, j'appelai par la tourière toutes les personnes de notre

voisinage, mes amis, mes amies; j'eus la permission d'écrire à

quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne

s'attendait guère se présenta; il fallut le laisser entrer; et

l'assemblée fut telle à peu près qu'il la fallait pour mon projet. Oh,

monsieur! quelle nuit que celle qui précéda[8]! Je ne me couchai point;

j'étais assise sur mon lit; j'appelais Dieu à mon secours; j'élevais mes

mains au ciel, je le prenais à témoin de la violence qu'on me faisait;

je me représentais mon rôle au pied des autels, une jeune fille

protestant à haute voix contre une action à laquelle elle paraît avoir

consenti, le scandale des assistants, le désespoir des religieuses, la

fureur de mes parents. «Ô Dieu! que vais-je devenir?...» En prononçant

ces mots il me prit une défaillance générale, je tombai évanouie sur mon

traversin; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents

se frappaient avec bruit, succéda à cette défaillance; à ce frisson une

chaleur terrible: mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m'être

déshabillée, ni d'être sortie de ma cellule; cependant on me trouva nue

en chemise, étendue par terre à la porte de la supérieure, sans

mouvement et presque sans vie. J'ai appris ces choses depuis. Le matin

je me trouvai dans ma cellule, mon lit environné de la supérieure, de la

mère des novices, et de celles qu'on appelle les assistantes. J'étais

fort abattue; on me fit quelques questions; on vit par mes réponses que

je n'avais aucune connaissance de ce qui s'était passé; et l'on ne m'en

parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma

sainte résolution, et si je me sentais en état de supporter la fatigue

du jour. Je répondis que oui; et contre leur attente rien ne fut

dérangé.

On avait tout disposé dès la veille. On sonna les cloches pour apprendre

à tout le monde qu'on allait faire une malheureuse. Le coeur me battit

encore. On vint me parer; ce jour est un jour de toilette; à présent que

je me rappelle toutes ces cérémonies, il me semble qu'elles avaient

quelque chose de solennel et de bien touchant[9] pour une jeune

innocente que son penchant n'entraînerait point ailleurs. On me

conduisit à l'église; on célébra la sainte messe: le bon vicaire, qui me

soupçonnait une résignation que je n'avais point, me fit un long sermon

où il n'y avait pas un mot qui ne fût à contre-sens; c'était quelque

chose de bien ridicule que tout ce qu'il me disait de mon bonheur, de la

grâce, de mon courage, de mon zèle, de ma ferveur et de tous les beaux

sentiments qu'il me supposait. Ce contraste et de son éloge et de la

démarche que j'allais faire me troubla; j'eus des moments d'incertitude,

mais qui durèrent peu. Je n'en sentis que mieux que je manquais de tout

ce qu'il fallait avoir pour être une bonne religieuse. Enfin le moment

terrible arriva. Lorsqu'il fallut entrer dans le lieu où je devais

prononcer le voeu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes;

deux de mes compagnes me prirent sous les bras; j'avais la tête

renversée sur une d'elles, et je me traînais. Je ne sais ce qui se

passait dans l'âme des assistants, mais ils voyaient une jeune victime

mourante qu'on portait à l'autel, et il s'échappait de toutes parts des

soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sûre que ceux

de mon père et de ma mère ne se firent point entendre. Tout le monde

était debout; il y avait de jeunes personnes montées sur des chaises, et

attachées aux barreaux de la grille; et il se faisait un profond

silence, lorsque celui qui présidait à ma profession me dit:

«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vérité?

--Je le promets.

--Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes

ici?»

Je répondis, «non;» mais celles qui m'accompagnaient répondirent pour

moi, «oui.»

«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et

obéissance?»

J'hésitai un moment; le prêtre attendit; et je répondis:

«Non, monsieur.»

Il recommença:

«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et

obéissance?»

Je lui répondis d'une voix plus ferme:

«Non, monsieur, non.»

Il s'arrêta et me dit: «Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi.

--Monseigneur, lui dis-je, vous me demandez si je promets à Dieu

chasteté, pauvreté et obéissance; je vous ai bien entendu, et je vous

réponds que non...»

Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s'était

élevé un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler; le

murmure cessa et je dis:

«Messieurs, et vous surtout mon père et ma mère, je vous prends tous à

témoin...»

À ces mots une des soeurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis

qu'il était inutile de continuer. Les religieuses m'entourèrent,

m'accablèrent de reproches; je les écoutai sans mot dire. On me

conduisit dans ma cellule, où l'on m'enferma sous la clef.

Là, seule, livrée à mes réflexions, je commençai à rassurer mon âme; je

revins sur ma démarche, et je ne m'en repentis point. Je vis qu'après

l'éclat que j'avais fait, il était impossible que je restasse ici

longtemps, et que peut-être on n'oserait pas me remettre en couvent. Je

ne savais ce qu'on ferait de moi; mais je ne voyais rien de pis que

d'être religieuse malgré soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre

parler de qui que ce fût. Celles qui m'apportaient à manger entraient,

mettaient mon dîner à terre et s'en allaient en silence. Au bout d'un

mois on m'apporta des habits de séculière; je quittai ceux de la maison;

la supérieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu'à la porte

conventuelle; là je montai dans une voiture où je trouvai ma mère seule

qui m'attendait; je m'assis sur le devant; et le carrosse partit. Nous

restâmes l'une vis-à-vis de l'autre quelque temps sans mot dire; j'avais

les yeux baissés, et je n'osais la regarder. Je ne sais ce qui se

passait dans mon âme; mais tout à coup je me jetai à ses pieds, et je

penchai ma tête sur ses genoux; je ne lui parlais pas, mais je

sanglotais et j'étouffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai

pas; le sang me vint au nez; je saisis une de ses mains malgré qu'elle

en eût; et l'arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant

ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais: «Vous êtes

toujours ma mère, je suis toujours votre enfant...» Et elle me répondit

(en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d'entre

les miennes): «Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous.» Je lui obéis,

je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant

d'autorité et de fermeté dans le son de sa voix, que je crus devoir me

dérober à ses yeux[10]. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se

mêlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j'en étais toute

couverte sans que je m'en aperçusse. À quelques mots qu'elle dit, je

conçus que sa robe et son linge en avaient été tachés, et que cela lui

déplaisait. Nous arrivâmes à la maison, où l'on me conduisit tout de

suite à une petite chambre qu'on m'avait préparée. Je me jetai encore à

ses genoux sur l'escalier; je la retins par son vêtement; mais tout ce

que j'en obtins, ce fut de se retourner de mon côté et de me regarder

avec un mouvement d'indignation de la tête, de la bouche et des yeux,

que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.

J'entrai dans ma nouvelle prison, où je passai six mois, sollicitant

tous les jours inutilement la grâce de lui parler, de voir mon père ou

de leur écrire. On m'apportait à manger, on me servait; une domestique

m'accompagnait à la messe les jours de fête, et me renfermait. Je

lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois; et c'est

ainsi que mes journées se passaient. Un sentiment secret me soutenait,

c'est que j'étais libre, et que mon sort, quelque dur qu'il fût, pouvait

changer. Mais il était décidé que je serais religieuse, et je le fus.

Tant d'inhumanité, tant d'opiniâtreté de la part de mes parents, ont

achevé de me confirmer ce que je soupçonnais de ma naissance; je n'ai

jamais pu trouver d'autres moyens de les excuser. Ma mère craignait

apparemment que je ne revinsse un jour sur le partage des biens; que je

ne redemandasse ma légitime, et que je n'associasse un enfant naturel à

des enfants légitimes. Mais ce qui n'était qu'une conjecture va se

tourner en certitude.

Tandis que j'étais enfermée à la maison, je faisais peu d'exercices

extérieurs de religion; cependant on m'envoyait à confesse la veille des

grandes fêtes. Je vous ai dit que j'avais le même directeur que ma mère;

je lui parlai, je lui exposai toute la dureté de la conduite qu'on avait

tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de

ma mère surtout avec amertume et ressentiment. Ce prêtre était entré

tard dans l'état religieux; il avait de l'humanité; il m'écouta

tranquillement, et me dit:

«Mon enfant, plaignez votre mère, plaignez-la plus encore que vous ne la

blâmez. Elle a l'âme bonne; soyez sûre que c'est malgré elle qu'elle en

use ainsi.

--Malgré elle, monsieur! Et qu'est-ce qui peut l'y contraindre! Ne

m'a-t-elle pas mise au monde? Et quelle différence y a-t-il entre mes

soeurs et moi?

--Beaucoup.

--Beaucoup! je n'entends rien à votre réponse...»

J'allais entrer dans la comparaison de mes soeurs et de moi, lorsqu'il

m'arrêta et me dit:

«Allez, allez, l'inhumanité n'est pas le vice de vos parents; tâchez de

prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mérite

devant Dieu. Je verrai votre mère, et soyez sûre que j'emploierai pour

vous servir tout ce que je puis avoir d'ascendant sur son esprit...»

Ce _beaucoup_, qu'il m'avait répondu, fut un trait de lumière pour moi;

je ne doutai plus de la vérité de ce que j'avais pensé sur ma naissance.

