Saturne parcourt son orbe autour du Soleil en 29 ans & demi. Si, en
comptant rondement, la distance moyenne de la Terre au Soleil est,
comme nous l'avons dit par-tout ailleurs, de trente millions de nos
lieues, il s'ensuit par la même raison, que la distance médiocre de
Saturne à cet Astre est de 285. à 286. millions des mêmes lieues. C'est
la derniére Planete, & la plus éloignée du Soleil qui nous soit connue;
du moins n'a-t-on point encore découvert au-delà aucun corps dans
de Ciel, qui ait une orbite constante, & qui tourne circulairement.
Il est vrai que les Cometes font leurs cours dans des Régions bien
plus éloignées que ne fait Saturne; mais comme leur excentricité est
beaucoup plus grande que celles des Planetes ordinaires, elles ne
font point partie du Systême planétaire que nous considérons dans
ce Chapitre. Car quand même on en supposeroit quelqu'une qui feroit
réguliérement sa révolution autour du Soleil, par exemple, à 600.
millions de lieues de distance du Centre universel de notre Systême,
de quoi lui serviroit la lumiére & la chaleur de cet Astre, dans une
distance où il ne paroîtroit pas plus grand que ne nous paroissent
Jupiter & Venus? J'ai supposé 600. millions de lieues de distance
moyenne de ce prétendu corps au Soleil, parce que si cette distance
étoit moindre, les Planetes se tireroient & s'embarrasseroient trop par
leurs gravitations réciproques.
[Calcul de la pesanteur des corps qui tombent sur la surface de
Saturne.]
Le diametre de Saturne est près de 10. fois plus grand que celui de
la Terre. Par ce moyen on peut calculer la proportion de la pesanteur
sur Saturne à celle que nous éprouvons sur notre Terre. Son dernier
Satellite étant éloigné de lui de 53 à 54. de ses sémi-diametres,
c'est-à-dire, le rayon de son orbite étant 53 ou 54. fois plus grand
que le sémi-diametre de Saturne, sa révolution doit se faire en 79.
jours 22. heures, qui font 1918. heures. Je dis donc que comme 157464,
cube de 54 sémi-diametres de Saturne, est à l'unité, ou au cube d'un
seul sémi-diametre du même Saturne, ainsi 3678724, quarré de 1918.
heures, est à 23 2/5, à-peu-près; d'où tirant la racine quarrée, l'on
trouve pour le tems périodique de cette révolution 4 heures & 5/6, ou
4 heures 50 minutes. Donc un corps qui feroit le tour de la surface de
Saturne, sans baisser jamais par sa pesanteur, le feroit, comme nous
venons de voir, en 4 heures 50 minutes.
Pour trouver, à-présent, de combien de pieds les corps pesants tombent
sur Saturne pendant la premiére seconde de tems, je dis que, comme 1.
sémi-diametre de la Terre, divisé par le quarré de 84. min. & 2/5, que
nous avons trouvées page 320, est à 9 1/2 sémi-diametres de la Terre,
ou à un seul sémi-diametre de Saturne, divisé par le quarré de 290.
minutes, que nous venons de trouver; ainsi 15. pieds parcourus par la
chûte d'une seconde de tems vers la Terre, sont à 12. pieds de chûte
vers Saturne pendant la premiére seconde, & quelque peu davantage.
Mais cette pesanteur des corps vers le centre de Saturne souffre une
diminution considérable par leur gravitation, en sens contraire, vers
la cavité de son anneau, comme nous l'allons montrer dans la suite.
Les Figures suivantes nous représentent les différentes configurations
de Saturne: 1. Sa phase ronde avec une seule bande obscure au milieu,
causée par l'ombre de l'anneau, & par sa partie obscure, qui ne reçoit
point de rayons du Soleil: 2. Cette même phase ronde avec d'autres
bandes encore, telles qu'on les a vues en 1715: 3. La phase de son
anneau, qui se perd de vûe, & qui reparoît après avoir été quelque tems
invisible; & 4. Cet anneau dans sa plus grande largeur, avec des bandes
qui environnent le disque de Saturne, comme cela s'est vu en 1696.
