CHAPITRE DIX-SEPT.

_Ce que c'est que le_ Vuide, _& l_'Espace, _sans lequel il n'y auroit

ni pesanteur ni mouvement_.

[Difficulté contre le _Vuide_.]

CEUX qui ne peuvent concevoir le _Vuide_, objectent que ce _Vuide_ ne

seroit rien, que le rien ne peut avoir des proprietés, & qu'ainsi il ne

se pourroit rien opérer dans le _Vuide_.

[Réponse.]

On répond qu'il n'est pas vrai que le _Vuide_ soit rien; il est le lieu

des corps, il est l'espace, il a des proprietés, il est étendu en

longueur, largueur & profondeur, il est pénétrable, il est inséparable,

&c. Il est vrai que je ne peux pas me faire dans le cerveau une image

de l'_Espace_ étendu, comme je m'en fais une du Corps étendu; mais

je me suis démontré que cet _Espace_ éxiste. Je ne puis en Géométrie

me représenter une infinité de cercles passant entre un cercle & une

tangente; mais je me suis démontré cependant que la chose est vraie en

Géométrie, & cela suffit. Je ne puis concevoir ce que c'est qui pense

en moi, je suis cependant convaincu que quelque chose pense en moi.

De même je me démontre l'impossibilité du _Plein_ & la nécessité du

_Vuide_, sans avoir une image du _Vuide_; car je n'ai d'image que de ce

qui est corporel, & l'_Espace_ n'est point corporel. Autre chose est se

représenter une image, autre chose est concevoir une vérité; je conçois

très-bien l'_Espace_, & les Philosophes Epicuriens, qui n'avoient guère

raison qu'en cela, le concevoient très-bien.

Il n'y avoit d'autre réponse à cet Argument que de dire que la Matiere

est infinie; c'est ce que plusieurs Philosophes ont assûré, & ce que

Descartes a renouvellé après eux.

[La Matiére n'est pas infinie.]

Mais surquoi imagine-t-on que la Matiere est infinie? Sur une autre

supposition que l'on s'est plû de faire. On dit: l'Etendue & la Matiere

sont la même chose: on ne peut concevoir que l'Etendue soit finie; donc

il faut admettre la Matiere infinie.

Cela prouve combien on s'égare, quand on ne raisonne que sur des

suppositions. Il est faux que l'Etendue & la Matiere soient la même

chose: toute matiere est étendue; mais toute étendue n'est pas matiere.

Descartes en avançant que l'Etendue ne peut-être que de la matiere,

disoit une chose bien peu Philosophique, car nous ne savons point du

tout ce que c'est que Matiere; nous en connoissons seulement quelques

proprietés, & personne ne peut nier qu'il ne soit possible qu'il éxiste

des millions d'autres substances étendues, différentes de ce que nous

appellons Matiere; or ces substances où seront-elles, sinon dans

l'_Espace_?

Outre cette faute, Descartes se contredisoit encore, car il

admettoit un Dieu; or où est Dieu? Il n'est pas dans un point

mathématique, il est immense; qu'est-ce que son immensité, sinon

l'Espace immense?

[Discussion de cette Vérité.]

A l'égard de l'infinité prétendue de la Matiere, cette idée est

aussi peu fondée que les tourbillons. Nous avons vu que le _Vuide_

est d'une nécessité absolue dans l'ordre des choses, & qu'ainsi la

Matiere ne remplissant point tout l'Espace, elle n'est point infinie;

mais, qu'entend-on par une Matiere infinie? car le mot _d'indéfinie_,

dont Descartes s'est servi, ou revient au même, ou ne signifie rien.

Entend-on que la Matiere est infinie essentiellement par sa nature? En

ce cas elle est donc Dieu? Entend-on que Dieu l'a créée infinie? D'où

le sauroit-on? Entend-on que l'Etendue & la Matiere sont la même chose?

C'est un argument dont on a prouvé assez la fausseté.

L'éxistence de la Matiere infinie est, au fond, une contradiction

dans les termes. Mais dira-t-on, vous admettez un Espace immense,

infini; pourquoi n'en ferez-vous pas autant de la Matiere? Voici la

différence: L'Espace éxiste nécessairement, parce que Dieu éxiste

nécessairement; il est immense, il est comme la durée, un mode, une

proprieté infinie d'un Etre nécessaire, infini. La Matiere n'est rien

de tout cela: elle n'éxiste point nécessairement: & si cette substance

étoit infinie, elle seroit ou une proprieté essentielle de Dieu, ou

Dieu même: or elle n'est ni l'un ni l'autre; elle n'est donc pas

infinie & ne sauroit l'être.

[Remarque singuliére.]

Je conclurai ce Chapitre par une remarque qui me paroît mériter

beaucoup d'attention. Descartes admettoit un Dieu Créateur & Cause de

tout: mais il nioit la possibilité du _Vuide_: Epicure nioit qu'il y

eût un Dieu Créateur & Cause de tout, & il admettoit le _Vuide_; or

c'étoit Descartes qui par ses principes devoit nier un Dieu Créateur, &

c'étoit Epicure qui devoit l'admettre. En voici la preuve évidente.

Si le _Vuide_ étoit impossible, si la Matiere étoit infinie, si

l'Etendue & la Matiere étoient la même chose, il faudroit que la

Matiere fût nécessaire: or si la Matiere étoit nécessaire, elle

éxisteroit par elle-même d'une nécessité absolue, inhérente dans

sa nature primordiale, antécédente à tout; donc elle seroit Dieu;

donc celui qui admet l'impossibilité du _Vuide_, doit, s'il raisonne

conséquemment, ne point admettre d'autre Dieu que la Matiere.

Au contraire, s'il y a du _vuide_, la Matiere n'est donc point un Etre

nécessaire, éxistant par lui-même, &c.; donc elle a été créée; donc

il y a un Dieu; donc c'étoit à Epicure à croire un Dieu, & c'étoit

à Descartes à le nier. Pourquoi donc au contraire Descartes a-t-il

toujours parlé de l'éxistence d'un Etre Créateur & Conservateur, &

Epicure l'a-t-il rejetté? C'est que les hommes dans leurs sentimens,

comme dans leur conduite, suivent rarement leurs principes, & que leurs

Systêmes ainsi que leurs vies sont des contradictions.

[Conclusion.]

Nous voyons de tout ce qui précéde que la Matiere est finie, qu'il y

a du _vuide_, c'est-à-dire, de l'espace, & même incomparablement plus

d'espace que de matiere dans notre Monde; car il y a beaucoup plus de

pores que de solides. Nous concluons que le _Plein_ est impossible,

que les tourbillons de matiere subtile le sont pareillement; qu'ainsi

la cause que Descartes assignoit à la pesanteur & au mouvement est une

chimére.

Nous venons de nous appercevoir par l'expérience dans la Machine

pneumatique qu'il faut qu'il y ait une force qui fasse descendre les

corps vers le centre de la Terre, c'est-à-dire, qui leur donne la

pesanteur, & que cette force doit agir en raison de la masse des corps;

il faut maintenant voir quels sont les effets de cette force, car si

nous en découvrons les effets, il est évident qu'elle éxiste. N'allons

donc point d'abord imaginer des Causes & faire des Hypothèses: c'est le

sûr moyen de s'égarer: suivons pas à pas, ce qui se passe réellement

dans la Nature; nous sommes des Voyageurs arrivés à l'Embouchure d'un

Fleuve, il faut le remonter avant que d'imaginer où est sa source.

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 23 / 43 题