* * * * *

Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir, à la chute du

jour, la servante qui m'était attachée monta, et me dit: «Madame votre

mère ordonne que vous vous habilliez...» Une heure après: «Madame veut

que vous descendiez avec moi...» Je trouvai à la porte un carrosse où

nous montâmes, la domestique et moi; et j'appris que nous allions aux

Feuillants, chez le père Séraphin. Il nous attendait; il était seul. La

domestique s'éloigna; et moi, j'entrai dans le parloir. Je m'assis

inquiète et curieuse de ce qu'il avait à me dire. Voici comme il me

parla:

«Mademoiselle, l'énigme de la conduite sévère de vos parents va

s'expliquer pour vous; j'en ai obtenu la permission de madame votre

mère. Vous êtes sage; vous avez de l'esprit, de la fermeté; vous êtes

dans un âge où l'on pourrait vous confier un secret, même qui ne vous

concernerait point. Il y a longtemps que j'ai exhorté pour la première

fois madame votre mère à vous révéler celui que vous allez apprendre;

elle n'a jamais pu s'y résoudre: il est dur pour une mère d'avouer une

faute grave à son enfant; vous connaissez son caractère; il ne va guère

avec la sorte d'humiliation d'un certain aveu. Elle a cru pouvoir sans

cette ressource vous amener à ses desseins; elle s'est trompée; elle en

est fâchée: elle revient aujourd'hui à mon conseil; et c'est elle qui

m'a chargé de vous annoncer que vous n'étiez pas la fille de M.

Simonin.»

Je lui répondis sur-le-champ: «Je m'en étais doutée.

--Voyez à présent, mademoiselle, considérez, pesez, jugez si madame

votre mère peut sans le consentement, même avec le consentement de

monsieur votre père, vous unir à des enfants dont vous n'êtes point la

soeur; si elle peut avouer à monsieur votre père un fait sur lequel il

n'a déjà que trop de soupçons.

--Mais, monsieur, qui est mon père?

--Mademoiselle, c'est ce qu'on ne m'a pas confié. Il n'est que trop

certain, mademoiselle, ajouta-t-il, qu'on a prodigieusement avantagé vos

soeurs, et qu'on a pris toutes les précautions imaginables, par les

contrats de mariage, par le dénaturer des biens, par les stipulations,

par les fidéicommis et autres moyens, de réduire à rien votre légitime,

dans le cas que vous puissiez un jour vous adresser aux lois pour la

redemander. Si vous perdez vos parents, vous trouverez peu de chose;

vous refusez un couvent, peut-être regretterez-vous de n'y pas être.

--Cela ne se peut, monsieur; je ne demande rien.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la peine, le travail, l'indigence.

--Je connais du moins le prix de la liberté, et le poids d'un état

auquel on n'est point appelée.

--Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire; c'est à vous, mademoiselle,

à faire vos réflexions...»

Ensuite il se leva.

«Mais, monsieur, encore une question.

--Tant qu'il vous plaira.

--Mes soeurs savent-elles ce que vous m'avez appris?

--Non, mademoiselle.

--Comment ont-elles donc pu se résoudre à dépouiller leur soeur? car

c'est ce qu'elles me croient.

--Ah! mademoiselle, l'intérêt! l'intérêt! elles n'auraient point obtenu

les partis considérables qu'elles ont trouvés. Chacun songe à soi dans

ce monde; et je ne vous conseille pas de compter sur elles si vous venez

à perdre vos parents; soyez sûre qu'on vous disputera, jusqu'à une

obole, la petite portion que vous aurez à partager avec elles. Elles ont

beaucoup d'enfants; ce prétexte sera trop honnête pour vous réduire à la

mendicité. Et puis elles ne peuvent plus rien; ce sont les maris qui

font tout: si elles avaient quelques sentiments de commisération, les

secours qu'elles vous donneraient à l'insu de leurs maris deviendraient

une source de divisions domestiques. Je ne vois que de ces choses-là, ou

des enfants abandonnés, ou des enfants même légitimes, secourus aux

dépens de la paix domestique. Et puis, mademoiselle, le pain qu'on

reçoit est bien dur. Si vous m'en croyez, vous vous réconcilierez avec

vos parents; vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous; vous

entrerez en religion; on vous fera une petite pension avec laquelle vous

passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. Au reste, je

ne vous célerai pas que l'abandon apparent de votre mère, son

opiniâtreté à vous renfermer, et quelques autres circonstances qui ne me

reviennent plus, mais que j'ai sues dans le temps, ont produit

exactement sur votre père le même effet que sur vous: votre naissance

lui était suspecte; elle ne le lui est plus; et sans être dans la

confidence, il ne doute point que vous ne lui apparteniez comme enfant,

que par la loi qui les attribue à celui qui porte le titre d'époux.

Allez, mademoiselle, vous êtes bonne et sage; pensez à ce que vous venez

d'apprendre.»

Je me levai, je me mis à pleurer. Je vis qu'il était lui-même attendri;

il leva doucement les yeux au ciel, et me reconduisit. Je repris la

domestique qui m'avait accompagnée; nous remontâmes en voiture, et nous

rentrâmes à la maison.

Il était tard. Je rêvai une partie de la nuit à ce qu'on venait de me

révéler; j'y rêvai encore le lendemain. Je n'avais point de père; le

scrupule m'avait ôté ma mère; des précautions prises, pour que je ne

pusse prétendre aux droits de ma naissance légale; une captivité

domestique fort dure; nulle espérance, nulle ressource. Peut-être que,

si l'on se fût expliqué plus tôt avec moi, après l'établissement de mes

soeurs, on m'eût gardée à la maison qui ne laissait pas que d'être

fréquentée, il se serait trouvé quelqu'un à qui mon caractère, mon

esprit, ma figure et mes talents auraient paru une dot suffisante; la

chose n'était pas encore impossible, mais l'éclat que j'avais fait en

couvent la rendait plus difficile: on ne conçoit guère comment une fille

de dix-sept à dix-huit ans a pu se porter à cette extrémité, sans une

fermeté peu commune; les hommes louent beaucoup cette qualité, mais il

me semble qu'ils s'en passent volontiers dans celles dont ils se

proposent de faire leurs épouses. C'était pourtant une ressource à

tenter avant que de songer à un autre parti; je pris celui de m'en

ouvrir à ma mère; et je lui fis demander un entretien qui me fut

accordé.

C'était dans l'hiver. Elle était assise dans un fauteuil devant le feu;

elle avait le visage sévère, le regard fixe et les traits immobiles; je

m'approchai d'elle, je me jetai à ses pieds et je lui demandai pardon de

tous les torts que j'avais.

«C'est, me répondit-elle, par ce que vous m'allez dire que vous le

mériterez. Levez-vous; votre père est absent, vous avez tout le temps de

vous expliquer. Vous avez vu le père Séraphin, vous savez enfin qui vous

êtes, et ce que vous pouvez attendre de moi, si votre projet n'est pas

de me punir toute ma vie d'une faute que je n'ai déjà que trop expiée.

Eh bien! mademoiselle, que me voulez-vous? Qu'avez-vous résolu?

--Maman, lui répondis-je, je sais que je n'ai rien, et que je ne dois

prétendre à rien. Je suis bien éloignée d'ajouter à vos peines, de

quelque nature qu'elles soient; peut-être m'auriez-vous trouvée plus

soumise à vos volontés, si vous m'eussiez instruite plus tôt de quelques

circonstances qu'il était difficile que je soupçonnasse: mais enfin je

sais, je me connais, et il ne me reste qu'à me conduire en conséquence

de mon état. Je ne suis plus surprise des distinctions qu'on a mises

entre mes soeurs et moi; j'en reconnais la justice, j'y souscris; mais

je suis toujours votre enfant; vous m'avez portée dans votre sein; et

j'espère que vous ne l'oublierez pas.

--Malheur à moi, ajouta-t-elle vivement, si je ne vous avouais pas

autant qu'il est en mon pouvoir!

--Eh bien! maman, lui dis-je, rendez-moi vos bontés; rendez-moi votre

présence; rendez-moi la tendresse de celui qui se croit mon père.

--Peu s'en faut, ajouta-t-elle, qu'il ne soit aussi certain de votre

naissance que vous et moi. Je ne vous vois jamais à côté de lui, sans

entendre ses reproches; il me les adresse, par la dureté dont il en use

avec vous; n'espérez point de lui les sentiments d'un père tendre. Et

puis, vous l'avouerai-je, vous me rappelez une trahison, une ingratitude

si odieuse de la part d'un autre, que je n'en puis supporter l'idée; cet

homme se montre sans cesse entre vous et moi; il me repousse, et la

haine que je lui dois se répand sur vous.

--Quoi! lui dis-je, ne puis-je espérer que vous me traitiez, vous et M.

Simonin, comme une étrangère, une inconnue que vous auriez accueillie

par humanité?

--Nous ne le pouvons ni l'un ni l'autre. Ma fille, n'empoisonnez pas ma

vie plus longtemps. Si vous n'aviez point de soeurs, je sais ce que

j'aurais à faire: mais vous en avez deux; et elles ont l'une et l'autre

une famille nombreuse. Il y a longtemps que la passion qui me soutenait

s'est éteinte; la conscience a repris ses droits.

--Mais celui à qui je dois la vie...

--Il n'est plus; il est mort sans se ressouvenir de vous; et c'est le

moindre de ses forfaits...»

