_De la Lumiére Zodiacale, des Cometes, & des Fixes._
_De la Lumiére Zodiacale._
LA principale raison qui nous engage à faire ici mention de la Lumiére
Zodiacale, est que certaines Hypothèses, par lesquelles on explique
ce Phénomêne, semblent contraires aux Démonstrations de Neuton sur le
mouvement des corps dans des milieux résistans; & c'est ce qu'il faut
tâcher d'éclaircir.
La lumiére zodiacale est une clarté semblable à celle de la _Voye
Lactée_, & quelquefois meme plus claire, qui s'étend presque le long du
Zodiaque à 50, 60, 70, 80, 90, & quelquefois à 100 degrés & davantage
du lieu du Soleil, de part & d'autre. Ainsi ses pointes & une grande
partie de son arc lumineux, quand elle n'est pas enveloppée, ou mêlée
de notre crépuscule, paroissent avoir un mouvement annuel & journalier
autour de la Terre, pareil à celui que le Vulgaire attribue au Soleil.
Selon les savantes remarques de Mr. de Mairan, tirées des Observation
de Mrs. Cassini, Eimmart, Kirch & d'autres, c'est sur la fin de
l'Hyver, & au commencement du Printems, que le soir est plus propre
dans nos Climats pour bien observer cette Lumiére; & le matin vers la
fin de l'Eté & le commencement de l'Automne. Cette différence est un
effet de la différente position de l'Ecliptique sur l'Horizon, qui fait
tomber la pointe de la lumiére en question, quelquefois plus haut,
quelquefois plus bas.
L'angle de sa pointe, où les deux côtés se réunissent, est fort inégal.
On l'a vu quelquefois de 20 degrés, & quelquefois de huit seulement.
Mr. de Mairan rapporte encore des observations de Mr. Cassini, qui
l'avoit trouvée d'une figure irréguliére, & courbée comme une faucille;
il en rapporte aussi de Mr. Fatio de Duilliers, où les deux côtés ont
eu des points qu'on appelle en Géométrie points de rebroussement, ou
d'inflexion contraire, semblables à ceux de deux conchoïdes sur une
même asymptote.
Une connoissance des plus essentielles de ce Phénomêne, dont nous
sommes redevables à la grande sagacité de Mr. de Mairan, est que la
section du milieu de cette lumiére, ou de la matiére qui la réfléchit
vers nous, est la même que le plan de l'équateur du Soleil, ayant tous
deux les mêmes nœuds avec notre Ecliptique, & faisant avec elle un
angle de 7 degrés & demi. Cela prouve fort vraisemblablement, que cette
matiére appartient naturellement au Soleil; aussi n'est-ce pas sans
raison, qu'on lui a donné le nom d'Atmosphére Solaire, quoiqu'il ne
faille pas la confondre avec celle qui l'environne de plus près, & dans
laquelle nagent les taches Solaires, qui font avec elle leur révolution
périodique en 25 jours & demi.
La Figure de cette Atmosphére extérieure est une Sphéroïde fort platte,
dont le grand diametre est souvent 5, ou 8 à 9 fois plus grand, que
celui qu'on imagine d'un Pole à l'autre. Son étendue est en différens
tems si inégale, que sa pointe supérieure est quelquefois bien
au-dessous de l'orbite de la Terre, & va quelquefois bien au-delà.
C'est ce qui a porté, Mr. de Mairan à croire, que cette Sphéroïde étoit
fort excentrique, & que ses apsides avoient un mouvement bien plus
prompt, & peut-être moins régulier, que celles des orbites planétaires.
Il faudroit donc que l'aphélie de cette Sphéroïde s'étendît jusqu'entre
les orbites de Mars & de la Terre, & que son périhélie se terminât
au-dessus de l'orbite de Vénus, sans atteindre celle de la Terre.
