_Preuves qu'il y a des atomes indivisibles, & que les parties simples
de la lumiere sont de ces atomes. Suite des découvertes._
[Preuve qu'il y a des atomes.]
VOUS avez déja compris quelle est l'extrême porosité de tous les corps.
L'eau même qui n'est que dix-neuf fois moins pesante que l'or, passe
pourtant entre les pores de l'or même, le plus solide des Métaux. Il
n'y a aucun corps qui n'ait incomparablement plus de pores que de
matiere: mais supposons un cube qui même, si l'on veut, ait autant de
matiere apparente que de pores: par cette supposition il n'aura donc
réellement que la moitié de la matiere qu'il parait avoir; mais chaque
partie de ce corps étant dans le même cas, & perdant ainsi la moitié
d'elle-même, ce cube ne sera donc par cette deuxième opération que le
quart de lui-même; il n'y aura donc dans lui que le quart de la matiere
qui semble y être. Divisez ainsi chaque partie de chaque partie;
restera le huitième de matiere. Continuez toujours cette progression
jusqu'à l'infini, & faites passer votre division par tous les ordres
d'infini; la fin de la progression des pores sera donc l'infini, & la
fin de la diminution de la matiere sera _zero_. Donc si l'on pouvoit
physiquement diviser la matiere à l'infini, il se trouveroit qu'il n'y
auroit que des pores & point de matiere. Donc la matiere, telle qu'elle
est, n'est pas réellement physiquement divisible à l'infini: Donc il
est démontré qu'il y a des atomes indivisibles, c'est-à-dire, des
atomes qui ne seront jamais divisés, tant que durera la constitution
présente du Monde.
Présentons cette démonstration d'une maniere encore plus palpable.
Je suis arrivé par ma division aux deux derniers pores: il y a entre
eux un corps, ou non: s'il n'y en a point, il n'y avoit donc point de
matiere; s'il y en a, ce corps est donc sans pores. Je dis qu'il est
sans pores; puisque je suis arrivé aux derniers pores, cette particule
de matiere est donc réellement indivisible.
Au reste, que cette proposition ne vous paraisse point contradictoire
à la démonstration géométrique, qui vous prouve qu'une ligne est
divisible à l'infini.
[La divisibilité de la matiere n'empêche point qu'il n'y ait des
atomes.]
Ces deux proportions qui semblent se détruire l'une l'autre,
s'accordent très-bien ensemble. La Géométrie a pour objet les idées de
notre esprit. Une ligne géométrique est une ligne en idée, toujours
divisible en idée, comme une unité numérique est toujours réductible en
autant d'unités qu'il me plaira d'en concevoir. Je puis diviser l'unité
d'un pied, en cent milles milliasses d'autres unités; mais ensuite je
pourrai toujours considerer ce pied comme une unité[*].
[*] Mr. de Malesieu, dans la Géométrie de Mr. le Duc de Bourgogne, n'a
pas fait assez d'attention à cette vérité, p. 117. Il trouve de la
contradiction où il n'y en a point. Il demande, comme une question
insoluble, si un pied de matiere est une substance ou plusieurs?
C'est une substance certainement, quand on le considére comme un pied
cube. Ce sont dix-sept cens vingt-huit substances, quand on le divise
en pouces.
Les points sans ligne, les lignes sans surfaces, les surfaces sans
solides, l'infini 1., l'infini 2., l'infini 3., sont en effet les
objets de propositions certaines de la Géométrie; mais il est également
certain que la Nature ne peut produire des surfaces, des lignes,
des points sans solides. De même il est indubitable qu'une ligne en
Géométrie est divisible à l'infini; & il est indubitable qu'il y a dans
la Nature des corps indivisibles, c'est-à-dire, des corps indivisés,
des corps qui resteront tels, tant que la constitution présente des
choses subsistera.
Tenons donc pour certain qu'il y a des atomes. Chaque partie
constituante d'un rayon simple coloré, peut être considérée comme un
atome; chacun de ces atomes est pesant, c'est sa différente attraction
qui fait sa différente réfrangibilité. Songeons que ces atomes les plus
réfrangibles sont aussi les plus réflexibles, & qu'enfin puisqu'ils
sont réfrangibles à raison de leur attraction vers le milieu le plus
agissant, il faut bien qu'ils réflechissent aussi en raison de cette
attraction. Maintenant il est aisé de connaitre que le rayon violet,
par exemple, qui est le plus réfrangible, est toujours le premier qui
se réflechit en sortant du prisme qui a reçu tous les rayons. Mr.
Neuton a fait cette expérience à l'aide de quatre prismes avec une
sagacité & une industrie dignes de l'inventeur de tant de vérités.
Je donnerai ici la plus simple de ces expériences.
[Illustration]
[Expérience importante.]
Ce prisme a envoyé sur ce papier ces sept couleurs: tournez ce prisme
sur lui-même dans le sens A, B, C. vous aurez bien-tôt cet angle selon
lequel toute lumiere se réflechira de dedans ce prisme au dehors, au
lieu de passer sur ce papier; si-tôt que vous commencez à approcher de
cet angle, voilà tout d'un coup le rayon violet qui se détache de ce
papier, & que vous voyez se porter au Plat-fond de la chambre. Après le
violet, vient le pourpre; après le pourpre, le bleu; enfin le rouge
quitte le dernier ce papier où il est peint, pour venir à son tour
se réflechir sur le Plat-fond. Donc tout rayon est plus réflexible
à mesure qu'il est plus réfrangible; donc la même cause opére la
réflexion & la réfrangibilité.