En cet endroit sa figure s'altéra, ses yeux s'allumèrent, l'indignation

s'empara de son visage; elle voulait parler, mais elle n'articula plus;

le tremblement de ses lèvres l'en empêchait. Elle était assise; elle

pencha sa tête sur ses mains, pour me dérober les mouvements violents

qui se passaient en elle. Elle demeura quelque temps dans cet état, puis

elle se leva, fit quelques tours dans la chambre sans mot dire; elle

contraignait ses larmes qui coulaient avec peine, et elle disait:

«Le monstre! il n'a pas dépendu de lui qu'il ne vous ait étouffée dans

mon sein par toutes les peines qu'il m'a causées; mais Dieu nous a

conservées l'une et l'autre, pour que la mère expiât sa faute par

l'enfant. Ma fille, vous n'avez rien, et vous n'aurez jamais rien. Le

peu que je puis faire pour vous, je le dérobe à vos soeurs; voilà les

suites d'une faiblesse. Cependant j'espère n'avoir rien à me reprocher

en mourant; j'aurai gagné votre dot par mon économie. Je n'abuse point

de la facilité de mon époux; mais je mets tous les jours à part ce que

j'obtiens de temps en temps de sa libéralité. J'ai vendu ce que j'avais

de bijoux; et j'ai obtenu de lui de disposer à mon gré du prix qui m'en

est revenu. J'aimais le jeu, je ne joue plus; j'aimais les spectacles,

je m'en suis privée; j'aimais la compagnie, je vis retirée; j'aimais le

faste, j'y ai renoncé. Si vous entrez en religion, comme c'est ma

volonté et celle de M. Simonin, votre dot sera le fruit de ce que je

prends sur moi tous les jours.

--Mais, maman, lui dis-je, il vient encore ici quelques gens de bien;

peut-être s'en trouvera-t-il un qui, satisfait de ma personne, n'exigera

pas même les épargnes que vous avez destinées à mon établissement.

--Il n'y faut plus penser, votre éclat vous a perdue.

--Le mal est-il sans ressource?

--Sans ressource.

--Mais, si je ne trouve point un époux, est-il nécessaire que je

m'enferme dans un couvent?

--À moins que vous ne veuillez perpétuer ma douleur et mes remords,

jusqu'à ce que j'aie les yeux fermés. Il faut que j'y vienne; vos

soeurs, dans ce moment terrible, seront autour de mon lit: voyez si je

pourrai vous voir au milieu d'elles; quel serait l'effet de votre

présence dans ces derniers moments! Ma fille, car vous l'êtes malgré

moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime,

n'affligez pas une mère qui expire; laissez-la descendre paisiblement au

tombeau: qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le

point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant

qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne

porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez

pas des droits que vous n'avez point.

--Maman, lui dis-je, soyez tranquille là-dessus; faites venir un homme

de loi; qu'il dresse un acte de renonciation; et je souscrirai à tout ce

qu'il vous plaira.

--Cela ne se peut: un enfant ne se déshérite pas lui-même; c'est le

châtiment d'un père et d'une mère justement irrités. S'il plaisait à

Dieu de m'appeler demain, demain il faudrait que j'en vinsse à cette

extrémité, et que je m'ouvrisse à mon mari, afin de prendre de concert

les mêmes mesures. Ne m'exposez point à une indiscrétion qui me rendrait

odieuse à ses yeux, et qui entraînerait des suites qui vous

déshonoreraient. Si vous me survivez, vous resterez sans nom, sans

fortune et sans état; malheureuse! dites-moi ce que vous deviendrez:

quelles idées voulez-vous que j'emporte en mourant? Il faudra donc que

je dise à votre père... Que lui dirai-je? Que vous n'êtes pas son

enfant!... Ma fille, s'il ne fallait que se jeter à vos pieds pour

obtenir de vous... Mais vous ne sentez rien; vous avez l'âme inflexible

de votre père...»

En ce moment, M. Simonin entra; il vit le désordre de sa femme; il

l'aimait; il était violent; il s'arrêta tout court, et tournant sur moi

des regards terribles, il me dit:

«Sortez!»

S'il eût été mon père, je ne lui aurais pas obéi, mais il ne l'était

pas.

Il ajouta, en parlant au domestique qui m'éclairait:

«Dites-lui qu'elle ne reparaisse plus.»

Je me renfermai dans ma petite prison. Je rêvai à ce que ma mère m'avait

dit; je me jetai à genoux, je priai Dieu qu'il m'inspirât; je priai

longtemps; je demeurai le visage collé contre terre; on n'invoque

presque jamais la voix du ciel, que quand on ne sait à quoi se résoudre;

et il est rare qu'alors elle ne nous conseille pas d'obéir. Ce fut le

parti que je pris. «On veut que je sois religieuse; peut-être est-ce

aussi la volonté de Dieu. Eh bien! je le serai, puisqu'il faut que je

sois malheureuse, qu'importe où je le sois!...» Je recommandai à celle

qui me servait de m'avertir quand mon père serait sorti. Dès le

lendemain je sollicitai un entretien avec ma mère; elle me fit répondre

qu'elle avait promis le contraire à M. Simonin, mais que je pouvais lui

écrire avec un crayon qu'on me donna. J'écrivis donc sur un bout de

papier (ce fatal papier s'est retrouvé, et l'on ne s'en est que trop

bien servi contre moi):

«Maman, je suis fâchée de toutes les peines que je vous ai causées; je

vous en demande pardon: mon dessein est de les finir. Ordonnez de moi

tout ce qu'il vous plaira; si c'est votre volonté que j'entre en

religion, je souhaite que ce soit aussi celle de Dieu...»

La servante prit cet écrit, et le porta à ma mère. Elle remonta un

moment après, et elle me dit avec transport:

«Mademoiselle, puisqu'il ne fallait qu'un mot pour faire le bonheur de

votre père, de votre mère et le vôtre, pourquoi l'avoir différé si

longtemps? Monsieur et madame ont un visage que je ne leur ai jamais vu

depuis que je suis ici: ils se querellaient sans cesse à votre sujet;

Dieu merci, je ne verrai plus cela...»

Tandis qu'elle me parlait, je pensais que je venais de signer mon arrêt

de mort, et ce pressentiment, monsieur, se vérifiera, si vous

m'abandonnez.

Quelques jours se passèrent, sans que j'entendisse parler de rien; mais

un matin, sur les neuf heures, ma porte s'ouvrit brusquement; c'était M.

Simonin qui entrait en robe de chambre et en bonnet de nuit. Depuis que

je savais qu'il n'était pas mon père, sa présence ne me causait que de

l'effroi. Je me levai, je lui fis la révérence. Il me sembla que j'avais

deux coeurs: je ne pouvais penser à ma mère sans m'attendrir, sans avoir

envie de pleurer; il n'en était pas ainsi de M. Simonin. Il est sûr

qu'un père inspire une sorte de sentiments qu'on n'a pour personne au

monde que lui: on ne sait pas cela, sans s'être trouvé comme moi

vis-à-vis de l'homme qui a porté longtemps, et qui vient de perdre cet

auguste caractère; les autres l'ignoreront toujours. Si je passais de sa

présence à celle de ma mère, il me semblait que j'étais une autre. Il me

dit:

«Suzanne, reconnaissez-vous ce billet?

--Oui, monsieur.

--L'avez-vous écrit librement?

--Je ne saurais dire qu'oui.

--Êtes-vous du moins résolue à exécuter ce qu'il promet?

--Je le suis.

--N'avez-vous de prédilection pour aucun couvent?

--Non, ils me sont indifférents.

--Il suffit.»

Voilà ce que je répondis; mais malheureusement cela ne fut point écrit.

Pendant une quinzaine d'une entière ignorance de ce qui se passait, il

me parut qu'on s'était adressé à différentes maisons religieuses, et que

le scandale de ma première démarche avait empêché qu'on ne me reçût

postulante. On fut moins difficile à Longchamp; et cela, sans doute,

parce qu'on insinua que j'étais musicienne, et que j'avais de la

voix[11]. On m'exagéra bien les difficultés qu'on avait eues, et la

grâce qu'on me faisait de m'accepter dans cette maison: on m'engagea

même à écrire à la supérieure. Je ne sentais pas les suites de ce

témoignage écrit qu'on exigeait: on craignait apparemment qu'un jour je

ne revinsse contre mes voeux; on voulait avoir une attestation de ma

propre main qu'ils avaient été libres. Sans ce motif, comment cette

lettre, qui devait rester entre les mains de la supérieure, aurait-elle

passé dans la suite entre les mains de mes beaux-frères? Mais fermons

vite les yeux là-dessus; ils me montrent M. Simonin comme je ne veux pas

le voir: il n'est plus.

