CHAPITRE SEIZE.

_Que les tourbillons de Descartes & le Plein sont impossibles, & que

par conséquent il y a une autre cause de la pesanteur._

DESCARTES suppose un amas immense de particules insensibles, qui

emporte la Terre d'un mouvement rapide d'Occident en Orient, & qui d'un

Pole à l'autre se meut parallèlement à l'Equateur; ce tourbillon qui

s'étend au-delà de la Lune, & qui entraîne la Lune dans son cours,

est lui-même enchassé dans un autre tourbillon plus vaste encore, qui

touche à un autre tourbillon sans se confondre avec lui, &c.

[Preuve de l'impossibilité des tourbillons.]

1º. Si cela étoit, le tourbillon qui est supposé se mouvoir autour de

la Terre d'Occident en Orient, devroit chasser les corps sur la Terre

d'Occident en Orient: or les corps en tombant décrivent tous une ligne,

qui étant prolongée passeroit, à-peu-près, par le centre de la Terre;

donc ce tourbillon n'existe pas.

2º. Si les cercles de ce prétendu tourbillon se mouvoient & agissoient

parallèlement à l'Equateur, tous les corps devroient tomber chacun

perpendiculairement sous le cercle de cette matiere subtile auquel il

répond: un corps en A. près du Pole P. devroit, selon Descartes, tomber

en R.

[Illustration]

Mais il tombe à-peu-près selon la ligne A, B. ce qui fait une

différence d'environ 1400 lieues; car on peut compter 1400 lieues

communes de France du point R à l'Equateur de la Terre B.; donc ce

tourbillon n'éxiste pas.

3º. Si ce tourbillon de matiere autour de la Terre, & ces autres

prétendus tourbillons autour de Jupiter & de Saturne, &c. éxistoient,

tous ces tourbillons immenses de matiere subtile, roulant si rapidement

dans des directions différentes, ne pourroient jamais laisser venir

à nous, en ligne droite, un rayon de lumiere dardé d'une Etoile. Il

est prouvé que ces rayons arrivent en très-peu de tems par rapport au

chemin immense qu'ils font; donc ces tourbillons n'éxistent pas.

4º. Si ces tourbillons emportoient les Planetes d'Occident en Orient,

les Cometes, qui traversent en tout sens ces espaces d'Orient en

Occident & du Nord au Sud, ne les pourroient jamais traverser. Et quand

on supposeroit que les Cometes n'ont point été en effet du Nord au Sud,

ni d'Orient en Occident, on ne gagneroit rien par cette évasion, car on

sait que quand une Comete se trouve dans la région de Mars, de Jupiter,

de Saturne, elle va incomparablement plus vîte que Mars, que Jupiter,

que Saturne; donc elle ne peut-être emportée, par la même couche du

fluide qui est supposé emporter ces Planetes; donc ces tourbillons

n'éxistent pas.

5º. Ces prétendus tourbillons seroient ou aussi denses, aussi massifs

que les Planetes, ou bien ils seroient plus denses, ou enfin moins

denses. Dans le premier cas, la matiere prétendue, qui entoure la Lune

& la Terre, étant supposée dense comme un égal volume de Terre, nous

éprouverions pour lever un pied cubique de Marbre, par exemple, la

même résistance que si nous avions à lever une colomne de Marbre d'un

pied de base, qui auroit pour sa longueur la distance de la Terre à

la Lune. Dans le deuxième cas, la matiere fluide étant plus grave que

la Terre, notre Globe nageroit sur ce fluide, comme un Vaisseau nage

sur l'Eau, & ne pourroit être plongé, comme on le prétend, dans cette

matiere subtile. Dans le troisième cas, le fluide étant moins dense,

moins pesant que la Terre, ce fluide ne pourroit jamais la soutenir,

par la raison que l'Eau ne peut soutenir le fer, ni rien de ce qui pese

plus qu'elle; donc ces tourbillons n'éxistent pas.