[Illustration]
Le diametre extérieur de l'anneau de Saturne, pris d'un bout à l'autre,
est au diametre de cette Planete, comme 9 sont à 4, selon la mesure
de Mr. Huygens, ou comme 11 sont à 5, selon celle de Mr. Cassini. Le
diametre intérieur, compris entre les deux cavités opposées, est à
celui de Saturne comme 6 1/2 sont à 4; car depuis le corps de Saturne
jusqu'à la cavité de son anneau, il y a autant d'espace, que depuis
cette cavité jusqu'à sa circonférence extérieure. Si Saturne lui-même
a 30000 lieues de diametre, il y aura depuis sa surface, jusqu'à la
cavité en question, 9375 lieues, & delà jusqu'au bout, aussi 9375, au
lieu desquelles on en compte ordinairement 8000. de largeur.
La quatrième Figure nous représente cet anneau dans sa plus grande
ouverture, lorsque sa largeur de B, en C, ou de D en F, nous paroît la
moitié de sa longueur A, E. C'est par cette proportion de longueur & de
largeur que l'on a calculé l'angle que fait cet anneau avec l'orbite
de sa Planete, savoir de 30 à 31 degrés. Il est à remarquer qu'au
milieu de sa largeur apparente, on observe une ligne obscure, telle
qu'on la voit marquée par la ligne pointillée. La couleur de sa partie
intérieure, qui est plus près du corps de la Planete, paroît plus vive
& plus lumineuse, que celle de sa partie extérieure, & la ligne noire,
dont nous venons de parler, en fait la séparation. Ainsi toutes les
fois que cet anneau disparoît, c'est sa partie extérieure qui se perd
la premiére; car l'autre ne disparoît que quelques jours après.
Dans les années 1714 & 1715, où l'on a vu cet anneau disparoître &
reparoître deux fois, on a observé que sa partie Orientale se perdoit
de vûe un jour ou deux plutôt que sa partie Occidentale, & que cette
même partie Occidentale se découvroit au contraire un jour ou deux
plutôt que sa partie Orientale. En 1671. Mr. Cassini, le Pere, avoit
déja observé quelque chose de semblable; ce qui lui fit juger avec
raison que les parties de cet anneau, qui sont du même côté, par
exemple, A, B, & D, E, de la troisième Figure, ne sont pas dans le même
plan, & que par conséquent il est plus mince ou plus pointu par ses
extrémités A & E, que vers la cavité intérieure B, C, ou D, F.
[Raisons de la disparition de l'anneau de Saturne.]
Il y a deux causes différentes, qui nous font perdre cet anneau de vûe.
La premiére est que son plan venant à passer par le centre du Soleil,
ses deux côtés ne reçoivent ses rayons que fort obliquement de part &
d'autre; ce qui fait que sa lumiére devient trop foible pour frapper
nos yeux. Cela arrive lorsque Saturne, à l'égard du Soleil, est au
19 degré 45 min. des Poissons ou de la Vierge. Quand il n'y a point
d'autre cause qui produit la phase ronde de Saturne, que celle-là,
elle ne dure guères au-delà d'un mois, comme on le prouve par les
Observations des années 1685 & 1701. Vers la fin de cette phase, on
s'apperçoit plus clairement de l'ombre de l'anneau sur le corps de
Saturne, qui paroît un peu au-dessus ou au-dessus du milieu de son
disque, comme cela se voit Fig. 1.