* * * * *

Je fus conduite à Longchamp; ce fut ma mère qui m'accompagna. Je ne

demandai point à dire adieu à M. Simonin; j'avoue que la pensée ne m'en

vint qu'en chemin. On m'attendait; j'étais annoncée, et par mon histoire

et par mes talents: on ne me dit rien de l'une; mais on fut très-pressé

de voir si l'acquisition qu'on faisait en valait la peine. Lorsqu'on se

fut entretenu de beaucoup de choses indifférentes, car après ce qui

m'était arrivé, vous pensez bien qu'on ne parla ni de Dieu, ni de

vocation, ni des dangers du monde, ni de la douceur de la vie

religieuse, et qu'on ne hasarda pas un mot des pieuses fadaises dont on

remplit ces premiers moments, la supérieure dit: «Mademoiselle, vous

savez la musique, vous chantez; nous avons un clavecin; si vous vouliez,

nous irions dans notre parloir...» J'avais l'âme serrée, mais ce n'était

pas le moment de marquer de la répugnance; ma mère passa, je la suivis;

la supérieure ferma la marche avec quelques religieuses que la curiosité

avait attirées. C'était le soir; on m'apporta des bougies; je m'assis,

je me mis au clavecin; je préludai longtemps, cherchant un morceau de

musique dans la tête, que j'en ai pleine, et n'en trouvant point;

cependant la supérieure me pressa, et je chantai sans y entendre

finesse, par habitude, parce que le morceau m'était familier: _Tristes

apprêts, pâles flambeaux, jour plus affreux que les ténèbres_, etc.[12]

Je ne sais ce que cela produisit; mais on ne m'écouta pas longtemps: on

m'interrompit par des éloges, que je fus bien surprise d'avoir mérités

si promptement et à si peu de frais. Ma mère me remit entre les mains de

la supérieure, me donna sa main à baiser, et s'en retourna.

* * * * *

Me voilà donc dans une autre maison religieuse, et postulante, et avec

toutes les apparences de postuler de mon plein gré. Mais vous, monsieur,

qui connaissez jusqu'à ce moment tout ce qui s'est passé, qu'en

pensez-vous? La plupart de ces choses ne furent point alléguées, lorsque

je voulus revenir contre mes voeux; les unes, parce que c'étaient des

vérités destituées de preuves; les autres, parce qu'elles m'auraient

rendue odieuse sans me servir; on n'aurait vu en moi qu'un enfant

dénaturé, qui flétrissait la mémoire de ses parents pour obtenir sa

liberté. On avait la preuve de ce qui était _contre_ moi; ce qui était

_pour_ ne pouvait ni s'alléguer ni se prouver. Je ne voulus pas même

qu'on insinuât aux juges le soupçon de ma naissance; quelques personnes,

étrangères aux lois, me conseillèrent de mettre en cause le directeur de

ma mère et le mien; cela ne se pouvait; et quand la chose aurait été

possible, je ne l'aurais pas soufferte. Mais à propos, de peur que je ne

l'oublie, et que l'envie de me servir ne vous empêche d'en faire la

réflexion, sauf votre meilleur avis, je crois qu'il faut taire que je

sais la musique et que je touche du clavecin: il n'en faudrait pas

davantage pour me déceler; l'ostentation de ces talents ne va point avec

l'obscurité et la sécurité que je cherche; celles de mon état ne savent

point ces choses, et il faut que je les ignore. Si je suis contrainte de

m'expatrier, j'en ferai ma ressource. M'expatrier! mais dites-moi

pourquoi cette idée m'épouvante? C'est que je ne sais où aller; c'est

que je suis jeune et sans expérience; c'est que je crains la misère, les

hommes et le vice; c'est que j'ai toujours vécu renfermée, et que si

j'étais hors de Paris je me croirais perdue dans le monde. Tout cela

n'est peut-être pas vrai; mais c'est ce que je sens. Monsieur, que je ne

sache pas où aller, ni que devenir, cela dépend de vous.

Les supérieures à Longchamp, ainsi que dans la plupart des maisons

religieuses, changent de trois ans en trois ans. C'était une madame de

Moni qui entrait en charge, lorsque je fus conduite dans la maison; je

ne puis vous en dire trop de bien; c'est pourtant sa bonté qui m'a

perdue. C'était une femme de sens, qui connaissait le coeur humain; elle

avait de l'indulgence, quoique personne n'en eût moins besoin; nous

étions toutes ses enfants. Elle ne voyait jamais que les fautes qu'elle

ne pouvait s'empêcher d'apercevoir, ou dont l'importance ne lui

permettait pas de fermer les yeux. J'en parle sans intérêt; j'ai fait

mon devoir avec exactitude; et elle me rendrait la justice que je n'en

commis aucune dont elle eût à me punir ou qu'elle eût à me pardonner. Si

elle avait de la prédilection, elle lui était inspirée par le mérite;

après cela je ne sais s'il me convient de vous dire qu'elle m'aima

tendrement et que je ne fus pas des dernières entre ses favorites. Je

sais que c'est un grand éloge que je me donne, plus grand que vous ne

pouvez l'imaginer, ne l'ayant point connue. Le nom de favorites est

celui que les autres donnent par envie aux bien-aimées de la supérieure.

Si j'avais quelque défaut à reprocher à madame de Moni, c'est que son

goût pour la vertu, la piété, la franchise, la douceur, les talents,

l'honnêteté, l'entraînait ouvertement; et qu'elle n'ignorait pas que

celles qui n'y pouvaient prétendre, n'en étaient que plus humiliées.

Elle avait aussi le don, qui est peut-être plus commun en couvent que

dans le monde, de discerner promptement les esprits. Il était rare

qu'une religieuse qui ne lui plaisait pas d'abord, lui plût jamais. Elle

ne tarda pas à me prendre en gré; et j'eus tout d'abord la dernière

confiance en elle. Malheur à celles dont elle ne l'attirait pas sans

effort! il fallait qu'elles fussent mauvaises, sans ressource, et

qu'elles se l'avouassent. Elle m'entretint de mon aventure à

Sainte-Marie; je la lui racontai sans déguisement comme à vous; je lui

dis tout ce que je viens de vous écrire; et ce qui regardait ma

naissance et ce qui tenait à mes peines, rien ne fut oublié. Elle me

plaignit, me consola, me fit espérer un avenir plus doux.

Cependant le temps du postulat se passa; celui de prendre l'habit

arriva, et je le pris. Je fis mon noviciat sans dégoût; je passe

rapidement sur ces deux années, parce qu'elles n'eurent rien de triste

pour moi que le sentiment secret que je m'avançais pas à pas vers

l'entrée d'un état pour lequel je n'étais point faite. Quelquefois il se

renouvelait avec force; mais aussitôt je recourais à ma bonne

supérieure, qui m'embrassait, qui développait mon âme, qui m'exposait

fortement ses raisons, et qui finissait toujours par me dire: «Et les

autres états n'ont-ils pas aussi leurs épines? On ne sent que les

siennes. Allons, mon enfant, mettons-nous à genoux, et prions...»

Alors elle se prosternait et priait haut, mais avec tant d'onction,

d'éloquence, de douceur, d'élévation et de force, qu'on eût dit que

l'esprit de Dieu l'inspirait. Ses pensées, ses expressions, ses images

pénétraient jusqu'au fond du coeur; d'abord on l'écoutait; peu à peu on

était entraîné, on s'unissait à elle; l'âme tressaillait, et l'on

partageait ses transports. Son dessein n'était pas de séduire; mais

certainement c'est ce qu'elle faisait: on sortait de chez elle avec un

coeur ardent, la joie et l'extase étaient peintes sur le visage; on

versait des larmes si douces! c'était une impression qu'elle prenait

elle-même, qu'elle gardait longtemps, et qu'on conservait. Ce n'est pas

à ma seule expérience que je m'en rapporte, c'est à celle de toutes les

religieuses. Quelques-unes m'ont dit qu'elles sentaient naître en elles

le besoin d'être consolées comme celui d'un très-grand plaisir; et je

crois qu'il ne m'a manqué qu'un peu plus d'habitude, pour en venir là.

J'éprouvai cependant, à l'approche de ma profession, une mélancolie si

profonde, qu'elle mit ma bonne supérieure à de terribles épreuves; son

talent l'abandonna; elle me l'avoua elle-même. «Je ne sais, me dit-elle,

ce qui se passe en moi; il me semble, quand vous venez, que Dieu se

retire et que son esprit se taise; c'est inutilement que je m'excite,

que je cherche des idées, que je veux exalter mon âme; je me trouve une

femme ordinaire et bornée; je crains de parler...» «Ah! chère mère, lui

dis-je, quel pressentiment! Si c'était Dieu qui vous rendît muette!...»

Un jour que je me sentais plus incertaine et plus abattue que jamais,

j'allai dans sa cellule; ma présence l'interdit d'abord: elle lut

apparemment dans mes yeux, dans toute ma personne, que le sentiment

profond que je portais en moi était au-dessus de ses forces; et elle ne

voulait pas lutter sans la certitude d'être victorieuse. Cependant elle

m'entreprit, elle s'échauffa peu à peu; à mesure que ma douleur tombait,

son enthousiasme croissait: elle se jeta subitement à genoux, je

l'imitai. Je crus que j'allais partager son transport, je le souhaitais;

elle prononça quelques mots, puis tout à coup elle se tut. J'attendis

inutilement: elle ne parla plus, elle se releva, elle fondait en larmes,

elle me prit par la main, et me serrant entre ses bras: «Ah! chère

enfant, me dit-elle, quel effet cruel vous avez opéré sur moi! Voilà qui

est fait, l'esprit s'est retiré, je le sens: allez, que Dieu vous parle

lui-même, puisqu'il ne lui plaît pas de se faire entendre par ma

bouche...»