Sur cela on auroit raison de demander comment il se peut faire, que la
Terre & la Lune, qui entrent toutes deux dans cette Atmosphére Solaire,
ne sentent pas la résistance d'une matiére, qui doit nécessairement
avoir quelque densité? Pourquoi la vîtesse de leur mouvement ne se
ralentit point? Et pourquoi enfin l'orbite de la Terre ne devient
pas plus petite de siècle en siècle, comme cela devroit arriver
infailliblement, si ce mouvement se faisoit dans un milieu résistant?
C'est une vérité incontestable, & démontrée par Neuton dans la IV.
Section du Livre II. de sa Philosophie, que la densité du milieu étant
posée en raison inverse des distances du centre du mouvement, & la
pesanteur en double raison inverse de ces mêmes distances, le mouvement
circulaire doit se changer en celui de spirale; & que cette spirale
est précisément celle que Descartes & le R. P. Mersène ont connue
les premiers; je veux dire, celle qui coupe tous les rayons partans
d'un seul centre, sous un angle toujours égal. Donc, si l'Atmosphére
Solaire enveloppe la Terre & la Lune, les années doivent toujours
devenir plus courtes, parce que l'Orbite devient plus étroite: la
vîtesse de mouvement annuel & journalier diminuera toujours: le
diametre apparent du Soleil nous paroîtra toujours plus grand; & la
chaleur augmentera à la fin jusqu'à faire périr tout ce qu'il y a de
vivant sur la Terre.
Voici la maniére, dont je crois pouvoir résoudre cette difficulté.
Toutes les parties les plus petites de cette Atmosphére sont autant de
petites Planetes, qui tournent autour du Soleil, à peu près de la même
maniére & dans le même sens, que les grandes qu'on a connues jusqu'ici
sous ce nom. Cela fait qu'elles ont elles-mêmes par-tout des vîtesses
fort peu différentes de celles de la Terre dans les mêmes distances du
Soleil.
On voit bien qu'un amas de particules, qui tournent avec la même
rapidité qu'un corps d'une grandeur considérable, qui en est environné,
ne peut faire aucune résistance au mouvement que ce corps fait dans le
même sens. On voit aussi que, si les vîtesses de cet assemblage de
petites Planetes résistent quelquefois un peu à une plus grande qui
se trouve parmi elles, les vîtesses du côté opposé, qui doivent être
plus grandes, lui font bien-tôt regagner, ce qu'elle en avoit perdu
auparavant.
C'est particuliérement au célèbre Fatio de Duilliers que nous avons
l'obligation de cette idée. Quoique ce grand Géométre n'ait pas prévu
l'inconvénient, qui naîtroit de la résistance de cette matiére par
rapport au mouvement de la Terre, de la Lune, de Vénus & de Mercure;
il est cependant le premier, qui nous ait averti, que cette lumiére
pourroit bien être un amas sphéroïde de petites Planetes, comme la
_Voye Lactée_ n'est qu'un nombre infini de Fixes si petites, qu'on ne
peut les appercevoir.
[Premiére Objection contre le sentiment de Mr. de Duilliers.]
Mais, quoi, dira-t-on, vous avez détruit au Chapitre XVI. les
Tourbillons de Descartes, & maintenant vous en établissez un autre
entiérement contraire à vos principes? Cette Atmosphére, qui, selon
vous, doit tourner incessamment autour du Soleil, & dont le mouvement
s'étend jusqu'au-delà de l'orbite de la Terre, n'est-elle pas un
nouveau Tourbillon, par lequel vous prétendez remplacer celui que
vous vous êtes tant efforcé d'anéantir en faveur de la Philosophie de
Neuton? Et, tourbillon pour tourbillon, pourquoi ne pas adopter plutôt
celui de Descartes?
