_De la conformation de nos yeux, comment la lumiere entre & agit dans
cet organe._
[Description de l'œil.]
POur connaitre l'œil de l'homme en physicien qui ne considere que la
vision, il faut d'abord savoir que la premiere enveloppe blanche, le
rempart & l'ornement de l'œil, ne transmet aucun rayon. Plus ce blanc
de l'œil est fort & uni, plus il réflechit de lumiere; & lorsque
quelque passion vive porte au visage de nouveaux esprits, qui viennent
encore tendre & ébranler cette tunique, alors des étincelles semblent
en sortir.
Au milieu de cette membrane s'éleve un peu la cornée, mince, dure &
transparente, telle précisément que le verre de votre montre que vous
placeriéz en cette façon sur une boule.
[Illustration]
Sous cette _cornée_, est _l'iris_, autre membrane, qui, colorée par
elle-même, répand ses couleurs sur cette _cornée_ transparente qui la
couvre; c'est cette _iris_ tantôt brune, tantôt bleue, qui rend les
yeux bleus ou noirs. Elle est percée dans son milieu, qui ainsi paroît
toujours noir; & ce milieu est la prunelle de l'œil. C'est par cette
ouverture que sont introduits les rayons de la lumiere: elle s'agrandit
par un mouvement involontaire dans les endroits obscurs, pour recevoir
plus de rayons; elle se resserre ensuite, lorsqu'une grande clarté
l'offense.
Les rayons admis par cette prunelle ont déja souffert une réfraction
assez forte en passant à travers la _cornée_ dont elle est couverte.
Imaginez cette _cornée_ comme le verre de votre montre, il est convexe
en dehors, & concave en dedans: tous les rayons obliques se sont brisés
dans l'épaisseur de ce verre; mais ensuite sa concavité rétablit ce que
sa convéxité a brisé. La même chose arrive dans notre _cornée_. Les
rayons ainsi rompus & brisés, trouvent après avoir franchi la _cornée_,
une humeur transparente dans laquelle ils passent. Cette eau est nommée
l'humeur aqueuse. Les Anatomistes ne s'accordent point encore entr'eux
sur la forme de ce petit réservoir. Mais, quelle que soit sa figure, la
Nature semble avoir placé là cette humeur claire & limpide, pour opérer
des réfractions, pour transmettre purement la lumiere, pour que le
_cristallin_, qui est derriere, puisse s'avancer sans effort, & changer
librement de figure, pour que l'humidité nécessaire s'entretienne, &c.
Enfin, les rayons étant sortis de cette eau trouvent une espèce de
diamant liquide, taillé en lentille, & enchassé dans une membrane
déliée & diaphane elle-même. Ce diamant est le _cristallin_, c'est
lui qui rompt tous les rayons obliques, c'est un principal organe de
la réfraction & de la vûe; parfaitement semblable en cela à un Verre
lenticulaire de Lunette. Soit ce cristallin ou ce Verre lenticulaire.
[Illustration]
Le rayon perpendiculaire A. le pénétre, sans se détourner; mais les
rayons obliques B & C. se détournent dans l'épaisseur du Verre en
s'approchant des perpendiculaires, qu'on tireroit sur les endroits
où ils tombent. Ensuite quand ils sortent du Verre pour passer dans
l'air, ils se brisent encore en s'éloignant du perpendicule; ce nouveau
brisement est précisément ce qui les fait converger en D. foyer du
Verre lenticulaire.
Or la _rétine_, cette membrane legére, cette expansion du nerf optique,
qui tapisse le fond de notre œil, est le foyer du cristallin: c'est
à cette _rétine_ que les rayons aboutissent: mais avant d'y parvenir,
ils rencontrent encore un nouveau milieu qu'ils traversent; ce nouveau
milieu est l'humeur vitrée, moins solide que le _cristallin_, moins
fluide que l'humeur aqueuse.
C'est dans cette humeur vitrée que les rayons ont le tems de
s'assembler, avant de venir faire leur derniere réunion sur les
points du fond de notre œil. Figurez-vous donc sous cette lentille
du _cristallin_, cette humeur vitrée sur laquelle le _cristallin_
s'appuye; cette humeur tient le _cristallin_ dans sa concavité, & est
arondie vers la _rétine_.
Les rayons en s'échapant de cette derniere humeur achevent donc de
converger. Chaque faisceau de rayons parti d'un point de l'objet vient
fraper un point de notre _rétine_.
Une figure, où chaque partie de l'œil se voit sous son propre nom,
expliquera mieux tout cet artifice, que ne pourroient faire des lignes,
des A. & des B. La structure des yeux ainsi développée, on peut
connaitre aisément pourquoi on a si souvent besoin du secours d'un
Verre, & quel est l'usage des Lunettes.
[Oeil presbite.]
Souvent un œil sera trop plat, soit par la conformation de sa
_cornée_, soit par son cristallin, que l'âge ou la maladie aura
desseché; alors les réfractions seront plus faibles & en moindre
quantité, les rayons ne se rassembleront plus sur la _rétine_.
Considérez cet œil trop plat que l'on nomme œil de _presbite_.
[Illustration: _Pag. 54._]
[Illustration: _Pag. 55._]
Ne regardons, pour plus de facilité, que trois faisceaux, trois
cones des rayons, qui de l'objet tombent sur cet œil, ils se réuniront
aux points A. A. A. par delà la _rétine_, il verra les objets confus.