6º. Si ces fluides imaginaires éxistoient, tout l'ordre des Astres

seroit interverti: le Soleil qui tourne sur lui-même, perdroit bien-tôt

de son mouvement à force de rencontrer ce fluide; & aucune des Planetes

ne suivroit la route qu'elle tient, n'auroit le mouvement qu'elle a,

n'auroit bien-tôt aucun mouvement.

7º. Les Planetes emportées dans ces tourbillons supposés ne pourroient

se mouvoir que circulairement, puisque ces tourbillons, à égales

distances du centre, seroient également denses; mais les Planetes se

meuvent dans des Ellipses; donc elles ne peuvent être portées par des

tourbillons; donc, &c.

8º. La Terre a son Orbite qu'elle parcourt entre celui de Venus &

celui de Mars: tous ces Orbites sont elliptiques, & ont le Soleil

pour centre: or quand Mars, & Venus & la Terre sont plus près l'un

de l'autre, alors la matiere du torrent prétendu, qui emporte la

Terre, seroit beaucoup plus resserrée: cette matiere subtile devroit

précipiter son cours, comme un Fleuve rétreci dans ses bords, ou

coulant sous les arches d'un Pont: alors ce fluide devroit emporter la

Terre d'une rapidité bien plus grande qu'en toute autre position; mais

au contraire c'est dans ce tems-là même que le mouvement de la Terre

est plus ralenti.

[Illustration]

Quand Mars paroît dans le Signe des Poissons, Mars, la Terre & Venus

sont à-peu-près dans cette proximité que vous voyez: alors le Soleil

paroît retarder de quelque minutes, c'est-à-dire que c'est la Terre qui

retarde; il est donc démontré impossible qu'il y ait là un torrent de

matiere qui emporte les Planetes; donc ce tourbillon n'éxiste pas.

9º. Parmi des démonstrations plus recherchées, qui anéantissent les

tourbillons, nous choisirons celle-ci. Par une des grandes loix de

Kepler, toute Planete décrit des aires égales en tems égaux: par une

autre loi non moins sûre, chaque Planete fait sa révolution autour

du Soleil en telle sorte, que si, par exemple, sa moyenne distance

au Soleil est 10. prenez le cube de ce nombre, ce qui fera 1000.,

& le tems de la révolution de cette Planete autour du Soleil sera

proportionné à la racine quarrée de ce nombre 1000. Or s'il y avoit

des couches de matiere qui portassent des Planetes, ces couches ne

pourroient suivre ces loix; car il faudroit que les vîtesses de ces

torrents fussent à la fois proportionelles à leur distances au Soleil,

& aux racines quarrées de ces distances; ce qui est incompatible.

Pour comble enfin, tout le monde voit ce qui arriveroit à deux

fluides circulant l'un vis-à-vis de l'autre. Ils se confondroient

nécessairement & formeroient le Chaos au lieu de le débrouiller. Cela

seul auroit jetté sur le Systême Cartésien un ridicule qui l'eût

accablé, si le goût de la nouveauté, & le peu d'usage où l'on étoit

alors d'examiner, n'avoient prévalu.

Il faut prouver à présent que le _Plein_, dans lequel ces tourbillons

sont supposés se mouvoir, est aussi impossible que ces tourbillons.

[Preuve contre le _Plein_.]

1º. Un seul rayon de lumiere, qui ne pese pas, à beaucoup près, la

cent-millième partie d'un grain, auroit à déranger tout l'Univers,

si elle avoit à s'ouvrir un chemin jusqu'à nous à travers un espace

immense, dont chaque point résisteroit par lui-même, & par toute la

ligne dont il seroit pressé.

2º. Soient ces deux corps durs A, B: (nous avons déja prouvé qu'il faut

qu'il y ait des corps durs) ils se touchent par une surface, & sont

supposés entourés d'un fluide qui les presse de tous côtés: or, quand

on les sépare, il est clair que la prétendue matiere subtile arrive

plutôt au point A, où on les sépare, qu'au point B;

[Illustration]

Donc il y a un moment où B sera vuide; donc même dans le Systême de la

matiere subtile, il y a du vuide, c'est-à-dire de l'espace.