En effet, je ne sais ce qui s'était passé en elle, si je lui avais

inspiré une méfiance de ses forces qui ne s'est plus dissipée, si je

l'avais rendue timide, ou si j'avais vraiment rompu son commerce avec le

ciel; mais le talent de consoler ne lui revint plus. La veille de ma

profession, j'allai la voir; elle était d'une mélancolie égale à la

mienne. Je me mis à pleurer, elle aussi; je me jetai à ses pieds, elle

me bénit, me releva, m'embrassa, et me renvoya en me disant: «Je suis

lasse de vivre, je souhaite de mourir, j'ai demandé à Dieu de ne point

voir ce jour, mais ce n'est pas sa volonté. Allez, je parlerai à votre

mère, je passerai la nuit en prière, priez aussi; mais couchez-vous, je

vous l'ordonne.

--Permettez, lui répondis-je, que je m'unisse à vous.

--Je vous le permets depuis neuf heures jusqu'à onze, pas davantage. À

neuf heures et demie je commencerai à prier et vous aussi; mais à onze

heures vous me laisserez prier seule, et vous vous reposerez. Allez,

chère enfant, je veillerai devant Dieu le reste de la nuit.»

Elle voulut prier, mais elle ne le put pas. Je dormais; et cependant

cette sainte femme allait dans les corridors frappant à chaque porte,

éveillait les religieuses et les faisait descendre sans bruit dans

l'église. Toutes s'y rendirent; et lorsqu'elles y furent, elle les

invita à s'adresser au ciel pour moi. Cette prière se fit d'abord en

silence; ensuite elle éteignit les lumières; toutes récitèrent ensemble

le _Miserere_, excepté la supérieure qui, prosternée au pied des autels,

se macérait cruellement en disant: «Ô Dieu! si c'est par quelque faute

que j'ai commise que vous vous êtes retiré de moi, accordez-m'en le

pardon. Je ne demande pas que vous me rendiez le don que vous m'avez

ôté, mais que vous vous adressiez vous-même à cette innocente qui dort

tandis que je vous invoque ici pour elle. Mon Dieu, parlez-lui, parlez à

ses parents, et pardonnez-moi.»

Le lendemain elle entra de bonne heure dans ma cellule; je ne l'entendis

point; je n'étais pas encore éveillée. Elle s'assit à côté de mon lit;

elle avait posé légèrement une de ses mains sur mon front; elle me

regardait: l'inquiétude, le trouble et la douleur se succédaient sur son

visage; et c'est ainsi qu'elle me parut, lorsque j'ouvris les yeux. Elle

ne me parla point de ce qui s'était passé pendant la nuit; elle me

demanda seulement si je m'étais couchée de bonne heure; je lui répondis:

«À l'heure que vous m'avez ordonnée.

--Si j'avais reposé.

--Profondément.

--Je m'y attendais... Comment je me trouvais.

--Fort bien. Et vous, chère mère?

--Hélas! me dit-elle, je n'ai vu aucune personne entrer en religion sans

inquiétude; mais je n'ai éprouvé sur aucune autant de trouble que sur

vous. Je voudrais bien que vous fussiez heureuse.

--Si vous m'aimez toujours, je le serai.

--Ah! s'il ne tenait qu'à cela! N'avez-vous pensé à rien pendant la

nuit?

--Non.

--Vous n'avez fait aucun rêve?

--Aucun.

--Qu'est-ce qui se passe à présent dans votre âme?

--Je suis stupide; j'obéis à mon sort sans répugnance et sans goût; je

sens que la nécessité m'entraîne, et je me laisse aller. Ah! ma chère

mère, je ne sens rien de cette douce joie, de ce tressaillement, de

cette mélancolie, de cette douce inquiétude que j'ai quelquefois

remarquée dans celles qui se trouvaient au moment où je suis. Je suis

imbécile, je ne saurais même pleurer. On le veut, il le faut, est la

seule idée qui me vienne... Mais vous ne me dites rien.

--Je ne suis pas venue pour vous entretenir, mais pour vous voir et pour

vous écouter. J'attends votre mère; tâchez de ne pas m'émouvoir; laissez

les sentiments s'accumuler dans mon âme; quand elle en sera pleine, je

vous quitterai. Il faut que je me taise: je me connais; je n'ai qu'un

jet, mais il est violent, et ce n'est pas avec vous qu'il doit

s'exhaler. Reposez-vous encore un moment, que je vous voie; dites-moi

seulement quelques mots, et laissez-moi prendre ici ce que je viens y

chercher. J'irai, et Dieu fera le reste...»

Je me tus, je me penchai sur mon oreiller, je lui tendis une de mes

mains qu'elle prit. Elle paraissait méditer et méditer profondément;

elle avait les yeux fermés avec effort; quelquefois elle les ouvrait,

les portait en haut, et les ramenait sur moi; elle s'agitait; son âme se

remplissait de tumulte, se composait et s'agitait ensuite. En vérité,

cette femme était née pour être prophétesse, elle en avait le visage et

le caractère. Elle avait été belle; mais l'âge, en affaissant ses traits

et y pratiquant de grands plis, avait encore ajouté de la dignité à sa

physionomie. Elle avait les yeux petits, mais ils semblaient ou regarder

en elle-même, ou traverser les objets voisins, et démêler au delà, à une

grande distance, toujours dans le passé ou dans l'avenir. Elle me

serrait quelquefois la main avec force. Elle me demanda brusquement

quelle heure il était.

«Il est bientôt six heures.

--Adieu, je m'en vais. On va venir vous habiller; je n'y veux pas être,

cela me distrairait. Je n'ai plus qu'un souci, c'est de garder de la

modération dans les premiers moments.»

Elle était à peine sortie que la mère des novices et mes compagnes

entrèrent; on m'ôta les habits de religion, et l'on me revêtit des

habits du monde; c'est un usage que vous connaissez. Je n'entendis rien

de ce qu'on disait autour de moi; j'étais presque réduite à l'état

d'automate; je ne m'aperçus de rien; j'avais seulement par intervalles

comme de petits mouvements convulsifs. On me disait ce qu'il fallait

faire; on était souvent obligé de me le répéter, car je n'entendais pas

de la première fois, et je le faisais; ce n'était pas que je pensasse à

autre chose, c'est que j'étais absorbée; j'avais la tête lasse comme

quand on s'est excédé de réflexions. Cependant la supérieure

s'entretenait avec ma mère. Je n'ai jamais su ce qui s'était passé dans

cette entrevue qui dura fort longtemps; on m'a dit seulement que, quand

elles se séparèrent, ma mère était si troublée, qu'elle ne pouvait

retrouver la porte par laquelle elle était entrée, et que la supérieure

était sortie les mains fermées et appuyées contre le front.

Cependant les cloches sonnèrent; je descendis. L'assemblée était peu

nombreuse. Je fus prêchée bien ou mal, je n'entendis rien: on disposa de

moi pendant toute cette matinée qui a été nulle dans ma vie, car je n'en

ai jamais connu la durée; je ne sais ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai

dit. On m'a sans doute interrogée, j'ai sans doute répondu; j'ai

prononcé des voeux, mais je n'en ai nulle mémoire, et je me suis trouvée

religieuse aussi innocemment que je fus faite chrétienne; je n'ai pas

plus compris à toute la cérémonie de ma profession qu'à celle de mon

baptême, avec cette différence que l'une confère la grâce et que l'autre

la suppose. Eh bien! monsieur, quoique je n'aie pas réclamé à Longchamp,

comme j'avais fait à Sainte-Marie, me croyez-vous plus engagée? J'en

appelle à votre jugement; j'en appelle au jugement de Dieu. J'étais dans

un état d'abattement si profond, que, quelques jours après, lorsqu'on

m'annonça que j'étais de choeur, je ne sus ce qu'on voulait dire. Je

demandai s'il était bien vrai que j'eusse fait profession; je voulus

voir la signature de mes voeux: il fallut joindre à ces preuves le

témoignage de toute la communauté, celui de quelques étrangers qu'on

avait appelés à la cérémonie. M'adressant plusieurs fois à la

supérieure, je lui disais: «Cela est donc bien vrai?...» et je

m'attendais toujours qu'elle m'allait répondre: «Non, mon enfant; on

vous trompe...» Son assurance réitérée ne me convainquait pas, ne

pouvant concevoir que dans l'intervalle d'un jour entier, aussi

tumultueux, aussi varié, si plein de circonstances singulières et

frappantes, je ne m'en rappelasse aucune, pas même le visage de celles

qui m'avaient servie, ni celui du prêtre qui m'avait prêchée, ni de

celui qui avait reçu mes voeux; le changement de l'habit religieux en

habit du monde est la seule chose dont je me ressouvienne; depuis cet

instant j'ai été ce qu'on appelle physiquement aliénée. Il a fallu des

mois entiers pour me tirer de cet état; et c'est à la longueur de cette

espèce de convalescence que j'attribue l'oubli profond de ce qui s'est

passé: c'est comme ceux qui ont souffert une longue maladie, qui ont

parlé avec jugement, qui ont reçu les sacrements, et qui, rendus à la

santé, n'en ont aucune mémoire. J'en ai vu plusieurs exemples dans la

maison; et je me suis dit à moi-même: «Voilà apparemment ce qui m'est

arrivé le jour que j'ai fait profession.» Mais il reste à savoir si ces

actions sont de l'homme, et s'il y est, quoiqu'il paraisse y être.

