CHAPITRE QUINZE.

_Premieres idées touchant la pesanteur & les loix de la gravitation:

Que la matiere subtile, les tourbillons & le plein doivent être

rejettés._

UN Lecteur sage qui aura vu avec attention ces merveilles de la

lumiere, convaincu par l'expérience qu'aucune impulsion connue ne les

opére, sera sans doute impatient d'observer cette puissance nouvelle

dont nous avons parlé sous le nom d'attraction, qui doit agir sur

tous les autres corps plus sensiblement que sur celui de la lumiere.

Que les noms encore une fois ne nous effarouchent point; examinons

simplement les faits.

[Attraction.]

Je me servirai toujours indifféremment des termes d'_attraction_ & de

_gravitation_ en parlant des corps, soit qu'il tendent sensiblement

les uns vers les autres, soit qu'ils tournent dans des orbes immenses,

autour d'un contre commun, soit qu'ils tombent sur la Terre, soit

qu'ils s'unissent pour composer des corps solides, soit qu'ils

s'arondissent en goutes pour former des liquides. Entrons en matiere.

Tous les corps connus pesent, & il y a long-tems que la legéreté

spécifique a été comptée parmi les erreurs reconnues d'Aristote & de

ses Sectateurs.

Depuis que la fameuse Machine pneumatique fut inventée, on a été plus à

portée de connoître la pesanteur des corps, car lorsqu'ils tombent dans

l'air, les parties de l'air retardent sensiblement la chûte de ceux

qui ont beaucoup de surface & peu de volume; mais dans cette Machine

privée d'air, les corps abandonnés à la force, telle qu'elle soit, qui

les précipite sans obstacle, tombent selon tout leur poids.

[Expérience qui démontre le vuide & les effets de la gravitation.]

La Machine pneumatique inventée par Ottoguerike, fut bien-tôt

perfectionnée par Boyle; on fit ensuite des récipiens de verre beaucoup

plus longs, qui furent entiérement purgés d'air. Dans un de ces longs

récipiens composé de quatre tubes, le tout ensemble aïant huit pieds

de hauteur, on suspendit en haut, par un ressort, des pièces d'or,

des morceaux de papier, des plumes; il s'agissoit de savoir ce qui

arriveroit, quand on détendroit le ressort. Les bons Philosophes

prévoioient, que tout cela tomberoit en même-tems: le plus grand nombre

assûroit que les corps les plus massifs tomberoient bien plus vîte que

les autres; ce grand nombre, qui se trompe presque toujours, fut bien

étonné, quand il vit dans toutes les expériences, l'or, le plomb, le

papier & la plume tomber également vîte, & arriver au fond du récipient

en même-tems.

Ceux qui tenoient encore pour le _Plein_ de Descartes, & pour les

prétendus effets de la matiere subtile, ne pouvoient rendre aucune

bonne raison de ce fait; car les faits étoient leurs écuëils. Si tout

étoit plein, quand on leur accorderoit qu'il pût y avoir alors du

mouvement, (ce qui est absolument impossible) au moins cette prétendue

matiere subtile rempliroit éxactement tout le récipient: elle y seroit

en aussi grande quantité que de l'eau, ou du mercure, qu'on y auroit

mis: elle s'opposeroit au moins à cette descente si rapide des corps:

elle résisteroit à ce large morceau de papier, selon la surface de ce

papier, & laisseroit tomber la balle d'or ou de plomb beaucoup plus

vîte, mais cette chûte se fait au même instant; donc il n'y a rien dans

le récipient qui résiste; donc cette prétendue matiere subtile ne peut

faire aucun effet sensible dans ce récipient; donc il y a une autre

force qui fait la pesanteur.

En vain diroit-on qu'il est possible qu'il reste une matiere subtile

dans ce récipient, puisque la lumiere le pénétre; il y a bien de la

différence. La lumiere qui est dans ce Vase de verre, n'en occupe

certainement pas la cent-millième partie; mais selon les Cartésiens,

il faut que leur matiere imaginaire remplisse bien plus éxactement le

récipient, que si je le supposois rempli d'or, car il y a beaucoup de

vuide dans l'or, & ils n'en admettent point dans leur matiere subtile.

[La pesanteur agit en raison des masses.]

Or par cette expérience la pièce d'or, qui pese cent-mille fois plus

que le morceau de papier, est descendue aussi vîte que le papier; donc

la force, qui l'a fait descendre, a agi cent mille fois plus sur lui

que sur le papier; de même qu'il faudra cent fois plus de force à mon

bras pour remuer cent livres, que pour remuer une livre; donc cette

puissance qui opére la gravitation, agit en raison directe de la masse

des corps. Elle agit en effet tellement selon la masse des corps,

non selon les surfaces, qu'une livre d'or réduite en poudre pesera

précisément comme cette même livre en feuille. La figure des corps ne

change ici en rien leur gravité; ce pouvoir de gravitation agit donc

sur la nature interne des corps, & non en raison des superficies.