3º. S'il n'y avoit point de vuide & d'espace, il n'y auroit point de

mouvement, même dans le Systême de Descartes. Il suppose que Dieu créa

l'Univers plein & consistant en petits cubes: soit donc un nombre donné

de cubes représentant l'Univers, sans qu'il y ait entre eux le moindre

intervalle: il est évident qu'il faut qu'un d'eux sorte de la place

qu'il occupoit, car si chacun reste dans sa place, il n'y a point de

mouvement, puisque le mouvement consiste à sortir de sa place, à passer

d'un point de l'espace dans un autre point de l'espace; or qui ne voit

que l'un de ces cubes ne peut quitter sa place sans la laisser vuide

à l'instant qu'il en sort, car il est clair que ce cube en tournant

sur lui-même doit présenter son angle au cube qui le touche, avant que

l'angle soit brisé? donc alors il y a de l'espace entre ces deux cubes;

donc dans le Systême de Descartes même, il ne peut y avoir de mouvement

sans vuide.

4º. Si tout étoit plein, comme le veut Descartes, nous éprouverions

nous-mêmes en marchant une résistance infinie, au lieu que nous

n'éprouvons que celle des fluides dans lesquelles nous sommes, par

exemple, celle de l'eau qui nous résiste 860. fois plus que celle de

l'air, celle du mercure qui résiste environ 14000. fois plus que l'air;

or les résistances des fluides sont comme les quarrés des vîtesses;

c'est-à-dire, si un homme parcourt dans une tierce un pied d'espace

du mercure qui lui résiste 14000. fois plus que l'air, si cet homme

dans la seconde tierce a le double de cette vîtesse, ce mercure lui

résistera dans la seconde tierce comme le quarré de 2. multiplié par

14000., résistance 56000. fois plus forte que celle de l'air qui

résiste alors à nos mouvemens; donc si tout étoit plein, il seroit

absolument impossible de faire un pas, de respirer, &c.

5º. On a voulu éluder la force de cette démonstration; mais on ne

peut répondre à une démonstration que par une erreur. On prétend que

ce torrent infini de matiere subtile pénétrant tous les pores des

corps, ne peut en arrêter le mouvement. On ne fait pas réflexion que

tout mobile, qui se meut dans un fluide, éprouve d'autant plus de

résistance, qu'il oppose plus de surface à ce fluide: or plus un corps

a de trous plus il a de surface: ainsi la prétendue matiere subtile en

choquant tout l'intérieur d'un corps, s'opposeroit bien davantage au

mouvement de ce corps, qu'en ne touchant que sa superficie extérieure;

& cela est encore démontré en rigueur.

6º. Dans le _Plein_ tous les corps seroient également pesants; il est

impossible de concevoir qu'un corps pese sur moi, me presse, que par sa

masse une livre de poudre d'or pese autant sur ma main, qu'un morceau

d'or d'une livre. En vain les Cartésiens répondent que la matiere

subtile pénétrant les interstices des corps ne pese point, & qu'il

ne faut compter pour pesant que ce qui n'est point matiere subtile:

cette opinion de Descartes n'est chez lui qu'une pure contradiction,

car selon lui cette prétendue matiere subtile fait seule la pesanteur

des corps, en les repoussant vers la Terre; donc elle pese elle-même

sur ces corps; donc, si elle pese, il n'y a pas plus de raison pourquoi

un corps sera plus pesant qu'un autre, puisque tout étant plein, tout

aura également de masse, soit solide, soit fluide; donc le _Plein_ est

une chimére; donc il y a du _vuide_; donc rien ne se peut faire dans la

Nature sans vuide; donc la pesanteur n'est pas l'effet d'un prétendu

tourbillon imaginé dans le _Plein_.

[Illustration]

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 22 / 43 题