* * * * *

Je fis dans la même année trois pertes intéressantes: celle de mon père,

ou plutôt de celui qui passait pour tel; il était âgé, il avait beaucoup

travaillé; il s'éteignit: celle de ma supérieure, et celle de ma mère.

Cette digne religieuse sentit de loin son heure approcher; elle se

condamna au silence; elle fit porter sa bière dans sa chambre; elle

avait perdu le sommeil, et elle passait les jours et les nuits à méditer

et à écrire: elle a laissé quinze méditations qui me semblent à moi de

la plus grande beauté; j'en ai une copie. Si quelque jour vous étiez

curieux de voir les idées que cet instant suggère, je vous les

communiquerais; elles sont intitulées: _Les derniers instants de la

Soeur de Moni_.

À l'approche de sa mort, elle se fit habiller, elle était étendue sur

son lit: on lui administra les derniers sacrements; elle tenait un

christ entre ses bras. C'était la nuit; la lueur des flambeaux éclairait

cette scène lugubre. Nous l'entourions, nous fondions en larmes, sa

cellule retentissait de cris, lorsque tout à coup ses yeux brillèrent;

elle se releva brusquement, elle parla; sa voix était presque aussi

forte que dans l'état de santé; le don qu'elle avait perdu lui revint:

elle nous reprocha des larmes qui semblaient lui envier un bonheur

éternel. «Mes enfants, votre douleur vous en impose. C'est là, c'est là,

disait-elle en montrant le ciel, que je vous servirai; mes yeux

s'abaisseront sans cesse sur cette maison; j'intercéderai pour vous, et

je serai exaucée. Approchez toutes, que je vous embrasse, venez recevoir

ma bénédiction et mes adieux...» C'est en prononçant ces dernières

paroles que trépassa cette femme rare, qui a laissé après elle des

regrets qui ne finiront point.

Ma mère mourut au retour d'un petit voyage qu'elle fit, sur la fin de

l'automne, chez une de ses filles. Elle eut du chagrin, sa santé avait

été fort affaiblie. Je n'ai jamais su ni le nom de mon père, ni

l'histoire de ma naissance. Celui qui avait été son directeur et le

mien, me remit de sa part un petit paquet; c'étaient cinquante louis

avec un billet, enveloppés et cousus dans un morceau de linge. Il y

avait dans ce billet:

* * * * *

«Mon enfant, c'est peu de chose; mais ma conscience ne me permet pas de

disposer d'une plus grande somme; c'est le reste de ce que j'ai pu

économiser sur les petits présents de M. Simonin. Vivez saintement,

c'est le mieux, même pour votre bonheur dans ce monde. Priez pour moi;

votre naissance est la seule faute importante que j'aie commise;

aidez-moi à l'expier; et que Dieu me pardonne de vous avoir mise au

monde, en considération des bonnes oeuvres que vous ferez. Surtout ne

troublez point la famille; et quoique le choix de l'état que vous avez

embrassé n'ait pas été aussi volontaire que je l'aurais désiré, craignez

d'en changer. Que n'ai-je été renfermée dans un couvent pendant toute ma

vie! je ne serais pas si troublée de la pensée qu'il faut dans un moment

subir le redoutable jugement. Songez, mon enfant, que le sort de votre

mère, dans l'autre monde, dépend beaucoup de la conduite que vous

tiendrez dans celui-ci: Dieu, qui voit tout, m'appliquera, dans sa

justice, tout le bien et tout le mal que vous ferez. Adieu, Suzanne; ne

demandez rien à vos soeurs; elles ne sont pas en état de vous secourir;

n'espérez rien de votre père, il m'a précédée, il a vu le grand jour, il

m'attend; ma présence sera moins terrible pour lui que la sienne pour

moi. Adieu encore une fois. Ah! malheureuse mère! Ah! malheureuse

enfant! Vos soeurs sont arrivées; je ne suis pas contente d'elles: elles

prennent, elles emportent, elles ont, sous les yeux d'une mère qui se

meurt, des querelles d'intérêt qui m'affligent. Quand elles s'approchent

de mon lit, je me retourne de l'autre côté: que verrais-je en elles?

deux créatures en qui l'indigence a éteint le sentiment de la nature.

Elles soupirent après le peu que je laisse; elles font au médecin et à

la garde des questions indécentes, qui marquent avec quelle impatience

elles attendent le moment où je m'en irai, et qui les saisira de tout ce

qui m'environne. Elles ont soupçonné, je ne sais comment, que je pouvais

avoir quelque argent caché entre mes matelas; il n'y a rien qu'elles

n'aient mis en oeuvre pour me faire lever, et elles y ont réussi; mais

heureusement mon dépositaire était venu la veille, et je lui avais remis

ce petit paquet avec cette lettre qu'il a écrite sous ma dictée. Brûlez

la lettre; et quand vous saurez que je ne suis plus, ce qui sera

bientôt, vous ferez dire une messe pour moi, et vous y renouvellerez vos

voeux; car je désire toujours que vous demeuriez en religion: l'idée de

vous imaginer dans le monde sans secours, sans appui, jeune, achèverait

de troubler mes derniers instants.»

Mon père mourut le 5 janvier, ma supérieure sur la fin du même mois, et

ma mère la seconde fête de Noël.

* * * * *

Ce fut la soeur Sainte-Christine qui succéda à la mère de Moni. Ah!

monsieur! quelle différence entre l'une et l'autre! Je vous ai dit

quelle femme c'était que la première. Celle-ci avait le caractère petit,

une tête étroite et brouillée de superstitions; elle donnait dans les

opinions nouvelles; elle conférait avec des sulpiciens, des jésuites.

Elle prit en aversion toutes les favorites de celle qui l'avait

précédée: en un moment la maison fut pleine de troubles, de haines, de

médisances, d'accusations, de calomnies et de persécutions: il fallut

s'expliquer sur des questions de théologie où nous n'entendions rien,

souscrire à des formules, se plier à des pratiques singulières. La mère

de Moni n'approuvait point ces exercices de pénitence qui se font sur le

corps; elle ne s'était macérée que deux fois en sa vie: une fois la

veille de ma profession, une autre fois dans une pareille circonstance.

Elle disait de ces pénitences, qu'elles ne corrigeaient d'aucun défaut,

et qu'elles ne servaient qu'à donner de l'orgueil. Elle voulait que ses

religieuses se portassent bien, et qu'elles eussent le corps sain et

l'esprit serein. La première chose, lorsqu'elle entra en charge, ce fut

de se faire apporter tous les cilices avec les disciplines, et de

défendre d'altérer les aliments avec de la cendre, de coucher sur la

dure, et de se pourvoir d'aucun de ces instruments. La seconde, au

contraire, renvoya à chaque religieuse son cilice et sa discipline, et

fit retirer l'Ancien et le Nouveau Testament. Les favorites du règne

antérieur ne sont jamais les favorites du règne qui suit. Je fus

indifférente, pour ne rien dire de pis, à la supérieure actuelle, par la

raison que la précédente m'avait chérie; mais je ne tardai pas à empirer

mon sort par des actions que vous appellerez ou imprudence, ou fermeté,

selon le coup d'oeil sous lequel vous les considérerez.

La première, ce fut de m'abandonner à toute la douleur que je ressentais

de la perte de notre première supérieure; d'en faire l'éloge en toute

circonstance; d'occasionner entre elle et celle qui nous gouvernait des

comparaisons qui n'étaient pas favorables à celle-ci; de peindre l'état

de la maison sous les années passées; de rappeler au souvenir la paix

dont nous jouissions, l'indulgence qu'on avait pour nous, la nourriture

tant spirituelle que temporelle qu'on nous administrait alors, et

d'exalter les moeurs, les sentiments, le caractère de la soeur de Moni.

La seconde, ce fut de jeter au feu le cilice, et de me défaire de ma

discipline; de prêcher des amies là-dessus, et d'en engager

quelques-unes à suivre mon exemple; la troisième, de me pourvoir d'un

Ancien et d'un Nouveau Testament; la quatrième, de rejeter tout parti,

de m'en tenir au titre de chrétienne, sans accepter le nom de janséniste

ou de moliniste; la cinquième, de me renfermer rigoureusement dans la

règle de la maison, sans vouloir rien faire ni en delà ni en deçà;

conséquemment, de ne me prêter à aucune action surérogatoire, celles

d'obligation ne me paraissant déjà que trop dures; de ne monter à

l'orgue que les jours de fête; de ne chanter que quand je serais de

choeur; de ne plus souffrir qu'on abusât de ma complaisance et de mes

talents, et qu'on me mît à tout et à tous les jours. Je lus les

constitutions, je les relus, je les savais par coeur; si l'on

m'ordonnait quelque chose, ou qui n'y fût pas exprimé clairement, ou qui

n'y fût pas, ou qui m'y parût contraire, je m'y refusais fermement; je

prenais le livre, et je disais: «Voilà les engagements que j'ai pris, et

je n'en ai point pris d'autres.»

