CHAPITRE HUIT.

_Suites des merveilles de la réfraction de la lumiere. Qu'un seul rayon

de la lumiere contient en soi toutes les couleurs possibles; ce que

c'est que la refrangibilité. Découvertes nouvelles._

[Imagination de Descartes sur les couleurs.]

SI vous demandez aux Philosophes ce qui produit les couleurs, Descartes

vous répondra que _les globules de ses Elémens sont déterminez à

tournoyer sur eux-mêmes outre leur tendance au mouvement en ligne

droite, & que ce sont les différens tournoyemens qui font les

différentes couleurs_. Mais, en vérité, ses Elémens, ses globules,

son tournoyement, ont-ils même besoin de la pierre de touche de

l'expérience pour que le faux s'en fasse sentir? Une foule de

démonstrations anéantit ces chiméres. Voici les plus simples & les plus

sensibles.

Rangez des boules les unes contre les autres: supposez les poussées en

tout sens, & tournant toutes sur elles-mêmes en tout sens; par le seul

enoncé, il est impossible, que ces boules contigues puissent avancer

en lignes droites réguliérement. De plus, comment verriez-vous sur une

muraille ce point bleu, & ce point verd?

[Illustration]

Les voilà marquez sur cette muraille; il faut qu'ils se croisent en

l'air au point A. avant d'arriver à vos yeux. Puisqu'ils se croisent,

leur prétendu tournoyement doit changer au point d'intersection. Les

tournoyemens qui faisoient le bleu & le verd ne subsistent donc plus

les mêmes: il n'y auroit donc plus alors de point verd, ni de point

bleu. Un Jésuite Flamand fit cette objection à Descartes. Celui-ci en

sentit toute la force, mais que croiriez-vous qu'il répondit? Que ces

boules _ne tournoyent pas à la vérité_, mais qu'_elles ont une tendance

au tournoyement_. Voilà ce que Descartes dit dans ses Lettres. L'acte

du _transparent en tant que transparent_, est-il plus intelligible?

Vous me direz, sans doute, que cette difficulté est égale dans tous

les Systêmes. Vous me direz que ces rayons, qui partent de ce point

bleu & de ce point verd, se croisent nécessairement, quelque opinion

qu'on embrasse touchant les couleurs; que cette intersection des

rayons devroit toujours empêcher la vision, qu'en un mot, il est

toujours incompréhensible que des rayons qui se croisent, arrivent à

nos yeux dans leur ordre; mais ce scrupule sera bien-tôt levé, si vous

considerez que toute partie de matiere a plus de pores incomparablement

que de substance. Un rayon du Soleil, qui a plus de trente millions de

lieues en longueur, n'a pas probablement un pied de matiere solide mise

bout à bout. Il seroit donc très-possible qu'un rayon passât à travers

d'un autre en cette maniere, sans rien déranger.

[Illustration]

Mais ce n'est pas seulement ainsi qu'ils passent, c'est l'un par-dessus

l'autre comme deux bâtons. Mais direz-vous, des rayons émanez d'un

centre n'aboutiroient pas précisément, & en rigueur Mathématique, à la

même ligne de circonférence. Cela est vrai. Il s'en faudra toujours un

infiniment petit. Mais deux hommes ne verroient pas les mêmes points du

même objet. Cela est encore vrai. De mille millions de personnes qui

regarderont une superficie, il n'y en aura pas deux qui verront les

mêmes points.

Il faut avouer que dans le plein de Descartes, cette intersection de

rayons est impossible; mais tout est également impossible dans le

plein, & il n'y a aucun mouvement, tel qu'il soit, qui ne suppose & ne

prouve le vuide.

[Erreur de Mallebranche.]

Mallebranche vient à son tour & vous dit: _Il est vrai que Descartes

s'est trompé. Son tournoyement de globules, n'est pas soutenable; mais

ce ne sont pas des globules de lumiere, ce sont des petits tourbillons

tournoyans de matiere subtile, capables de compression, qui sont la

cause des couleurs; & les couleurs consistent comme les sons dans

des vibrations de pression._ Et il ajoute: _Il me parait impossible

de découvrir par aucun moyen les rapports exacts de ces vibrations_,

c'est-à-dire, des couleurs. Vous remarquerez qu'il parloit ainsi

dans l'Académie des Sciences en 1699. & que l'on avoit déja découvert

ces proportions en 1675; non pas proportions de vibration de petits

tourbillons qui n'existent point, mais proportions de la réfrangibilité

des rayons qui font les couleurs, comme nous le dirons bien-tôt. Ce

qu'il croioit impossible étoit déja démontré, &, qui plus est, démontré

aux yeux, reconnu vrai par les sens, ce qui auroit bien déplu au Pere

Mallebranche.

