_Suites des merveilles de la réfraction de la lumiere. Qu'un seul rayon
de la lumiere contient en soi toutes les couleurs possibles; ce que
c'est que la refrangibilité. Découvertes nouvelles._
[Imagination de Descartes sur les couleurs.]
SI vous demandez aux Philosophes ce qui produit les couleurs, Descartes
vous répondra que _les globules de ses Elémens sont déterminez à
tournoyer sur eux-mêmes outre leur tendance au mouvement en ligne
droite, & que ce sont les différens tournoyemens qui font les
différentes couleurs_. Mais, en vérité, ses Elémens, ses globules,
son tournoyement, ont-ils même besoin de la pierre de touche de
l'expérience pour que le faux s'en fasse sentir? Une foule de
démonstrations anéantit ces chiméres. Voici les plus simples & les plus
sensibles.
Rangez des boules les unes contre les autres: supposez les poussées en
tout sens, & tournant toutes sur elles-mêmes en tout sens; par le seul
enoncé, il est impossible, que ces boules contigues puissent avancer
en lignes droites réguliérement. De plus, comment verriez-vous sur une
muraille ce point bleu, & ce point verd?
[Illustration]
Les voilà marquez sur cette muraille; il faut qu'ils se croisent en
l'air au point A. avant d'arriver à vos yeux. Puisqu'ils se croisent,
leur prétendu tournoyement doit changer au point d'intersection. Les
tournoyemens qui faisoient le bleu & le verd ne subsistent donc plus
les mêmes: il n'y auroit donc plus alors de point verd, ni de point
bleu. Un Jésuite Flamand fit cette objection à Descartes. Celui-ci en
sentit toute la force, mais que croiriez-vous qu'il répondit? Que ces
boules _ne tournoyent pas à la vérité_, mais qu'_elles ont une tendance
au tournoyement_. Voilà ce que Descartes dit dans ses Lettres. L'acte
du _transparent en tant que transparent_, est-il plus intelligible?
Vous me direz, sans doute, que cette difficulté est égale dans tous
les Systêmes. Vous me direz que ces rayons, qui partent de ce point
bleu & de ce point verd, se croisent nécessairement, quelque opinion
qu'on embrasse touchant les couleurs; que cette intersection des
rayons devroit toujours empêcher la vision, qu'en un mot, il est
toujours incompréhensible que des rayons qui se croisent, arrivent à
nos yeux dans leur ordre; mais ce scrupule sera bien-tôt levé, si vous
considerez que toute partie de matiere a plus de pores incomparablement
que de substance. Un rayon du Soleil, qui a plus de trente millions de
lieues en longueur, n'a pas probablement un pied de matiere solide mise
bout à bout. Il seroit donc très-possible qu'un rayon passât à travers
d'un autre en cette maniere, sans rien déranger.
[Illustration]
Mais ce n'est pas seulement ainsi qu'ils passent, c'est l'un par-dessus
l'autre comme deux bâtons. Mais direz-vous, des rayons émanez d'un
centre n'aboutiroient pas précisément, & en rigueur Mathématique, à la
même ligne de circonférence. Cela est vrai. Il s'en faudra toujours un
infiniment petit. Mais deux hommes ne verroient pas les mêmes points du
même objet. Cela est encore vrai. De mille millions de personnes qui
regarderont une superficie, il n'y en aura pas deux qui verront les
mêmes points.
Il faut avouer que dans le plein de Descartes, cette intersection de
rayons est impossible; mais tout est également impossible dans le
plein, & il n'y a aucun mouvement, tel qu'il soit, qui ne suppose & ne
prouve le vuide.
[Erreur de Mallebranche.]
Mallebranche vient à son tour & vous dit: _Il est vrai que Descartes
s'est trompé. Son tournoyement de globules, n'est pas soutenable; mais
ce ne sont pas des globules de lumiere, ce sont des petits tourbillons
tournoyans de matiere subtile, capables de compression, qui sont la
cause des couleurs; & les couleurs consistent comme les sons dans
des vibrations de pression._ Et il ajoute: _Il me parait impossible
de découvrir par aucun moyen les rapports exacts de ces vibrations_,
c'est-à-dire, des couleurs. Vous remarquerez qu'il parloit ainsi
dans l'Académie des Sciences en 1699. & que l'on avoit déja découvert
ces proportions en 1675; non pas proportions de vibration de petits
tourbillons qui n'existent point, mais proportions de la réfrangibilité
des rayons qui font les couleurs, comme nous le dirons bien-tôt. Ce
qu'il croioit impossible étoit déja démontré, &, qui plus est, démontré
aux yeux, reconnu vrai par les sens, ce qui auroit bien déplu au Pere
Mallebranche.