Mes discours en entraînèrent quelques-unes. L'autorité des maîtresses se

trouva très-bornée; elles ne pouvaient plus disposer de nous comme de

leurs esclaves. Il ne se passait presque aucun jour sans quelque scène

d'éclat. Dans les cas incertains, mes compagnes me consultaient: et

j'étais toujours pour la règle contre le despotisme. J'eus bientôt

l'air, et peut-être un peu le jeu d'une factieuse. Les grands vicaires

de M. l'archevêque étaient sans cesse appelés; je comparaissais, je me

défendais, je défendais mes compagnes; et il n'est pas arrivé une seule

fois qu'on m'ait condamnée, tant j'avais d'attention à mettre la raison

de mon côté: il était impossible de m'attaquer du côté de mes devoirs,

je les remplissais avec scrupule. Quant aux petites grâces qu'une

supérieure est toujours libre d'accorder ou de refuser, je n'en

demandais point. Je ne paraissais point au parloir; et des visites, ne

connaissant personne, je n'en recevais point. Mais j'avais brûlé mon

cilice et jeté là ma discipline; j'avais conseillé la même chose à

d'autres; je ne voulais entendre parler jansénisme, ni molinisme, ni en

bien, ni en mal. Quand on me demandait si j'étais soumise à la

Constitution, je répondais que je l'étais à l'Église; si j'acceptais la

bulle... que j'acceptais l'Évangile. On visita ma cellule; on y

découvrit l'Ancien et le Nouveau Testament. Je m'étais échappée en

discours indiscrets sur l'intimité suspecte de quelques-unes des

favorites; la supérieure avait des tête-à-tête longs et fréquents avec

un jeune ecclésiastique, et j'en avais démêlé la raison et le prétexte.

Je n'omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre; et

j'en vins à bout. On ne se plaignit plus de moi aux supérieurs, mais on

s'occupa à me rendre la vie dure. On défendit aux autres religieuses de

m'approcher; et bientôt je me trouvai seule; j'avais des amies en petit

nombre: on se douta qu'elles chercheraient à se dédommager à la dérobée

de la contrainte qu'on leur imposait, et que, ne pouvant s'entretenir le

jour avec moi, elles me visiteraient la nuit ou à des heures défendues;

on nous épia: on me surprit, tantôt avec l'une, tantôt avec une autre;

l'on fit de cette imprudence tout ce qu'on voulut, et j'en fus châtiée

de la manière la plus inhumaine; on me condamna des semaines entières à

passer l'office à genoux, séparée du reste, au milieu du choeur; à vivre

de pain et d'eau; à demeurer enfermée dans ma cellule; à satisfaire aux

fonctions les plus viles de la maison. Celles qu'on appelait mes

complices n'étaient guère mieux traitées. Quand on ne pouvait me trouver

en faute, on m'en supposait; on me donnait à la fois des ordres

incompatibles, et l'on me punissait d'y avoir manqué; on avançait les

heures des offices, des repas; on dérangeait à mon insu toute la

conduite claustrale, et avec l'attention la plus grande, je me trouvais

coupable tous les jours, et j'étais tous les jours punie. J'ai du

courage; mais il n'en est point qui tienne contre l'abandon, la solitude

et la persécution. Les choses en vinrent au point qu'on se fit un jeu de

me tourmenter; c'était l'amusement de cinquante personnes liguées. Il

m'est impossible d'entrer dans tout le petit détail de ces méchancetés;

on m'empêchait de dormir, de veiller, de prier. Un jour on me volait

quelques parties de mon vêtement; une autre fois c'étaient mes clefs ou

mon bréviaire; ma serrure se trouvait embarrassée; ou l'on m'empêchait

de bien faire, ou l'on dérangeait les choses que j'avais bien faites; on

me supposait des discours et des actions; on me rendait responsable de

tout, et ma vie était une suite de délits réels ou simulés, et de

châtiments.

Ma santé ne tint point à des épreuves si longues et si dures; je tombai

dans l'abattement, le chagrin et la mélancolie. J'allais dans les

commencements chercher de la force et de la résignation au pied des

autels, et j'y en trouvais quelquefois. Je flottais entre la résignation

et le désespoir, tantôt me soumettant à toute la rigueur de mon sort,

tantôt pensant à m'en affranchir par des moyens violents. Il y avait au

fond du jardin un puits profond; combien de fois j'y suis allée! combien

j'y ai regardé de fois! Il y avait à côté un banc de pierre; combien de

fois je m'y suis assise, la tête appuyée sur le bord de ce puits!

Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je levée

brusquement et résolue à finir mes peines! Qu'est-ce qui m'a retenue?

Pourquoi préférais-je alors de pleurer, de crier à haute voix, de fouler

mon voile aux pieds, de m'arracher les cheveux, et de me déchirer le

visage avec les ongles? Si c'était Dieu qui m'empêchait de me perdre,

pourquoi ne pas arrêter aussi tous ces autres mouvements?

Je vais vous dire une chose qui vous paraîtra fort étrange peut-être, et

qui n'en est pas moins vraie, c'est que je ne doute point que mes

visites fréquentes vers ce puits n'aient été remarquées, et que mes

cruelles ennemies ne se soient flattées qu'un jour j'accomplirais un

dessein qui bouillait au fond de mon coeur. Quand j'allais de ce côté,

on affectait de s'en éloigner et de regarder ailleurs. Plusieurs fois

j'ai trouvé la porte du jardin ouverte à des heures où elle devait être

fermée, singulièrement les jours où l'on avait multiplié sur moi les

chagrins; l'on avait poussé à bout la violence de mon caractère, et l'on

me croyait l'esprit aliéné. Mais aussitôt que je crus avoir deviné que

ce moyen de sortir de la vie était pour ainsi dire offert à mon

désespoir, qu'on me conduisait à ce puits par la main, et que je le

trouverais toujours prêt à me recevoir, je ne m'en souciai plus; mon

esprit se tourna vers d'autres côtés; je me tenais dans les corridors et

mesurais la hauteur des fenêtres; le soir, en me déshabillant,

j'essayais, sans y penser, la force de mes jarretières; un autre jour,

je refusais le manger; je descendais au réfectoire, et je restais le dos

appuyé contre la muraille, les mains pendantes à mes côtés, les yeux

fermés, et je ne touchais pas aux mets qu'on avait servis devant moi; je

m'oubliais si parfaitement dans cet état, que toutes les religieuses

étaient sorties, et que je restais. On affectait alors de se retirer

sans bruit, et l'on me laissait là; puis on me punissait d'avoir manqué

aux exercices. Que vous dirai-je? on me dégoûta de presque tous les

moyens de m'ôter la vie, parce qu'il me sembla que, loin de s'y opposer,

on me les présentait. Nous ne voulons pas, apparemment, qu'on nous

pousse hors de ce monde, et peut-être n'y serais-je plus, si elles

avaient fait semblant de m'y retenir. Quand on s'ôte la vie, peut-être

cherche-t-on à désespérer les autres, et la garde-t-on quand on croit

les satisfaire; ce sont des mouvements qui se passent bien subtilement

en nous. En vérité, s'il est possible que je me rappelle mon état, quand

j'étais à côté du puits, il me semble que je criais au dedans de moi à

ces malheureuses qui s'éloignaient pour favoriser un forfait: «Faites un

pas de mon côté, montrez-moi le moindre désir de me sauver, accourez

pour me retenir, et soyez sûres que vous arriverez trop tard.» En

vérité, je ne vivais que parce qu'elles souhaitaient ma mort.

L'acharnement à nuire, à tourmenter, se lasse dans le monde; il ne se

lasse point dans les cloîtres.

* * * * *

J'en étais là lorsque, revenant sur ma vie passée, je songeai à faire

résilier mes voeux. J'y rêvai d'abord légèrement. Seule, abandonnée,

sans appui, comment réussir dans un projet si difficile, même avec les

secours qui me manquaient? Cependant cette idée me tranquillisa; mon

esprit se rassit; je fus plus à moi; j'évitai des peines, et je

supportai plus patiemment celles qui me venaient. On remarqua ce

changement, et l'on en fut étonné; la méchanceté s'arrêta tout court,

comme un ennemi lâche qui vous poursuit et à qui l'on fait face au

moment où il ne s'y attend pas. Une question, monsieur, que j'aurais à

vous faire, c'est pourquoi, à travers toutes les idées funestes qui

passent par la tête d'une religieuse désespérée, celle de mettre le feu

à la maison ne lui vient point. Je ne l'ai point eue, ni d'autres non

plus, quoique ce soit la chose la plus facile à exécuter: il ne s'agit,

un jour de grand vent, que de porter un flambeau dans un grenier, dans

un bûcher, dans un corridor. Il n'y a point de couvents de brûlés; et

cependant dans ces événements les portes s'ouvrent, et sauve qui peut.

Ne serait-ce pas qu'on craint le péril pour soi et pour celles qu'on

aime, et qu'on dédaigne un secours qui nous est commun avec celles qu'on

hait? Cette dernière idée est bien subtile pour être vraie.

À force de s'occuper d'une chose, on en sent la justice, et même la

possibilité; on est bien fort quand on en est là. Ce fut pour moi

l'affaire d'une quinzaine; mon esprit va vite. De quoi s'agissait-il? De

dresser un mémoire et de le donner à consulter; l'un et l'autre

n'étaient pas sans danger. Depuis qu'il s'était fait une révolution dans

ma tête, on m'observait avec plus d'attention que jamais; on me suivait

de l'oeil; je ne faisais pas un pas qui ne fût éclairé; je ne disais pas

un mot qu'on ne le pesât. On se rapprocha de moi, on chercha à me

sonder; on m'interrogeait, on affectait de la commisération et de

l'amitié; on revenait sur ma vie passée; on m'accusait faiblement, on

m'excusait; on espérait une meilleure conduite, on me flattait d'un

avenir plus doux; cependant on entrait à tout moment dans ma cellule, le

jour, la nuit, sous des prétextes; brusquement, sourdement, on

entr'ouvrait mes rideaux, et l'on se retirait. J'avais pris l'habitude

de coucher habillée; j'en avais pris une autre, c'était celle d'écrire

ma confession. Ces jours-là, qui sont marqués, j'allais demander de

l'encre et du papier à la supérieure, qui ne m'en refusait pas.

