CHAPITRE NEUV.

_Où l'on indique la cause de la réfrangibilité, & où l'on trouve par

cette cause, qu'il y a des Corps indivisibles en Physique._

[Différences entre les rayons de la lumiere.]

CETTE réfrangibilité, que nous venons de voir, étant attachée à la

réfraction, doit avoir sa source dans le même principe. La même cause

doit présider au jeu de tous ces ressorts: c'est-là l'ordre de la

Nature. Tous les Végétaux se nourrissent par les mêmes loix; tous les

Animaux ont les mêmes principes de vie. Quelque chose qui arrive aux

corps en mouvement, les loix du mouvement sont invariables. Nous avons

déja vu que la réflection, la réfraction, l'inflexion de la lumiere,

sont les effets d'un pouvoir qui n'est point l'impulsion (au moins

connue): ce même pouvoir se fait sentir dans la réfrangibilité; ces

rayons, qui s'écartent à des distances différentes, nous avertissent

que le milieu, dans lequel ils passent, agit sur eux inégalement. Un

faisceau de rayons est attiré dans le verre, mais ce faisceau de rayons

est composé de masses inégales. Ces masses obéïssent donc inégalement à

ce pouvoir par lequel le milieu agit sur elles. Le trait de lumiere le

plus solide, le plus compact, doit résister le plus à ce pouvoir, doit

être moins détourné de sa route, doit être le moins réfrangible. C'est

ce que l'expérience confirme dans tous les milieux, & dans tous les

cas. Le rayon rouge est toujours celui qui se détourne le moins de son

chemin; le rayon violet est toujours celui qui s'en détourne le plus.

Aussi le rayon rouge a-t-il le plus de substance, est-il le plus dur,

le plus brillant, & fatigue-t-il la vûe davantage. Le violet qui de

tous les rayons colorez repose le plus la vûe est le plus réfrangible,

& par conséquent est composé de parties plus fines & moins gravitantes;

& ne croyez pas que ce soit ici une simple conjecture, & qu'on devine

au hazard, que la lumiere a de la pesanteur, & qu'un rayon pese plus

qu'un autre.

[La lumiere est pesante.]

Des expériences, faites par les mains les plus exercées & les plus

habiles, nous apprennent que plusieurs corps acquiérent du poids après

avoir été long-tems imbibez de lumiere. Les particules de feu qui ont

pénétré leur substance l'ont augmentée. Mais quand on révoqueroit en

doute ces expériences, le feu est une matiere; donc il pese, & la

lumiere n'est autre chose que du feu.

Il est évident qu'un rayon blanc pese tous les rayons qui le composent.

Or supposez, un moment, que ces rayons s'écartent tous également l'un

de l'autre, alors il est évident, en ce cas, que le rayon rouge, étant

sept fois moins réfrangible que le rayon violet, doit avoir sept fois

plus de masse, & sept fois plus de poids, que le rayon violet. Ainsi

le rayon rouge pesant comme sept; l'orangé supposé ici, comme six: le

jaune supposé, comme cinq: le verd, comme quatre: le bleu, comme trois:

le pourpre indigo, comme deux, & le violet, comme un: la somme de tous

ces poids étant vingt-huit, & le blanc étant l'assemblage de tous ces

poids, il est démontré qu'un rayon blanc, dans la supposition de ce

calcul, pese vingt-huit fois autant qu'un rayon violet; &, quel que

soit le calcul, il est évident que le rayon blanc pese beaucoup plus

qu'aucun autre rayon, puisqu'il les pese tous ensemble.

Nous avons déja vu quelle doit être la petitesse prodigieuse de ces

rayons de lumiere, contenant en eux toutes les couleurs, qui viennent

du Soleil pénétrer un pore de diamant. Une foule de rayons passe dans

ce pore, & vient se réunir près de la surface intérieure d'une facette.

De cette foule de traits de lumiere qui occupe un si petit espace,

il n'y en a aucun qui ne contienne sept traits primordiaux. Chacun

de ces traits est encore lui-même un faisceau de traits teints de sa

couleur. Le rayon rouge est un assemblage d'un très-grand nombre de

rayons rouges. Le violet est un assemblage de rayons violets. Si donc

ce faisceau violet pese vingt-huit fois moins qu'un faisceau blanc, que

sera-ce qu'un seul des traits de ce faisceau?

[Atomes dont la lumiere est composée.]

[Les principes des corps sont des atomes.]

Considérons un de ces traits simples, qui différe d'un autre trait:

par exemple, le plus mince trait rouge différe en tout du plus mince

trait violet. Il faut que ses parties solides soient autant d'atomes

parfaitement durs, lesquels composent son être. En effet, si les corps

n'étoient pas composés de parties solides, dures, indivisibles, de

véritables atomes: comment les espèces des corps pourroient-elles

rester éternellement les mêmes? Qui mettroit entre elles une différence

si constante? Ne faut-il pas que les parties qui font leur essence,

soient assez dures, assez solides, assez unes, pour être toujours ce

qu'elles sont? Car comment est-ce que dans le germe d'un grain de bled

seroient contenus tant de grains de bled, & rien autre chose, si la

configuration des petites parties n'étoit pas toujours la même, si elle

n'étoit pas toujours solide, indivisible: ce qui ne veut dire autre

chose que toujours indivisée? Dans l'œuf d'une mouche se trouvent

des mouches à l'infini; mais si ces petites parties qui contiennent

tant de mouches n'étoient pas parfaitement dures, elles se briseroient

certainement l'une contre l'autre, par le mouvement rapide où tout est

dans la Nature. Elles se briseroient d'autant plus, que les petits

corps ont plus de surface par rapport à leur grosseur. Cependant cet

inconvénient n'arrive point: l'œuf d'une mouche produit toujours les

mouches qu'il contenoit; chaque semence, depuis l'Or jusques au grain

de moutarde, reste éternellement la même. Donc il est à croire que

chaque semence des choses est composée d'atomes toujours indivisés, qui

font la substance de chaque chose: mais ce n'est pas assez d'indiquer

cette grande Vérité à laquelle l'observation des rayons de la lumiere

nous a conduits: il la faut démontrer: il faut prouver en rigueur qu'il

y a nécessairement des atomes physiquement indivisibles; & c'est ce que

nous allons faire voir dans le Chapitre suivant.

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 13 / 43 题