Or la partie solide du verre ne fait ni cette réfrangibilité, ni cette
réflexion; donc encore une fois ces proprietés ont leur naissance dans
une autre cause que dans l'impulsion connue sur la Terre. Il n'y a rien
à dire contre ces expériences, il faut s'y soumettre, quelque rebelle
que l'on soit à l'évidence.
[Objection.]
On pourroit tirer des expériences même de Neuton de quoi faire quelques
difficultés contre les loix qu'il établit. On pourroit lui dire, par
exemple: Vous nous avez prouvé que l'impulsion d'aucun corps connu ne
peut opérer le brisement de la lumiere, ni sa réflexion, puisqu'elle
se brise dans des pores & se réflechit dans du vuide: Vous nous avez
dit qu'il y a un pouvoir dans la Nature qui fait tendre tous les corps
les uns vers les autres, & en attendant que vous nous montriez, comme
vous nous l'avez promis, les loix de ce pouvoir, nous concevons qu'en
effet sa puissance doit agir sur toute la matiere, & que le plus petit
des corps imaginables doit être soumis à cette puissance de même que le
plus grand de tous les corps possibles: Vous nous avez dit qu'une des
loix de ce pouvoir est d'agir sur tous les corps, selon leurs masses,
& nous avouons que cela est bien vraisemblable; mais par vos propres
expériences ne démentez-vous pas ce Systême? L'eau a beaucoup plus de
masse que l'esprit de vin, que l'esprit de térébenthine: cependant
elle attire moins un rayon de lumiere, la réfraction se fait moindre
dans l'eau que dans l'esprit de vin; donc ce pouvoir de gravitation,
d'attraction, n'agit pas comme vous le dites, selon la masse.
[Réponse. Pourquoi les fluides moins pesants que l'eau attirent plus
la lumiere.]
Cette objection loin d'ébranler la vérité des découvertes nouvelles, la
confirme en effet. Pour la résoudre clairement, considérons que tous
les corps tendent vers le centre de la Terre, que tous tombent dans
l'air avec une force proportionnée à leur masse; mais que si outre
cette force on leur en applique encore une autre, ils iront plus
vîte qu'ils n'auroient été par leur propre poids. Tel est le cas des
rayons de la lumiere entrant dans des corps déja remplis de particules
inflammables, lesquelles ne sont que la lumiere elle-même retenue dans
leurs pores.
Ces atomes de feu qui résident en effet dans certains corps sulphureux
& transparens, augmentent la réfraction de la lumiere vers la ligne
perpendiculaire, comme une nouvelle force qui lui est appliquée: il
arrive alors ce qui arrive à un flambeau qui vient d'être éteint, & qui
fume encore; il se rallume dès qu'il est à une certaine distance d'un
autre flambeau allumé.
Il est tout naturel que les rayons de lumiere entrent aisément dans
l'esprit sulphureux de térébenthine, comme la flamme dans la méche
fumante d'un flambeau éteint; or une nouvelle cause jointe à la
réfraction augmente nécessairement la réfraction.
De plus, la réaction est toujours égale à l'action: les corps
sulphureux sont ceux sur lesquels le feu, qui n'est que la lumiere,
agit davantage; donc ils doivent agir aussi plus que les autres corps
sur la lumiere, la briser, la réfracter davantage.
[L'attraction n'entre pas dans tous les effets de la lumiere.]
Remarquons sur-tout ici que cette attraction inhérente dans la matiere
ne s'étend pas à tout, n'opére pas tous les effets. Le mystère de la
lumiere réflechie du milieu des pores, & de dessus les surfaces, sans
toucher aux surfaces, a des profondeurs que les loix de l'attraction
ne peuvent sonder: il n'y a qu'un Charlatan, qui se vante d'avoir un
remede universel, & ce seroit être Charlatan en Philosophie que de
rapporter tout, sans preuve, à la même cause; cette même force d'esprit
qui a fait découvrir à Neuton le pouvoir de l'attraction, lui a fait
avouer que ce pouvoir est bien loin d'être l'unique Agent de la Nature.
Il est bien vrai que le rayon le plus réfrangible étant le plus
réflexible, c'est une preuve évidente que la même puissance opére la
réflexion, la réfraction, & l'accélération de la chûte des rayons dans
ce verre, &c.; mais enfin la force de l'attraction semble n'avoir rien
de commun avec d'autres phénomênes. Il y a sur-tout des vibrations
de rayons, des jets alternatifs de la lumiere allant & venant sur
les corps, que la gravitation n'expliqueroit pas; mais ces nouvelles
difficultés, c'est Neuton lui-même qui les a créées. Non-seulement il
a découvert des mystères que la gravitation développe; mais il en a
trouvé qu'elle ne développe pas. Ces jets alternatifs de la réflexion
de la lumiere sont un de ces Secrets de la Nature, dont il est bien
étonnant que les yeux humains ayent pu s'appercevoir.
Nous parlerons de cette singularité en son lieu dans le Chapitre
treizième; continuons à voir les effets de la réfrangibilité.
L'Arc-en-Ciel est un de ces effets, & le plus considérable, nous allons
l'expliquer dans le Chapitre qui suit.
[Illustration]
[Illustration]