J'attendis donc le jour de la confession, et en l'attendant je rédigeais

dans ma tête ce que j'avais à proposer; c'était en abrégé tout ce que je

viens de vous écrire; seulement je m'expliquais sous des noms empruntés.

Mais je fis trois étourderies: la première, de dire à la supérieure que

j'aurais beaucoup de choses à écrire, et de lui demander, sous ce

prétexte, plus de papier qu'on n'en accorde; la seconde, de m'occuper de

mon mémoire, et de laisser là ma confession; et la troisième, n'ayant

point fait de confession et n'étant point préparée à cet acte de

religion, de ne demeurer au confessionnal qu'un instant. Tout cela fut

remarqué; et l'on en conclut que le papier que j'avais demandé avait été

employé autrement que je ne l'avais dit. Mais s'il n'avait pas servi à

ma confession, comme il était évident, quel usage en avais-je fait?

Sans savoir qu'on prendrait ces inquiétudes, je sentis qu'il ne fallait

pas qu'on trouvât chez moi un écrit de cette importance. D'abord je

pensai à le coudre dans mon traversin ou dans mes matelas, puis à le

cacher dans mes vêtements, à l'enfouir dans le jardin, à le jeter au

feu. Vous ne sauriez croire combien je fus pressée de l'écrire, et

combien j'en fus embarrassée quand il fut écrit. D'abord je le cachetai,

ensuite je le serrai dans mon sein, et j'allai à l'office qui sonnait.

J'étais dans une inquiétude qui se décelait à mes mouvements. J'étais

assise à côté d'une jeune religieuse qui m'aimait; quelquefois je

l'avais vue me regarder en pitié et verser des larmes: elle ne me

parlait point, mais certainement elle souffrait. Au risque de tout ce

qui pourrait en arriver, je résolus de lui confier mon papier; dans un

moment d'oraison où toutes les religieuses se mettent à genoux,

s'inclinent, et sont comme plongées dans leurs stalles, je tirai

doucement le papier de mon sein, et je le lui tendis derrière moi; elle

le prit, et le serra dans le sien. Ce service fut le plus important de

ceux qu'elle m'avait rendus; mais j'en avais reçu beaucoup d'autres:

elle s'était occupée pendant des mois entiers à lever, sans se

compromettre, tous les petits obstacles qu'on apportait à mes devoirs

pour avoir droit de me châtier; elle venait frapper à ma porte quand il

était heure de sortir; elle arrangeait ce qu'on dérangeait; elle allait

sonner ou répondre quand il le fallait; elle se trouvait partout où je

devais être. J'ignorais tout cela.

Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque nous sortîmes du choeur, la

supérieure me dit: «Soeur Suzanne, suivez-moi...» Je la suivis, puis

s'arrêtant dans le corridor à une autre porte, «voilà, me dit-elle,

votre cellule; c'est la soeur Saint-Jérôme qui occupera la vôtre...»

J'entrai, et elle avec moi. Nous étions toutes deux assises sans parler,

lorsqu'une religieuse parut avec des habits qu'elle posa sur une chaise;

et la supérieure me dit: «Soeur Suzanne, déshabillez-vous, et prenez ce

vêtement...» J'obéis en sa présence; cependant elle était attentive à

tous mes mouvements. La soeur qui avait apporté mes habits, était à la

porte; elle rentra, emporta ceux que j'avais quittés, sortit; et la

supérieure la suivit. On ne me dit point la raison de ces procédés; et

je ne la demandai point. Cependant on avait cherché partout dans ma

cellule; on avait décousu l'oreiller et les matelas; on avait déplacé

tout ce qui pouvait l'être ou l'avoir été; on marcha sur mes traces; on

alla au confessionnal, à l'église, dans le jardin, au puits, vers le

banc de pierre; je vis une partie de ces recherches; je soupçonnai le

reste. On ne trouva rien; mais on n'en resta pas moins convaincu qu'il y

avait quelque chose. On continua de m'épier pendant plusieurs jours: on

allait où j'étais allée; on regardait partout, mais inutilement. Enfin

la supérieure crut qu'il n'était possible de savoir la vérité que par

moi. Elle entra un jour dans ma cellule, et me dit:

«Soeur Suzanne, vous avez des défauts; mais vous n'avez pas celui de

mentir; dites-moi donc la vérité: qu'avez-vous fait de tout le papier

que je vous ai donné?

--Madame, je vous l'ai dit.

--Cela ne se peut, car vous m'en avez demandé beaucoup, et vous n'avez

été qu'un moment au confessionnal.

--Il est vrai.

--Qu'en avez-vous donc fait?

--Ce que je vous ai dit.

--Eh bien! jurez-moi, par la sainte obéissance que vous avez vouée à

Dieu, que cela est; et malgré les apparences, je vous croirai.

--Madame, il ne vous est pas permis d'exiger un serment pour une chose

si légère; et il ne m'est pas permis de le faire. Je ne saurais jurer.

--Vous me trompez, soeur Suzanne, et vous ne savez pas à quoi vous vous

exposez. Qu'avez-vous fait du papier que je vous ai donné?

--Je vous l'ai dit.

--Où est-il?

--Je ne l'ai plus.

--Qu'en avez-vous fait?

--Ce que l'on fait de ces sortes d'écrits, qui sont inutiles après qu'on

s'en est servi.

--Jurez-moi, par la sainte obéissance, qu'il a été tout employé à écrire

votre confession, et que vous ne l'avez plus.

--Madame, je vous le répète, cette seconde chose n'étant pas plus

importante que la première, je ne saurais jurer.

--Jurez, me dit-elle, ou...

--Je ne jurerai point.

--Vous ne jurerez point?

--Non, madame.

--Vous êtes donc coupable?

--Et de quoi puis-je être coupable?

--De tout; il n'y a rien dont vous ne soyez capable. Vous avez affecté

de louer celle qui m'avait précédée, pour me rabaisser; de mépriser les

usages qu'elle avait proscrits, les lois qu'elle avait abolies et que

j'ai cru devoir rétablir; de soulever toute la communauté; d'enfreindre

les règles; de diviser les esprits; de manquer à tous vos devoirs; de me

forcer à vous punir et à punir celles que vous avez séduites, la chose

qui me coûte le plus. J'aurais pu sévir contre vous par les voies les

plus dures; je vous ai ménagée: j'ai cru que vous reconnaîtriez vos

torts, que vous reprendriez l'esprit de votre état, et que vous

reviendriez à moi; vous ne l'avez pas fait. Il se passe quelque chose

dans votre esprit qui n'est pas bien; vous avez des projets; l'intérêt

de la maison exige que je les connaisse, et je les connaîtrai; c'est moi

qui vous en réponds. Soeur Suzanne, dites-moi la vérité.

--Je vous l'ai dite.

--Je vais sortir; craignez mon retour... je m'assieds; je vous donne

encore un moment pour vous déterminer... Vos papiers, s'ils existent...

--Je ne les ai plus.

--Ou le serment qu'ils ne contenaient que votre confession.

--Je ne saurais le faire...»

Elle demeura un moment en silence, puis elle sortit et rentra avec

quatre de ses favorites; elles avaient l'air égaré et furieux. Je me

jetai à leurs pieds, j'implorai leur miséricorde. Elles criaient toutes

ensemble: «Point de miséricorde, madame; ne vous laissez pas toucher:

qu'elle donne ses papiers, ou qu'elle aille en paix[13]...» J'embrassais

les genoux tantôt de l'une, tantôt de l'autre; je leur disais, en les

nommant par leurs noms: «Soeur Sainte-Agnès, soeur Sainte-Julie, que

vous ai-je fait? Pourquoi irritez-vous ma supérieure contre moi? Est-ce

ainsi que j'en ai usé? Combien de fois n'ai-je pas supplié pour vous?

vous ne vous en souvenez plus. Vous étiez en faute, et je ne le suis

pas.»

La supérieure, immobile, me regardait et me disait: «Donne tes papiers,

malheureuse, ou révèle ce qu'ils contenaient.

--Madame, lui disaient-elles, ne les lui demandez plus, vous êtes trop

bonne; vous ne la connaissez pas; c'est une âme indocile, dont on ne

peut venir à bout que par des moyens extrêmes: c'est elle qui vous y

porte; tant pis pour elle.

--Ma chère mère, lui dis-je, je n'ai rien fait qui puisse offenser ni

Dieu, ni les hommes, je vous le jure.

--Ce n'est pas là le serment que je veux.

--Elle aura écrit contre nous, contre vous, quelque mémoire au grand

vicaire, à l'archevêque; Dieu sait comme elle aura peint l'intérieur de

la maison; on croit aisément le mal. Madame, il faut disposer de cette

créature, si vous ne voulez pas qu'elle dispose de nous.»

La religieuse · 第 3 / 33 题