[D'où vient ce pouvoir de pesanteur.]

Ce pouvoir ne réside point dans la prétendue matiere subtile, dont nous

parlerons au Chapitre 16., cette matiere seroit un fluide. Tout fluide

agit sur les solides en raison de leurs superficies; ainsi le Vaisseau

présentant moins de surface par sa proue, fend la Mer qui résisteroit

à ses flancs. Or quand la superficie d'un corps est le quarré de son

diametre, la solidité de ce corps est le cube de ce même diametre: le

même pouvoir ne peut agir à la fois en raison du cube & du quarré;

donc la pesanteur, la gravitation n'est point l'effet de ce fluide. De

plus, il est impossible que cette prétendue matiere subtile ait d'un

côté assez de force, pour précipiter un corps de 54000 pieds de haut

en une minute, (car telle est la chûte des corps) & que de l'autre

elle soit assez impuissante, pour ne pouvoir empêcher le pendule du

bois le plus leger de remonter de vibration en vibration dans la

Machine pneumatique, dont cette matiere imaginaire est supposée remplir

exactement tout l'espace.

Je ne craindrai donc point d'affirmer que, si l'on découvroit jamais

une impulsion, qui fût la cause de la pesanteur des corps vers un

centre, en un mot la cause de la gravitation, de l'attraction, cette

impulsion seroit d'une toute autre nature qu'est celle que nous

connoissons.

Voilà donc une premiere vérité déja indiquée ailleurs, & prouvée ici:

il y a un pouvoir qui fait graviter tous les corps en raison directe de

leur masse.

[Pourquoi un corps pese plus qu'un autre.]

Si l'on cherche actuellement pourquoi un corps est plus pesant qu'un

autre, on en trouvera aisément l'unique raison: on jugera que ce corps

doit avoir plus de masse, plus de matiere sous une même étendue; ainsi

l'or pese plus que le bois, parce qu'il y a dans l'or bien plus de

matiere & moins de vuide que dans le bois.

[Le Systême de Descartes ne peut en rendre raison.]

Descartes & ses Sectateurs soutiennent qu'un corps est plus pesant

qu'un autre sans avoir plus de matiere: non contents de cette idée,

ils la soutiennent par une autre aussi peu vraie: ils admettent un

grand tourbillon de matiere subtile autour de notre Globe; & c'est ce

grand tourbillon, disent-ils, qui en circulant chasse tous les corps

vers le centre de la Terre, & leur fait éprouver ce que nous appellons

pesanteur.

Il est vrai qu'ils n'ont donné aucune preuve de cette assertion: il

n'y a pas la moindre expérience, pas la moindre analogie dans les

choses que nous connoissons un peu, qui puisse fonder une présomption

legére en faveur de ce tourbillon de matiere subtile; ainsi de cela

seul que ce Systême est une pure hipothèse, il doit être rejetté.

C'est cependant par cela seul qu'il a été accrédité. On concevoit ce

tourbillon sans effort, on donnoit une explication vague des choses en

prononçant ce mot de matiere subtile; & quand les Philosophes sentoient

les contradictions & les absurdités attachées à ce Roman Philosophique,

ils songeoient à le corriger plutôt qu'à l'abandonner.

Hugens & tant d'autres y ont fait mille corrections, dont ils avouoient

eux-mêmes l'insuffisance; mais que mettrons-nous à la place des

tourbillons & de la matiere subtile? Ce raisonnement trop ordinaire

est celui qui affermit le plus les hommes dans l'erreur & dans le

mauvais parti. Il faut abandonner ce que l'on voit faux & insoutenable,

aussi-bien quand on n'a rien à lui substituer, que quand on auroit

les démonstrations d'Euclide à mettre à la place. Une erreur n'est ni

plus ni moins erreur, soit qu'on la remplace ou non par des vérités;

devrois-je admettre l'horreur du vuide dans une pompe, parce que je ne

saurois pas encore par quel méchanisme l'eau monte dans cette pompe?

Commençons donc, avant que d'aller plus loin, par prouver que les

tourbillons de matiere subtile n'existent pas: que le _Plein_ n'est pas

moins chimérique; qu'ainsi tout ce Systême, fondé sur ces imaginations,

n'est qu'un Roman ingénieux sans vraisemblance. Voyons ce que c'est

que ces tourbillons imaginaires, & examinons ensuite si le _Plein_ est

possible.

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 21 / 43 题