La seconde cause qui nous rend l'anneau invisible, est la coïncidence
de sa partie éclairée avec le rayon visuel, qui passe du côté de celle
qui ne l'est pas. Cette apparence a des termes moins limités que celle
dont il a été parlé ci-devant; cependant on est toujours assûré de la
voir deux fois, quand Saturne, apperçu du Soleil au 19 degré 45 min.
des Poissons ou de la Vierge, est retrograde par rapport à nous. Sa
Latitude étant observée de la Terre, ne peut différer chaque fois que
de fort peu de chose; mais ce peu de chose ne laisse pas d'être assez
sensible, pour avancer ou proroger ces termes. En 1671, il y eut plus
de six mois entre les deux disparitions des anses, à compter depuis la
fin du mois de Mai jusqu'au 8 de Décembre. Le lieu de Saturne, étant
vu du Soleil, se trouvoit la premiére fois au 13 degré des Poissons,
& la seconde au commencement du vingtième. En 1714. le 12 Octobre,
jour auquel les anses disparurent, Saturne se voyoit du Soleil au
commencement du 17e. degré de la Vierge, & le 22e. de Mars. En 1715.
jour moyen de la seconde disparition, il étoit déja à 21 degrés & demi
du même Signe à l'égard du Soleil; mais le tems qui s'écoula entre ces
deux disparitions, n'est que de 5 mois & quelques jours. Ainsi les
phases rondes vers le commencement de Juillet 1744, & au mois de Mars
1760. ne se redoubleront point; & il faudra par conséquent laisser à la
Postérité l'observation du retour de ce Phénomêne.
Bien des gens sont curieux de savoir si cet anneau est un corps continu
ou solide, ou si ce ne sont que des Satellites, qui sont si près les
uns des autres, que notre vûe ne peut les distinguer. La derniére
de ces deux conjectures me paroît plus vraisemblable. Car si l'on
m'objecte que le mouvement de tous ces Satellites, dans une orbite
commune, ne pourroit se faire, sans qu'ils se choquassent les uns les
autres, s'il y avoit tant soit peu d'excentricité; il me suffira de
répondre que ce mouvement n'est point du tout excentrique. Si l'on dit
aussi que les Satellites supérieurs ne pourroient pas achever leurs
périodes en même tems que les inférieurs, parce que la pesanteur, ou
la force centripète de leur mouvement circulaire, diminue en raison
quarrée de leur éloignement du centre de Saturne: je réponds encore,
qu'à la vérité cette différence de leurs périodes est telle que l'on
prétend; mais que la ressemblance exacte de tous les Satellites d'un
même ordre nous fait regarder cet assemblage de Satellites séparez
comme un corps continu.
Il reste pourtant encore une petite difficulté à lever. Cette orbite,
dira-t-on, loin de pouvoir être exactement circulaire, est elliptique,
son grand axe étant toujours perpendiculaire à une ligne tirée du
centre du Soleil à celui de Saturne; parce que tous les Satellites ne
sont que des Lunes, qui pour cette raison doivent obéïr aux mêmes loix
de la gravitation que la nôtre. Or comme l'orbite de la Lune doit un
peu s'applatir dans les conjonctions, de même que dans les oppositions,
& avoir plus de courbure aux quadratures, ainsi que nous l'avons
prouvé au Chapitre XXII. il s'ensuit nécessairement que le même
changement arrivera dans celle des autres Satellites. La chose dépend
donc uniquement de la différence de la gravitation de Saturne sur le
Soleil, & de celle de ses Satellites sur lui-même; & c'est de cette
différence que nous donnerons la mesure au Chap. XXV.
Les bandes de Saturne, dont le parallèlisme avec son anneau fait voir,
que ce qui les cause est élevé au-dessus de la surface de cette Planete
à une assez grande distance, pour que leur courbure ne soit que peu ou
point sensible, prouvent indubitablement, que Saturne est environné
d'une Atmosphére beaucoup plus vaste que la nôtre. Mais en supposant,
comme ci-dessus, que cet anneau n'est composé, que d'une infinité
de Satellites, il ne sera pas nécessaire de l'étendre jusque-là.
