Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1842.
«Monsieur,
«L'impression produite par le fatal événement du 13 a été aussi profonde
que ma dernière lettre vous le faisait pressentir.
«Vous savez, monsieur, que je continue à être exclu de tous rapports
avec la société; je n'ai donc pas constaté moi-même ce que j'apprends
cependant d'une manière certaine, combien chacun apprécie l'étendue de
la perte qu'ont faite la France et l'Europe.
«Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vérité. Le nom
du roi était dans toutes les bouches, le souhait de sa conservation dans
tous les coeurs.
«On n'hésitait plus à reconnaître hautement que de sa sagesse dépendait
depuis douze ans la paix de l'Europe; on n'hésitait plus à faire à
notre pays la large part qu'il occupe dans les destinées du monde;
on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le dévouement
viennent en aide au roi dans l'oeuvre qu'il accomplit.
«J'ai vivement regretté, monsieur, qu'une situation qui me maintient
forcément isolé m'empêchât d'exercer sur les opinions, sur les
sentiments, sur la direction des idées, aucune espèce de contrôle ou
d'influence.
«M. de Nesselrode, lors de la visite dont j'ai eu l'honneur de vous
rendre compte et où il me porta au nom de l'empereur de fort convenables
paroles, ne sortit pas des généralités, et ne me laissa en rien deviner
que son souverain eût pris en cette occasion le seul parti digne d'un
coeur élevé et d'un sage esprit, celui d'écrire au roi, de saisir cette
triste, mais unique occasion d'effacer le passé, et de renouer des
rapports qui n'auraient jamais dû cesser d'exister.
«Cette pensée me dominait, et si le moindre mot de M. de Nesselrode m'y
eût autorisé, j'aurais pu la dire à un homme qui, j'en ai la conviction,
partageait intérieurement et mon opinion et mes idées à cet égard; mais
sa réserve commandait la mienne; ce qui s'est passé depuis huit mois ne
m'encourageait pas à m'en départir le premier; ce que j'aurais dit dans
le cours de mes relations confidentielles et intimes ne pouvait trouver
place dans un entretien tout officiel.
«Si j'avais pu hésiter sur la conduite à tenir, vos directions mêmes,
monsieur, m'auraient tiré d'incertitude. Je suis convaincu avec vous
que, devant nous tenir prêts à accueillir toute espèce d'ouvertures ou
d'avances, nous avons aussi toutes raisons de ne pas les provoquer. Dans
le cas actuel, l'initiative nous appartenait moins que jamais.
«Le lendemain, quand je suis allé remercier le vice-chancelier de sa
démarche, il ne s'est pas montré plus explicite.
«L'incertitude est la même pour tous, et le corps diplomatique s'agite
vivement pour savoir ce qui a été fait, si l'empereur a écrit, s'il
a écrit dans la seule forme qui donnerait à sa lettre une véritable
importance.
«Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le désire, que chacun en
sent l'à-propos et comprend les conséquences de l'une et de l'autre
alternative. Ou c'est une ère nouvelle qui va s'ouvrir, que chacun
souhaite sans oser l'espérer, ou c'est la preuve évidente qu'il n'y a
rien à attendre d'un entêtement que chacun blâme et dont chacun souffre.
Ces sentiments, ces craintes, ces désirs ne sont pas seulement ceux des
étrangers; ils appartiennent à la société russe tout entière; je le dis
hautement, et si je ne puis être suspecté de partialité en sa faveur, je
suis trop heureux de cette disposition des esprits et je respecte trop
la vérité pour ne pas vous en instruire.
«Si l'empereur n'a pas compris ce qu'exigeaient les plus simples
convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignité, ses
devoirs de souverain, de hautes considérations de politique et d'avenir,
il sera jugé sévèrement non-seulement par l'Europe, mais par ses sujets.
«Au moment où j'écris, monsieur, vous êtes bien près de connaître la
vérité. De toutes manières, un bien quelconque doit sortir de cette
situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les deux pays,
seront rétablis, et donneront un gage de plus à la sécurité de l'Europe,
ou nous saurons définitivement à quoi nous en tenir, et nous pourrons
agir en conséquence, libres de tout scrupule, déchargés de toute
responsabilité.
«Je n'ai rien autre chose à vous mander, monsieur, qui, dans un pareil
moment, pût avoir de l'intérêt pour vous. J'ajouterai toutefois que,
voulant rendre impossible que la prolongation de mon séjour ici servît
de motif ou de prétexte aux déterminations de l'empereur, je n'ai vu
aucun inconvénient à annoncer mon prochain départ à M. de Nesselrode
dès notre première entrevue. J'ai eu soin de dire que le triste état de
santé de madame Périer m'avait seul déterminé à solliciter le congé que
j'avais obtenu.»