D'autres Philosophes sentant le faible de ces suppositions, vous disent
au moins avec plus de vraisemblance: _Les couleurs viennent du plus
ou du moins de rayons réflechis des corps colorez. Le blanc est celui
qui en réflechit davantage; le noir est celui qui en réflechit le
moins. Les couleurs les plus brillantes seront donc celles qui vous
apporteront plus de rayons. Le rouge, par exemple, qui fatigue un peu
la vûe, doit être composé de plus de rayons, que le verd qui la repose
davantage._ Cette Hypothèse parait d'abord plus sensée; mais elle
n'est qu'une conjecture (d'ailleurs très-incomplette & erronée), & une
conjecture n'est qu'une raison de plus pour chercher, & non pas une
raison pour croire.
[Expérience & démonstration de Neuton.]
Addressez-vous enfin à Neuton. Il vous dira ne m'en croyez pas: n'en
croyez que vos yeux & les Mathématiques: mettez-vous dans une chambre
tout-à-fait obscure, où le jour n'entre que par un trou extrêmement
petit; le rayon de la lumiere viendra sur du papier vous donner la
couleur de la blancheur.
Exposez transversalement à un rayon de lumiere ce prisme de verre;
ensuite mettez à une distance d'environ seize ou dix-sept pieds une
feuille de papier P. vis-à-vis ce prisme.
[Illustration]
Vous savez déja que la lumiere se brise en entrant de l'air dans ce
prisme; vous savez qu'elle se brise, en sens contraire, en sortant de
ce prisme dans l'air. Si elle ne se brisoit pas ainsi, elle iroit de
ce trou tomber sur le plancher de la chambre Z. Mais comme il faut que
la lumiere, en s'échappant, s'éloigne de la ligne Z. cette lumiere
ira donc frapper le papier. C'est-là que se voit tout le secret de la
lumiere & des couleurs. Ce rayon qui est tombé sur ce prisme n'est pas,
comme on croioit, un simple rayon; c'est un faisceau de sept principaux
faisceaux de rayons, dont chacun porte en soi une couleur primitive,
primordiale, qui lui est propre. Des mêlanges de ces sept rayons
naissent toutes les couleurs de la Nature; & les sept réunis ensemble,
réflechis ensemble de dessus un objet, forment la blancheur.
Approfondissez cet artifice admirable. Nous avions déja insinué que
les rayons de la lumiere ne se réfractent pas, ne se brisent pas tous
également; ce qui se passe ici en est aux yeux une démonstration
évidente. Ces sept rayons de lumiere échappez du corps de ce rayon,
qui s'est anatomisé au sortir du prisme, viennent se placer, chacun
dans leur ordre, sur ce papier blanc, chaque rayon occupant une
ovale. Le rayon qui a le moins de force pour suivre son chemin, le
moins de roideur, le moins de matiere, s'écarte plus dans l'air de la
perpendiculaire du prisme. Celui qui est le plus fort, le plus dense,
le plus vigoureux, s'en écarte le moins. Voyez-vous ces sept rayons qui
viennent se briser les uns au-dessus des autres?
[Illustration]
Chacun d'eux peint sur ce papier la couleur primitive qu'il porte en
lui-même. Le premier rayon, qui s'écarte le moins de cette perpendicule
du prisme, est couleur de feu; le second orangé; le troisième jaune;
le quatrième verd; le cinquième bleu; le sixième indigo. Enfin celui
qui s'écarte davantage de la perpendicule, & qui s'éleve le dernier
au-dessus des autres, est le violet.
[Anatomie de la lumiere.]
Un seul faisceau de lumiere, qui auparavant faisoit la couleur blanche,
est donc un composé de sept faisceaux qui ont chacun leur couleur.
L'assemblage de sept rayons primordiaux fait donc le blanc.
Si vous en doutez encore, prenez un des verres lenticulaires de
lunette, qui rassemblent tous les rayons à leur foyer: exposez ce verre
au trou par lequel entre la lumiere; vous ne verrez jamais à ce foyer
qu'un rond de blancheur. Exposez ce même verre au point, où il pourra
rassembler tous les sept rayons partis du prisme:
[Illustration]
Il réunit, comme vous le voyez, ces sept rayons dans son foyer. La
couleur de ces sept rayons réunis est blanche; donc il est démontré
que la couleur de tous les rayons réunis est la blancheur. Le noir par
conséquent sera le corps, qui ne réflechira point de rayons.