D'autres Philosophes sentant le faible de ces suppositions, vous disent

au moins avec plus de vraisemblance: _Les couleurs viennent du plus

ou du moins de rayons réflechis des corps colorez. Le blanc est celui

qui en réflechit davantage; le noir est celui qui en réflechit le

moins. Les couleurs les plus brillantes seront donc celles qui vous

apporteront plus de rayons. Le rouge, par exemple, qui fatigue un peu

la vûe, doit être composé de plus de rayons, que le verd qui la repose

davantage._ Cette Hypothèse parait d'abord plus sensée; mais elle

n'est qu'une conjecture (d'ailleurs très-incomplette & erronée), & une

conjecture n'est qu'une raison de plus pour chercher, & non pas une

raison pour croire.

[Expérience & démonstration de Neuton.]

Addressez-vous enfin à Neuton. Il vous dira ne m'en croyez pas: n'en

croyez que vos yeux & les Mathématiques: mettez-vous dans une chambre

tout-à-fait obscure, où le jour n'entre que par un trou extrêmement

petit; le rayon de la lumiere viendra sur du papier vous donner la

couleur de la blancheur.

Exposez transversalement à un rayon de lumiere ce prisme de verre;

ensuite mettez à une distance d'environ seize ou dix-sept pieds une

feuille de papier P. vis-à-vis ce prisme.

[Illustration]

Vous savez déja que la lumiere se brise en entrant de l'air dans ce

prisme; vous savez qu'elle se brise, en sens contraire, en sortant de

ce prisme dans l'air. Si elle ne se brisoit pas ainsi, elle iroit de

ce trou tomber sur le plancher de la chambre Z. Mais comme il faut que

la lumiere, en s'échappant, s'éloigne de la ligne Z. cette lumiere

ira donc frapper le papier. C'est-là que se voit tout le secret de la

lumiere & des couleurs. Ce rayon qui est tombé sur ce prisme n'est pas,

comme on croioit, un simple rayon; c'est un faisceau de sept principaux

faisceaux de rayons, dont chacun porte en soi une couleur primitive,

primordiale, qui lui est propre. Des mêlanges de ces sept rayons

naissent toutes les couleurs de la Nature; & les sept réunis ensemble,

réflechis ensemble de dessus un objet, forment la blancheur.

Approfondissez cet artifice admirable. Nous avions déja insinué que

les rayons de la lumiere ne se réfractent pas, ne se brisent pas tous

également; ce qui se passe ici en est aux yeux une démonstration

évidente. Ces sept rayons de lumiere échappez du corps de ce rayon,

qui s'est anatomisé au sortir du prisme, viennent se placer, chacun

dans leur ordre, sur ce papier blanc, chaque rayon occupant une

ovale. Le rayon qui a le moins de force pour suivre son chemin, le

moins de roideur, le moins de matiere, s'écarte plus dans l'air de la

perpendiculaire du prisme. Celui qui est le plus fort, le plus dense,

le plus vigoureux, s'en écarte le moins. Voyez-vous ces sept rayons qui

viennent se briser les uns au-dessus des autres?

[Illustration]

Chacun d'eux peint sur ce papier la couleur primitive qu'il porte en

lui-même. Le premier rayon, qui s'écarte le moins de cette perpendicule

du prisme, est couleur de feu; le second orangé; le troisième jaune;

le quatrième verd; le cinquième bleu; le sixième indigo. Enfin celui

qui s'écarte davantage de la perpendicule, & qui s'éleve le dernier

au-dessus des autres, est le violet.

[Anatomie de la lumiere.]

Un seul faisceau de lumiere, qui auparavant faisoit la couleur blanche,

est donc un composé de sept faisceaux qui ont chacun leur couleur.

L'assemblage de sept rayons primordiaux fait donc le blanc.

Si vous en doutez encore, prenez un des verres lenticulaires de

lunette, qui rassemblent tous les rayons à leur foyer: exposez ce verre

au trou par lequel entre la lumiere; vous ne verrez jamais à ce foyer

qu'un rond de blancheur. Exposez ce même verre au point, où il pourra

rassembler tous les sept rayons partis du prisme:

[Illustration]

Il réunit, comme vous le voyez, ces sept rayons dans son foyer. La

couleur de ces sept rayons réunis est blanche; donc il est démontré

que la couleur de tous les rayons réunis est la blancheur. Le noir par

conséquent sera le corps, qui ne réflechira point de rayons.

[Couleurs dans les rayons primitifs.]