La Nature a fourni un secours contre cet inconvénient, par la force
qu'elle a donnée aux muscles de l'œil d'allonger, ou d'aplatir
l'œil, de l'approcher ou de le reculer de la _rétine_. Ainsi dans
cet œil de Vieillard, ou dans cet œil malade, le _cristallin_ a la
faculté de s'avancer un peu, & d'aller en D. D.: alors l'espace entre
le _cristallin_ & le fond de la _rétine_ deviennent plus grands, les
rayons ont le tems de venir se réunir sur la _rétine_, au lieu d'aller
au-delà; mais lorsque cette force est perdue, l'industrie humaine y
supplée, un verre lenticulaire est mis entre l'objet & l'œil affaibli.
L'effet de ce verre est de rapprocher les rayons qu'il a reçus, l'œil
les reçoit donc & plus rassemblés & en plus grand nombre: ils viennent
aboutir à un point de la _rétine_ comme il le faut; alors la vûe est
nette & distincte.
[Oeil myope.]
Regardez cet autre œil, qui a une maladie contraire, il est trop
rond: les rayons se réunissent trop tôt, comme vous le voyez au point
B. ils se croisent trop vîte, ils se séparent en B. & vont faire une
tache sur la _rétine_. C'est-là ce qu'on appelle un œil _myope_. Cet
inconvénient diminue à mesure que l'âge en amene d'autres, qui sont la
sécheresse & la faiblesse: elles aplatissent insensiblement cet œil
trop rond; & voilà pourquoi on dit que les vûes courtes durent plus
long-tems. Ce n'est pas qu'en effet elles durent plus que les autres,
mais c'est qu'à un certain âge, l'œil desseché s'aplatit: alors celui
qui étoit obligé auparavant d'approcher son Livre à trois ou quatre
pouces de son œil, peut lire quelquefois à un pied de distance: mais
aussi sa vûe devient bien-tôt trouble & confuse, il ne peut voir les
objets éloignés; telle est notre condition, qu'un défaut ne se répare
presque jamais que par un autre.
[Illustration: _Pag. 56._]
Or, tandis que cet œil est trop rond, il lui faut un Verre qui empêche
les rayons de se réunir si vîte. Ce Verre fera le contraire du premier,
au lieu d'être convexe des deux côtés, il sera un peu concave des
deux côtés, & les rayons divergeront dans celui-ci, au lieu qu'ils
convergeroient dans l'autre. Ils viendront par conséquent se réunir
plus loin, qu'ils ne faisoient auparavant dans l'œil, & alors cet œil
jouïra d'une vûe parfaite. On proportionne la convéxité & la concavité
des Verres aux défauts de nos yeux: c'est ce qui fait que les mêmes
Lunettes qui rendent la vûe nette à un Vieillard, ne seront d'aucun
secours à un autre; car il n'y a ni deux maladies, ni deux hommes, ni
deux choses au monde égales.
L'Antiquité ne connaissoit point ces Lunettes. Cependant elle
connaissoit les Miroirs ardents; une vérité découverte n'est pas
toujours une raison pour qu'on découvre les autres véritéz qui y
tiennent. L'attraction de l'Aimant étoit connue, & sa direction
échapoit aux yeux. La démonstration de la circulation du sang étoit
dans la saignée même que pratiquoient tous les Médecins Grecs, &
cependant personne ne se doutoit que le sang circulât.
Il y a grande apparence que c'est du tems de Roger Bacon au XIII.
Siècle que l'on trouva ces lunettes appellées besicles, & les loupes
qui donnent de nouveaux yeux aux Vieillards; car il est le premier qui
en parle.
Vous venez de voir les effets que la réfraction fait dans vos yeux,
soit que les rayons arrivent sans secours intermédiaire, soit qu'ils
ayent traversé des cristaux: vous concevez que sans cette réfraction
opérée dans nos yeux, & sans cette réflexion des rayons de dessus les
surfaces des corps vers nous, les organes de la vûe nous seroient
inutiles. Les moyens que la Nature employe pour faire cette réfraction,
les loix qu'elle suit, sont des mystères que nous allons déveloper. Il
faut auparavant achever ce que nous avons à dire touchant la vûe, il
faut satisfaire à ces questions si naturelles: Pourquoi nous voyons
les objets au-delà d'un Miroir, & non sur le Miroir même? Pourquoi un
Miroir concave rend l'objet plus grand? Pourquoi le Miroir convexe rend
l'objet plus petit? Pourquoi les Telescopes rapprochent & agrandissent
les choses? Par quel artifice la Nature nous fait connaitre les
grandeurs, les distances, les situations? Quelle est enfin la véritable
raison, qui fait que nous voyons les objets tels qu'ils sont, quoique
dans nos yeux ils se peignent renversez? Il n'y a rien là qui ne mérite
la curiosité de tout Etre pensant; mais nous ne nous étendrions pas
sur ces sujets que tant d'illustres Ecrivains ont traités, & nous
renverrions à eux, si nous n'avions pas à faire connaitre quelques
vérités assez nouvelles, & curieuses pour un petit nombre de Lecteurs.
[Illustration]
[Illustration]