[Couleurs dans les rayons primitifs.]
Car, lorsqu'à l'aide du prisme vous avez séparé un de ces rayons
primitifs, exposez-le à un miroir, à un verre ardent, à un autre
prisme, jamais il ne changera de couleur, jamais il ne se séparera en
d'autres rayons. Porter en soi une telle couleur est son essence, rien
ne peut plus l'altérer; & pour surabondance de preuve, prenez des
fils de soye de différentes couleurs; exposez un fil de soye bleue,
par exemple, au rayon rouge, cette soye deviendra rouge. Mettez-la au
rayon jaune, elle deviendra jaune: ainsi du reste. Enfin ni réfraction,
ni réflexion, ni aucun moyen imaginable, ne peut changer ce rayon
primitif, semblable à l'or que le creuset a éprouvé, & encore plus
inaltérable.
[Vaines objections contre ces découvertes.]
Cette propriété de la lumiere, cette inégalité dans les réfractions de
ses rayons, est appellée par Neuton réfrangibilité. On s'est d'abord
révolté contre le fait, & on l'a nié long-tems, parce que Mr. Mariote
avoit manqué en France les expériences de Neuton. On aima mieux dire
que Neuton s'étoit vanté d'avoir vu ce qu'il n'avoit point vu, que
de penser que Mariote ne s'y étoit pas bien pris pour voir, & qu'il
n'avoit pas été assez heureux dans le choix des prismes qu'il employa.
Ensuite même, lorsque ces expériences ont été bien faites, & que la
vérité s'est montrée à nos yeux, le préjugé a subsisté encore au point,
que dans plusieurs Journaux & dans plusieurs Livres faits depuis
l'année 1730. on nie hardiment ces mêmes expériences, que cependant
on fait dans toute l'Europe. C'est ainsi qu'après la découverte de
la circulation du sang, on soutenoit encore des Thèses contre cette
vérité, & qu'on vouloit même rendre ridicules ceux qui expliquoient la
découverte nouvelle en les appelant _Circulateurs_.
Enfin, quand on a été obligé de céder à l'évidence, on ne s'est pas
rendu encore: on a vu le fait, & on a chicané sur l'expression: on
s'est révolté contre le terme de réfrangibilité, aussi-bien que contre
celui d'attraction, de gravitation. Eh qu'importe le terme, pourvû
qu'il indique une vérité? Quand Christofle Colomb découvrit l'isle
Hispaniola, ne pouvoit-il pas lui imposer le nom qu'il vouloit? Et
n'appartient-il pas aux Inventeurs de nommer ce qu'ils créent, ou
ce qu'ils découvrent? On s'est récrié, on a écrit, contre des mots
que Neuton employe avec la précaution la plus sage pour prévenir des
erreurs.
[Critiques encore plus vaines.]
Il appelle ces rayons, rouges, jaunes, &c. des rayons _rubrifiques_,
_jaunifiques_, c'est-à-dire, excitant la sensation de rouge, de jaune.
Il vouloit par-là fermer la bouche à quiconque auroit l'ignorance, ou
la mauvaise foi, de lui imputer qu'il croioit comme Aristote, que les
couleurs sont dans les choses mêmes, dans ces rayons jaunes & rouges,
& non dans notre ame. Il avoit raison de craindre cette accusation.
J'ai trouvé des hommes, d'ailleurs respectables, qui m'ont assûré que
Neuton étoit Péripatéticien, qu'il pensoit que les rayons sont colorez
en effet eux-mêmes, comme on pensoit autrefois que le feu étoit chaud;
mais ces mêmes Critiques m'ont assûré aussi que Neuton étoit Athée. Il
est vrai qu'ils n'avoient pas lu son Livre, mais ils en avoient entendu
parler à des gens qui avoient écrit contre ses expériences, sans les
avoir vues.
Ce qu'on écrivit d'abord de plus doux contre Neuton, c'est que son
Systême est une Hypothèse; mais qu'est-ce qu'une hypothèse? Une
supposition. En vérité, peut-on appeller du nom de supposition,
des faits tant de fois démontrez? Est-ce par amour propre qu'on
veut absolument avoir l'honneur d'écrire contre un grand Homme?
Mais ne devroit-on pas être plus flatté d'en être le Disciple, que
l'Adversaire? Est-ce parce qu'on est né en France qu'on rougit de
recevoir la vérité des mains d'un Anglais? Ce sentiment seroit bien
indigne d'un Philosophe. Il n'y a, pour quiconque pense, ni Français,
ni Anglais: celui qui nous instruit est notre compatriote.
[Illustration]
[Illustration]