Car, lorsqu'à l'aide du prisme vous avez séparé un de ces rayons

primitifs, exposez-le à un miroir, à un verre ardent, à un autre

prisme, jamais il ne changera de couleur, jamais il ne se séparera en

d'autres rayons. Porter en soi une telle couleur est son essence, rien

ne peut plus l'altérer; & pour surabondance de preuve, prenez des

fils de soye de différentes couleurs; exposez un fil de soye bleue,

par exemple, au rayon rouge, cette soye deviendra rouge. Mettez-la au

rayon jaune, elle deviendra jaune: ainsi du reste. Enfin ni réfraction,

ni réflexion, ni aucun moyen imaginable, ne peut changer ce rayon

primitif, semblable à l'or que le creuset a éprouvé, & encore plus

inaltérable.

[Vaines objections contre ces découvertes.]

Cette propriété de la lumiere, cette inégalité dans les réfractions de

ses rayons, est appellée par Neuton réfrangibilité. On s'est d'abord

révolté contre le fait, & on l'a nié long-tems, parce que Mr. Mariote

avoit manqué en France les expériences de Neuton. On aima mieux dire

que Neuton s'étoit vanté d'avoir vu ce qu'il n'avoit point vu, que

de penser que Mariote ne s'y étoit pas bien pris pour voir, & qu'il

n'avoit pas été assez heureux dans le choix des prismes qu'il employa.

Ensuite même, lorsque ces expériences ont été bien faites, & que la

vérité s'est montrée à nos yeux, le préjugé a subsisté encore au point,

que dans plusieurs Journaux & dans plusieurs Livres faits depuis

l'année 1730. on nie hardiment ces mêmes expériences, que cependant

on fait dans toute l'Europe. C'est ainsi qu'après la découverte de

la circulation du sang, on soutenoit encore des Thèses contre cette

vérité, & qu'on vouloit même rendre ridicules ceux qui expliquoient la

découverte nouvelle en les appelant _Circulateurs_.

Enfin, quand on a été obligé de céder à l'évidence, on ne s'est pas

rendu encore: on a vu le fait, & on a chicané sur l'expression: on

s'est révolté contre le terme de réfrangibilité, aussi-bien que contre

celui d'attraction, de gravitation. Eh qu'importe le terme, pourvû

qu'il indique une vérité? Quand Christofle Colomb découvrit l'isle

Hispaniola, ne pouvoit-il pas lui imposer le nom qu'il vouloit? Et

n'appartient-il pas aux Inventeurs de nommer ce qu'ils créent, ou

ce qu'ils découvrent? On s'est récrié, on a écrit, contre des mots

que Neuton employe avec la précaution la plus sage pour prévenir des

erreurs.

[Critiques encore plus vaines.]

Il appelle ces rayons, rouges, jaunes, &c. des rayons _rubrifiques_,

_jaunifiques_, c'est-à-dire, excitant la sensation de rouge, de jaune.

Il vouloit par-là fermer la bouche à quiconque auroit l'ignorance, ou

la mauvaise foi, de lui imputer qu'il croioit comme Aristote, que les

couleurs sont dans les choses mêmes, dans ces rayons jaunes & rouges,

& non dans notre ame. Il avoit raison de craindre cette accusation.

J'ai trouvé des hommes, d'ailleurs respectables, qui m'ont assûré que

Neuton étoit Péripatéticien, qu'il pensoit que les rayons sont colorez

en effet eux-mêmes, comme on pensoit autrefois que le feu étoit chaud;

mais ces mêmes Critiques m'ont assûré aussi que Neuton étoit Athée. Il

est vrai qu'ils n'avoient pas lu son Livre, mais ils en avoient entendu

parler à des gens qui avoient écrit contre ses expériences, sans les

avoir vues.

Ce qu'on écrivit d'abord de plus doux contre Neuton, c'est que son

Systême est une Hypothèse; mais qu'est-ce qu'une hypothèse? Une

supposition. En vérité, peut-on appeller du nom de supposition,

des faits tant de fois démontrez? Est-ce par amour propre qu'on

veut absolument avoir l'honneur d'écrire contre un grand Homme?

Mais ne devroit-on pas être plus flatté d'en être le Disciple, que

l'Adversaire? Est-ce parce qu'on est né en France qu'on rougit de

recevoir la vérité des mains d'un Anglais? Ce sentiment seroit bien

indigne d'un Philosophe. Il n'y a, pour quiconque pense, ni Français,

ni Anglais: celui qui nous instruit est notre compatriote.

[Illustration]

[Illustration]

Elémens de la philosophie de Neuton: Mis à la portée de tout le monde · 第 12 / 43 题