A cela je réponds, que les Tourbillons de Descartes sont bien différens
du mouvement circulaire ou elliptique des petites Planetes de cette
Atmosphére, auquel je consens qu'on donne, si l'on veut, le nom de
Tourbillon, pourvû que l'on m'accorde que celui-ci ne ressemble
point à ceux de Descartes. Il n'est pas nécessaire de répéter tous
les inconvéniens des Tourbillons que nous avons examinés dans les
Chapitres précédens; nous nous contenterons de parler d'une seule chose
en quoi ils différent de celui dont il s'agit. En effet, pour que
les Tourbillons de Descartes ayent assez de force pour emporter les
Planetes, qui y nagent, il est nécessaire qu'elles n'ayent jamais ni
plus, ni moins de matiére, que la partie du Tourbillon qui les met en
mouvement, ce qui est contraire à l'expérience. Car leur mouvement dans
leurs aphélies est plus lent, que dans leurs périhélies, & cependant la
quantité de matiére, qu'elles contiennent, est toujours égale. Ce qui
les fait tourner, n'est donc point une force qui leur est imprimée par
une matiére étrangere, autrement cette même matiére étant plus vaste
dans leurs aphélies, & plus resserrée dans leurs périhélies, produiroit
un effet tout-à-fait contraire. Mais notre Tourbillon ne doit pas se
prendre pour un premier ressort du mouvement planétaire, puisque nous
considérons la pesanteur ou l'attraction vers le Soleil, comme sa cause
véritable & primitive. En effet, nous ne le posons que pour ne pas
retarder le mouvement de la Terre & des Planetes inférieures, ce qui
est bien différent de leur imprimer du mouvement, comme devroient faire
ceux de Descartes.
[Seconde Objection.]
On pourroit faire une objection bien plus réelle sur la nature du
mouvement circulaire ou curviligne, causé par quelque corps central
vers lequel tous les autres sont attirés. On ne doute point que le
centre des forces ne doive toujours être dans le même plan où se fait
le mouvement; car c'est une suite nécessaire des Démonstrations,
par lesquelles nous avons prouvé au Chap. XIX. l'égalité des aires
décrites en tems égaux. Comment donc, dira-t-on, se peut-il faire que
deux corps ou plusieurs, dont la circulation se commence dans des
plans différens, mais à égale distance du Soleil, ne se choquent pas
quelque part, avant que d'achever seulement leur premiére révolution;
puisqu'il est impossible que deux plans circulaires différens & qui
ont pourtant le même centre, ne se coupent pas en deux points de leurs
périphéries? Néanmoins nous ne voyons pas que cela arrive à la matiére
qui produit la lumiére zodiacale, puisqu'un choc comme celui-là,
la réduiroit bien-tôt en une seule masse, & en feroit une nouvelle
Planete, selon les théorêmes du mouvement causé par la percussion,
démontré si clairement par Mrs. Mariotte, Huygens & Herman. Quoique
certains petillements de cette lumiére, observés par Mrs. Cassini &
de Duilliers, prouvent assez visiblement que le choc des corpuscules
qui composent cette matiére, est quelque chose de fort commun, cela
ne l'empêche pas de subsister toujours, & d'avoir ses vicissitudes de
diminution & d'accroissement. Mais un choc dans l'intersection de deux,
ou de plusieurs Plans, tel que celui dont nous venons de parler ligne
7 & suiv. p. 364, n'a jamais été remarqué, & ne le sera certainement
jamais.
Pour résoudre cette difficulté, il faut voir ce qui arriveroit, s'il
y avoit une seconde Terre de la même figure & de la même grandeur que
la nôtre, & si ces deux Terres se touchoient tellement aux deux Poles
de leur orbite commune, que le Pole Méridional de l'une fût appliqué
immédiatement au Pole Septentrional de l'autre. Il est clair que le
centre de l'une ou de l'autre décriroit une orbite particuliére, dont
le plan non-seulement ne passeroit pas par le centre du Soleil; mais en
seroit même éloigné du demi-diametre de chacune des deux.