Cependant quelque vaste que soit cette Atmosphére, il faut qu'elle soit
incomparablement plus transparente que la nôtre, puisque les Fixes
que l'on voit quelquefois entre les anses & le corps de Saturne, n'y
souffrent jamais ni réfraction, ni changement de figure, comme dans
les autres Atmosphéres.
C'est une chose fort remarquable, que parmi les 5 Satellites de
Saturne, il y en a quatre, qui font leurs révolutions dans le plan
même de son anneau, & que le cinquième est le seul, qui suive une
route particuliére. Ce dernier n'a que 15 à 16 degrés d'inclinaison
de son orbite à celle de Saturne, au lieu que les 4 autres circulent
dans un plan incliné à celui de leur Planete principale de 30 deg.
ou davantage. Aussi ses nœuds sont-ils un peu différens de ceux des
autres. Ceux-ci ont les mêmes nœuds, que l'anneau, savoir au 19 degré
45 min. des Poissons & de la Vierge; mais le dernier coupe l'orbite
de Saturne environ quinze degrés plutôt, savoir au quatrième, ou au
cinquième degré des mêmes Signes.
[Ralentissement du mouvement de Saturne.]
Avant que de quitter Saturne, il faut remarquer une autre particularité
de son mouvement qu'on n'a point encore observée à l'égard des autres
Planetes. Toutes les plus anciennes Observations étant comparées
entr'elles, ainsi qu'avec les modernes, nous donnent son moyen
mouvement annuel de 12 degrés 13 minutes, & 33 à 36 secondes, au plus.
Mais les modernes seules, comparées les unes avec les autres, donnent
ce même mouvement diminué de quelques secondes, savoir de 12 degrés 13
min. & 20 à 29 secondes par an. On a encore observé d'autres petites
inégalitez dans le mouvement de Saturne depuis Tycho-Brahé; mais qui
ne laissent pas de s'accorder toutes à nous faire voir, que son moyen
mouvement est moins prompt à présent, que du tems des Chaldéens & des
Egyptiens. Mr. Cassini a prouvé cela incontestablement, en comparant
les observations modernes, ainsi que celles de Ptolomée, avec une
observation fort ancienne faite le 1. Mars de l'année 4485 de la
Période Julienne, dans un Mémoire présenté à l'Académie le 10. Janvier
1728.
Quoique Neuton ait prouvé que, lorsque Jupiter est le plus près de
Saturne qu'il est possible, il dérange sensiblement le mouvement de
cette Planete, néanmoins le ralentissement du mouvement de celui-ci
est trop sensible, & d'une nature trop différente de ce qu'elle devroit
être, pour en accuser seulement Jupiter. En effet, s'il n'y avoit pas
d'autres corps qui y contribuassent, comment se pourroit-il faire que,
dans les plus grandes proximités de ces Planetes, le mouvement de
Saturne fût tantôt accéléré, & tantôt retardé, comme le démontrent les
observations rapportées par Mr. Cassini?
Je crois donc que le ralentissement du mouvement qu'éprouve Saturne
beaucoup plus sensiblement que toutes les autres Planetes, est causé
par l'attraction de plusieurs Cometes, qui font leurs traverses dans
les immenses Régions de l'Univers au-delà de lui. Leur nombre & leur
grandeur sont assez considérables pour pouvoir être sensible à l'égard
de la pesanteur de Saturne sur le Soleil, qui n'est que la 90me.
partie de l'attraction de la Terre vers le centre de notre Systême.
Aussi les inégalités de ce ralentissement s'expliquent-elles bien plus
commodément par les différentes proximités des Cometes, que par toute
autre cause; & si les Planetes inférieures se sentent moins que Saturne
de leur approchement, c'est parce que la force attractive du Soleil est
bien plus forte que celle des Cometes dans les Régions inférieures, que
dans celle de Saturne, comme nous l'avons déja dit.
[Illustration]
[Illustration]