Je dis plus. Si au lieu de ces deux Terres j'en suppose quatre, six,
huit, ou davantage, il en faudra nécessairement revenir au même
raisonnement; & la multiplication de ces corps de part & d'autre ne
produira que la multiplication des centres particuliers des orbites
particuliéres. Mais le centre commun de gravité de toutes ces Terres
jointes ensemble, situé au point du contact des deux Poles du milieu,
décrira pareillement une orbite qui tiendra le milieu de toutes les
autres, & passera immanquablement par le centre du Soleil.
Pour revenir aux petits corpuscules qui composent cette Atmosphére,
figurons-nous que tous ceux qui sont à la même distance du Soleil
se touchent; il n'y a pas de doute qu'ils ne s'accompagnassent
éternellement, comme feroit une rangée de plusieurs Terres, qui
auroient toutes des révolutions égales autour du Soleil. Il est vrai
qu'un autre ordre supérieur ou inférieur de ces corpuscules feroit une
révolution particuliére dans un tems périodique différent de celui de
la précédente; mais ce seroit toujours de compagnie, & sans que les
corpuscules d'une même rangée se quittassent jamais. Il importe peu que
des rangées différentes supérieures & inférieures se touchent, ou ne
se touchent pas, pourvû qu'il n'y ait ni inégalité, ni friction, qui
puisse en retarder le mouvement.
[Troisième Objection.]
Voici encore une objection qu'on pourroit faire contre le mouvement de
l'Atmosphére Solaire, tel que nous l'imaginons. Le tems périodique des
taches du Soleil & par conséquent de la partie la plus basse de cette
Atmosphére, avec laquelle ces taches font visiblement leur révolution,
est de 25 jours & demi, que l'on compte depuis qu'une partie de cette
Atmosphére a été sous une Fixe quelconque, jusqu'à son retour sous la
même Fixe.
Comparons maintenant le tems périodique du sédiment de l'Atmosphére
Solaire avec celui qu'employent ses parties situées à une élévation
égale à celle de la Terre. Pour cet effet nous commencerons par
établir que toutes les Planetes, tant grandes que petites, font leurs
révolutions dans la même Région du Ciel en tems égaux; car il n'y
a personne qui puisse le nier, sans contredire l'expérience même,
qui prouve que la disproportion des masses de Jupiter, de Mars & de
Mercure, ne dérange rien à la proportion de leurs tems périodiques.
Les corpuscules planétaires de cette Atmosphére étant à une distance
égale à celle de notre Terre feront donc leur révolution en une année;
mais pour bien expliquer la chose il faut avoir recours à cette Règle
de _Kepler_: Comme le cube de 213 sémi-diametres du Soleil, qui font
la distance moyenne de la Terre à cet Astre, est au quarré de 525949
minutes, ou d'une année, de même le cube d'un seul sémi-diametre du
Soleil est au quarré de 169 à 170 minutes. Le fond ou le sédiment de
l'Atmosphére Solaire devroit donc tourner en 169 ou 170 minutes; mais
l'expérience nous apprend qu'il fait sa révolution en 25 jours & demi,
comme on l'a vu ci-dessus, ce qui fait une disproportion trop sensible.
Pour faire voir que cette objection a plus de brillant que de solide,
il nous suffira de dire que l'Atmosphére Solaire est séparée en deux
parties différentes par un vuide assez grand, pour que la partie
supérieure n'ait aucune communication avec l'inférieure. Or comme cette
séparation fait que l'Atmosphére inférieure peut suivre le mouvement
du Soleil autour de son axe, & avoir le même tems périodique, elle
nous met en droit de soutenir que la partie supérieure, pour ne pas
tomber sur l'inférieure, a besoin d'un mouvement planétaire, dont les
forces centrifuges contrebalancent les centripètes. On ne peut donc
s'empêcher de nous accorder que cette Atmosphére supérieure doit avoir
différens degrés de vîtesse dans ses différentes parties, autrement
les plus basses tomberoient toujours vers le Soleil, & les plus hautes
pourroient s'élever même au-delà de Saturne.